Le Roman bourgeois/5

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Page précédente Le Roman bourgeois Page suivante



Javotte, estant arrivée au logis, ne se pouvoit taire du plaisir qu’elle avoit eu de voir ce beau monde, et d’entendre tant de belles choses ; elle donna ordre à la servante, qui avoit esté sa nourrice, et sa confidente par consequent, de recevoir les livres qu’on lui envoieroit, et de les cacher dans la paillasse de son lit, de peur que l’on ne les trouvast dans son coffre, où sa mere fouilloit quelquefois. Les livres arriverent bien-tost apres (c’estoient les cinq tomes de l’Astrée, que Pancrace luy envoyoit). Elle courut à sa chambre, s’enferma au verroüil, et se mit à lire jour et nuit avec tant d’ardeur qu’elle en perdoit le boire et le manger. Et quand on vouloit la faire travailler à sa besogne ordinaire, elle feignoit qu’elle estoit malade, disant qu’elle n’avoit point dormy toute la nuit, et elle monstroit des yeux battus, qui le pouvoient bien estre en effet, à cause de son assiduité à la lecture. En peu de temps elle y profita beaucoup, et il luy arriva une assez plaisante chose.

Comme il nous est fort naturel, quand on nous parle d’un homme inconnu, fut-il fabuleux, de nous en figurer au hazard une idée en nostre esprit qui se rapporte en quelque façon à celle de quelqu’un que nous connoissons, ainsi Javotte, en songeant à Celadon, qui estoit le heros de son roman, se le figura de la mesme taille et tel que Pancrace, qui estoit celuy qui luy plaisoit le plus de tous ceux qu’elle connoissoit. Et comme Astrée y estoit aussi dépeinte parfaitement belle, elle crût en mesme temps luy ressembler, car une fille ne manque jamais de vanité sur cet article. De sorte qu’elle prenoit tout ce que Celadon disoit à Astrée comme si Pancrace le luy eust dit en propre personne, et tout ce qu’Astrée disoit à Celadon, elle s’imaginoit le dire à Pancrace. Ainsi il estoit fort heureux, sans le sçavoir, d’avoir un si galand solliciteur qui faisoit l’amour pour luy en son absence, et qui travailla si advantageusement, que Javotte y but insensiblement ce poison qui la rendit éperduëment amoureuse de luy. Et certes on ne doit point trouver cette avanture trop surprenante, veu qu’il arrive souvent aux personnes qui ont esté eslevées en secret, et avec une trop grande retenuë, que si-tost qu’elles entrent dans le monde, et se trouvent en la compagnie des hommes, elles conçoivent de l’amour pour le premier homme de bonne mine qui leur en vient conter. Comme les deux sexes sont nez l’un pour l’autre, ils ont une grande inclination à s’approcher, et il en est comme d’un ressort qu’on a mis en un estat violent, qui se rejoint avec un plus grand effort, quand il a esté lâché. Il faut les gouverner avec ce doux temperament, qu’ils s’accoustument à se voir et qu’ils s’apprivoisent ensemble, mais qu’il y ait cependant quelque œil surveillant, qui par son respect y fasse conserver la pudeur et en bannisse la licence.

Il arrive la mesme chose pour la lecture : si elle a esté interdite à une fille curieuse, elle s’y jettera à corps perdu, et sera d’autant plus en danger que, prenant les livres sans choix et sans discretion, elle en pourra trouver quelqu’un qui d’abord lui corrompra l’esprit. Tel entre ceux-là est l’Astrée : plus il exprime naturellement les passions amoureuses, et mieux elles s’insinuent dans les jeunes ames, où il se glisse un venin imperceptible, qui a gagné le cœur avant qu’on puisse avoir pris du contrepoison. Ce n’est pas comme ces autres romans où il n’y a que des amours de princes et de palladins, qui, n’ayant rien de proportionné avec les personnes du commun, ne les touchent point, et ne font point naistre d’envie de les imiter.

Il ne faut donc pas s’estonner si Javotte, qui avoit esté eslevée dans l’obscurité, et qui n’avoit point fait de lecture qui luy eust pû former l’esprit ou l’accoustumer au recit des passions amoureuses, tomba dans ce piege, comme y tomberont infailliblement toutes celles qui auront une education pareille. Elle ne pouvoit quitter le roman dont elle estoit entestée que pour aller chez Angelique. Elle ménageoit toutes les occasions de s’y trouver, et prioit souvent ses voisines de la prendre en y allant, et d’obtenir pour elle congé de sa mère. Pancrace y estoit aussi extraordinairement assidu, parce qu’il ne pouvoit voir ailleurs sa maistresse. En peu de jours il fut fort surpris de voir le progrès qu’elle avoit fait à la lecture, et le changement qui estoit arrivé dans son esprit. Elle n’estoit plus muette comme auparavant, elle commençoit à se mesler dans la conversation et à monstrer que sa naïfveté n’estoit pas tant un effet de son peu d’esprit que du manque d’education, et de n’avoir pas veu le grand monde.

Il fut encore plus estonné de voir que l’ouvrage qu’il alloit commencer estoit bien advancé, quand il découvrit qu’il estoit desja si bien dans son cœur : car quoy qu’elle eust pris Astrée pour modele et qu’elle imitast toutes ses actions et ses discours, qu’elle voulust mesme estre aussi rigoureuse envers Pancrace que cette bergere l’estoit envers Celadon, neantmoins elle n’estoit pas encore assez experimentée ny assez adroite pour cacher tout à fait ses sentimens. Pancrace les découvrit aisément, et pour l’entretenir dans le style de son roman, il ne laissa pas de feindre qu’il estoit malheureux, de se plaindre de sa cruauté, et de faire toutes les grimaces et les emportemens que font les amans passionnez qui languissent, ce qui plaisoit infiniment à Javotte, qui vouloit qu’on luy fist l’amour dans les formes et à la manière du livre qui l’avoit charmée. Aussi, dès qu’il eut connu son foible, il en tira de grands avantages. Il se mit luy-mesme à relire l’Astrée, et l’estudia si bien, qu’il contrefaisoit admirablement Celadon. Ce fut ce nom qu’il prit pour son nom de roman, voyant qu’il plaisoit à sa maistresse, et en même temps elle prit celuy d’Astrée. Enfin ils imitèrent si bien cette histoire, qu’il sembla qu’ils la joüassent une seconde fois, si tant est qu’elle ait esté joüée une premiere, à la reserve neantmoins de l’avanture d’Alexis, qu’ils ne purent executer. Pancrace luy donna encore d’autres romans, qu’elle lût avec la mesme avidité, et à force d’estudier nuit et jour, elle profita tellement en peu de temps, qu’elle devint la plus grande causeuse et la plus coquette fille du quartier.

Le pere et la mere de Javotte s’apperceurent bientost du changement de sa vie, et s’estonnerent de voir combien elle avoit profité à hanter compagnie. Elle paroissoit mesme trop sçavante à leur gré ; ils se plaignoient déja qu’elle estoit gastée, et de peur de la laisser corrompre d’avantage, ils se resolurent de la marier dans le carnaval. Le seul embarras où ils se trouvoient estoit de bien balancer les deux partis qu’ils avoient en main. Ils avoient de l’engagement avec le premier, mais le second estoit, comme j’ay dit, sans comparaison plus avantageux. La mere ne pouvoit souffrir Nicodeme depuis l’avanture du miroir et du theorbe, et ne l’appeloit plus que Brise-tout ; le pere en estoit dégousté depuis l’opposition formée par Lucrece, quoy que cet amant crust bien avoir racommodé son affaire par le dédommagement qu’il avoit fait, et par la main-levée qu’il avoit apportée. Il n’y avoit plus qu’à trouver une occasion de rompre avec luy pour traitter avec Bedout. Sa sottise en fit naistre une bien-tost apres, qui, bien que legere, ne laissa pas d’estre prise aux cheveux.

