75%.png

Le Roman de Léonard de Vinci/XII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Chapitre XII - Ou Césarou rien
1500-1503
◄   XI XIII   ►





« Aut Cæsaraut nihil. »
CESAR BORGIA

« Un souverain doit également être un homme et un fauve. »
NICOLAS MACHIAVEL


I[modifier]

Dans la seconde quinzaine de décembre 1502, le duc de Valentino, suivi de toute sa cour et de son armée, abandonna Cesena pour Fano, situé sur les bords de l’Adriatique, à vingt milles de Sinigaglia. À la fin du même mois, Léonard quitta Pesaro pour rejoindre César.

Parti le matin, il comptait être rendu à la tombée de la nuit. Mais une bourrasque s’éleva. Les montagnes couvertes de neige étaient infranchissables. Les mules butaient à chaque pas. Le crépuscule tomba. Léonard et son guide allèrent à l’aventure, se fiant à l’instinct des bêtes. Au loin, une lumière brilla. Le guide reconnut une grande auberge de Novilara, à moitié chemin entre Pesaro et Fano.

Longtemps, ils durent frapper à l’énorme portail pareil à une porte de château fort. Enfin parut un palefrenier endormi qui tenait une lanterne, puis le patron lui-même. Il refusa de les recevoir, déclarant que non seulement toutes les chambres, mais les écuries même étaient occupées, et que chaque lit servait à deux et trois personnes, tous gens de haut parage, officiers et gentilshommes de la cour du duc.

Lorsque Léonard se nomma et montra le sauf-conduit signé du duc et orné de son sceau, le patron s’excusa fort et proposa sa chambre occupée seulement par trois commandants des régiments français. Ces officiers, ivres, dormaient profondément.

Léonard entra dans la pièce servant de cuisine et de salle à manger, pareille à toutes celles des auberges de Romagne, enfumée, sale, avec des taches d’humidité sur les murs nus, des poules et des pintades dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant dans leurs cages d’osier, des files d’oignons, de saucissons et de jambons pendues aux poutres du plafond. Dans l’énorme âtre flambait un grand feu et sur la broche rôtissait un quartier de porc. Éclairés par le reflet pourpre de la flamme, les hôtes mangeaient, buvaient, criaient, se disputaient, jouaient aux cartes et aux échecs. Léonard s’assit auprès de la cheminée en attendant le souper commandé.

À la table voisine, l’artiste reconnut le vieux capitaine des lanciers ducaux Baltazare Scipione, le trésorier général Alessandro Spanoccia, et l’ambassadeur de Ferrare, Pandolfo Colenuccio. Un homme qui lui était inconnu faisait de grands gestes, et avec une extraordinaire conviction criait d’une voix flûtée :

— Je puis, signori, le prouver par des exemples de l’histoire contemporaine et ancienne, avec une précision mathématique. Tous les grands conquérants composaient leur armée d’hommes de leur propre nation : Ninus, d’Assyriens ; Cyrus, de Perses ; Alexandre, de Macédoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se servaient de mercenaires ; mais là, ces grands artistes militaires avaient su inspirer à leurs soldats le courage et les qualités patriotiques. De plus, n’oubliez pas le principal, la pierre de touche de la science militaire : dans l’infanterie, et seulement dans l’infanterie, réside la force d’une armée, et non dans la cavalerie, dans les armes à feu et la poudre, cette invention stupide des temps nouveaux.

— Vous vous abusez, messer Nicolo, répondit, avec un sourire, le capitaine des lanciers. Les armes à feu prennent chaque jour plus d’importance. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez des Romains, des Grecs, des Spartiates ; mais j’ose penser que les armées actuelles sont mieux équipées que les anciennes. Sans froisser Votre Excellence, un escadron de nos chevaliers français ou une division d’artillerie avec trente bombardes renverserait un roc et non pas seulement un détachement de votre infanterie romaine !

— Ce sont des sophismes ! s’échauffait messer Nicolo. Vous vous égarez. Comment pouvez-vous discuter contre l’évidence ? Si vous songiez seulement qu’avec une poignée de fantassins Lucullus a mis en déroute cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels se trouvaient des cohortes identiques à vos escadrons de chevaliers français.

Curieusement, Léonard regarda cet homme qui parlait des victoires de Lucullus comme s’il les avait de ses propres yeux vues.

