Le Roi Candaule/2

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Le Roi Candaule
NouvellesLemerreŒuvres de Théophile Gautier (p. 523-541).



CHAPITRE II


En notre qualité de poète, nous avons le droit de relever le flammeum couleur de safran qui enveloppait la jeune épouse, ― plus heureux en cela que les Sardiens qui, après toute une journée d’attente, furent obligés de s’en retourner chez eux, réduits, comme avant, aux simples conjectures.

Nyssia était réellement au-dessus de sa réputation, quelque grande qu’elle fût ; il semblait que la nature se fût proposé, en la créant, d’aller jusqu’aux limites de sa puissance et de se faire absoudre de tous ses tâtonnements et de tous ses essais manqués. On eût dit qu’émue d’un sentiment de jalousie à l’endroit des merveilles futures des sculpteurs grecs, elle avait voulu, elle aussi, modeler une statue et faire voir qu’elle était encore la souveraine maîtresse en fait de plastique.

Le grain de la neige, l’éclat micacé du marbre de Paros, la pulpe brillantée des fleurs de la balsamine donneraient une faible idée de la substance idéale dont était formée Nyssia. Cette chair si fine, si délicate, se laissait pénétrer par le jour et se modelait en contours transparents, en lignes suaves, harmonieuses comme de la musique. Selon la différence des aspects, elle se colorait de soleil ou de pourpre comme le corps aromal d’une divinité, et semblait rayonner la lumière et la vie. Le monde de perfections que renfermait l’ovale noblement allongé de sa chaste figure, nul ne pourra le redire, ni le statuaire avec son ciseau, ni le peintre avec son pinceau, ni le poète avec son style, fût-il Praxitèle, Apelles ou Mimnerme. Sur son front uni, baigné par des ondes de cheveux rutilants semblables à l’électrum en fusion et saupoudrés de limaille d’or, suivant la coutume babylonienne, siégeait, comme sur un trône de jaspe, l’inaltérable sérénité de la beauté parfaite.

Pour ses yeux, s’ils ne justifiaient pas entièrement ce qu’en disait la crédulité populaire, ils étaient au moins d’une étrangeté admirable ; des sourcils bruns dont les extrémités s’effilaient gracieusement comme les pointes de l’arc d’Éros, et que rejoignait une ligne de henné, à la mode asiatique, de longues franges de cils aux ombres soyeuses, contrastaient vivement avec les deux étoiles de saphir roulant sur un ciel d’argent bruni qui leur servaient de prunelles. Ces prunelles, dont la pupille était plus noire que l’atrament, avaient dans l’iris de singulières variations de nuances ; du saphir elles passaient à la turquoise, de la turquoise à l’aigue-marine, de l’aigue-marine à l’ambre jaune, et quelquefois, comme un lac limpide dont le fond serait semé de pierreries, laissaient entrevoir, à des profondeurs incalculables, des sables d’or et de diamant, sur lesquels des fibrilles vertes frétillaient et se tordaient en serpents d’émeraudes. Dans ces orbes aux éclairs phosphoriques, les rayons des soleils éteints, les splendeurs des mondes évanouis, les gloires des olympes éclipsés semblaient avoir concentré leurs reflets ; en les contemplant, on se souvenait de l’éternité, et l’on se sentait pris de vertige, comme en se penchant sur le bord de l’infini.