Il vint un jour chez sa maîtresse fort eschauffé et fort gay, et, luy faisant voir quantité d’or dans ses poches, il luy dist qu’il estoit le plus heureux garçon du monde, et qu’il venoit de gagner six cens pistolles à trois dez. Monsieur et madame Vollichon, avares de leur naturel, réjoüis du seul éclat de cette belle monnoye, sans y faire autre reflexion, le louërent de son bonheur, et peu s’en fallut qu’ils ne souhaittassent de l’avoir desja marié avec leur fille, puisqu’il faisoit si facilement fortune. Mais un oncle de Javotte, qui estoit un ecclesiastique sage et judicieux, leur remonstra que, s’il avoit gagné ce jour-là six cens pistolles, la fortune se pouvoit changer le lendemain, et luy en faire perdre mille ; qu’il ne falloit point mettre en leur alliance un joüeur, qui pouvoit en un moment perdre tout le mariage de leur fille, et qu’enfin ceux qui s’adonnent au jeu ne sont point attachez au soin de leur famille et de leur profession ; qu’au reste, s’ils vouloient rompre avec luy, il n’en falloit point laisser eschapper une si belle occasion. Pour surcroist de mal-heur, Villeflatin, rencontrant le lendemain Vollichon, luy demanda comment alloit l’affaire du mariage de sa fille ; et sans attendre sa réponse, il luy dit: Hé bien, nous avons tiré des plumes de nostre oison (parlant de Nicodeme) ; j’en ay fait avoir à mademoiselle Lucrece de bons dommages et interests, comme je l’avois entrepris : quand je me mesle d’une affaire pour mes amis, elle reüssit. En suite il luy raconta le succès de l’opposition qu’il avoit formée, et comme il en avoit fait toucher deux mille escus à sa partie, par la seule peur qu’avoit eu Nicodeme d’en estre poursuivy. Vollichon crut qu’il y avoit de la part de cet estourdy ou grande débauche, ou grande profusion, puisqu’il avoit acheté si cherement la paix de Lucrece, et il conceut le mal plus grand qu’il n’estoit en effet. Cela le determina tout à fait à la rupture, dont il donna dès le soir quelques témoignages à Nicodeme, qui, nonobstant cela, vouloit encore tenir bon. Il les fit ensuite confirmer par Javotte mesme, qui luy fit de bon cœur une déclaration precise qu’elle ne seroit jamais sa femme, et que, quand ses parens la forceroient à l’espouser, elle ne pourroit jamais se resoudre à l’aimer ny à le souffrir. Il vid bien alors qu’il ne pouvoit aller contre vent et marée ; que s’il vouloit passer outre il ne gagneroit peut-estre que des cornes, et que s’il intentoit un procès l’issuë en seroit incertaine ; qu’il pouvoit bien laisser Javotte dans l’engagement, mais qu’il y demeureroit en mesme temps luy-mesme, et que cela l’empescheroit de chercher fortune et de se pourvoir ailleurs. Enfin, apres deux ou trois jours d’irresolution, il prit conseil de ses amis, et non point de son amour, qui s’esvanoüit peu de temps apres, car l’amour n’est pas opiniastre dans une teste bourgeoise comme il l’est dans un cœur héroïque ; l’attachement et la rupture se font communément et avec une grande facilité ; l’interest et le dessein de se marier est ce qui regle leur passion. Il n’appartient qu’à ces gens faineans et fabuleux d’avoir une fidelité à l’épreuve des rigueurs, des absences et des années. Nicodeme resolut donc de rapporter les articles qui avoient esté signez, qui furent de part et d’autre déchirez ou bruslez. Je n’ay pas esté bien precisément instruit de cette circonstance : peut-estre furent-ils l’un et l’autre, car ils estoient encore en saison de parler auprès du feu. Il prit congé neantmoins de bonne grace, et avec protestation de services dont on ne fit pas grand estat, et il eut seulement le regret d’avoir perdu en mesme temps son argent et ses peines auprès de deux maistresses différentes. Le voilà donc libre pour aller fournir encore la matiere de quelqu’autre histoire de mesme nature. Mais je ne suis pas asseuré qu’il vienne encore paroistre sur la scène, il faut maintenant qu’il fasse place à d’autres ; et, afin que vous n’en soyez pas estonnez, imaginez-vous qu’il soit icy tué, massacré, ou assassiné par quelque avanture, comme il seroit facile de le faire à un autheur peu consciencieux.

Si-tost que Vollichon eut rompu avec Nicodeme, il songea à conclure promptement l’affaire avec Jean Bedout. Il proposa des articles, sur lesquels il y eut bien plus de contestation qu’au premier contract : car, quoy que Nicodeme fust un grand sot, il ne laissoit pas d’estre estimé habille homme dans le palais, où ces qualitez ne sont pas incompatibles. De sorte que, quoy qu’il n’eust pas de si grands biens que son rival, on ne faisoit pas tant de difficultez avec luy qu’avec Jean Bcdout, qui estoit beaucoup plus riche, mais incapable d’employ. On vouloit que, par les avantages que celuy-cy feroit à sa femme, il recompensast sa mauvaise mine et son peu d’industrie. Luy, qui ne calculoit point sur ces principes, n’y trouvoit point du tout son compte ; s’il eust suivy son inclination ordinaire, il auroit voulu marchander une femme comme il auroit fait une piece de drap. Mais le petit messer Cupidon fut l’entremetteur de cette affaire. Il l’avoit navré tout à bon, et en mesme temps il l’avoit changé de telle sorte, que, comme il n’y a point de telle liberalité que celle des avaricieux quand quelqu’autre passion les domine, il se laissa brider comme on voulut, accordant plus qu’on ne luy avoit demandé. Le jour est pris pour signer le contract, les amis mandez, et, qui pis est, la collation preparée ; les articles sont accordez et signez d’abord du futur espoux. Quand ce vint à Javotte à signer, le pere, qui avoit fait son compte sur son obeïssance filiale, et qui ne lui avoit point communiqué le détail de cette affaire, fut fort surpris quand elle refusa de prendre la plume. Il crût d’abord qu’une honneste pudeur la retenoit, et que par ceremonie elle ne vouloit pas signer devant les autres. Enfin, apres plusieurs remonstrances, l’ayant assez vivement pressée, elle répondit assez galamment : Qu’elle remercioit ses parens de la peine qu’ils avoient prise de luy chercher un espoux, mais qu’ils devoient en laisser le soin à ses yeux ; qu’ils estoient assez beaux pour luy en attirer à choisir ; qu’elle avoit assez de mérite pour espouser un homme de qualité qui auroit des plumes, et qui n’auroit point cet air bourgeois qu’elle haïssoit à mort ; qu’elle vouloit avoir un carosse, des laquais et la robe de velours. Elle cita là-dessus l’exemple de trois ou quatre filles qui avoient fait fortune par leur beauté, et épousé des personnes de condition. Qu’au reste elle estoit jeune, qu’elle vouloit estre fille encore quelque temps, pour voir si le bonheur lui en diroit, et qu’au pis aller elle trouveroit bien un homme qui vaudroit du moins le sieur Bedout, qu’elle appeloit un malheureux advocat de causes perduës.

Toute la compagnie fut estonnée de cette réponse, qu’on n’attendoit point d’une fille qui avoit vescu jusqu’alors dans une grande innocence et dans une entière soumission à la volonté de ses parens. Mais ce qui luy donnoit cette hardiesse estoit la passion qu’elle avoit pour Pancrace, auparavant laquelle tout engagement luy estoit indifferent. Vollichon, la regardant avec un courroux qui luy suffoquoit presque la voix, luy dit : Ah ! petite insolente, qui vous a appris tant de vanité ? Est-ce depuis que vous hantez chez mademoiselle Angelique ? Vrayement, il vous appartient bien de vous former sur le modèle d’une fille qui a cinquante mille escus en mariage ! Quelque muguet vous a cajollée ; vous voulez avoir des plumets, qui, apres avoir mangé leur bien, mangeront encore le vostre. Hé bien, bien ! je sais comment il faut apprendre l’obéissance aux filles qui font les sottes : quand vous aurez esté six mois dans un cul de couvent, vous apprendrez à parler un autre langage. Allez, vous estes une maladvisée de nous avoir fait souffrir cet affront ; retirez-vous de devant mes yeux et faites tout à l’heure vostre pacquet.

Si-tost que son emportement luy eut permi de revenir à soy, il vint faire des excuses à la compagnie et au futur espoux de ce que ce mariage ne s’achevoit pas. Il commença par une grande declamation contre le malheur de la jeunesse, qui ne sçavoit pas connoistre ce qui lui est propre. Ha ! disoit-il à peu près en ces termes, que le siecle d’apresent est perverty ! Vous voyez, messieurs, combien la jeunesse est libertine, et le peu d’authorité que les peres ont sur leurs enfans. Je me souviens encore de la maniere que j’ay vescu avec feu mon pere (que Dieu veuille avoir son ame). Nous estions sept enfans dans son estude, tous portans barbe ; mais le plus hardy n’eût pas osé seulement tousser ou cracher en sa presence ; d’une seule parole il faisoit trembler toute la maison. Vrayment il eust fait beau voir que moy, qui estois l’aisné de tous, et qui n’ay esté marié qu’à quarante ans, moy, dis-je, j’eusse resisté à sa volonté, ou que je me fusse voulu mesler de raisonner avec luy ! J’aurois esté le bien venu et le mal receu ; il m’auroit fait pourrir à Saint-Lazare ou à Saint-Martin55. Vollichon ne faisoit que commencer la declamation contre les mœurs incorrigibles de la jeunesse, quand sa femme luy dit en l’interrompant : Helas ! Mouton (c’estoit le nom de cajollerie qu’elle donnoit à son mary, qui, de son costé, l’appeloit Moutonne), il n’est que trop vray que le monde est bien perverty ; quand nous estions filles, il nous falloit vivre avec tant de retenuë, que la plus hardie n’auroit pas osé lever les yeux sur un garçon ; nous observions tout ce qui estoit dans nostre Civilité puerile, et, par modestie, nous n’aurions pas dit un petit mot à table ; il falloit mettre une main dans sa serviette, et se lever avant le dessert. Si quelqu’une de nous eust mangé des asperges ou des artichaux, on l’auroit monstrée au doigt ; mais les filles d’aujourd’huy sont presque aussi effrontées que des pages de cour. Voilà ce que c’est que de leur donner trop de liberté. Tant que j’ay tenu Javotte auprès de moy à ourler du linge et à faire de la tapisserie, ç’a esté une pauvre innocente qui ne sçavoit pas l’eau troubler. Dans ce peu de temps qu’elle a hanté chez mademoiselle Angelique, où il ne va que des gens poudrez et à grands canons, toute sa bonne éducation a esté gastée ; je me répens bien de luy avoir ainsi laissé la bride sur le cou.

