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Le Roman de Léonard de Vinci/XI

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Chapitre XI - Les ailes seront
1500
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« Le grand Oiseau prendra son vol – l’homme sur le dos de son grand Cygne – emplissant le monde de consternation, emplissant les livres de son nom immortel. Gloire au nid où Il est né ! »
LEONARD de VINCI


I[modifier]

En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la ville d’Empoli, sur le versant sud du mont Albano, se trouvait le village de Vinci, lieu de naissance de Léonard. Après avoir réglé ses affaires à Florence, il avait désiré, avant son départ pour la Romagne, revoir son village où vivait son vieil oncle Francesco da Vinci, le frère de son père, enrichi dans le commerce des soies. Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L’artiste voulait le voir et faire admettre dans sa maison son élève le mécanicien Zoroastro da Peretola, non remis encore de sa chute et menacé de rester infirme pour le reste de sa vie. Léonard espérait que l’air des montagnes, le calme de la campagne le guériraient plus vite que les drogues.

Monté sur une mule, Léonard quitta Florence par la porte d’Al Prato en suivant le cours de l’Arno. À Empoli, il abandonna la grande route, et s’engagea dans un chemin de traverse qui coupait les collines basses.

La journée était chaude, nuageuse. Le soleil pâle, voilé, se couchant dans le brouillard, annonçait le vent du nord. L’horizon s’élargissait de chaque côté. Les collines s’élevaient imperceptiblement, laissant pressentir les montagnes. Tout était d’un gris vert, atténué, neutre, rappelant le Nord. La montée était lente et continue ; l’atmosphère plus légère. Léonard évita San Ausano, Calistri, Lucardi et la chapelle de San Giovanni. Le crépuscule tomba. Les nuages se dissipèrent. Le ciel se para d’étoiles. Le vent fraîchit.

Tout à coup, derrière le dernier tournant, le village de Vinci se découvrit. Les collines s’étaient transformées en montagnes, la plaine en collines. Sur l’une d’elles s’élevait un village compact. Sur le fond sombre du ciel se détachait légère la tour noire de l’ancienne forteresse. Dans les maisons les lumières s’allumaient.

Après avoir traversé le pont, Léonard tourna à droite, et suivit un étroit sentier entre les potagers. Une branche d’églantier, par-dessus une clôture, frôla doucement son visage, comme si elle l’eût embrassé dans l’obscurité, et l’embauma de sa fraîcheur parfumée.

Devant la vieille porte en bois, il mit pied à terre, ramassa une pierre et frappa. C’était la maison qui avait appartenu à son aïeul Antonio da Vinci, maintenant à son oncle Francesco, et où Léonard avait passé son enfance.

Personne ne répondit. Dans le silence, on entendait le murmure du torrent au bas de la côte. En haut, dans le village, les chiens éveillés aboyèrent. Dans la cour, un chien, très vieux probablement, leur répondit.

Enfin, portant une lanterne, un vieillard voûté sortit. Il était dur d’oreille et longtemps ne put comprendre qui était ce Léonard. Mais lorsqu’il le reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la lanterne et, baisant les mains du maître que quarante ans auparavant il avait porté dans ses bras, ne cessa de répéter à travers ses larmes :

O Signore ! Signore ! Leonardo mio !

Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que messer Francesco était absent pour deux jours. Léonard décida de l’attendre, d’autant plus que le lendemain matin devaient arriver de Florence Zoroastro et Giovanni Beltraffio.

Le vieillard le conduisit dans la maison vide en ce moment, car les enfants de Francesco vivaient à Florence : il s’agita, appela sa petite-fille, jolie blondinette de seize ans, et lui commanda le souper ; mais Léonard demanda simplement du vin, du pain, et de l’eau de la source réputée qui coulait dans le jardin de son oncle.

Messer Francesco, en dépit de sa fortune, vivait comme son père et son grand-père, avec une simplicité qui aurait pu paraître de la pauvreté pour un homme habitué aux commodités de la ville.

L’artiste pénétra dans la salle du bas, qui lui était si familière, et qui servait en même temps de salon et de cuisine. Elle était meublée de quelques sièges disgracieux, de bancs et de coffres en bois sculpté luisants de vieillesse, de crédences supportant de lourds pots d’étain ; les murs étaient blanchis à la chaux ; aux solives enfumées du plafond pendaient de gros paquets de plantes médicinales. La seule nouveauté consistait en des vitraux vert bouteille encastrés dans les croisées. Léonard se souvenait que, dans son enfance, ces fenêtres, comme dans toutes les maisons de paysans toscans, étaient tendues de toile enduite de cire qui interceptait la lumière. Dans les pièces du haut, les croisées n’étaient fermées que par des volets en bois.

Le jardinier alluma dans l’âtre un feu de genévrier, puis la petite lampe en terre à long col et à anse, suspendue par une chaînette et pareille à celles que l’on retrouve dans les Anciens tombeaux étrusques. Sa forme, élégante dans sa simplicité, paraissait plus belle encore dans cette chambre à moitié dénudée.

Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait sur la table un pain sans levain, plat comme une galette, une assiette de salade de laitue au vinaigre, un broc de vin et des figues sèches, Léonard monta par l’escalier grinçant à l’étage supérieur. Là aussi rien n’était changé : au milieu de la chambre large et basse, l’énorme lit carré, pouvant abriter toute une famille, et dans lequel la bonne grand-mère, monna Lucia, la femme d’Antonio da Vinci, jadis dormait avec le petit Léonard. Maintenant cette couche pieusement gardée avait échu par héritage à l’oncle Francesco. Sur le mur, comme autrefois, pendaient un crucifix, une image de la Madone, une coquille pour l’eau bénite, une poignée de nebbia séchée, et une feuille de papier jauni sur laquelle était écrite une prière latine.