L’expression de ces yeux extraordinaires n’était pas moins variable que leurs teintes. Tantôt, leurs paupières s’entr’ouvrant comme les portes des demeures célestes, ils vous appelaient dans des élysées de lumière, d’azur et de félicité ineffable, ils vous promettaient la réalisation de tous vos rêves de bonheur décuplés, centuplés, comme s’ils avaient deviné les secrètes pensées de votre âme ; tantôt, impénétrables comme des boucliers composés de sept lames superposées des plus durs métaux, ils faisaient tomber vos regards, flèches émoussées et sans force : d’une simple inflexion de sourcil, d’un seul tour de prunelle, plus fort que la foudre de Zeus, ils vous précipitaient, du haut de vos escalades les plus ambitieuses, dans des néants si profonds qu’il était impossible de s’en relever. Typhon lui-même, qui se retourne sous l’Etna, n’eût pu soulever les montagnes de dédain dont ils vous accablaient ; l’on comprenait que, vécût-on mille olympiades, avec la beauté du blond fils de Létô, le génie d’Orpheus, la puissance sans bornes des rois assyriens, les trésors des Kabires, des Telchines et des Dactyles, dieux des richesses souterraines, on ne pourrait les ramener à une expression plus douce.

D’autres fois ils avaient des langueurs si onctueuses et si persuasives, des effluves et des irradiations si pénétrants, que les glaces de Nestor et de Priam se seraient fondues à leur aspect, comme la cire des ailes d’Icare en approchant des zones enflammées. Pour un de ces regards on eût trempé ses mains dans le sang de son hôte, dispersé aux quatre vents les cendres de son père, renversé les saintes images des dieux et volé le feu du ciel comme Prométhée, le sublime larron.

Cependant leur expression la plus ordinaire, il faut le dire, était une chasteté désespérante, une froideur sublime, une ignorance de toute possibilité de passion humaine, à faire paraître les yeux de clair de lune de Phœbé et les yeux vert de mer d’Athéné plus lubriques et plus provocants que ceux d’une jeune fille de Babylone sacrifiant à la déesse Mylitta dans l’enceinte de cordes de Succoth-Benoth. ― Leur virginité invincible paraissait défier l’amour.

Les joues de Nyssia, que nul regard humain n’avait profanées, excepté celui de Gygès, le jour du voile enlevé, avaient une fleur de jeunesse, une pâleur tendre, une délicatesse de grain et de duvet dont le visage de nos femmes, toujours exposées à l’air et au soleil, ne peut donner l’idée la plus lointaine ; la pudeur y faisait courir des nuages roses comme ceux que produirait une goutte d’essence vermeille dans une coupe pleine de lait, et, quand nulle émotion ne les colorait, elles prenaient des reflets argentés, de tièdes lueurs, comme un albâtre éclairé par dedans. La lampe était son âme charmante, que laissait apercevoir la transparence de sa chair.

Une abeille se fût trompée à sa bouche, dont la forme était si parfaite, les coins si purement arqués, la pourpre si vivace et si riche, que les dieux seraient descendus des maisons olympiennes pour l’effleurer de leurs lèvres humides d’immortalité, si la jalousie des déesses n’y eût mis bon ordre. Heureux l’air qui passait par cette pourpre et ces perles, qui dilatait ces jolies narines si finement coupées et nuancées de tons roses, comme la nacre des coquillages poussés par la mer sur les rives de Chypre aux pieds de la Vénus Anadyomène. Mais il y a comme cela une foule de bonheurs accordés à des choses qui ne peuvent les comprendre. ― Quel amant ne voudrait être la tunique de sa bien-aimée ou l’eau de son bain ?

Telle était Nyssia, si l’on peut se servir de ces mots après une description si vague de sa figure. ― Si nos brumeux idiomes du Nord avaient cette chaude liberté, cet enthousiasme brûlant du Schir-hasch-Schirim, peut-être par des comparaisons, en suscitant dans l’esprit du lecteur des souvenirs de fleurs, de parfums, de musique et de soleil, en évoquant par la magie des mots tout ce que la création peut contenir d’images gracieuses et charmantes, nous eussions pu donner quelque idée de la physionomie de Nyssia ; ― mais il n’est permis qu’à Salomon de comparer le nez d’une belle femme à la tour du Liban qui regarde vers Damas. Et pourtant qu’y a-t-il de plus important au monde que le nez d’une belle femme ? Si Hélène, la blanche Tyndaride, eût été camarde, la guerre de Troie eût-elle eu lieu ? Et si Sem Rami n’avait eu le profil d’une régularité parfaite, eût-elle séduit le vieux monarque de Nin-Nevet, et ceint son front de la mitre de perles, signe du pouvoir suprême ?