Laurence, qui estoit invitée à la ceremonie, et qui, quoy que bourgeoise, voyoit, comme j’ay dit, le beau monde, prit là dessus la parole et leur dit : Quand vous voudriez blâmer mademoiselle vostre fille, il ne faudroit point pour cela en accuser la frequentation de mademoiselle Angelique. C’est une maison où il hante plusieurs personnes d’esprit et de qualité, mais qui y vivent avec tant de respect et de discretion, qu’on peut dire que c’est une vraye escole d’honneur et de vertu. Mais peut estre aussi qu’une fille qui se sent de la beauté est excusable, si cet advantage de la nature luy enfle quelque peu le cœur et luy augmente cette vanité qui est si naturelle à nostre sexe. Si-tost qu’on a hanté un peu le grand monde, on y voit un certain air qui dégoûte fort de celuy des gens qui vivent dans l’obscurité. Ainsi il ne faut point trouver estrange qu’une fille jeune, qui se void recherchée de beaucoup de gens, ne veuille rien precipiter quand il est question d’un si grand engagement, et si elle attend avec patience que son merite luy fasse trouver quelque bonne occasion. J’accuserois plustost le malheur et la promptitude de mon cousin, qui n’a point du tout suivy mon conseil dans cette recherche. Au lieu de faire l’amant durant quelques jours, il a voulu d’abord faire le mary. Il falloit gagner les bonnes graces de sa maistresse par quelques visites et petits services, plustost que de la devoir toute entiere au respect et à l’obeïssance paternelle. En tout cas, s’il avoit veu qu’elle eust eû quelque aversion pour luy, il se seroit épargné la honte d’un refus si solemnel. Vous avez raison, dit Prudence (c’estoit l’oncle dont j’ay parlé, qui estoit aussi de la nopce), quand vous dites qu’il est bon que ceux qui se veulent marier ayent quelques conversations ensemble, afin que chacun connoisse les humeurs de la personne avec qui il a à vivre d’oresnavant. Mais vous n’en avez point du tout quand vous voulez excuser ma niepce dans son procedé, non seulement en ce qu’elle a attendu à faire sa declaration si mal à propos, mais encore en ce qu’elle n’a pas voulu suivre aveuglement le choix de ses parens. Ils ont bien sçeu luy chercher ses avantages, qu’ils connoissent mieux qu’elle mesme ; et ce refus est d’autant plus ridicule, qu’il est fondé sur une folle esperance, qui n’arrivera peut-estre jamais, de trouver un marquis qui l’espouse pour son merite. C’est un dangereux exemple que celuy d’une fille qui par sa beauté aura fait fortune ; il fera vieillir cent autres qui s’y attendront, si tant est qu’il ne leur arrive encore pis, et que leur honneur ne fasse pas cependant naufrage. Souvent celle qui voudra engager par ses cajolleries quelque homme de condition se trouvera engagée elle-mesme, et verra eschapper avec regret, et quelquefois avec honte, celuy qu’elle croyoit tenir dans ses liens. Au bout du compte, quel sujet a ma niepce de se plaindre, puis qu’on luy a trouvé un party sortable, et un homme accommodé, qui est de la condition de tous ses proches ?

Vous avez touché au but (dit Jean Bedout, que la honte de cet affront et sa naturelle timidité avoient jusques-là rendu muet), car il est certain que les meilleurs mariages sont ceux qui se font entre pareils ; et vous sçavez, monsieur le prieur, vous qui entendez le latin, ce bel adage : Si tu vis nubere, nube pari. Il n’y a rien de plus condemnable que cette ambition d’augmenter son estat en se mariant ; c’est pourquoy je ne puis assez loüer la loy establië chez les Chinois, qui veut que chacun soit de mesme mestier que son pere. Or, comme nostre estat n’est pas si bien policé, je m’étonne peu que mademoiselle Javotte n’ait pas reglé ses desirs conformément à cette loy. Elle a eu peut-estre raison de ne pas trouver en moy assez de merite ; mais son refus n’empeschera pas que je ne sois encore disposé à luy rendre service. Je luy auray du moins cette obligation, qu’elle m’empeschera peut-estre de me marier jamais. Car j’advouë que ce qui m’en avoit dégousté jusqu’à present, ce sont toutes ces approches et ces galenteries qu’il faut faire, qui ne sont point de mon genie ni de mon humeur. J’avois dessein de me marier de la façon que je vois faire à quantité de bons bourgeois, qui se contentent qu’on leur fasse voir leur maistresse à certain banc ou à certain pilier d’une église, et qui luy rendent là une visite muette, pour voir si elle n’est ny tortuë ny bossuë ; encore n’est-ce qu’apres estre d’accord avec les parens de tous les articles du contract : toutes les autres ceremonies sont purement inutiles. J’en ay tant veu reüssir de la sorte, que je ne croyois pas que celuy-cy eust une autre issuë ; mais, puisque j’y ay esté trompé, il faut que j’essaye de m’en consoler avec Seneque et Petrarque, ou avec monsieur de la Serre, que je liray exprès dès ce soir.

Cessons, reprit Vollichon, d’examiner de quelle maniere on doit traitter les mariages, puisque ce seroit mettre l’authorité paternelle en compromis ; mais, en attendant que j’aye appris à ma fille à m’obeyr, je ne sçaurois assez vous témoigner le déplaisir que j’ay que cette affaire ne s’accomplisse pas avec vous : car vous avez la mine d’estre bon ménager et de bien reüssir au barreau, si on vous employe. J’avois envie de vous donner bien de la pratique, et, pour vous le monstrer, c’est que j’avois des-jà mis à part sur mon bureau un sac d’une cause d’appareil pour vous faire plaider au presidial un de ces matins. C’est une appellation verbale d’une sentence renduë par le prevost de Vaugirard ou son lieutenant audit lieu, où on peut bien dire du latin et cracher du grec. Voici quelle en est l’espece… Et, en continuant, au lieu de lui faire les excuses et les compliments qui estoient de saison, pour le consoler de l’affront qu’il venoit de recevoir, il luy fit un recit prolixe de cette cause, avec tous les moyens de fait et de droit, aussi ponctuellement que s’il eust voulu la plaider luy-mesme. Pendant que l’un déduisoit et que l’autre escoûtoit ce beau procès, Prudence, madame Vollichon et Laurence continuoient l’entretien qu’ils avoient commencé, et les autres invitez, par petits pelottons, s’entretenoient à part, en divers endroits de la salle, de l’affaire qui venoit d’arriver, le tout aux dépens du miserable Bedout. Ce fut mesme à ses dépens que se rompit la conversation de Vollichon et de luy : car elle n’eust pas si-tost finy, n’eust esté qu’une collation qu’il avoit fait apporter de son logis entra dans la salle, ou du moins il y en entra une partie : car une vieille servante faite à son badinage, ayant veu que le mariage de son maistre alloit à vau l’eau, avoit eu soin de faire reporter chez luy quelques boëttes de confitures et quelques fruits qui se pouvoient conserver pour une autre occasion ; elle ne laissa servir que quelque pasté, jambon et poulet-d’Inde froid, qui estoient des mets sujets à se corrompre. Enfin, quand la collation fut achevée, apres de longs complimens bourgeois, dont les uns contenoient des plaintes, les autres des regrets, les autres des excuses, les autres des remerciemens, la compagnie se separa, et chacun se dit adieu jusqu’au revoir. À l’égard de Jean Bedout, apres une grande diversité de sentimens qui lui agiterent l’esprit, enfin cette honte l’ayant refroidy, il en vint à ce point qu’il remercia son bon ange de l’avoir préservé des cornes, que naturellement il craignoit, dans une occasion où il estoit en peril eminent d’en avoir ; et il eut presque autant de regret à la collation mangée qu’à sa maistresse perduë.