Il redescendit, s’assit au coin du feu, but du vin coupé d’eau dans une écuelle de bois sentant l’olivier, et, resté seul, se plongea dans de sereines et douces pensées.


II[modifier]

Il songeait à son père, le notaire florentin, messer Piero da Vinci, qu’il avait vu quelques jours auparavant, dans sa belle maison, vieillard septuagénaire plein de vigueur, avec un visage rouge et des cheveux blancs bouclés. Léonard n’avait jamais rencontré un homme aimant la vie d’un aussi naïf et presque indécent amour, comme messer Piero. Jadis, le notaire avait montré une grande tendresse pour son fils illégitime. Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés, légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte que le père ne fît une part dans l’héritage à l’aîné, ils cherchèrent mille moyens pour évincer Léonard. Lors de la dernière entrevue, celui-ci s’était senti étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo, témoigna une particulière tristesse au sujet des bruits qui circulaient sur l’impiété de Léonard. Tout jeune, presque un gamin, ancien disciple de Savonarole, vertueux et économe, il était commis à la corporation des lainiers. À plusieurs reprises il amena, devant son père, la conversation avec l’artiste sur la religion chrétienne, la nécessité de la pénitence, de l’humilité, les opinions hérétiques des philosophes, et au moment des adieux lui fit cadeau d’un livre de sa composition.

Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale, Léonard tira de sa poche ce livre écrit d’une fine écriture de commerçant appliqué :

Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo di ser Piero da Vinci, fiorentino, mandata alla Nanna, mia cogniata.

(Livre de confession, composé par moi Lorenzo de messer Pierre de Vinci, Florentin, dédié à Nanna, ma belle-sœur.)

De ce livre émanait l’esprit de bourgeoise piété qui avait entouré les premières années de Léonard et régnait dans la famille, transmis de génération en génération.

Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la maison Vinci étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes et dévots employés au service de la commune florentine, comme l’était son père messer Piero.

Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio, dont la sagesse était en tous points semblable à celle de son petit-fils Lorenzo.

Il apprenait aux enfants à n’aspirer à rien d’élevé – la gloire, les honneurs, les charges de l’État ou de la guerre –, ni à la trop grande richesse, ni à la trop haute science.

« S’en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il, voilà la voie la plus certaine. »

Après une absence de trente ans, assis sous le toit familial, écoutant hurler le vent et suivant des yeux l’agonie des tisons dans les cendres, l’artiste songeait que toute sa vie à lui n’avait été qu’une longue infraction à la sagesse de l’aïeul, le superflu illégal que, selon son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait trancher de ses ciseaux de fer.


III[modifier]

Le lendemain, de bonne heure, Léonard sortit sans éveiller le jardinier, et traversant le pauvre village de Vinci se dirigea vers le village voisin d’Anciano, en suivant le rude raidillon à travers la montagne.

Arrivé au hameau, Léonard s’arrêta, ne reconnaissant plus l’endroit. Il se souvenait que, jadis, se dressaient là les ruines du château Adimari et que dans l’une des tourelles se trouvait une pauvre auberge. Maintenant, à la même place, s’élevait une maison neuve, toute blanche au milieu des vignes. Derrière un mur très bas, un paysan binait la terre. Il expliqua à l’artiste que le propriétaire de l’auberge était mort et que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche éleveur d’Orbiniano.

Ce n’était pas sans une intime pensée que Léonard s’inquiétait du petit cabaret d’Anciano : il y était né.

Là, tout de suite, à l’entrée du hameau, au-dessus de la grande route qui traversait le mont Albano pour rejoindre Pistoia, dans le sombre repaire des Adimari, cinquante ans auparavant s’abritait une joyeuse guinguette.

Les habitants des villages voisins, en se rendant à la foire de San Miniato ou de Fuceccio, les chasseurs d’izars, les conducteurs de mules, les douaniers, venaient ici pour causer, boire une fiole de vin gris, jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la tarocca.

La servante du cabaret était une orpheline de seize ans, originaire de Vinci, et s’appelait Catarina.

Un matin de printemps de l’année 1451, le jeune notaire florentin Piero di ser Antonio da Vinci, étant venu passer quelques jours chez son père, fut invité à Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené par ses clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, afin d’arroser la convention.

Ser Piero, homme simple, aimable et poli même avec ses inférieurs, accepta volontiers. Catarina les servit. Le jeune notaire, comme il l’avoua plus tard, s’éprit d’elle au premier regard. Sous prétexte de chasse aux cailles, il différa son départ et, devenu un habitué régulier de l’auberge, courtisa Catarina, beaucoup moins accessible qu’il ne l’avait prévu. Mais ser Piero avait la réputation de conquérir les cœurs féminins. Il avait vingt-quatre ans, s’habillait d’une façon élégante, était beau, adroit, fort, et possédait l’éloquence amoureuse persuasive qui charme les femmes simples.

Catarina résista longtemps, priait la Sainte Vierge de la secourir, puis enfin elle céda. À l’époque où les cailles de Toscane s’envolent vers Nievole, elle devint enceinte.

