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Le Roi d’Assyrie Assarkadon

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Mercure de France (p. 269-278).


LE ROI D’ASSYRIE ASSARKADON


Le roi d’Assyrie Assarkadon avait conquis le royaume du roi Lahilié, détruit et brûlé toutes les villes, dispersé sur ses terres tous les habitants, tué les soldats, décapité quelques chefs militaires, empalé certains autres, écorché vif les troisièmes, et il avait enfermé dans une cage le roi Lahilié lui-même.

La nuit, dans son lit, le roi Assarkadon songeait comment tuer Lahilié, quand, tout à coup, il entendit du bruit prés de lui, et ouvrant les yeux, il aperçut un vieillard à la longue barbe blanche et aux yeux doux.

— Tu veux tuer Lahilié ? demanda le vieillard.

— Oui, répondit le roi. Seulement je n’ai pas encore inventé par quel supplice.

— Mais, Lahilié, c’est toi, dit le vieillard.

— Ce n’est pas vrai, dit le roi : moi, c’est moi ; Lahilié, c’est Lahilié.

— Toi et Lahilié c’est la même chose, dit le vieillard. Cela te semble seulement que tu n’es pas Lahilié et que Lahiliè n’est pas toi.

— Comment, il me semble ! dit le roi. Je suis couché là, sur un lit moelleux, entouré d’esclaves dociles et demain comme aujourd’hui je m’amuserai avec mes amis, tandis que Lahilié est maintenant dans une cage comme un oiseau, et demain, la langue pendante, il sera empalé, et se recroquevillera jusqu’à ce qu’il en meure et que son corps soit dévoré par les chiens.

— Tu ne peux ôter la vie, dit le vieux.

— Comment ! et ces quatorze mille guerriers que j’ai tués, dont j’ai fait une montagne de cadavres. Moi je suis vivant et eux n’existent plus. Alors je puis ôter la vie !

— Pourquoi sais-tu qu’ils n’existent plus ?

— Parce que je ne les vois pas. Et surtout ils ont été torturés, et moi non. Ils souffraient et moi je me sens bien.

— Cela aussi te semble seulement. Tu as torturé toi-même et non eux.

— Je ne comprends pas, dit le roi.

— Veux-tu comprendre ?

— Oui.

— Approche-toi ici, dit le vieillard, en montrant au roi la piscine pleine d’eau.

Le roi se leva et s’approcha de la Piscine.

— Entre dans la piscine.

Assarkadon fit ce que lui ordonnait le vieillard.

— Maintenant, dès que je commencerai à verser cette eau, immerge ta tête.

Le vieux versa l’eau de la cruche sur la tête du roi ; celui-ci plongée dans l’eau.

Et aussitôt que le roi plongea, il ne se sentit plus Assarkadon, mais un autre, un homme quelconque. Ainsi transformé, il se voit couché sur un lit très riche, près d’une femme très belle. Cette femme se soulève et lui dit : « Mon cher époux Lahilié, tu es fatigué des travaux d’hier, c’est pourquoi tu as dormi plus qu’à l’ordinaire, mais moi j’ai respecté ton repos et ne t’ai pas éveillé. Maintenant, les princes t’attendent dans la grande salle. Habille-toi et va les rejoindre. »

Par ces paroles, Assarkadon comprit qu’il était Lahilié. Non seulement il ne s’en étonnait pas, il était seulement surpris de ne le pas savoir jusqu’ici. Il se lève, s’habille et va dans la grande salle où les princes l’attendent.

Les princes s’inclinent très bas devant Lahilié, ensuite ils se lèvent, s’assoient par son ordre devant lui et le plus ancien des princes se met à dire qu’on ne peut plus supporter les offenses multiples du méchant roi Assarkadon et qu’il faut partir en guerre contre lui. Mais Lahilié n’y consent pas et ordonne d’envoyer des ambassadeurs chez Assarkadon pour l’exhorter, puis il laisse partir les princes. Ensuite il désigne comme ambassadeurs des gens respectables et leur dit avec beaucoup de détail ce qu’ils doivent transmettre au roi Assarkadon.