Candaule, bien qu’il eût fait amener dans ses palais les plus belles esclaves de Sour, d’Ascalon, de Sogd, de Sakkes, de Ratsaf, les plus célèbres courtisanes d’Éphèse, de Pergame, de Smyrne et de Chypre, fut complètement fasciné par les charmes de Nyssia… Il n’avait pas même soupçonné jusque-là l’existence d’une pareille perfection.

Libre, en sa qualité d’époux, de se plonger dans la contemplation de cette beauté, il se sentit pris d’éblouissements et de vertige, comme quelqu’un qui se penche sur l’abîme ou fixe ses yeux sur le soleil ; il éprouva une espèce de délire de possession, comme un prêtre ivre du dieu qui le remplit. Toute autre pensée disparut de son âme, et l’univers ne lui apparut plus que comme un brouillard vague où rayonnait le fantôme étincelant de Nyssia. Son bonheur tournait à l’extase, et son amour à la folie. Parfois sa félicité l’effrayait. N’être qu’un misérable roi, que le descendant lointain d’un héros devenu dieu à force de fatigues, qu’un homme vulgaire fait de chair et d’os, et, sans avoir rien fait pour le mériter, sans même avoir, comme son aïeul, étouffé quelque hydre et déchiré quelque lion, jouir d’un bonheur dont Zeus, à la chevelure ambrosienne, serait à peine digne, tout maître de l’Olympe qu’il est ! Il avait, en quelque sorte, honte d’accaparer un si riche trésor pour lui seul, de faire au monde le vol de cette merveille, et d’être le dragon écaillé et griffu qui gardait le type vivant de l’idéal des amoureux, des sculpteurs et des poètes. ― Tout ce qu’ils avaient rêvé dans leurs aspirations, leurs mélancolies et leurs désespoirs, il le possédait, lui, Candaule, pauvre tyran de Sardes, ayant à peine quelques misérables coffres pleins de perles, quelques citernes remplies de pièces d’or et trente ou quarante mille esclaves achetés ou enlevés à la guerre !

La félicité était trop grande pour Candaule, et la force qu’il eût sans doute trouvée pour supporter l’infortune lui manqua pour le bonheur. ― Sa joie débordait de son âme, comme l’eau d’un vase sur le feu, et, dans l’exaspération de son enthousiasme pour Nyssia, il en était venu à la désirer moins timide et moins pudique, car il lui en coûtait de garder pour lui seul le secret d’une telle beauté.

« Oh ! se disait-il pendant les rêveries profondes qui occupaient tout le temps qu’il ne passait pas auprès de la reine, l’étrange sort que le mien ! ― Je suis malheureux de ce qui ferait le bonheur de tout autre époux. Nyssia ne veut pas sortir de l’ombre du gynécée, et refuse, dans sa pudeur barbare, de relever son voile devant d’autres que moi. Pourtant, avec quel enivrement d’orgueil mon amour la verrait rayonnante et sublime, debout sur le haut de l’escalier royal, dominer mon peuple à genoux, et faire évanouir, comme l’aurore qui se lève, toutes les pâles étoiles qui pendant la nuit s’étaient crues des soleils ! ― Orgueilleuses Lydiennes, qui pensez être belles, vous ne devez qu’à la réserve de Nyssia de ne pas paraître, même à vos amants, aussi laides que les esclaves de Nahasi et de Kousch aux yeux obliques, aux lèvres épatées. Si une seule fois elle traversait les rues de Sardes le visage découvert, vous auriez beau tirer vos adorateurs par le pan de leur tunique, aucun d’eux ne retournerait la tête, ou, s’il le faisait, il vous demanderait votre nom, tant il vous aurait profondément oubliées. Ils iraient se précipiter sous les roues d’argent de son char pour avoir la volupté d’être écrasés par elle, comme ces dévots de l’Indus qui pavent de leurs corps le chemin de leur idole. Et vous, déesses qu’a jugées Pâris-Alexandre, si Nyssia avait concouru, aucune de vous n’eût emporté la pomme, pas même Aphrodite, malgré son ceste et la promesse de faire aimer le berger-arbitre par la plus belle femme du monde !…