Dès le lendemain, tant pour punir Javotte de sa desobeyssance que pour la retirer du grand monde, où on croyoit qu’elle puisoit sa vanité, elle fut mise en pension chez des religieuses, qui avoient fait un nouvel establissement dans un des fauxbourgs de Paris. Ce ne fut pas sans lui faire des reprimandes et des reproches de la faute qu’elle avoit faite, et sans de grandes menaces de la laisser enfermée jusqu’à ce qu’elle fust devenuë sage. Mais, hélas ! que ce fut un mauvais expedient pour sa correction ! elle tomba, comme on dit, de fièvre en chaut-mal : car, quoy que ces bonnes sœurs vescussent entre-elles avec toute la vertu imaginable, elles avoient ce malheur de ne pouvoir subsister que par les grosses pensions qu’on leur donnoit pour entrer chez elles. C’est ce qui leur faisoit recevoir indifferemment toutes sortes de pensionnaires. Toutes les femmes qui vouloient plaider contre leurs maris ou cacher le desordre de leur vie ou leurs escapades y estoient reçeuës, de mesme que toutes les filles qui vouloient éviter les poursuites d’un galand, ou en attendre et en attrapper quelqu’un. Celles-là, qui estoient experimentées, et qui sçavoient toutes les ruses et les adresses de la galanterie, enseignoient les jeunes innocentes que leur malheur y avoit fait entrer, qui y faisoient un noviciat de coqueterie, en mesme temps qu’on croyoit leur en faire faire un de religion. En un mot, à leur égard il n’y avoit autre reforme que les grilles, qui mettoient les corps en seureté ; encore cela ne regardoit pas celles qui avoient privilege de sortir deux ou trois fois la semaine, sous pretexte de soliciter leurs procès. Douze parloirs qu’il y avoit au couvent estoient plains tout le jour ; encore il les falloit retenir de bonne heure pour y avoir place, comme on auroit fait les chaises au sermon d’un predicateur episcopisant.

Javotte fit bien-tost sçavoir à son amant le lieu où on l’avoit enfermée ; il ne faut pas demander s’il s’y rendoit tous les jours. Quand il sortoit, ses porteurs de chaise ne luy demandoient point de quel costé il falloit tourner : de leur propre mouvement ils alloient tousjours de ce costé-là. Jamais il ne trouva de lieu qui fut plus selon ses souhaits pour prescher son amour tout à loisir : car il avoit là cet avantage de parler à sa maistresse seul à seul, et tant qu’il vouloit ; au lieu que pendant que Javotte estoit dans le monde, il ne la voyoit que hors de chez elle, et fort rarement dans des compagnies où elle lui donnoit rendez-vous, et où ils estoient perpétuellement interrompus par les changemens qui y arrivent d’ordinaire. Il eût donc tout loisir pour la remercier de la genereuse action qu’elle avoit faite en sa faveur, et pour rire de la confusion qu’elle avoit fait à son malheureux et ridicule rival, dont les discours et les mœurs leur fournirent la matiere d’un assez long entretien. Il eut encore le temps de luy expliquer et faire connoistre comment la passion qu’il avoit pour elle augmentoit de jour en jour ; et les témoignages qu’il luy en donna la persuaderent si bien, que jamais il n’y eut deux personnes plus unies. Quand il estoit obligé de la quitter, il lui laissoit des livres qui entretenoient son esprit dans des pensées amoureuses, de sorte que tout le temps qu’elle déroboit au parloir, elle le donnoit à cette lecture agreable. Ainsi elle ne s’ennuyoit point du tout. Quand sa mère l’alloit voir, elle estoit toute estonnée que le lieu qu’elle croyoit luy avoir donné pour supplice et pour prison ne l’avoit point du tout changée et ne luy donnoit point les sentimens qu’elle desiroit. Cependant, apres que sept ou huit mois se furent écoulez, et que Javotte eut leu tous les romans et les livres de galenterie qui estoient en reputation (car elle commençoit à s’y connoistre, et ne pouvoit souffrir les méchans, qui l’auroient occupée à l’infiny), le chagrin et l’ennui s’emparerent de son esprit, qui n’avoit plus à quoy s’attacher, et elle connût ce que c’estoit que la closture et la perte de la liberté. Elle escrivit dans cette pensée à ses parens pour les prier de la tirer de la captivité. Ils y consentirent aussi-tost, à condition qu’elle signeroit le contract de mariage avec l’advocat Bedout, qu’ils croyoient encore estre à leur devotion ; mais ils se trompoient en leur caleul. Elle refusa de sortir à ces conditions, et, apres avoir beaucoup de fois reiteré ses prieres, et mesme témoigné par quelque espece de menaces le déplaisir qu’elle avoit d’estre enfermée, enfin le desespoir, ou, pour n’en point mentir, la passion qu’elle avoit pour Pancrace, la firent consentir aux propositions qu’il luy fit de l’enlever.

Je ne tiens pas necessaire de vous rapporter icy par le menu tous les sentimens passionnez qu’il estalla et toutes les raisons qu’il allegua pour l’y faire resoudre, non plus que les honnestes resistances qu’y fit Javotte, et les combats de l’amour et de l’honneur qui se firent dans son esprit : car vous n’estes gueres versez dans la lecture des romans, ou vous devez sçavoir 20 ou 30 de ces entretiens par cœur, pour peu que vous ayez de memoire. Ils sont si communs que j’ay veu des gens qui, pour marquer l’endroit où ils en estoient d’une histoire, disoient : J’en suis au huictiesme enlevement, au lieu de dire : J’en suis au huictiesme tome. Encore n’y a-t-il que les autheurs bien discrets qui en fassent si peu, car il y en a qui non seulement à chaque tome, à chaque livre, à chaque episode ou historiette, ne manquent jamais d’en faire. Un plus grand orateur ou poëte que moy, quelque inventif qu’il fust, ne vous pourroit rien faire lire que vous n’eussiez veu cent fois. Vous en verrez dont on fait seulement la proposition, et on y resiste ; vous en verrez d’autres qui sont de necessité, et on s’y resout. Je vous y renvoye donc, si vous voulez prendre la peine d’y en chercher, et je suis fasché, pour vostre soulagement, qu’on ne se soit point advisé dans ces sortes de livres de faire des tables, comme en beaucoup d’autres qui ne sont pas si gros et qui sont moins feüilletez. Vous entrelarderez icy celuy que vous trouverez le plus à vostre goust, et que vous croirez mieux convenir au sujet. J’ay pensé mesme de commander à l’imprimeur de laisser en cet endroit du papier blanc, pour y transplanter plus commodement celuy que vous auriez choisi, afin que vous pussiez l’y placer. Ce moyen auroit satisfait toutes sortes de personnes : car il y en a tel qui trouvera à redire que je passe des endroits si importans sans les circonstancier, et qui dira que de faire un roman sans ce combat de passions qui en sont les plus beaux endroits, c’est la mesme chose que de décrire une ville sans parler de ses palais et de ses temples. Mais il y en aura tel autre qui, voulant faire plus de diligence et battre bien du pays en peu de temps, n’en demandera que l’abregé. C’estoit l’humeur de ce bon prestre qui s’étonnoit de ceux qui se plaignoient qu’il falloit employer bien du temps à dire leur breviaire : car, par simplicité, il disoit son office ponctuellement comme il le trouvoit dans son livre, où il recitoit tout de suite l’antienne, les versets, les leçons et les premiers mots de chaque pseaume et de chaque hymne, avec l’etc. qui estoit au bout et le chiffre du renvoy qu’on faisoit à la page où estoit le reste de l’hymne ou du pseaume. Voilà le moyen d’expedier besogne, et il ne mentoit pas quand il asseuroit qu’il y employoit moins d’un quart-d’heure.

Pour revenir à mon sujet, je vous avoüeray franchement que, si je n’ay pas escrit le combat de l’amour et de la vertu de Javotte, c’est que je n’en ay point eu de memoires particuliers ; il dépendra de vous d’avoir bonne ou mauvaise opinion de sa conduite. Je n’escris point icy une morale, mais seulement une histoire. Je ne suis pas obligé de la justifier : elle ne m’a pas payé pour cela, comme on paye les historiens qu’on veut avoir favorables. Tout ce que j’en ay pû apprendre, c’est qu’elle fut facilement enlevée par le moyen d’une échelle qu’on appliqua aux murs du jardin, qui estoient fort bas : car ces bonnes religieuses avoient achepté depuis peu d’un pauvre jardinier ce jardin, dont les murs n’avoient esté faits que pour conserver ses choux, qui sont bien plus aisez à garder que des filles. Si-tost que Pancrace eut ce precieux butin, il l’emmena dans un chasteau sur la frontiere, où il avoit une garnison qu’il commandoit ; et de là il fit nargue aux commissaires du Chastelet, qui se mirent vainement en peine de sçavoir ce que ce couple d’amans estoit devenu ; car, dès le lendemain, Vollichon, apres avoir fait de grandes declamations sur le libertinage des filles, et des regrets inutiles sur sa severité, n’eut autre remede et consolation dans son malheur que de faire une plainte et information pardevant un commissaire de ses intimes amis, lequel ne laissa pas de la lui faire payer bien cherement, sous pretexte de ce qu’ils font bourse commune ; et le tout aboutit à un decret de prise de corps contre six quidams vestus de gris et de verd, ayans plumes à leur chapeau, l’un de poil blond, de grande stature, l’autre de poil chastain, de mediocre grandeur, qui devoient estre indiquez par la partie civile. Or, comme Vollichon n’estoit pas à cet enlevement, et qu’il ne connoissoit point ces quidams, dont le chef estoit en seureté, ce decret est demeuré depuis sans execution. Que si je puis avoir quelques nouvelles de la demoiselle et de son amant, je vous promets, foy d’autheur, que je vous en ferai part.