La nouvelle de la liaison de ser Piero avec une pauvre orpheline, servante d’auberge à Anciano, parvint à ser Antonio da Vinci. Il menaça son fils de sa malédiction, le renvoya incontinent à Florence et, l’hiver suivant, le maria à madonna Albiera di ser Giovanni Amadori, ni trop jeune ni trop jolie, mais de bonne famille et fort bien dotée. Quant à Catarina, il lui fit épouser un de ses ouvriers, pauvre paysan de Vinci, Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne, de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses brutalités d’ivrogne conduit sa première femme à la tombe. Tenté par les trente florins promis et un lopin de champ d’oliviers, Accatabriga ne dédaigna pas de couvrir de son nom le péché d’autrui. Catarina se soumit. Mais de chagrin, elle tomba gravement malade et faillit mourir des suites de ses couches.

Comme elle n’avait pas de lait pour nourrir le petit Léonard, on prit une chèvre du mont Albano. Piero, en dépit de son amour sincère pour Catarina, se soumit également, mais supplia son père de prendre chez lui Léonard et de l’élever. En ce temps-là, on n’avait point honte des bâtards, qu’on élevait à l’égal des enfants légitimes, et même souvent on les préférait. L’aïeul consentit, d’autant plus volontiers que l’union de son fils était inféconde, et confia son petit-fils à sa femme, la bonne vieille grand-mère Lucia di Piero-Zozi da Bacaretto.

Ainsi Léonard, fils de l’union illégale du jeune notaire florentin et de la servante de l’auberge d’Anciano, entra dans la vertueuse et dévote famille da Vinci.

Léonard se souvenait de sa mère comme au travers d’un songe, et particulièrement de son sourire tendre, insaisissable, plein de mystère, malin, étrange dans ce visage simple, triste, sévère, presque rude. Une fois, à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé dans une statuette découverte à Arezzo, une petite Cybèle en bronze, ce même sourire étrange de la jeune paysanne de Vinci.

C’est à Catarina que pensait l’artiste lorsqu’il écrivait dans son Livre sur la peinture :

« N’as-tu pas remarqué combien les femmes des montagnes, vêtues d’étoffes grossières, effacent facilement par leur beauté celles qui sont parées ? »

Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse assuraient que Léonard lui ressemblait, particulièrement par les mains fines et longues, les cheveux doux et dorés, et le sourire. Du père, il avait hérité la corpulence, la force, la santé, l’amour de la vie ; de la mère, le charme dont tout son être était empreint.

La maison où habitait Catarina avec son mari était toute proche de la villa de ser Antonio. À midi, lorsque l’aïeul dormait et qu’Accatabriga partait avec ses bœufs travailler aux champs, le gamin se faufilait à travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et courait chez sa mère. Elle l’attendait en filant, assise sur le perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s’y précipitait, et elle couvrait de baisers son visage, ses yeux, ses lèvres, ses cheveux.

Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore davantage. Les jours de fête, le vieil Accatabriga allait au cabaret ou chez des amis jouer aux osselets. La nuit, Léonard se levait doucement, à moitié vêtu, ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre et, s’aidant aux branches d’un figuier, descendait dans le jardin, puis courait chez Catarina. Doux lui semblait le froid de l’herbe, les cris des râles, les brûlures des orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses pieds nus, et le scintillement des lointaines étoiles, et la crainte que la grand-mère, réveillée subitement, ne le cherchât, et mystère de ces embrassements presque coupables, lorsque glissé dans le lit de Catarina, dans l’obscurité, il se serrait contre elle de tout son corps.

Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se souvenait de sa robe, toujours pareille, brun foncé, de son mouchoir blanc qui encadrait son bon visage ridé, de ses tendres chansons et de ses gâteaux. Mais il ne s’accordait pas avec l’aïeul. D’abord ser Antonio lui donna lui-même les leçons que l’enfant écoutait mal ; puis à sept ans l’envoya à l’école de l’église de Sainte-Pétronille. Mais la grammaire latine ne lui convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure de la maison, au lieu de se rendre à l’école, il se glissait dans un ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant des heures, suivait le vol des cigognes avec une torturante jalousie. Ou bien, sans les arracher pour ne pas leur faire mal, il dépliait les pétales des fleurs, admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, profitant de la bonté de sa grand-mère, se sauvait durant des journées dans les montagnes. Et par des sentiers rocailleux, inconnus, courant le long des précipices, où ne passaient que des chèvres sauvages, il montait à la cime du mont Albano, d’où l’on apercevait à l’infini des prairies, des bois, des champs, le lac marécageux de Fuceccio, Pistoia, Prato, Florence, les Apennins neigeux et, par un temps clair, la ligne bleue brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la maison, égratigné, poussiéreux, hâlé, mais si gai que monna Lucia n’avait pas le cœur de le gronder et de se plaindre à son grand-père.

L’enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon oncle Francesco et son père qui le comblaient de friandises ; tous deux habitaient Florence la plus grande partie de l’année. Il ne fréquentait pas ses camarades d’école, qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui déplaisaient. Lorsqu’ils arrachaient les ailes d’un papillon, se réjouissant de le voir ramper, Léonard souffrait, pâlissait et s’en allait. Pour s’être battu pour défendre une taupe martyrisée par les gamins, il fut durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir sous l’escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, la première de la longue série qu’il devait endurer, et il se demandait dans son journal : « Si déjà dans ton enfance on t’emprisonnait parce que tu agissais comme tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant que tu es un homme ? »


IV[modifier]

Non loin de Vinci se construisait une grande villa pour le seigneur Pandolfo Ruccellai, sous la direction de l’architecte florentin Biajio da Ravenna, élève d’Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler les ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l’enfant et fut surpris de son intelligence. Tout d’abord en s’amusant, puis peu à peu entraîné, il commença à lui donner les premières notions de l’arithmétique, de l’algèbre, de la géométrie et de la mécanique. L’architecte trouvait incroyable, presque miraculeuse, la facilité avec laquelle l’élève saisissait tout, comme s’il se ressouvenait d’une chose déjà apprise.