« Penser qu’une semblable beauté n’est pas immortelle, hélas ! et que les ans altéreront ces lignes divines, cet admirable hymne de formes, ce poème dont les strophes sont des contours, et que nul au monde n’a lu et ne doit lire que moi ; être seul dépositaire d’un si splendide trésor ! ― Au moins, si je savais, à l’aide des lignes et des couleurs, imitant le jeu de l’ombre et de la lumière, fixer sur le bois un reflet de ce visage céleste ; si le marbre n’était pas rebelle à mon ciseau, comme dans la veine la plus pure du Paros ou du Pentélique je taillerais un simulacre de ce corps charmant, qui ferait tomber de leurs autels les vaines effigies des déesses ! Et plus tard, lorsque sous le limon des déluges, sous la poussière des villes dissoutes, les hommes des âges futurs rencontreraient quelque morceau de cette ombre pétrifiée de Nyssia, ils se diraient : « Voilà donc comment étaient faites les femmes de ce monde disparu ! » Et ils élèveraient un temple pour loger le divin fragment. Mais je n’ai rien qu’une admiration stupide et un amour insensé ! Adorateur unique d’une divinité inconnue, je ne possède aucun moyen de répandre son culte sur la terre ! »

Ainsi, dans Candaule, l’enthousiasme de l’artiste avait éteint la jalousie de l’amant ; l’admiration était plus forte que l’amour. Si, au lieu de Nyssia, fille du satrape Mégabaze, tout imbue d’idées orientales, il eût épousé quelque Grecque d’Athènes ou de Corinthe, nul doute qu’il n’eût fait venir à sa cour les plus habiles d’entre les peintres et les sculpteurs, et ne leur eût donné la reine pour modèle, comme plus tard le fit Alexandre le Grand pour Campaspe, sa favorite, qui posa nue devant Apelles. Cette fantaisie n’eût rencontré aucune résistance dans une femme d’un pays où les plus chastes se glorifiaient d’avoir contribué, celles-là pour le dos, celles-ci pour le sein, à la perfection d’une statue célèbre. Mais c’était à peine si la farouche Nyssia consentait à déposer ses voiles dans l’ombre discrète du thalamus, et les empressements du roi la choquaient, à vrai dire, plus qu’ils ne la charmaient. L’idée du devoir et de la soumission qu’une femme doit à son mari la faisait seule céder quelquefois à ce qu’elle appelait les caprices de Candaule.

Souvent il la priait de laisser couler sur ses épaules les flots de ses cheveux, fleuve d’or plus opulent que le Pactole, de poser sur son front une couronne de lierre et de tilleul, comme une bacchante du Ménale, de se coucher sur une peau de tigre aux dents d’argent, aux yeux de rubis, à peine couverte d’un nuage de tissu plus fin que du vent tramé, ou de se tenir debout dans une conque de nacre, faisant pleuvoir de ses tresses une rosée de perles au lieu de gouttes d’eau de mer.

Quand il avait trouvé la place la plus favorable, il s’absorbait dans une muette contemplation ; sa main, traçant en l’air de vagues contours, semblait esquisser quelque projet de tableau, et il serait resté ainsi des heures entières, si Nyssia, bientôt lasse de son rôle de modèle, ne lui eût rappelé d’un ton froid et dédaigneux que de pareils amusements étaient indignes de la majesté royale et contraires aux saintes lois du mariage. « C’est ainsi, disait-elle en se retirant, drapée jusqu’aux yeux, dans les plus mystérieuses retraites de son appartement, que l’on traite une maîtresse et non une femme honnête et de race noble ».