L’inconnu était vêtu d’une longue robe de drap rouge, de forme majestueuse, avec des plis droits, telle que les portaient les importants hommes d’État de la République florentine, notamment les secrétaires d’ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé ; à certains endroits apparaissaient des taches. Les manches luisaient. À en juger par le col de la chemise, le linge était d’une propreté douteuse. Ses mains, grandes et noueuses, avec sur le médius le durillon habituel aux gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d’encre. Il y avait peu de prestance dans cet homme de quarante ans environ, maigre, étroit d’épaules, aux traits extrêmement mobiles et étranges. Parfois, durant une conversation, levant son nez long et plat, redressant sa petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre inférieure, regardant par-dessus la tête de l’interlocuteur, il ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain, tout aux aguets, le cou tendu. Dans ses mouvements inquiets, dans la rougeur fiévreuse de ses joues glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être méchants ; mais par instants, à travers l’expression de froide amertume, de cruelle ironie, brillait en eux quelque chose de timide, de faible, d’enfantin et de piteux.

Messer Nicolo continuait à développer son idée sur la force de l’infanterie, et Léonard s’étonnait du mélange de vrai et de faux, d’infinie hardiesse et de servile imitation de l’antique, contenu dans les paroles de cet homme. En démontrant l’inutilité des armes à feu, il observa combien difficile était la mise au point des canons de grand calibre, dont les boulets ou passent trop haut au-dessus de l’ennemi, ou trop bas sans atteindre le but marqué. Mais bien vite, messer Nicolo déclara l’inutilité des forteresses pour défendre un État, se basant sur l’opinion des Lacédémoniens.

Léonard n’entendit pas la fin de la discussion, le maître de l’auberge étant venu à cet instant pour le conduire à sa chambre.


II[modifier]

Le lendemain matin, la bourrasque redoubla. Le guide se refusa à sortir, assurant que, par un temps pareil, un honnête homme ne mettrait pas un chien dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne sachant à quoi s’occuper, il se mit à installer dans l’âtre une broche de son invention, qui tournait automatiquement sous l’influence de l’air surchauffé.

— Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier n’a pas à craindre que son rôti soit brûlé, puisque le degré de chaleur reste égal ; lorsque celle-ci augmente, la broche tourne plus vite ; lorsqu’elle diminue, la broche tourne plus lentement.

L’artiste installait cette broche perfectionnée, avec le même amour que sa machine volante.

Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de jeunes sergents d’artillerie, joueurs effrénés, une martingale trouvée par lui, qui permettait de gagner à coup sûr aux osselets, car elle corrigeait les caprices de la « courtisane fortune ». Très sagement et éloquemment, il expliquait cette règle, mais chaque fois qu’il essayait de la mettre en pratique, il perdait régulièrement, à son très grand étonnement et à la grande joie des auditeurs. Il se consolait pourtant en disant qu’il avait dû commettre une erreur dans une règle certaine. La partie se termina par une explication inattendue et désagréable pour messer Nicolo : il n’avait pas un sol vaillant et jouait à crédit.

Dans la soirée arriva, accompagnée d’une quantité incalculable de ballots et de caisses et d’un nombreux personnel de pages, palefreniers, bouffons et animaux divertissants, la célèbre courtisane vénitienne, « la merveilleuse pécheresse », Lena Griffa, celle-là même qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de l’« armée sainte » de Savonarole. Deux ans auparavant, suivant l’exemple de beaucoup de ses compagnes, monna Lena s’était transformée en Madeleine repentie et s’était même fait admettre novice dans un couvent – ce qui lui permit ensuite d’augmenter ses prix dans le célèbre Tarif des courtisanes ou Réflexions pour un étranger de haut rang.

De la robe sombre de la nonne s’échappa une éblouissante libellule. Lena Griffa prospéra vite. Selon la coutume des courtisanes de haute volée, elle se composa un pompeux arbre généalogique par lequel elle prouvait, ni plus ni moins, qu’elle était la fille naturelle du frère du duc de Milan, le cardinal Ascanio Sforza. En même temps, elle devenait la maîtresse d’un vieillard gâteux, incalculablement riche, et cardinal. C’est auprès de lui qu’elle se rendait à Fano, où le monsignor l’attendait à la cour de César Borgia.