L’aïeul n’approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. Il lui déplaisait également qu’il fût gaucher, puisqu’il était convenu que tous ceux qui avaient conclu un pacte avec le diable, les sorciers et les impies étaient nés de même. L’antipathie de ser Antonio augmenta encore, lorsqu’une vieille femme de Fortuniano lui eut assuré que la femme du mont Albano, qui avait vendu la chèvre noire nourrice de Nardo, était une sorcière. Il se pouvait que, pour plaire au diable, elle eût ensorcelé le lait de la chèvre.

« Ce qui est vrai, est vrai, pensait l’aïeul. Le bois attire toujours le loup. Enfin, si telle est la volonté du Seigneur… Chaque famille a son monstre. »

Le vieillard attendait avec impatience que son bien-aimé fils Piero lui annonçât la nouvelle réjouissante de la naissance d’un enfant légitime, digne d’être héritier, car réellement Nardo semblait « illégal » dans cette famille.

Les habitants du mont Albano racontaient une particularité de leur pays qu’on ne retrouvait nulle part ailleurs : c’était la couleur blanche de beaucoup de plantes et d’animaux, violettes, framboises, moineaux, d’où, de toute antiquité, ce nom donné à la montagne : « Albano ».

Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le monstre de la famille vertueuse et bourgeoise des notaires florentins.

V[modifier]

Lorsque l’enfant eut treize ans, son père le prit avec lui à Florence. Léonard retourna rarement à Vinci.

Dans son journal de l’an 1494 (il était à ce moment au service du duc de Milan) se rencontre cette phrase laconique et mystérieuse :

« Catarina est arrivée le 16 juin 1493. »

On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une servante ; en réalité il s’agissait de sa mère.

Après la mort de son mari, Accatabriga di Piero del Vacca, Catarina, sentant qu’elle ne lui survivrait pas longtemps, désira voir son fils.

Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage pour l’adoration des reliques de saint Ambroise et du Clou sacré, elle arriva à Milan. Léonard la reçut avec une respectueuse tendresse.

Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d’elle, le petit Nardo.

Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner au village, mais il la retint, lui loua et installa avec mille attentions une belle chambre dans le couvent voisin de Sainte-Claire, près de la porte Vercellina. Elle tomba malade, s’alita et se refusa obstinément à aller loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la fit transporter dans le meilleur hospice de Milan, l’Ospedale Maggiore, construit par Francesco Sforza et pareil à un palais. Tous les jours il s’y rendait pour la visiter et les derniers jours il ne la quitta point. Et cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de ses élèves ne se doutait du séjour de Catarina à Milan. Dans son journal, il ne parlait presque pas d’elle.

Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main glacée, il lui sembla qu’il était redevable de tout ce qu’il possédait à cette pauvre paysanne de Vinci, humble habitante des montagnes. Il lui fit de splendides funérailles, non comme si elle eût été une servante d’auberge, mais une noble dame.

Avec la même exactitude minutieuse qu’il inscrivait inutilement les cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais de l’enterrement :


Spese per la mor ― Sotteratura di Chaterina : 27 florins
Deux livres de cire : 18 florins
Catafalque : 12 florins
Pour le port de la croix : 4 florins
Transport du corps : 8 florins
Pour quatre abbés et quatre chantres : 20 florins
Pour le glas : 2 florins
Aux fossoyeurs : 16 florins
Aux scribes : 1 florins
TOTAL : 108 florins

À ajouter :
Médecin : 4 florins
Sucre et chandelle : 12 florins
TOTAL GÉNÉRAL: 124 florins


Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic, en rangeant ses effets avant de quitter Florence, il trouva dans une armoire un paquet soigneusement ficelé. C’était un gâteau de village apporté de Vinci par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et trois paires de bas en poil de chèvre. Il ne s’en servait pas, habitué qu’il était au linge fin. Mais maintenant qu’il avait retrouvé ce paquet oublié parmi les livres et les instruments de mathématique, il sentit son cœur s’emplir de pitié. Par la suite, dans la période de ses pérégrinations de ville en ville, solitaire et désabusé, jamais il n’oublia l’inutile paquet, et chaque fois, le cachant de tout le monde, il le glissa avec les objets qui lui étaient le plus précieux.


VI[modifier]

Ces souvenirs renaissaient dans le cœur de Léonard, tandis qu’il montait le sentier aride du mont Albano.

Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s’assit pour se reposer et regarda. L’horizon vallonné s’étendait en s’abaissant vers la vallée de l’Arno. À droite s’élevaient des montagnes arides, bigarrées de crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés. À ses pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil. Plus loin, le village de Vinci ressemblait à une ruche collée sur un tremble.

Rien n’avait changé. Comme quarante ans auparavant, les violettes blanches poussaient, le mont Albano bleuissait, et tout était simple, calme, pauvre, pâle et septentrional.

Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait plus froid et plus rageur. Mais Léonard n’y prêtait guère attention, tout à ses souvenirs.