Je reviens à Lucrece, que j’ai laissée dans un grand embarras, à cause de la maladie qui commençoit à la presser. Pour mettre ordre à ses affaires, elle fut quelque temps qu’elle ne parloit plus que contre les vanitez du monde, et de la difficulté qu’il y avoit de faire son salut dans les grandes compagnies ; du peu de conscience et de l’infidelité des hommes ; des fourbes et des artifices qu’ils employoient pour surprendre le beau sexe ; et le tout neanmoins si adroitement, qu’on ne pouvoit pas croire qu’elle en parlast comme bien experimentée. Elle disoit que les promenades et les cadeaux, qui ont de si grands charmes pour les filles, n’estoient bons que pour un temps, lors qu’on estoit dans la plus grande jeunesse, et qu’on n’avoit pas assez de fermeté d’esprit pour trouver de meilleures occupations ; pour elle, qu’elle en avoit assez tasté pour en avoir du dégoust et pour n’aspirer plus qu’au bon-heur de la vie solitaire. Elle ne hantoit que les églises et les confessionnaus ; elle estoit aussi affamée de directeurs qu’elle avoit esté autrefois de galands ; tout son entretien n’estoit que de scrupules sur la conduite des mœurs, et des cas de conscience. Elle ne faisoit que s’enquerir où il y avoit des predicateurs, des festes, des confrairies et des indulgences. Ses romans estoient convertis en livres spirituels ; elle ne lisoit que des Soliloques et des Meditations ; enfin sa sainteté en estoit des-jà venue aux apparitions, et, pour peu qu’elle se fust accruë, elle fust arrivée aux extases. Elle declama mesme (ô prodige) contre les mouches, contre les rubans et contre les cheveux bouclez, et par modestie elle devint tellement negligée, qu’elle ne s’habilloit presque plus. Aussi auroit-elle eu bien de la peine à le faire, et ce fut fort à propos pour elle que la mode vint de porter des escharpes et de fort amples juste-au-corps, car ils sont merveilleusement propres à reparer le deffaut des filles qui se font gaster la taille.

On ne parla plus dans le quartier que de la conversion de Lucrece, quoy qu’elle y eust tousjours passé pour une personne d’honneur, mais un peu trop enjoüée, et on ne douta plus qu’elle ne se deût retirer bientost du monde. En effet, on ne fut pas trop surpris quand un beau matin on entendit dire qu’elle estoit entrée en religion. Le hazard voulut que ce fut dans le mesme couvent où on avoit mis en pension Javotte. Je ne crois pas neantmoins que ce hazard serve de rien à l’histoire, ny fasse aucun bel evenement dans la suite ; mais, par une maudite coustume qui regne il y a long-temps dans les romans, tous les personnages sont sujets à se rencontrer inopinément dans les lieux les plus esloignez, quelque route qu’ils puissent prendre, ou quelque differend dessein qu’ils puissent avoir. Cela est tousjours bon à quelque chose, et espargne une nouvelle description, quand on est exact à en faire de tous les lieux dont on fait mention, ainsi que font les autheurs qui veulent faire de gros volumes, et qui les enflent comme les bouchers font la viande qu’ils apprestent. En tout cas, ces rencontres donnent quelque liaison et connexité à l’ouvrage, qui sans cela seroit souvent fort disloqué. La verité est que ces deux avanturieres de galenterie firent grande amitié ensemble ; que dès le premier jour, elles furent l’une à l’autre cheres et fideles, et se conterent reciproquement leurs avantures, mais non pas sincerement. Elles n’eurent pas le loisir de la cultiver long-temps, car, apres que Lucrece eut receu à la grille trois ou quatre visites de ses amies, qui publierent dans le monde la verité de sa closture et de sa reforme, elle en sortit secrettement sous pretexte de se trouver mal, et ayant donné liberalement aux religieuses tout le premier quartier de sa pension qu’elle avoit advancée, pour n’avoir point de démélé avec elles. La Touriere, qui loge au dehors, fut celle qu’elle eut soin particulierement de gagner, par les presens qu’elle luy fit, afin qu’elle dit à toutes les personnes qui la viendroient demander qu’elle estoit tousjours enfermée dans le couvent. Elle prit pour cela des pretextes assez specieux, comme de dire qu’elle vouloit éviter l’importunité des visites56 de beaucoup de personnes qui l’empeschoient de bien vacquer à la pieté, et que c’estoit pour les éviter qu’elle avoit abandonné le siecle. Elle pria mesme, tant de bouche que par escrit, tous ses amis, de la laisser en repos dans son cloistre, au lieu de luy venir estaller des vanitez ausquelles elle avoit renoncé.

Quand il est question de salut, il n’est rien si aisé que de faire mentir des gens devots : la pauvre touriere, qui estoit simple, et qui ne rafinoit pas assez pour songer que Lucrece pouvoit, en demeurant dans son cloistre, se garantir de cet inconvenient, la crut avec toute la facilité possible, et ne manqua pas de dire au peu de gens qui venoient pour la voir, qu’on ne pouvoit pour lors parler à elle ; tantost elle estoit indisposée, tantost elle estoit en retraite, tantost elle disoit son office, tantost elle estoit en meditation. Comme personne n’avoit interest d’aprofondir la verité de la chose, on s’en retournoit sans se douter de rien. Au sortir de là elle se mit en une autre sorte de retraite chez une sage-femme de ses amies, dont elle connoissoit la discretion, qui la fit deslivrer fort secrettement, et qui se chargea de la nourriture de son fruit. Enfin, apres deux mois et demy de pleine éclipse, Lucrece entra dans une autre religion, mieux reniée et plus austere que la precedente. Quand elle y eut esté quelques jours fort recluse, peu à peu elle fit sçavoir à ses connoissances et à son voisinage le nouveau monastere où elle s’estoit retirée ; et pour pretexte de son changement, elle alleguoit que dans l’autre elle s’estoit tousjours mal portée, et qu’il falloit que l’air n’y fust pas bon. Quelquefois elle adjoustoit fort devotement qu’elle y avoit trouvé un peu trop de licence ; qu’elle n’approuvoit point que les parloirs fussent si remplis de toutes sortes de gens ; et elle confessoit mesme que souvent elle s’estoit fait celer tout exprés, de peur d’y aller et d’y voir tout ce desordre. C’est ce qui édifioit merveilleusement tous ceux qui l’entendoient parler, et particulierement ceux qui l’avoient connuë dans sa premiere mondanité. Elle prit mesme un voile blanc, et quoy qu’elle ne fust là que comme pensionnaire, neantmoins elle faisoit toutes les actions de religieuse, et un certain essay de noviciat, qui estoit plus austere que celuy qui se faisoit en effet dans l’année de probation57. Ces œuvres de surerogation et de devotion outrée la mirent en peu de temps en telle reputation de vertu, que toutes les religieuses l’admiroient au dedans, et les directeurs la publioient au dehors. Ce bruit vint jusques aux oreilles de mademoiselle Laurence, qui hantoit quelquefois dans ce couvent, à cause qu’une de ses amies y estoit nouvellement professe. Apres qu’elle se fut bien instruite de la qualité de cette nouvelle pensionnaire, elle crut que ce seroit bien le fait de son cousin Bedout, qu’elle avoit dessein de marier à quelque prix que ce fust. Depuis qu’il avoit si honteusement perdu sa maistresse Javotte, elle l’avoit souvent entendu pester contre la coquetterie des filles du siecle, puisque celle-là en avoit tant fait paroistre, malgré la grande retenuë et la severe éducation de sa jeunesse. De sorte qu’il avoit hautement juré qu’il n’épouseroit jamais de fille, si ce n’estoit au sortir de quelque religion bien reglée. Elle luy proposa ce nouvel exemple de vertu, qu’elle disoit estre son vray fait, ce qu’il escouta volontiers. La seule difficulté qu’ils trouverent, ce fut de sçavoir comme on pourroit tirer Lucrece de ce couvent, et luy faire proposer une chose si opposée à la vocation manifeste qu’elle avoit à la vie religieuse. Laurence fit en sorte que, pour mieux instruire Bedout de son merite, il luy tint compagnie quand elle vint voir la religieuse de sa connoissance, qu’elle fit prier d’amener avec elle Lucrece à la grille.

Là, Bedout n’estoit pas obligé à faire le galand ; c’est ce qui l’enhardit d’y aller. Mais il se contenta d’être auditeur, et il fut ravy des belles moralitez qu’il y entendit debiter à Lucrece sur les malheurs de cette vie transitoire et sur l’excellence de la retraite, qui se terminerent à des prieres qu’elle fit à Dieu de luy donner des forces pour soustenir les austeritez de la regle. Il n’osa pas luy parler d’amour ny de mariage, car il n’en eust pas mesme osé parler aux filles du siecle ; cependant il auroit bien voulu faire l’un et l’autre, car, outre que son esprit et sa beauté estoient plus que suffisans pour luy donner dans la veuë, il estoit tout à fait charmé de sa modestie et de sa vertu. Il pria sa cousine, qui estoit adroite, de luy en faire parler, et elle ne trouva point de meilleur moyen que de faire faire la chose par des directeurs. Je ne sçay par quel artifice ny sous quel pretexte elle les mit dans ses interests ; tant y a qu’ils travaillerent fort utilement selon ses souhaits. Ce ne fut pas neantmoins sans peine, car Lucrece fit long-temps la sourde-oreille à ces propositions ; mais elle auroit eu grand regret qu’on ne les eust pas recommancées. Elle faisoit quelquesfois semblant de craindre que ce ne fussent des tentations que Dieu luy envoyoit pour éprouver si elle estoit ferme en ses bons desseins ; et puis feignant de se r’asseurer sur la qualité de ceux qui luy en parloient, elle demandoit du temps pour se mettre en prieres et obtenir de Dieu la grace de luy inspirer ce qu’il vouloit faire d’elle. Quand elle parut à demy persuadée, elle commença de se trouver mal, de demander quelquefois des dispenses pour les jeusnes et pour l’office, et de paroistre trop delicate pour la maniere de vivre de ce couvent. D’abord elle feignit de vouloir passer à un ordre plus mitigé ; enfin, elle se fit tellement remonstrer qu’on pouvoit faire aussi bien son salut dans le monde, en vivant bien avec son mary et en eslevant des enfans dans la crainte de Dieu, qu’on la fit resoudre au mariage, avec la mesme peine qu’un criminel se resoudroit à la mort.