Cela fait, Assarkadon, se sentant Lahilié, part dans la Montagne à la chasse des ânes sauvages. La chasse est très abondante. Il tue lui-même deux ânes, et, de retour au palais, il festoie avec des amis en regardant danser les esclaves. Le lendemain, comme à l’ordinaire, il va dans la cour où l’attendent les solliciteurs, les accusés et les plaideurs, et il résout toute les affaires qui lui sont soumises. Les affaires réglées il repart à son plaisir favori, à la chasse. Ce jour il tue une vieille lionne et capture ses deux petits lionceaux. Après cette chasse heureuse, de nouveau il festoie avec ses amis, se divertissant par les chants et les danses, et il passe la nuit avec sa femme aimée.

Partageant ainsi son temps entre les devoirs de roi et le plaisir, il vit des jours et des semaines, attendant le retour des ambassadeurs envoyés chez le roi Assarkadon, qu’il était autrefois. Les ambassadeurs ne reviennent qu’après un mois, avec le nez et les oreilles coupés.

Le roi Assarkadon fait dire à Lahilié qu’il lui sera fait la même chose qu’aux ambassadeurs s’il n’envoie pas immédiatement un tribut d’argent, d’or et de bois de cyprès et ne vient lui-même le saluer.

Lahilié, autrefois Assarkadon, réunit de nouveau les princes, et tient conseil sur ce qu’il faut faire. À l’unanimité tous disent qu’il faut sans attendre l’attaque d’Assarkadon, aller en guerre contre lui. Le roi y consent. Il se met en tête de l’armée et part à la guerre. La marche dure sept jours. Chaque jour le roi parcourt les troupes et excite le courage de ses soldats. Le huitième jour, ses troupes se rencontrent avec celles d’Assarkadon, dans une large plaine, au bord d’une rivière.

Les troupes de Lahilié se battent courageusement, mais Lahilié, autrefois Assarkadon, voit les ennemis qui descendent comme des fourmis de la montagne dans la vallée et vainquent son armée. Les soldats de Lahilié sont des centaines, ceux d’Assarkadon des milliers, et Lahilié est blessé et fait prisonnier. Pendant neuf jours, avec les autres prisonniers, il marche, enchaîné, entre les soldats d’Assarkadon. Le dixième jour, on l’amène à Ninevi, et on l’enferme dans une cage. Lahilié souffre moins de la faim et de ses blessures que de la honte et de la colère stérile. Il se sent incapable de rendre à l’ennemi tout le mal qu’il endure. Il ne peut qu’une chose : ne pas donner à ses ennemis la joie de voir ses souffrances, et il se décide à supporter avec fermeté et courage, sans se plaindre, tout ce qu’on lui fera subir. Il reste vingt jours dans la cage attendant le supplice. Il voit empaler ses parents, ses amis ; il entend les gémissements des victimes ; aux uns, on coupe les jambes et les bras ; les autres sont écorchés vif ; et il ne montre ni inquiétude, ni piété, ni peur. Il voit deux eunuques noirs qui mènent par une corde sa belle femme. Il sait qu’elle va devenir l’esclave d’Assarkadon, et il supporte aussi cela sans se plaindre. Mais voilà qu’un de ses gardes lui dit : « Je te plains, Lahilié, tu étais roi et maintenant qu’es-tu ? » À ces paroles, Lahilié se souvient de tout ce qu’il a perdu. Il saisit les barreaux de sa cage et veut se tuer, il se frappe la tête contre eux. Mais il n’a pas de forces et, désespéré, en sanglotant et gémissant, il tombe sur le sol de sa cage.

Puis deux bourreaux ouvrent la cage, lui lient les mains derrière le dos avec une courroie et le mènent jusqu’au lieu sanglant du supplice. Lahilié voit le pal pointu, ensanglanté, duquel on vient d’enlever le cadavre d’un de ses amis, mort là ; et il devine que ce pal est préparé pour son supplice. On le dévêt. Lahilié est effrayé de la maigreur de son corps, autrefois robuste et beau. Les deux bourreaux saisissent ce corps par les cuisses maigres, le soulèvent et veulent le monter sur le pal.

— « Tout de suite la mort, l’anéantissement, » pense Lahilié, et malgré sa résolution d’être calme et courageux jusqu’au bout, en sanglotant il implore sa grâce. Mais personne ne l’écoute.

— « Mais ce n’est pas possible, pense-t-il. Je dors probablement, c’est un rêve. »

Il fait un effort pour s’éveiller.

— « Je ne suis pas Lahilié, je suis Assarkadon », pense-t-il.

Et, en effet, il s’éveille… Mais ni Assarkadon, ni Lahilié, mais un animal.

Assarkadon s’étonne d’être un animal ; en même temps il s’étonne de ne pas l’avoir su plus tôt.