Les affaires du notaire Piero da Vinci étaient prospères. Adroit, gai et débonnaire, il savait s’entendre avec tout le monde. Le clergé, particulièrement, lui accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs du riche couvent de l’Annonciade et de plusieurs autres œuvres de bienfaisance, ser Piero arrondissait sa fortune, achetait des terrains, des maisons, des vignes dans les environs de Vinci, sans rien changer à son modeste genre de vie, suivant les principes de ser Antonio.

Lorsque mourut sa première femme, Albiera Amadori, très vite consolé, le veuf de trente-huit ans épousa une toute jeune et jolie fille, presque une enfant, Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il n’eut pas non plus d’enfant de ce second mariage. Léonard vivait avec son père à Florence. Ser Piero avait l’intention de donner une solide instruction à cet aîné illégitime, pour, le cas échéant, en faire son héritier, et naturellement notaire florentin, à l’exemple de tous les aînés de la famille Vinci.

À Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste, mathématicien et astronome Paolo dal Pozzo Toscanelli, celui-là même qui, par ses calculs, indiqua à Colomb le nouveau chemin des Indes. Se tenant à l’écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli « vivait comme un saint », selon l’expression de ses contemporains, silencieux, désintéressé et absolument vierge. Il était laid de visage, presque repoussant ; mais ses yeux clairs, calmes, naïfs étaient superbes.

Quand, une nuit de l’an 1470, un jeune inconnu frappa à la porte de sa maison, proche le palais Pitti, Toscanelli le reçut froidement et sévèrement, soupçonnant dans cet hôte un badaud curieux. Mais après avoir conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio da Ravenna, surpris du génie mathématique de l’adolescent. Ser Paolo devint son professeur.

Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur une des collines qui enserrent Florence, Poggio del Pino, où parmi les genévriers et les pins une guérite en bois servait d’observatoire au grand astronome. Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu’il savait des lois de la nature. Dans ces causeries, Léonard puisa la foi dans la nouvelle et encore inconnue puissance de la science.

Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement de choisir une occupation de bon rapport. Le voyant constamment dessiner et modeler, ser Piero porta quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le maître orfèvre, peintre et sculpteur Andrea del Verrocchio, et bientôt Léonard entra comme élève dans son atelier.


VII[modifier]

Verrocchio, fils d’un pauvre briquetier, était né en 1435, et était par conséquent plus âgé que Léonard de dix-sept ans.

Lorsque le nez chevauché par des lunettes, une loupe à la main, il était derrière le comptoir de son atelier sombre, bottega, non loin du Ponte Vecchio, dans une des vieilles maisons tassées sur leurs fondations pourries, baignant dans les eaux verdâtres de l’Arno, ser Andrea ressemblait plutôt à un marchand florentin ordinaire qu’à un grand artiste. Il avait un visage inexpressif, plat, pâle, rond et bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses lèvres serrées et dans le regard aigu comme une aiguille, se lisait son esprit froid, logique et curieux sans limites.

Andrea se disait élève de Paolo Uccello et, comme lui, considérait la mathématique comme la base générale de l’art et de la science ; il affirmait que la géométrie étant une partie de la mathématique « mère de toutes les sciences » est en même temps la « mère du dessin père de tous les arts ». La science parfaite et la jouissance de la beauté étaient pour lui équivalentes. Lorsqu’il rencontrait un visage ou toute autre partie du corps remarquable par sa laideur ou sa beauté, il ne s’en détournait pas avec dégoût, ne restait pas plongé dans une torpeur contemplative, ainsi que le faisait Sandro Botticelli, mais étudiait, moulait, ce que personne n’avait fait avant lui. Avec une patience infinie, il comparait, mesurait, essayait, pressentant dans les lois de la beauté les lois nécessaires de la mathématique. Encore plus infatigablement que Sandro, il cherchait une beauté nouvelle – non pas dans les miracles, dans les légendes, dans les pénombres tentatrices où l’Olympe se fond avec le Golgotha – mais en pénétrant les secrets de la nature, chose que personne n’avait osé tenter, car le miracle pour Verrocchio n’était pas la vérité, mais la vérité un miracle.

Le jour où ser Piero da Vinci lui amena dans l’atelier son fils âgé de dix-huit ans, la destinée des deux fut résolue. Andrea devint non seulement le maître, mais aussi l’élève de son élève Léonard.

Dans le tableau commandé à Verrocchio par les moines de Vallombrosa et qui représente le Baptême du Christ, Léonard peignit un ange agenouillé. Tout ce que Verrocchio pressentait vaguement, ce qu’il cherchait à tâtons comme un aveugle, Léonard le vit, le trouva et l’incarna dans cette image. Par la suite, on raconta que le maître, désespéré de se voir distancé par cet adolescent, avait renoncé à la peinture.

En réalité, il n’y avait entre eux ni rivalité ni animosité. Ils se complétaient l’un l’autre. L’élève possédait la légèreté que la nature avait refusée à Verrocchio : le maître, l’obstination concentrée qui manquait à l’instable Léonard. Sans envie, sans concurrence, souvent ils ne savaient pas eux-mêmes lequel des deux empruntait à l’autre.

À cette époque, Verrocchio coulait dans le bronze sa statue Le Christ et saint Thomas, pour l’église Or San Michele.