Laurence en advertit aussitost son cousin, qui, ménageant brusquement cette occasion, fut si aise d’avoir, à son advis, suborné une religieuse, qu’il ne chicana point comme l’autrefois sur les articles, et il s’enquit fort peu de son bien, se contentant d’apprendre, par le bruit commun de la religion, qu’elle en avoit beaucoup, ne croyant pas que des gens devots pussent mentir, ny faire un jugement temeraire. D’avantage elle eut l’adresse de faire acheter beaucoup de meubles necessaires pour un honeste ménage, dont elle ne paya qu’un tiers comptant, car elle eut facilement credit du surplus. C’est à quoy elle employa utilement les deux mille escus qu’elle avoit receu de Nicodeme, qui parurent beaucoup davantage. Et comme on a maintenant la sotte coustume de dépenser en meubles, presens et frais de nopces la moitié de la dot d’une femme58, et quelquefois le tout, ce ne fut pas une legere amorce pour Bedout de voir qu’il épargnoit toute cette dépense et ces frais. Ce qui luy plaisoit sur tout, c’est qu’on le pria que l’affaire se fit sans ceremonie ; cela se pouvoit appeler pour luy la derniere faveur. Et de peur de laisser prendre un mauvais air à sa maistresse, elle ne sortit point du couvent que pour aller à l’eglise, et de là à la maison de son mary, qui crut avoir la fleur de virginité la plus asseurée qui fut jamais. Ainsi, on peut dire que cette fille adroite avoit fait comme ces oyseleurs qui mettent un oyseau dans une cage, sous un trebuchet, pour en attraper un autre59, par ce que la religion et la grille ne luy servirent que pour attraper un mary. S’ils vescurent bien ou mal ensemble, vous le pourrez voir quelque jour, si la mode vient d’écrire la vie des femmes mariées.

Fin du premier livre.

LIVRE SECOND.

Si vous vous attendez, lecteur, que ce livre soit la suite du premier, et qu’il y ait une connexité necessaire entr’eux, vous estes pris pour duppe. Détrompez-vous de bonne heure, et sçachez que cet enchaînement d’intrigues les uns avec les autres est bien seant à ces poëmes héroïques et fabuleux où l’on peut tailler et rogner à sa fantaisie. Il est aisé de les farcir d’épisodes, et de les coudre ensemble avec du fil de roman, suivant le caprice ou le genie de celuy qui les invente. Mais il n’en est pas de mesme de ce tres-veritable et tres-sincere recit, auquel je ne donne que la forme, sans altérer aucunement la matière. Ce sont de petites histoires et advantures arrivées en divers quartiers de la ville, qui n’ont rien de commun ensemble, et que je tasche de rapprocher les unes des autres autant qu’il m’est possible. Pour le soin de la liaison, je le laisse à celuy qui reliera le livre. Prenez donc cela pour des historiettes separées, si bon vous semble, et ne demandez point que j’observe ny l’unité des temps ny des lieux, ny que je fasse voir un héros dominant dans toute la piece. N’attendez pas non plus que je reserve à marier tous mes personnages à la fin du livre, où on void d’ordinaire celebrer autant de nopces qu’à un carnaval, car il y en aura peut-estre quelques-uns qui, après avoir fait l’amour, voudront vivre dans le célibat ; d’autres se marieront clandestinement, et sans que vous ny moy en sçachions rien. Je ne m’oblige point encore à n’introduire que des amours sur la scene ; il y aura aussi des histoires de haine et de chicane, comme celle-cy qui vous va estre racontée. Enfin, toutes les autres passions qui agitent l’esprit bourgeois y pourront trouver leur place dans l’occasion. Que si vous y vouliez rechercher cette grande regularité que vous n’y trouverez pas, sçachez seulement que la faute ne seroit pas dans l’ouvrage, mais dans le titre : ne l’appellez plus roman, et il ne vous choquera point, en qualité de recit d’aventures particulières. Le hazard plustost que le dessein y pourra faire rencontrer des personnages dont on a cy-devant parlé. Témoin Charroselles, qui se presente icy le premier à mon esprit, de l’humeur duquel j’ay des-ja donné un petit échantillon, et dont j’ay obmis expres de faire la description, pour la donner en ce lieu-cy. Si vous en estes curieux, vous n’avez qu’à continuer de lire.

Histoire de Charroselles60, de Collantine et de Belastre.

Charroselles ne vouloit point passer pour autheur, quoy que ce fust la seule qualité qui le rendist recommandable, et qui l’eust fait connoistre dans le monde. Je ne sçay si quelque remors de conscience des fautes de sa jeunesse luy faisoit prendre ce nom à injure ; tant y a qu’il vouloit passer seulement pour gentilhomme61, comme si ces deux qualitez eussent esté incompatibles62, encore qu’il n’y eust pas plus de trente ans que son pere fust mort procureur63. Il s’estoit advisé de se piquer de noblesse dès qu’il avoit eu le moyen d’atteller deux haridelles à une espece de carrosse tousjours poudreux et crotté. Ces deux Pegases (tel fut leur nom pendant qu’ils servirent à un nourriçon du Parnasse) ne s’estoient point enorgueillis, et n’avoient la teste plus haute ny la démarche plus fiere que lors qu’ils labouroient les pleines fertiles d’Aubervilliers. Leur maistre les traittoit aussi delicatement que des enfans de bonne maison. Jamais il ne leur fit endurer le serain ny ne leur donna trop de charge ; il eust presque voulu en faire des Bucephales, pour ne porter ou du moins ne traisner que leur Alexandre. Car il estoit tousjours seul dans son carosse ; ce n’est pas qu’il n’aimast beaucoup la compagnie, mais son nez demandoit à estre solitaire64, et on le laissoit volontiers faire bande à part. Quelque hardy que fust un homme à lui dire des injures, il n’osoit jamais les lui dire à son nez, tant ce nez estoit vindicatif et prompt à payer. Cependant il fouroit son nez par tout, et il n’y avoit gueres d’endroits dans Paris où il ne fust connu. Ce nez, qu’on pouvoit à bon droit appeler son Eminence, et qui estoit tousjours vestu de rouge, avoit esté fait en apparence pour un colosse ; neantmoins il avoit esté donné à un homme de taille assez courte. Ce n’est pas que la nature eust rien fait perdre à ce petit homme, car ce qu’elle luy avoit osté en hauteur, elle le lui avoit rendu en grosseur, de sorte qu’on luy trouvoit assez de chair, mais fort mal pestrie. Sa chevelure estoit la plus desagreable du monde, et c’est sans doute de luy qu’un peintre poetique, pour ébaucher le portrait de sa teste, avoit dit :

On y void de piquans cheveux,
Devenus gras, forts et nerveux,
Herisser sa teste pointuë,
Qui tous meslez s’entraccordans,
Font qu’un peigne en vain s’évertuë
D’y mordre avec ses gosses dents.