Ces sages remontrances ne corrigeaient pas Candaule, dont la passion s’augmentait en raison inverse de la froideur que lui montrait la reine. Et il en vint à ce point de ne plus pouvoir garder pour lui les chastes secrets de la couche nuptiale. Il lui fallut un confident comme à un prince de tragédie moderne. Il n’alla pas, comme vous le pensez bien, choisir un philosophe rébarbatif, à la mine renfrognée, laissant tomber un flot de barbe grise et blanche sur un manteau percé de trous orgueilleux, ni un guerrier ne parlant que de balistes, de catapultes et de chars armés de faux, ni un Eupatride sentencieux plein de conseils et de maximes politiques, mais bien Gygès, ― que sa renommée galante devait faire passer pour un connaisseur en matière de femmes.

Un soir, il lui posa la main sur l’épaule d’un air plus familier et plus cordial que de coutume, et, lui jetant un coup d’œil significatif, il fit quelques pas et se sépara du groupe de courtisans en disant à haute voix :

« Gygès, viens donc me donner ton avis sur mon effigie que les sculpteurs de Sicyone ont achevé tout récemment de tailler dans le bas-relief généalogique où sont inscrits mes aïeux.

― Ô roi ! tes connaissances sont supérieures à celles de ton humble sujet, et je ne sais comment reconnaître l’honneur que tu me fais en me daignant consulter, » répondit Gygès avec un signe d’assentiment.

Candaule et son favori parcoururent plusieurs salles décorées dans le goût hellénique, où l’acanthe de Corinthe, la volute d’Ionie fleurissaient et se contournaient au chapiteau des colonnes, où les frises étaient peuplées de figurines en ouvrage de plastique polychrome représentant des processions et des sacrifices, et arrivèrent enfin dans une partie reculée de l’ancien palais dont les murailles étaient formées de pierres à angles irréguliers et jointes sans ciment à la manière cyclopéenne. Cette vieille architecture avait des proportions colossales et un caractère formidable. Le génie démesuré des anciennes civilisations de l’Orient y était lisiblement écrit, et rappelait les débauches de granit et de briques de l’Égypte et de l’Assyrie. ― Quelque chose de l’esprit des anciens architectes de la tour de Lylacq survivait dans ces piliers trapus, aux profondes cannelures torses, dont le chapiteau était composé de quatre têtes de taureau affrontées et reliées entre elles par des nœuds de serpents qui semblaient vouloir les dévorer, obscur emblème cosmogonique dont le sens n’était déjà plus intelligible et qui était descendu dans la tombe avec les hiérophantes des siècles précédents. ― Les portes n’avaient ni la forme carrée ni la forme ronde : elles décrivaient une espèce d’ogive assez semblable à la mitre des mages et augmentant encore par cette bizarrerie le caractère de la construction.

Cette portion du palais formait comme une espèce de cour entourée d’un portique dont le bas-relief généalogique auquel Candaule avait fait allusion ornait l’architrave.

Au milieu, l’on voyait Héraclès, le haut du corps découvert, assis sur un trône, les pieds sur un escabeau, selon le rite pour la représentation des personnes divines. Ses proportions colossales n’eussent d’ailleurs laissé aucun doute sur son apothéose ; la rudesse et la grossièreté archaïques du travail, dû au ciseau de quelque artiste primitif, lui donnaient un air de majesté barbare, une grandeur sauvage plus analogue peut-être au caractère de ce héros tueur de monstres, que ne l’eût été l’ouvrage d’un sculpteur consommé dans son art.

À la droite du trône, se tenaient Alcée, fils du héros et d’Omphale, Ninus, Bélus, Argon, premiers rois de la dynastie des Héraclides, puis toute la suite des rois intermédiaires, dont les derniers étaient Ardys, Alyatte, Mélès ou Myrsus, père de Candaule, et enfin Candaule lui-même.