L’aubergiste était perplexe : il n’osait refuser le logement à une personne aussi renommée que « Son Excellence Sérénissime », et pourtant il ne possédait pas de chambres disponibles. Enfin, il put s’entendre avec des marchands d’Ancône qui, pour une réduction, consentirent à céder une pièce assez grande pour la suite de la courtisane. Pour la courtisane elle-même, il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses compagnons les chevaliers français, leur proposant de coucher avec les marchands dans la forge.

Nicolas se fâcha, demandant à l’hôtelier s’il possédait encore son bon sens, s’il comprenait à qui il avait affaire en se permettant des impertinences vis-à-vis de gens honorables, à cause de la première traînée venue.

Mais l’hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la discussion et fit observer à messer Nicolo qu’avant d’injurier et de se révolter il fallait payer ses dettes, sa chambre, celle du valet et la nourriture de trois chevaux, de plus rendre à son mari les quatre ducats empruntés la semaine précédente. Et comme à part soi, mais assez fort pour que l’on puisse l’entendre, elle souhaita mauvaise Pâque aux traînards sans le sou, qui courent les grand-routes en se faisant passer pour des seigneurs, vivent à crédit, et de plus se dressent sur leurs ergots devant les honnêtes gens.

Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles de l’hôtesse, car Nicolas se tut, baissa les yeux sous son regard accusateur et semblait combiner une retraite convenable.

Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa chambre, et la hideuse guenon favorite de madonna Leda, à moitié gelée pendant le voyage, grimaçait piteusement, assise sur la table encombrée de papiers et des livres de messer Nicolo, entre autres les Décades de Tite-Live et la Vie des hommes illustres de Plutarque.

— Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire en retirant son béret, s’il vous était agréable de partager ma chambre, je considérerais comme un honneur pour moi de rendre ce petit service à Votre Excellence.

Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.

Ils passèrent dans la chambre de Léonard, où l’artiste offrit la meilleure place à son colocataire.

Plus il l’observait et plus cet homme lui paraissait attirant et curieux.

Celui-ci lui déclina ses noms et ses fonctions : Nicolas Machiavel, secrétaire du Conseil des Dix de la République florentine. Trois mois auparavant, la rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel pour traiter avec César Borgia, qu’elle espérait tromper en répondant à toutes ses propositions d’alliance défensive contre les ennemis communs Oliverotto, Orsini et Vitelli, par de platoniques assurances de dévouement à double sens. En réalité, la république craignait le duc et ne désirait ni l’avoir pour ami, ni pour ennemi. À messer Nicolo Machiavelli, dépourvu de lettres de créance, avait été confiée la mission d’obtenir pour les marchands florentins un sauf-conduit qui les autorisait à traverser les possessions du duc sur les côtes de l’Adriatique, affaire très importante pour le commerce, « cette nourrice de la république », comme s’exprimait la charte de la Seigneurie. Léonard se nomma également et expliqua sa situation à la cour de Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la confiance spéciales aux gens opposés, solitaires et observateurs.

— Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je sais que vous êtes un grand maître. Mais je dois vous avouer que je ne comprends rien à la peinture et même que je ne l’aime pas, quoique cet art pourrait me répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, dans la rue, lui montra une figue : « Je ne te donnerai pas une des miennes pour cent des tiennes. » Mais j’ai entendu dire que le duc de Valentino vous considère comme un connaisseur profond de la science militaire, et voilà de quoi j’aimerais causer avec Votre Excellence. Ce sujet m’a toujours paru d’autant plus sérieux et digne d’attention que la grandeur militaire est toujours basée sur la force militaire, la quantité et la qualité de son armée régulière, comme je le prouverai à Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies et les républiques, où les lois naturelles et dirigeantes de la vie, de la croissance, de la chute et de la mort d’un empire seront déterminées avec une exactitude de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu’à présent, tous ceux qui ont écrit sur ce sujet…

Il s’interrompit avec un bon sourire :

— Excusez-moi, messer. Je crois que j’abuse de votre complaisance : vous vous intéressez peut-être aussi peu à la politique que moi à la peinture.

— Non, non, répliqua l’artiste, ou plutôt, je serai aussi sincère que vous, messer Nicolo. En effet, je n’aime pas les discussions habituelles des gens sur la guerre et les affaires d’État parce qu’elles sont menteuses et vides. Mais vos opinions sont si différentes de celles de la généralité, si nouvelles et peu ordinaires, que je vous écoute, croyez-moi, avec grand plaisir.

— Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous pourriez vous en repentir ; vous ne me connaissez pas encore ; c’est mon grand cheval de bataille : si je l’enfourche, je n’en descendrai que lorsque vous m’ordonnerez de me taire. Je préfère au morceau de pain une conversation sur la politique avec un homme intelligent ! Le malheur est qu’on n’en trouve guère ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne veulent parler que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie, et moi je suis né, d’après la volonté du destin, incapable de discuter sur les pertes et les bénéfices, sur la laine et la soie, et je dois choisir : ou me taire ou parler des affaires d’État.

L’artiste le rassura, et pour reprendre l’entretien qui lui semblait devoir être intéressant, demanda :

— Vous venez de dire, messer, que la politique devait être une science exacte, comme les sciences naturelles basées sur la mathématique, et qui puiserait ses certitudes dans l’expérience et l’observation de la nature. Vous ai-je bien compris ?

— Parfaitement ! répondit Machiavel, en fronçant les sourcils, clignant des yeux, regardant par-dessus la tête de Léonard, tout aux aguets et pareil à un oiseau.

— Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le politicien, mais je voudrais dire aux gens ce que personne n’a encore dit des humanités. Platon dans sa République, Aristote dans sa Politique, saint Augustin dans La Cité de Dieu, tous ceux qui ont parlé de la souveraineté n’ont pas vu le principal – les lois naturelles, dirigeant l’existence de chaque peuple et se trouvant en dehors de la volonté humaine, du bien et du mal. Tout le monde a parlé de ce qui paraissait bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements tels qu’ils devraient être, mais qui n’existent pas et ne peuvent réellement exister. Moi, je ne veux pas de ce qui doit être ni ce qui pourrait être, mais seulement ce qui est. Je veux étudier la nature des grands corps appelés monarchies et républiques, sans amour et sans haine, sans flatteries et sans blâme, comme un mathématicien étudie ses chiffres, un anatomiste la structure du corps. Je sais que c’est difficile et dangereux, car dans la politique plus qu’en toute autre chose, les gens craignent la vérité et s’en vengent, mais je la dirai quand même, devraient-ils ensuite me brûler sur le bûcher, comme Savonarole !

Avec un involontaire sourire, Léonard suivait l’expression prophétique et en même temps étourdie, pareille à celle d’un écolier impertinent, qui se voyait sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants d’un feu étrange, presque dément :

— Messer Nicolo, murmura l’artiste, si vous exécutez votre dessein, vos découvertes auront une aussi grande importance que la géométrie d’Euclide ou les principes d’Archimède.

Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des idées de messer Nicolo. Il se souvint comme, treize ans auparavant, ayant achevé un livre avec des dessins qui représentaient les organes internes du corps humain, il avait écrit en marge :

« Avril 2, 1489.

« Que le Seigneur Tout-Puissant m’aide à étudier la nature des hommes, leurs mœurs et leurs coutumes, comme j’étudie la structure interne de leurs corps. »

III[modifier]

Ils causèrent longtemps. Léonard constata que, hardi jusqu’à l’impertinence en tout, Nicolas devenait superstitieux et timide comme un jeune pédant, dès qu’on touchait à l’Antiquité.

« Il a de grands projets, mais comment les réalisera-t-il ? » songea l’artiste, se remémorant l’histoire du jeu d’osselets, dont Machiavel, si ingénieusement, exposait les règles abstraites, et chaque fois perdait en les mettant en pratique.

— Savez-vous, messer ? s’écria Nicolas au milieu d’une discussion, avec un éclair joyeux dans les yeux. Plus je vous écoute, plus je m’étonne, moins j’en crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion d’étoiles il a fallu pour nous rencontrer ! On peut diviser les gens en trois catégories : la première, ceux qui voient et devinent eux-mêmes ; la seconde, ceux qui voient quand on leur montre ; la dernière, ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu’on leur montre. Votre Excellence… eh bien ! et moi aussi, afin de ne pas jouer à la modestie, nous appartenons à la première. Pourquoi riez-vous ? Pensez ce que vous voulez, mais moi, je crois qu’une force supérieure a présidé à cette rencontre, et que de longtemps ne se renouvellera une semblable occasion, car je sais combien peu de gens intelligents il y a de par le monde. Et pour couronner notre entretien, permettez-moi de vous lire un merveilleux passage de Tite-Live et écoutez mon explication.

Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle fumeuse, mit des lunettes de fer aux branches cassées emmaillotées de fil, donna à son visage une expression sévère, pieuse comme durant une prière ou un office religieux.

Mais à peine avait-il dressé les sourcils et levé l’index, s’apprêtant à chercher le chapitre qui traitait de la grandeur et de la décadence des empires, et prononcé d’une voix métallique les premières paroles solennelles de Tite-Live, que la porte s’entrouvrit, livrant passage à une petite vieille ridée et voûtée.

— Messeigneurs, mâchonna-t-elle en un profond salut, excusez le dérangement. Ma maîtresse, sérénissime madonna Lena Griffa, a perdu un petit animal auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un ruban bleu autour du cou. Nous cherchons, nous avons fouillé toute la maison, sans pouvoir même nous figurer où il a pu se sauver…

— Il n’y a pas de lapin ici, interrompit coléreusement messer Nicolo : allez-vous-en !

Il se leva pour éconduire la vieille, mais l’ayant regardée attentivement, il leva les bras et s’écria :

— Monna Aldrigia ! Est-ce bien toi, vieille procureuse ? Moi qui pensais que depuis longtemps déjà les diables retournaient avec leurs fourches ta charogne…

La vieille cligna des yeux et répondit à ses injures par un aimable sourire qui la rendit plus hideuse encore :

— Messer Nicolo ! Que d’années, que d’hivers ! Jamais je n’aurais rêvé que je vous rencontrerais…

Machiavel s’excusa auprès de l’artiste et invita monna Aldrigia à se rendre à la cuisine où ils bavarderaient et se rappelleraient le bon vieux temps.

Mais Léonard l’assura qu’ils ne le gênaient aucunement et, ayant pris un livre, s’assit à l’écart. Nicolas appela un valet et ordonna d’apporter du vin, sur le ton du plus important seigneur de l’auberge.

Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live, et devant le pichet de vin ils se prirent à causer comme de vieux amis.

Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse : elle aussi avait été belle et courtisée ; on exauçait toutes ses fantaisies, et que n’avait-elle pas imaginé ! Une fois à Padoue, dans la sacristie, elle avait retiré la mitre de la tête d’un évêque pour la poser sur celle de sa sainte patronne. Mais, avec les ans, la beauté avait fui et avec elle les adorateurs ; elle fut forcée pour vivre de louer des chambres meublées et de s’établir blanchisseuse. Puis elle tomba malade et dans la misère au point d’aller mendier aux portes des églises pour s’acheter du poison. Mais la Sainte Vierge l’avait sauvée de la mort : par l’entremise d’un vieil abbé, amoureux de sa voisine, monna Aldrigia trouva son chemin de Damas en s’occupant d’un commerce plus lucratif que le blanchissage.

Le récit de la vieille fut interrompu par l’arrivée de la servante de madonna Lena, venue pour demander à l’intendante la pommade pour la guenon et le Décaméron de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane lisait avant de s’endormir et cachait sous son oreiller avec son missel.

La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une plume et commença son rapport à la Seigneurie de Florence, sur les projets et actions du duc de Valentino – rapport plein de profonde sagesse politique en dépit du ton badin.

— Messer, dit-il tout à coup, en regardant Léonard, avouez que vous avez été surpris de me voir passer si légèrement de notre conversation concernant des sujets sérieux à un bavardage louche avec cette vieille ? Mais ne me jugez pas trop sévèrement, et souvenez-vous que l’exemple de cette diversion nous est donné par la nature dans ses éternelles oppositions et transformations. Et le principal est de suivre sans crainte la nature en tout. Et pourquoi dissimuler ? Nous sommes tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur Aristote, qui, en présence de son élève Alexandre le Grand, se rendant au désir d’une femme galante dont il était amoureux fou, se mit à quatre pattes, la prit sur son dos ; et l’impudique, nue, fit galoper le sage comme une mule. Certes, ce n’est qu’une fable, mais de sens profond. Car si Aristote a pu se décider à une stupidité pareille pour une fille de joie, comment pouvons-nous, pauvres, résister ?

Il était tard. Tout le monde dormait. Un grand calme régnait.

On n’entendait seulement qu’un grillon chantant dans un coin, et dans la chambre voisine le ronronnement de monna Aldrigia, frottant la patte gelée de la guenon.