Aussi ne se peignoit-il jamais qu’avec ses doigts, et dans toutes les compagnies c’estoit sa contenance ordinaire. Sa peau estoit grenuë comme celle des maroquins, et sa couleur brune estoit rechauffée par de rouges bourgeons qui la perçoient en assez bon nombre. En general il avoit une vraye mine de satyre. La fente de sa bouche estoit copieuse, et ses dents fort aigues : belles dispositions pour mordre. Il l’accompagnoit d’ordinaire d’un ris badin, dont je ne sçay point la cause, si ce n’est qu’il vouloit monstrer les dents à tout le monde. Ses yeux gros et bouffis avoient quelque chose de plus que d’estre à fleur de teste. Il y en a qui ont cru que, comme on se met sur des balcons en saillie hors des fenestres pour decouvrir de plus loin, aussi la nature luy avoit mis des yeux en dehors, pour découvrir ce qui se faisoit de mal chez ses voisins. Jamais il n’y eut un homme plus medisant ny plus envieux ; il ne trouvoit rien de bien fait à sa fantaisie. S’il eut esté du conseil de la creation, nous n’aurions rien veu de tout ce que nous voyons à present. C’estoit le plus grand reformateur en pis qui ait jamais esté, et il corrigeoit toutes les choses bonnes pour les mettre mal. Il n’a point veu d’assemblée de gens illustres qu’il n’ait tâché de la decrier ; encore, pour mieux cacher son venin, il faisoit semblant d’en faire l’eloge, lors qu’il en faisoit en effet la censure, et il ressembloit à ces bestes dangereuses qui en pensant flatter égratignent : car il ne pouvoit souffrir la gloire des autres, et autant de choses qu’on mettoit au jour, c’estoient autant de tourmens qu’on luy preparoit. Je laisse à penser si en France, où il y a tant de beaux esprits, il estoit cruellement bourrelé. Sa vanité naturelle s’estoit accruë par quelque reputation qu’il avoit euë en jeunesse, à cause de quelques petits ouvrages qui avoient eu quelque debit. Ce fut là un grand malheur pour les libraires ; il y en eut plusieurs qui furent pris à ce piege, car, apres qu’il eut quitté le stile qui estoit selon son genie pour faire des ecrits plus serieux, il fit plusieurs volumes65 qui n’ont jamais esté leus que par son correcteur d’imprimerie. Ils ont esté si funestes aux libraires qui s’en sont chargez, qu’il a des-ja ruiné le Palais et la ruë S. Jacques, et, poussant plus haut son ambition, il pretend encore ruiner le Puits-Certain66. Il donne à tout le monde des catalogues des livres qu’il a tous prests à imprimer, et il se vante d’avoir cinquante volumes manuscrits67 qu’il offre aux libraires qui se voudront charitablement ruiner pour le public. Mais comme il n’en trouve point qui veüille sacrifier du papier à sa reputation, il s’est advise d’une invention merveilleuse. Il fait exprès une satire contre quelque autheur ou quelque ouvrage qui est en vogue, s’imaginant bien que la nouveauté ou la malice de sa pièce en rendront le debit assuré ; mais il ne la donne point au libraire qu’il n’imprime pour le pardessus quelqu’un de ses livres serieux. Avec ces belles qualitez, cet homme s’est fait un bon nombre d’ennemis, dont il ne se soucie gueres, car il hayt tout le genre humain ; et personne n’est ingrat envers luy, parce qu’on luy rend le reciproque. Que si c’estoit icy une histoire fabuleuse, je serois bien en peine de sçavoir quelles avantures je pourrois donner à ce personnage : car il ne fit jamais l’amour, et si on pouvoit aussi bien dire en françois faire la haine, je me servirois de ce terme pour expliquer ce qu’il fit toute sa vie. Il n’eut jamais de liaison avec personne que pour la rompre aussi-tost, et celle qui luy dura le plus long-lemps fut celle qu’il eut avec une fille qu’il rencontra d’une humeur presque semblable à la sienne. C’estoit la fille d’un sergent, conceuë dans le procès et dans la chicane, et qui estoit née sous un astre si malheureux qu’elle ne fit autre chose que plaider toute sa vie. Elle avoit une haine generale pour toutes choses, excepté pour son interest. La vanité mesme et le luxe des habits, si naturels au sexe, faisoient une de ses aversions. Elle ne paroissoit gouluë sinon lors qu’elle mangeoit aux dépens d’autruy ; et la chasteté qu’elle possedoit au souverain degré estoit une vertu forcée, car elle n’avoit jamais pû estre d’accord avec personne. Toute sa concupiscence n’avoit pour objet que le bien d’autruy, encore n’envyoit-elle, à proprement parler, que le litigieux, car elle eust joüy avec moins de plaisir de celuy qui luy auroit esté donné que de celuy qu’elle auroit conquis de vive force et à la pointe de la plume. Elle regardoit avec un œil d’envie ces gros procès qui font suer les laquais des conseillers qui les vont mettre sur le bureau, et elle accostoit quelquefois les pauvres parties qui les suivoyent, pour leur demander s’ils estoient à vendre ; comme les maquignons en usent à l’egard des chevaux qu’on même à l’abreuvoir.

Cette fille estoit seiche et maigre du soucy de sa mauvaise fortune, et pour seconde cause de son chagrin elle avoit la bonne fortune des autres ; car tout son plaisir n’estoit qu’à troubler le repos d’autruy, et elle avoit moins de joye du bien qui luy arrivoit que du mal qu’elle faisoit. Sa taille menuë et déchargée luy donnoit une grande facilité de marcher, dont elle avoit bon besoin pour ses solicitations, car elle faisoit tous les jours autant de chemin qu’un semonneur d’enterremens68. Sa diligence et son activité estoient merveilleuses : elle estoit plus matinale que l’aurore, et ne craignoit non plus de marcher de nuit que le loup-garou. Son adresse à cajoller des clercs et à courtiser les maistres estoit aussi extraordinaire, aussi bien que sa patience à souffrir leurs rebuffades et leurs mauvaises humeurs ; toutes qualitez necessaires à perfectionner une personne qui veut faire le mestier de plaider. Je ne puis me tenir de raconter quelques traits de sa jeunesse, qui donnerent de belles esperances de ce qu’elle a esté depuis. Sa mere, pendant sa grossesse, songea qu’elle accouchoit d’une harpie, et mesme il parut sur son visage qu’elle tenoit quelque chose d’un tel monstre. Quand elle estoit au maillot, au lieu qu’on donne aux autres enfans un hochet pour les amuser, elle prenoit plaisir à se joüer avec l’escritoire de son pere, et elle mettoit le bout de la casse sur ses gencives pour adoucir le mal des dents qui commençoient à luy percer. Quand elle fut un peu plus grande, elle faisoit des poupées avec des sacs de vieux papiers, disant que la corde en estoit la lisiere, et l’etiquette la bavette ou le tablier. Au lieu que les autres filles apprennent à filer, elle apprit à faire des tirets, qui est, pour ainsi dire, filer le parchemin pour attacher des papiers et des etiquettes. Ce merveilleux genie qu’elle avoit pour la chicane parut sur tout à l’escole lors qu’on l’y envoya, car elle n’eut pas si-tost appris à lire ses sept Pseaumes, quoy qu’ils fussent moulez, que des exploits et des contracts bien griffonnez.

Avec ces belles inclinations, qui la firent devenir avec l’âge le fleau de ses voisins, et qui la rendirent autant redoutée qu’un procureur de seigneurie l’est des villageois, je luy laisseray passer une partie de sa vie sans en raconter les memorables chicanes, qui ne font rien à nostre sujet, jusques au jour qu’elle connut nostre censeur heroïque. Cette connoissance se fit au palais, aussi luy auroit-il esté bien difficile de la faire ailleurs, et cela comme elle estoit dans un Greffe pour solliciter quelque expedition. Charroselles s’y trouva aussi pour solliciter un procès contre son libraire, sur une saisie d’un de ses livres où il avoit satirisé quelqu’un qui en vouloit empescher le debit69. Il n’y a rien de plus naturel à des plaideurs que de se conter leurs procès les uns aux autres. Ils font facilement connoissance ensemble, et ne manquent point de matiere pour fournir à la conversation.

Page précédente Le Roman bourgeois Page suivante



55. Il est parlé ici de la tour de l’ancienne abbaye Saint-Martin, dont on avoit fait une prison pour les filles débauchées. C’est là qu’elles attendoient qu’on les fît comparoître, dans une salle du grand Châtelet, devant le lieutenant général de police, qui les jugeoit. C’est le premier vendredi de chaque mois que se tenoient ces audiences. — La tour Saint-Martin existe encore en partie au coin de la rue du Vertbois ; la fontaine Saint-Martin, établie en 1712, y est adossée. V., pour cette prison, Journal de Barbier, t. 3, p. 109, 110, 116.

56. Les pensionnaires des cloîtres ne se contentoient pas de recevoir des visites, elles en rendoient aussi. Le père Laguille nous parle de celles que mademoiselle d’Aubigné faisoit à Scarron lorsqu’elle étoit au couvent des Ursulines de la rue Saint-Jacques, le même peut-être où Furetière met Lucrèce en retraite. (Frag. des Mém. du P. Laguille, Archives littéraires de l’Europe, nº xxxv, p. 370.) On sait d’ailleurs combien ces retraites, qui, pour les dames de la cour, se faisoient la plupart aux Carmélites de la rue du Bouloi, avoient peu d’austérité. (V. Lettres de Sévigné, 15 oct. 1677 et 25 mai 1680.)

57. Autrement dit année d’épreuve ou de noviciat, qui commençoit le jour de la prise d’habit.

58. « L’utile et la louable pratique, dit La Bruyère, de perdre en frais de noces le tiers de la dot qu’une femme apporte ! de commencer par s’appauvrir de concert par l’amas de choses superflues, et de prendre déjà sur son fonds de quoi payer Gaultier (marchand d’étoffes), les meubles et la toilette. » (Les Caractères, de la Ville, § 18.)

À peine est elle entree en sa quinzième année ;
Il l’epouse, pourtant ; la parole est donnee,
Et dejà de ses biens le futur héritier
S’attend d’en voir passer la moitié chez Gautier.

(Satyre nouvelle sur les promenades de Paris, etc., Paris, 1699, in-8., p. 7.)