En opposition aux visions de fra Beato Angelico et des rêves féeriques de Sandra Botticelli, apparut pour la première fois aux yeux des hommes, dans le personnage de Thomas plongeant ses doigts dans les plaies du Seigneur, l’audace de l’homme devant Dieu, la raison scrutatrice devant le miracle.


VIII[modifier]

La première œuvre de Léonard fut un carton pour une tenture tissée en Flandre, un cadeau des citoyens de Florence au roi de Portugal. Le dessin représentait Adam et Ève.

Le palmier du Paradis était si merveilleux d’exactitude que, d’après un témoin, « la raison était confondue à la pensée qu’un homme pût avoir une patience semblable ». Du serpent Satan aux traits efféminés émanait un charme tentateur et il semblait qu’on l’entendait dire :

« Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous goûterez au fruit défendu, vos yeux se dessilleront et vous serez des dieux, connaissant le bien et le mal. »

Et la femme tendait la main vers l’arbre de la Science avec ce sourire d’audacieuse curiosité avec lequel saint Thomas, de Verrocchio, plongeait ses doigts dans les plaies du Christ.

Une fois, ser Piero, voulant faire plaisir à un voisin de Vinci qui l’invitait à la pêche et à la chasse, demanda à Léonard de peindre un sujet quelconque sur une rondelle de bois, une rotella, qu’on employait dans la décoration extérieure des maisons.

L’artiste imagina de représenter un monstre inspirant pour le moins autant d’horreur que la tête de Méduse.

Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf lui, il amassa des lézards, des serpents, des grillons, des araignées, des cloportes, des phalènes, des scorpions, des chauves-souris et autres animaux monstrueux. Choisissant, réunissant, grossissant différentes parties de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, inexistant et réel pourtant, progressivement forma ce qui n’est pas de ce qui est avec la même clarté qu’Euclide ou Pythagore déduisaient une formule géométrique d’une autre.

On voyait l’animal sortir en rampant d’une fente de rocher, et il semblait qu’on entendît bruire sur la terre son ventre annelé, noir, brillant et gluant. La gueule ouverte crachait une haleine empestée, les yeux, des flammes, et les naseaux de la fumée. Mais le plus surprenant était que l’horreur de ce monstre captivait et attirait à l’égal de la beauté.

Léonard passa des jours et des nuits dans cette chambre close, où l’atmosphère, infectée par la décomposition des reptiles morts, était presque irrespirable. Mais, excessivement délicat d’ordinaire, en ce moment il ne s’en apercevait même pas.

Enfin il annonça à son père que la rondelle était prête et qu’il pouvait la prendre. Lorsque ser Piero vint, Léonard le pria d’attendre dans une autre pièce et, retournant dans l’atelier, il posa le tableau sur un chevalet, l’entoura d’étoffe noire, poussa les volets de façon qu’un seul rayon tombât sur la rotella et appela son père. Celui-ci entra, regarda, poussa un cri et recula.

Il lui semblait qu’il voyait devant lui un monstre vivant. Après avoir suivi sur son visage, d’un regard scrutateur, le changement de l’expression de peur en celle d’admiration, l’artiste dit, avec un sourire :

— Le tableau atteint son but, produit l’impression que je désirais. Prenez-le, il est à vous.

En 1481, Léonard reçut des moines de San Donato, à Scopetto, la commande d’un tableau pour le maître autel : L’Adoration des Mages.

Dans l’esquisse qu’il exécuta, il fit preuve d’une connaissance de l’anatomie et de l’expression des sentiments humains dans les mouvements du corps, telles qu’on ne les avait jamais vues chez aucun maître jusqu’à lui.

Il n’acheva pourtant pas ce tableau, comme plus tard il ne devait achever aucune de ses œuvres. À la poursuite de la perfection insaisissable, il se créait des difficultés que le pinceau ne pouvait vaincre. Selon les paroles de Pétrarque, « la trop grande force du désir en empêchait la réalisation ».

La seconde femme de ser Piero, madonna Francesca, mourut toute jeune. Il se maria une troisième fois avec Margareta, fille de ser Francesco di Jacopo di Gullelmo, qui lui apporta en dot 365 florins. La belle-mère ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après la naissance de ses deux fils, Antonio et Juliano.

Léonard était dépensier. Ser Piero, bien que chichement, lui venait en aide. Monna Margareta accusa son mari de distraire le bien de ses enfants légitimes pour le donner à un « bâtard élevé par une chèvre de sorcière ».

Parmi ses camarades à l’atelier de Verrocchio, il avait aussi des ennemis. L’un d’eux, se fondant sur la grande amitié existant entre le maître et l’élève, en un rapport anonyme les accusa de sodomie. La calomnie avait un semblant de vérité en ce que Léonard, étant le plus bel adolescent de Florence, fuyait la société des femmes. « Tout son être reflétait un tel rayonnement de beauté, disait un de ses contemporains, que l’âme la plus triste se réjouissait à sa vue. »

Cette même année il abandonna l’atelier de Verrocchio et s’installa seul, chez lui. Alors déjà on parlait de ses « opinions hérétiques » et de son « impiété ». Le séjour à Florence devenait pour Léonard de plus en plus pénible. Ser Piero procura à son fils une commande avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne sut pas lui plaire. De ceux qui l’approchaient, Lorenzo exigeait avant tout une adoration de cour. Il n’aimait pas les gens hardis, originaux et libres. L’ennui de l’inaction s’empara de Léonard. Il entra même en pourparlers secrets, par l’intermédiaire de l’ambassadeur d’Égypte, Caït Bey, avec le diodorio de Syrie, afin d’entrer à son service au titre de principal constructeur, quoique sachant que pour cela il devait se convertir au mahométisme.