Tous ces personnages, à la chevelure tressée en cordelettes, à la barbe tournée en spirale, aux yeux obliques, à l’attitude anguleuse, aux gestes gênés et contraints, semblaient avoir une espèce de vie factice due aux rayons du soleil couchant et à la couleur rougeâtre dont le temps revêt les marbres dans les climats chauds. ― Les inscriptions en caractères antiques gravées auprès d’eux, en manière de légendes, ajoutaient encore à la singularité mystérieuse de cette longue procession de figures aux accoutrements étranges et barbares.

Par un hasard que Gygès ne put s’empêcher de remarquer, la statue de Candaule se trouvait précisément occuper la dernière place disponible à la gauche d’Héraclès. ― Le cycle dynastique était fermé, et, pour loger les descendants de Candaule, il eût fallu de toute nécessité élever un nouveau portique et recommencer un nouveau bas-relief.

Candaule, dont le bras reposait toujours sur l’épaule de Gygès, fit en silence le tour du portique ; il semblait hésiter à entrer en matière et avoir tout à fait oublié le prétexte sous lequel il avait amené son capitaine des gardes dans cet endroit solitaire.

« Que ferais-tu, Gygès, dit enfin Candaule, rompant ce silence pénible pour tous deux, si tu étais plongeur et que du sein verdâtre de l’Océan tu eusses retiré une perle parfaite, d’un éclat et d’une pureté incomparables, d’un prix à épuiser les plus riches trésors ?

― Je l’enfermerais, répondit Gygès, un peu surpris de cette brusque question, dans une boîte de cèdre revêtue de lames de bronze, et je l’enfouirais dans un lieu désert, sous une roche déplacée, et de temps à autre, lorsque je serais sûr de n’être vu de personne, j’irais contempler mon précieux joyau et admirer les couleurs du ciel se mêlant à ses teintes nacrées.

― Et moi, reprit Candaule, l’œil illuminé d’enthousiasme, si je possédais ce si riche bijou, je voudrais l’enchâsser dans mon diadème, l’offrir librement à tous les regards, à la pure lumière du soleil, me parer de son éclat et sourire d’orgueil en entendant dire : « Jamais roi d’Assyrie ou de Babylone, jamais tyran grec ou trinacrien n’a possédé une perle d’un aussi bel orient que Candaule, fils de Myrsus et descendant d’Héraclès, roi de Sardes et de Lydie ! À côté de Candaule, Midas, qui changeait tout en or, n’est qu’un mendiant aussi pauvre qu’Irus. »

Gygès écoutait avec étonnement les discours de Candaule et cherchait à pénétrer le sens caché de ces divagations lyriques. Le roi semblait être dans un état d’excitation extraordinaire : ses yeux étincelaient d’enthousiasme, une teinte d’un rose fébrile couvrait ses joues, ses narines enflées aspiraient l’air fortement.

« Eh bien ! Gygès, continua Candaule sans paraître remarquer l’air inquiet de son favori, je suis ce plongeur. Dans ce sombre océan humain où s’agitent confusément tant d’êtres manqués et mal venus, tant de formes incomplètes ou dégradées, tant de types d’une laideur bestiale, ébauches malheureuses de la nature qui s’essaye, j’ai trouvé la beauté pure, radieuse, sans tache, sans défaut, l’idéal réel, le rêve accompli, une forme que jamais peintre ni sculpteur n’ont pu traduire sur la toile ou dans le marbre : ― j’ai trouvé Nyssia !

― Bien que la reine ait la pudeur craintive des femmes de l’Orient, et que nul homme, excepté son époux, n’ait vu les traits de son visage, la renommée aux cent langues et aux cent oreilles a publié partout ses louanges, dit Gygès en s’inclinant avec respect.