59. Comparaison empruntée aux Quinze joyes de mariage.

60. Les clefs, notamment celle de l’édit. de Nancy (1713, in-12), page 193, nous disent que Charroselles n’est autre que Charles Sorel, auteur de la Science universelle, du Berger extravagant, de la Bibliothèque françoise, de Francion, etc., et il est en effet facile de voir que le nom de l’un est l’anagramme de celui de l’autre. Toutefois, faute d’autres preuves, on doutoit encore que l’intention de Furetière eût été de peindre aussi au vif et presque en le nommant un homme qui vivoit encore lors de la première édition du Roman bourgeois. Sorel ne mourut qu’en 1674. Un passage d’une lettre de Gui Patin (25 novembre 1653) est venu détruire ce doute pour nous. En comparant ce qu’il y est dit de Ch. Sorel avec le portrait détaillé que Furetière fait de Charroselles, nous avons acquis la preuve qu’il y a entre les deux identité complète. Nous le ferons voir, du reste, en citant, au fur et à mesure que les détails du portrait dessiné par Furetière se présenteront, les phrases de Gui Patin qui correspondent et établissent la ressemblance. — Une chose reste à connoître après cela, c’est le motif de la haine qui envenime cette satire. Furetière ne l’avoit pas toujours éprouvée contre Sorel, et celui-ci, de son côté, ne semble s’être jamais montré hostile à l’auteur du Roman bourgeois. En 1658, ayant à parler de Sorel dans sa Nouvelle allégorique, etc., p. 38, Furetière s’étoit exprimé sur lui en bons termes. À l’entendre alors, c’étoit un auteur « d’excellents livres satiriques et comiques », qui, s’étant acquis grand crédit dans l’empire des Ironies, « s’étoit rendu formidable même aux quarante barons ». Sorel, sensible à cette mention flatteuse, avoit rendu la pareille à Furetière dans sa Bibliothèque françoise, p. 172. Il avoit dit de cette Nouvelle allégorique, etc., qu’il appelle Relation des guerres de l’éloquence, « qu’elle contient une fort agréable description des différends de divers auteurs du siècle, etc. ». Il y avoit donc, on le voit, entre Furetière et Sorel, échange de bons rapports et même d’éloges. L’attaque contenue dans le Roman bourgeois n’en dut être que plus inattendue. Elle le fut pour tout le monde, sans doute, et certainement pour Sorel tout le premier. Il s’y attendoit si peu, que, travaillant à la 2e édition de sa Bibliothèque françoise au moment où la mise en vente du Roman bourgeois étoit annoncée, il ne voulut pas perdre l’occasion d’en dire du bien préventivement, et de se faire ainsi l’écho des éloges qu’en débitoient d’avance les confidents de l’auteur. « Voilà, écrivoit-il, page 199, voilà qu’on nous donne un livre appelé le Roman bourgeois, dont il y a déjà quelque temps qu’on a ouy parler, et qui doit estre fort divertissant, selon l’opinion de diverses personnes. Comme on croit que cest ouvrage a toutes les bonnes qualités des livres comiques et des burlesques tout ensemble, quand on l’aura veu, on le mettra avec ceux de son genre, selon le rang que son mérite luy pourra apporter. » — Le Roman bourgeois, qui est de la fin de 1666, parut avant cette seconde édition de la Bibliothèque françoise, qui ne porte que la date de 1667. Sorel fut ainsi à même de juger ce qu’étoit le livre dont il avoit fait l’éloge sur parole ; il put surtout se reconnoître dans Charroselles, et il ne tint qu’à lui de se venger aussitôt du portrait anagrammatique en substituant quelques phrases amères à celles qu’il avoit d’abord écrites. Il avoit trop pritd’esprit pour cela. Il ne changea rien à sa première rédaction ; il continua de déclarer qu’il n’avoit pas encore lu. Comment prouver mieux qu’il ne s’étoit pas reconnu ?

61. C’étoit, en effet, un des foibles de Ch. Sorel. Ainsi, comme le constate Niceron, il prit successivement les noms de de Souvigny et de de l’Isle. Il signa même de ce dernier l’un de ses ouvrages, Des Talismans, ou figures peintes sous certaines constellations, Paris, 1636, in-8. On s’en moquoit dans le monde, et surtout dans la société des auteurs, dont Furetière faisoit alors partie, avec Boileau, Racine, La Fontaine et Molière. Il seroit même probable que celui-ci pensoit à Ch. Sorel et à son dernier pseudonyme nobiliaire quand il écrivit dans l’École des femmes (acte 1er, sc. 1re) :

Je sais un paysan qu’on appeloit Gros-Pierre,
Qui, n’ayant pour tout tien qu’un seul quartier de terre,
Y fit tout à l’entour faire un fossé bourbeux,
Et de monsieur de l’Isle en prit le nom pompeux.

La Monnoye, et d’après lui Niceron, sont en cela de notre avis, contre l’opinion de l’abbé d’Aubignac, qui pensoit, chose inadmissible, que Molière s’étoit ici moqué de son ami Thomas Corneille. V. Niceron, Mémoires pour servir à l’histoire des hommes illustres, t. 31, p. 391.

62. Elles passoient pour l’être en effet : « Dans le monde, dit M. Meyer, Commentaire sur les lettres persanes, p. 122, il étoit notoire qu’on dérogeoit au titre de noble en se faisant poète ou homme de lettres. » On peut consulter à ce sujet les Trois traites de la noblesse, de Thierriat (1606), au chapitre de la Dérogeance, et lire un curieux article inséré sous ce titre : Sur un ancien préjugé, dans les Saisons du Parnasse (printemps 1806), p. 218–220.

63. De même pour Charles Sorel : « Il est fils, dit Gui Patin, d’un procureur en parlement » ; puis il ajoute en vrai médecin : « sa mère est morte hydropique, et son père d’une fièvre quarte, qui est la plupart du temps fatale aux vieillards. »

64. Pour tout ce qui suit, jusqu’à la description de la taille rondelette et courte de Charroselles, il faut encore lire Gui Patin, qui, en une phrase, fait le même portrait pour Charles Sorel : « C’est, dit-il, un petit homme grasset, avec un grand nez aigu, qui regarde de près. »

65. « Ce M. Sorel a fait beaucoup de livres françois, et, entre autres, Francion, le Berger extravagant, l’Ophir de Chrysanthe, l’Histoire de France, et une Philosophie universelle. » (Gui Patin.)

66. C’est ainsi qu’on désignoit le quartier des libraires groupés au haut du mont Saint-Hilaire, à l’embranchement des rues des Sept-Voies et des Carmes, tout près du clos Bruneau et de ses écoles. Le Puits-Certain étoit un puits banal, construit vers 1660, au carrefour de la rue Saint-Jean-de-Beauvais et de la rue Saint-Hilaire (qui en avoit même pris le nom pendant quelque temps), par Rohert Certain, curé de Saint-Hilaire, et, plus tard, principal du collége de Sainte-Barbe. (Piganiol, Descript. hist. de Paris, t. 6, p. 20.) — Les libraires avoient surtout afflué dans ce quartier depuis que, par arrêt du 1er avril 1620, ordre avoit été donné « à tous imprimeurs de se retirer au dessus de Saint-Yves (rue des Noyers), avec défense de tenir imprimerie et presse en tout autre lieu, sur peine de la vie. » (Registres du Parlement, à sa date.)

67. Furetière exagère ici. Gui Patin dit seulement : « Il a encore plus de vingt volumes à faire, et voudroit bien que tout ceta fût fait avant de mourir ; mais il ne peut venir à bout des imprimeurs. »

68. Celui qui annonçoit les morts et qui portoit les billets d’enterrement. Le mot semonneur vient du vieux verbe semondre, signifiant avertir, inviter, qu’on trouve encore employé dans l’Étourdi (act. 2, sc. 6), mais qui, selon Regnier Desmarais, n’étoit plus d’usage de son temps qu’à l’infinitif (Grammaire, etc., Paris, 1706, p. 479). — Le semonneur d’enterrements s’appeloit aussi crieur de corps morts (Tallem., Histor., in-8º, t. 4, p. 345). C’est d’un de ces hommes et de leurs attributions funèbres que parle la Lisette du Légataire (act. 4, sc. 8), quand elle dit :

. . . . . . . . . Le crieur a voulu malgré moi
Faire entrer avec lui l’attirail d’un convoi.

69. Peut-être s’agit-il du roman de Francion, dans lequel en effet, selon Tallemant, Sorel avoit satirisé, sous le nom d’Hortensius, Balzac, qui étoit d’humeur assez vindicative pour chercher, comme il est dit ici, à arrêter le débit du livre (Historiettes, in-8º, t. 3, p. 155). D’un autre côté, le Berger extravagant, cette grande parodie des romans à la mode, où Sorel se moque à chaque ligne de l’Endymion de Gombauld ; du Polexandre, de la Caritie, de l’Alcidiane, de la Cythérée de Gomberville ; de la Cassandre, de la Calprenede ; du Cyrus et de la Clélie, mais surtout de l’Astrée, avoit pu lui attirer aussi, de la part des auteurs, tous très puissants, les représailles judiciaires dont il est ici question.


Page précédente Le Roman bourgeois Page suivante