Pour fuir Florence, peu lui importait le pays où il devrait vivre. Il sentait qu’en ne la quittant pas, il serait perdu. Le hasard le sauva. Il inventa un luth multicorde en argent qui avait la forme d’une tête de cheval. Le son et l’aspect de cet instrument plurent à Lorenzo le Magnifique. Il proposa à l’inventeur de se rendre à Milan pour en faire don au duc de Lombardie, Ludovic le More.

En 1482, âgé de trente ans. Léonard quitta Florence et se rendit à Milan, non en qualité d’artiste peintre et de savant, mais seulement comme « musicien de cour », sonatore di lira. Avant son départ, il écrivait au duc Sforza :

« Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences de tous ceux qui se donnent pour maîtres dans l’art d’inventer des instruments de guerre, et ayant trouvé que leurs instruments ne diffèrent aucunement de ceux qui sont en commun usage, je m’efforcerai, sans vouloir faire injure à personne, de faire connaître à Votre Excellence certains secrets qui me sont propres, brièvement énumérés ci-dessous :

« 1. J’ai un procédé pour construire des ponts très légers, très faciles à transporter, grâce auxquels l’ennemi peut être poursuivi et mis en fuite ; d’autres encore, plus solides, qui résistent au feu et à l’assaut, et sont aisés à poser et à enlever. Je connais également le moyen de brûler et de détruire ceux de l’ennemi.

« 2. Dans le cas d’investissement d’une place, je sais comment chasser l’eau des fossés et faire diverses échelles d’escalade et autres instruments similaires.

« 3. Item. Si par suite de la hauteur ou de la force d’une position, la place ne peut être bombardée, j’ai un moyen de miner toute forteresse dont les fondations ne sont pas en pierres.

« 4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à transporter, qui lance des matières inflammables, causant grand dommage à l’ennemi et aussi grande terreur par la fumée.

« 5. Item. Au moyen de passages souterrains étroits et tortueux, faits sans bruit, je puis faire une route pour passer sous les fossés ou sous un fleuve.

« 6. Item. Je puis construire des voitures couvertes, sûres et indestructibles, portant de l’artillerie qui, entrant dans les rangs ennemis, brisera les troupes les plus solides et que l’infanterie peut suivre sans obstacles.

« 7. Je puis construire des canons, mortiers, engins à feu, de forme utile et belle et différents de ceux en usage.

« 8. Où l’usage du canon est impraticable, je puis le remplacer par des catapultes et engins pour lancer des traits d’admirable efficacité et jusqu’ici inconnus ; bref, quel que soit le cas, je puis imaginer des moyens infinis d’attaque.

« 9. Et si le combat doit être livré sur mer, j’ai de nombreux engins de la plus grande puissance à la fois pour l’attaque et la défense : vaisseaux qui résistent au feu le plus rude, poudres ou vapeurs.

« 10. En temps de paix, je crois que je puis égaler n’importe qui en architecture et en construisant des monuments privés ou publics et en conduisant de l’eau d’un endroit à un autre.

« Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, terre cuite ; en peinture, je puis faire ce que fait un autre, quel qu’il puisse être. En outre, je m’engagerais à exécuter le cheval de bronze en la mémoire éternelle de votre père et de la très illustre maison de Sforza ; et si quelqu’une des choses ci-dessus mentionnées vous paraissait impossible ou impraticable, je vous offre d’en faire l’essai dans votre parc ou en toute autre place qui plaira à Votre Excellence, à laquelle je me recommande en toute humilité.

« LEONARD DE VINCI »

Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il aperçut les cimes neigeuses des Alpes, il sentit que pour lui commençait une vie nouvelle et que cette terre étrangère serait pour lui la patrie.


IX[modifier]

C’est ainsi qu’en gravissant le mont Albano, Léonard se remémorait son existence.

Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. Maintenant le sentier grimpait droit, sans zigzags, entre les broussailles sèches et les chênes maigres qui portaient encore les feuilles de l’année précédente. Les montagnes, d’un violet trouble sous l’action du vent, semblaient sauvages, terribles et désertes, presque appartenant à une autre planète. Le vent le fouettait au visage, le piquait d’aiguillons glacés, aveuglait ses yeux. Par moments, une pierre se détachait et roulait avec un bruit sourd au fond du précipice.

Léonard montait toujours plus haut et plus haut, et il en éprouvait une extrême jouissance, comme s’il conquérait les sévères montagnes ; et, à chaque pas, le regard devenait plus pénétrant, l’horizon se découvrait toujours plus large. Et partout – l’étendue, le vide, comme si l’étroit sentier eût fui sous les pieds ; et lentement, avec une insensible égalité, il volait au-dessus de ces lointains ondés avec des ailes géantes. Ici, les ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne pas en avoir inspirait la crainte et l’étonnement comme chez un homme subitement privé de l’usage de ses jambes.

Léonard se souvint comme, lorsqu’il était enfant, il suivait le vol des cigognes, comme il ouvrait en cachette les cages de son grand-père et donnait la liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la joie des prisonniers délivrés ; de même, il se rappela le récit du moine maître d’école au sujet du fils de Dédale, Icare, qui voulut voler à l’aide d’ailes en cire et s’était tué en tombant. Et plus tard, le maître lui ayant demandé quel était le plus grand héros de l’Antiquité, il avait répondu sans hésitation : « Icare, fils de Dédale. » Et sa joie, lorsqu’il avait aperçu, sur le campanile du clocher de la cathédrale florentine, Santa Maria del Fiore, parmi les bas-reliefs de Giotto représentant tous les arts et toutes les sciences, un homme risible, disgracieux, le mécanicien Dédale, de la tête aux pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence de sa première enfance, de celles qui pour les autres paraissent stupides, mais, pour celui qui les garde dans son âme, pleines de prophétique mystère comme des rêves fatidiques.