Il paît dans la vallée, il arrache avec ses dents l’herbe grasse, il chasse les mouches avec sa longue queue et éprouve une pesanteur étrange dans ses mamelles gonflées de lait. Autour de lui sautille en jouant un petit âne gris foncé, aux longues jambes, le dos rayé. En faisant une ruade, l’ânon bondit sur Assarkadon, le pousse sous le ventre avec son petit museau, cherche la mamelle et, l’ayant trouvée, se calme en avalant régulièrement. Assarkadon comprend qu’il est une ânesse mère de cet ânon, et cela ne l’étonne pas, ne l’attriste pas, mais plutôt le réjouit. Il éprouve le sentiment béat du mouvement simultané de la vie en soi et en son enfant. Mais, tout à coup, quelque chose vole en sifflant, le frappe sur le côté et pénètre dans sa peau, dans sa chair. Éprouvant une douleur, Assarkadon, ânesse, arrache sa mamelle des lèvres du petit âne et, aplatissant ses oreilles, court vers le troupeau des ânes dont il s’est séparé. L’ânon sautille près de ses jambes. Il est déjà près du troupeau éveillé quand, tout à coup, une autre flèche touche en sifflant le cou de l’ânon, s’y implante et y vacille. L’ânon râle plaintivement et tombe sur les genoux. Assarkadon ne peut l’abandonner. Il s’arrête près de lui. Le petit âne se soulève, chancelle sur ses jambes longues et minces, et tombe de nouveau. Un être terrible, à deux jambes, un homme, accourt et coupe la gorge de l’ânon.

— « Ce n’est pas possible, c’est encore un rêve », pense Assarkadon, et il fait un suprême effort pour s’éveiller. Il crie et, au même moment, il sort sa tête de la piscine et voit auprès de lui le vieillard qui lui verse sur la tête le reste de l’eau de la cruche.

— Oh ! comme je me suis tourmenté ! Comme c’était long ! Oh ! quel soulagement ! dit Assarkadon.

— Comment, c’était long ? Tu venais de plonger la tête, et aussitôt tu l’as retirée. Tu vois, l’eau de la cruche n’est pas encore épuisée. As-tu compris maintenant ?

Assarkadon ne répondit rien au vieillard ; il regarda seulement le vieillard avec horreur.

— As-tu compris maintenant que Lahilié c’est toi, et que les soldats que tu as mis à mort sont aussi toi ? Et ces animaux que tu tuais à la chasse et dévorais à tes festins étaient toi. Tu pensais que la vie n’était qu’en toi, mais je t’ai délivré du voile de la tromperie et tu as vu qu’en faisant le mal aux autres tu le fais à toi-même. La vie est une en tout et tu ne manifestes en toi qu’une partie de cette vie unique ; et c’est seulement dans cette seule partie de la vie en toi, que tu peux améliorer ou empirer, augmenter ou diminuer la vie. Améliorer la vie, en toi, tu le peux seulement en détruisant les limites qui séparent ta vie de celle des autres, en considérant les autres êtres comme toi-même et les aimant. Par cela seul, tu augmenteras ta propre vie.

Au contraire, tu empires ta vie quand tu ne reconnais pour vie que ta vie propre et penses augmenter le bien de ta propre vie au détriment du bien de celle des autres. Par cela tu diminues aussi ta vie.

Et détruire la vie des autres n’est pas en ton pouvoir. La vie des êtres que tu as tués est hors de ta vue, mais n’est pas anéantie. Tu pensais allonger ta vie et abréger celle des autres, mais tu ne peux pas le faire. Pour la vie il n’y a ni temps ni espace. La vie d’un moment et la vie d’un millier d’années, ta vie et la vie de tous les êtres du monde visible et invisible sont égales. On ne peut pas anéantir et changer la vie parce qu’elle seule existe ; tout le reste n’est qu’apparence.

Cela dit le vieillard disparut.

Le lendemain matin, le roi Assarkadon ordonna de délivrer Lahilié et tous les prisonniers, et de cesser de les supplicier.

Le troisième jour il appela son fils Achourbainpole et lui transmit le sceptre ; et lui-même d’abord se retira dans un désert où il médita ce qu’il avait appris, ensuite se mit à marcher comme un pèlerin, par les villes et les villages en enseignant aux hommes que la vie est une et que les hommes se font du mal à eux-mêmes seulement quand ils veulent en faire aux autres.

Iasnaïa Poliana, août 1903.