― Des bruits vagues, insignifiants. On dit d’elle, comme de toutes les femmes qui ne sont pas précisément laides, qu’elle est plus belle qu’Aphrodite ou qu’Hélène ; mais personne ne peut soupçonner, même lointainement, une pareille perfection. En vain j’ai supplié Nyssia de paraître sans voile dans quelque fête publique, dans quelque sacrifice solennel, ou de se montrer un instant accoudée sur la terrasse royale, donnant à son peuple l’immense bienfait d’un de ses aspects, lui faisant la prodigalité d’un de ses profils, plus généreuse en cela que les déesses, qui ne laissent voir à leurs adorateurs que de pâles simulacres d’albâtre et d’ivoire. Elle n’a jamais voulu y consentir. ― Chose étrange, et que je rougirais de t’avouer, cher Gygès : autrefois j’ai été jaloux ; j’aurais voulu cacher mes amours à tous les yeux ; nulle ombre n’était assez épaisse, nul mystère assez impénétrable. Maintenant je ne me reconnais plus, je n’ai ni les idées de l’amant ni celles de l’époux ; mon amour s’est fondu dans l’adoration comme une cire légère dans un brasier ardent. Tous les sentiments mesquins de jalousie ou de possession se sont évanouis. Non, l’œuvre la plus achevée que le ciel ait donnée à la terre depuis le jour où Prométhée appliqua la flamme sous la mamelle gauche de la statue d’argile, ne peut être tenue ainsi dans l’ombre glaciale du gynécée ! ― Si je mourais, le secret de cette beauté demeurerait donc à jamais enseveli sous les sombres draperies du veuvage ! ― Je me trouve coupable en la cachant comme si j’avais le soleil chez moi et que je l’empêchasse d’éclairer le monde. ― Et quand je pense à ces lignes harmonieuses, à ces divins contours que j’ose à peine effleurer d’un baiser timide, je sens mon cœur près d’éclater, je voudrais qu’un œil ami pût partager mon bonheur et, comme un juge sévère à qui l’on fait voir un tableau, reconnaître après un examen attentif qu’il est irréprochable et que le possesseur n’a pas été trompé par son enthousiasme. ― Oui, souvent, je me suis senti tenté d’écarter d’une main téméraire ces tissus odieux ; mais Nyssia, dans sa chasteté farouche, ne me le pardonnerait pas. Et cependant, je ne puis porter seul une si grande félicité, il me faut un confident de mes extases, un écho qui réponde à mes cris d’admiration, ― et ce sera toi ! »

Ayant dit ces mots, Candaule disparut brusquement par un passage secret. Gygès, resté seul, ne put s’empêcher de faire la remarque du concours d’événements qui semblaient le mettre toujours sur le chemin de Nyssia. ― Un hasard lui avait fait connaître sa beauté murée à tous les yeux ; entre tant de princes et de satrapes elle avait épousé précisément Candaule, le roi qu’il servait, et, par un caprice étrange qu’il ne pouvait s’empêcher de trouver presque fatal, ce roi venait faire, à lui Gygès, des confidences sur cette créature mystérieuse que personne n’approchait, et voulait absolument achever l’ouvrage de Borée dans la plaine de Bactres. La main des dieux n’était-elle pas visible dans toutes ces circonstances ? ― Ce spectre de beauté, dont le voile se soulevait peu à peu comme pour l’enflammer, ne le conduisait-il pas sans qu’il s’en doutât vers l’accomplissement de quelque grand destin ? ― Telles étaient les questions que se posait Gygès ; mais, ne pouvant percer l’avenir obscur, il résolut d’attendre les événements et sortit de la cour des portraits, où l’ombre commençait à s’entasser dans les angles et à rendre de plus en plus bizarres et menaçantes les effigies des ancêtres de Candaule.

Était-ce un simple jeu de lumière ou une illusion produite par cette inquiétude vague que cause aux cœurs les plus fermes l’arrivée de la nuit dans les monuments antiques ? Gygès, au moment de dépasser le seuil, crut avoir entendu de sourds gémissements sortir des lèvres de pierre du bas-relief, et il lui sembla qu’Héraclès faisait d’énormes efforts pour dégager sa massue de granit.