« Je dois parler du milan – c’est ma destinée – écrivait-il dans son journal, car je me rappelle que dans mon enfance j’ai eu un rêve. J’étais couché dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et m’ouvrit les lèvres, et à plusieurs reprises y glissa ses plumes comme en signe que toute ma vie je m’occuperais de ces ailes ».

La prophétie s’accomplit. Les ailes humaines devinrent le dernier but de son existence.

Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant sur ce même sommet de la montagne Blanche, il lui semblait infiniment humiliant que les hommes ne fussent pas ailés.

« Celui qui sait tout, peut tout, songeait Léonard ; savoir est le principal, et les ailes existeront. »


X[modifier]

À l’un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu’un le saisissait par ses vêtements ; et, se retournant, il aperçut son élève Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de la main son béret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps il criait et appelait le maître, mais le vent emportait sa voix. Lorsque Léonard se retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue barbe rejetée sur les épaules, avec une expression d’invincible volonté et d’inflexible pensée dans les yeux, les profondes rides de son front et les sourcils légèrement froncés, son visage parut si étrange et terrible à son élève que celui-ci le reconnut à peine. Les larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par le vent, ressemblaient aux ailes d’un énorme oiseau.

— À peine arrivé de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces, mais dans la fureur du vent son cri n’était qu’un murmure et on ne distinguait que des mots hachés : « une lettre… importante… ordonné de remettre… immédiatement… »

Léonard comprit que ce devait être la lettre de César Borgia. Giovanni la lui tendit et l’artiste reconnut l’écriture de messer Agapito, le secrétaire du duc.

— Descends, cria-t-il, en voyant le visage de Giovanni bleui par le froid. Je viens toute de suite…

Beltraffio, se cramponnant aux branches, glissant, butant, courbé et rétréci, commença à descendre, si petit, si faible qu’il semblait que la tempête, en le saisissant, l’enlèverait dans la prairie.

Léonard le regardait, et l’aspect piteux de l’élève rappela au maître sa propre faiblesse, la malédiction de l’impuissance pesant sur toute sa vie – l’infinie suite d’insuccès, la stupide perte du Colosse, de la Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de tous ceux qui l’aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur superstitieuse dans les regards de la petite Maïa, et l’éternelle et terrible solitude.

« Des ailes ! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit périr comme le reste ? »

Les paroles prononcées par Astro dans son délire revinrent à sa mémoire – la réponse du Christ à celui qui le tentait par la terreur de l’abîme et la joie du vol : « Ne tente pas ton Seigneur Dieu ! »

Il leva la tête, serra les lèvres encore plus sévèrement, fronça les sourcils, et de nouveau monta, vainqueur du vent et de la montagne.

Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant au hasard de la roche nue, où peut-être personne avant lui n’avait posé le pied.

Encore un effort, encore un pas – et il s’arrêta au bord du précipice. On ne pouvait aller plus loin, on ne pouvait que voler. Le rocher était tranché, s’arrêtait devant un horizon sans limites.

Le vent, transformé en ouragan, hurlait et sifflait dans les oreilles, comme si d’invisibles, rapides et méchants oiseaux fuyaient par troupeaux en battant l’air de leurs ailes gigantesques.

Léonard s’inclina, contempla l’abîme, et tout à coup de nouveau, avec une force inconnue, le sentiment de la nécessité naturelle, indispensable, du vol humain s’empara de lui.

— Les ailes existeront ! murmura-t-il. Sinon par moi, par un autre. Mais l’homme volera. Les hommes ailés seront des dieux !

Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les limites et de toutes les pesanteurs, fils de l’homme, dans toute sa gloire et toute sa force, grand cygne aux ailes énormes, blanches scintillantes comme de la neige dans l’azur du ciel.

Et dans son cœur flamba une joie proche de la terreur.

XI[modifier]

Quand il descendit du mont Albano, le soleil se couchait. Les cyprès, sous les épais rayons jaunes, paraissaient noirs comme du charbon, les montagnes éloignées, tendres et transparentes comme de l’améthyste.

Le vent se calmait.

Il approcha d’Anciano. Subitement, à un détour, en bas, dans la profonde et calme vallée, apparut le village de Vinci, pareil à un berceau.

Léonard s’arrêta, prit son livre et écrivit :

« Du haut de la montagne qui doit son nom au Vainqueur – Vinci, vincere, qui veut dire vaincre – le Grand Oiseau prendra son vol, l’homme sur le dos du Grand Cygne emplira l’univers d’étonnement, emplira les livres de son nom immortel. Éternelle gloire au nid où Il est né ! »

Et, contemplant le village natal au pied de la montagne Blanche, il répéta :

— Éternelle gloire au nid où le Grand Cygne est né !

La lettre d’Agapito exigeait l’arrivée immédiate du nouveau mécanicien et ingénieur ducal dans le camp de César pour l’organisation de machines de guerre destinées à l’attaque de Faenza.

Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence pour se rendre en Romagne auprès de César Borgia.