Léonard se coucha, mais ne put s’endormir, et longtemps il regarda Machiavel attentivement penché sur son travail, une plume rongée entre les doigts. La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et blanc une ombre énorme de sa tête aux angles durs, à la lèvre inférieure proéminente, son cou mince et son nez en bec d’oiseau. Ayant terminé son rapport sur la politique de César Borgia, cacheté l’enveloppe à la cire et inscrit l’habituelle formule des lettres pressées : Cito citissime, celerrime ! il ouvrit le livre de Tite-Live et se plongea dans son travail favori, les remarques explicatives des Décades.

Léonard observait comme, à la lueur mourante de la chandelle, l’étrange ombre noire sautait sur le mur blanc, dansait, faisait d’ignobles grimaces, tandis que le visage du secrétaire de la République florentine conservait un calme sévère et solennel qui semblait le reflet de l’ancienne grandeur de Rome. Seulement, tout au fond de ses yeux et dans les coins de ses lèvres sinueuses, glissait par moments une expression ambiguë, rusée et amèrement railleuse, presque aussi cynique que durant la conversation avec la vieille.

IV[modifier]

Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil jouait dans les petites vitres gelées de l’auberge, les transformant en pâles émeraudes. Les champs et les collines brillaient, douces comme du duvet, aveuglantes de blancheur sous le ciel bleu.

Quand Léonard s’éveilla, son compagnon n’était plus dans la chambre. L’artiste descendit à la cuisine. Dans l’âtre flambait un grand feu et sur la nouvelle broche tournait un quartier de viande.

Léonard ordonna au guide de seller les mules et s’assit à table.

À côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, causait avec deux nouveaux voyageurs. L’un était un courrier de Florence ; l’autre, un jeune homme de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du gonfalonier Piero Soderini. Il était lié d’amitié avec Machiavel, et se rendant pour affaire de famille à Ancône s’était chargé de trouver Nicolas en Romagne et de lui remettre les lettres des amis.

— Vous avez tort de vous tourmenter, messer Nicolo, disait Luccio, mon oncle Francesco m’a assuré que l’argent vous sera vite envoyé. Jeudi dernier déjà la Seigneurie avait promis…

— J’ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel, deux domestiques et trois chevaux qui ne peuvent se nourrir avec les belles promesses de ces seigneurs. À Imola j’ai reçu soixante ducats et j’ai dû en payer soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire de la République florentine aurait dû mourir de faim. Il n’y a pas à dire, la Seigneurie a de drôles de façons de faire honneur à la ville, en forçant son délégué près d’une cour étrangère à solliciter trois ou quatre ducats comme un mendiant !

Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était indifférent, pourvu qu’il déversât sa bile. Il n’y avait personne dans la cuisine. Ils pouvaient causer librement.

— Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, – le gonfalonier doit le connaître –, continua Machiavel en désignant le peintre que Luccio salua, messer Leonardo a été hier témoin des vexations auxquelles je suis en butte… J’exige, vous entendez, je ne demande pas, j’exige ma démission ! conclut-il de plus en plus exalté et s’imaginant visiblement voir dans le jeune Florentin le représentant de toute la Seigneurie. Je suis un homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état. Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on me ramènera chez moi dans un cercueil ! De plus, tout ce qu’il était possible de faire pour ma mission, je l’ai fait. Traîner les pourparlers, tourner autour et alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous tire ma révérence ! Je considère le duc comme un homme beaucoup trop intelligent pour une politique aussi enfantine. J’ai du reste écrit à votre oncle…

— Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement pour vous, messer, tout ce qui sera en son pouvoir, mais malheureusement le Conseil des Dix considère vos rapports si indispensables pour le bien de la République que personne ne voudra entendre parler de votre démission. Vous êtes irremplaçable. L’unique, l’homme d’or, l’oreille et l’œil de notre République. Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres ont un succès tel à Florence que vous n’en auriez jamais souhaité un pareil. Tout le monde admire l’élégance et la légèreté de votre style. Mon oncle me disait que dernièrement, dans la salle du Conseil, lorsqu’on a lu un de vos humoristiques envois, les seigneurs se roulaient de rire…

— Ah ! s’écria Machiavel, le visage convulsé. Je comprends maintenant. Mes lettres plaisent à ces Seigneuries. Dieu merci ! Messer Nicolo est utile à quelque chose ! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient l’élégance de mon style ; et moi, ici, je vis comme un chien, je gèle, je jeûne, je tremble de fièvre, j’endure les affronts, je me débats comme un poisson contre la glace, tout cela pour le bien de la République. Eh ! que le diable l’emporte, la République… et son gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous n’ayez ni linceul ni cercueil…

Il éclata en jurons populaires. Une indignation impuissante l’étouffait à l’idée de ces gouvernants qu’il méprisait et qu’il servait. Désirant changer de conversation. Luccio remit à Nicolas une lettre de sa jeune femme, monna Marietta.

Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d’une écriture enfantine sur du papier gris.

« J’ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans les endroits où vous séjournez règnent des fièvres. Vous pouvez vous figurer mon anxiété. Je pense à vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien… il commence à vous ressembler étonnamment. Un visage blanc comme la neige et la tête couverte d’épais cheveux noirs, comme chez Votre Excellence. Il me paraît joli parce qu’il vous ressemble. Il est vif et gai comme s’il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas, et je vous prie et vous supplie, revenez vite, car je ne puis attendre plus longtemps. Que le Seigneur, la Sainte Vierge et messer Antonio, que je prie pour votre santé, vous protègent ! »

Léonard remarqua que durant la lecture de cette lettre le visage de Machiavel s’éclaira d’un bon et tendre sourire, inattendu sur ses traits durs. Mais de suite ce sourire disparut. Haussant dédaigneusement les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa poche et murmura bourru :

— Et quel est l’imbécile qui a été parler de ma maladie ?

— Il était impossible de dissimuler, répondit Luccio. Chaque jour monna Marietta se rend chez un de vos amis ou auprès d’un membre du Conseil, demande, questionne où vous êtes, comment vous vous portez…

— Je sais, je sais ! Ne m’en parlez pas !

Il fit un geste impatienté et ajouta :

— On devrait confier les affaires d’État à des célibataires. Car il faut choisir : ou sa femme ou la politique.

Et s’éloignant un peu, d’une voix rêche et criarde il continua :

— Avez-vous l’intention de vous marier, jeune homme ?

— Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit Luccio.

— Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette sottise. Que Dieu vous en préserve. Se marier, messer, équivaut à chercher dans un sac une anguille parmi des vipères ! La vie conjugale est un fardeau possible pour les épaules d’Atlas et non pour celles des hommes. N’est-ce pas, messer Leonardo ?

Léonard le regardait et devinait que Machiavel aimait monna Marietta de profonde tendresse, mais, honteux de cet amour, le cachait sous un masque d’impudence.

Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel à faire route ensemble. Mais celui-ci tristement secoua la tête, répondant qu’il lui fallait attendre l’argent de Florence pour payer l’aubergiste et louer des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus rien. Il semblait affaissé, malheureux et malade.

L’ennui de l’immobilité, du trop long séjour à la même place était mortel pour lui. Ce n’était pas en vain que les membres du Conseil des Dix lui reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements qui embrouillaient les affaires. Léonard le prit par la main, l’emmena dans un coin de la salle et lui proposa de lui prêter de l’argent. Nicolas refusa.

— Ne me peinez pas, mon ami, dit l’artiste. Rappelez-vous ce que vous avez dit hier vous-même : « Quel rare assemblage d’étoiles nous a fait nous rencontrer ! » Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous d’un caprice de la fortune ? Et ne sentez-vous pas que ce n’est pas moi, mais vous, qui m’avez rendu un cordial service…

Le visage et la voix de Léonard exprimaient une telle bonté que Machiavel n’osa le peiner et accepta trente ducats, qu’il promit de lui rendre dès qu’il aurait reçu l’argent de Florence.

Il régla immédiatement son compte à l’hôtelier, avec une générosité toute seigneuriale.


V[modifier]

Ils partirent. La matinée était calme, douce ; il y avait au soleil une tiédeur printanière, et à l’ombre une fraîcheur parfumée.

La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les fers des chevaux et des mules. Entre les collines brillait la mer hivernale, vert pâle, et les voiles jaunes, pareilles à des papillons d’or, la pointillaient de-ci, de-là.

Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui suggérait des réflexions originalement drôles ou tristes.

Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes les maisons étaient accaparées par les soldats, les officiers et les seigneurs de la cour de César. On avait réservé à Léonard, en sa qualité d’ingénieur ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa une à son compagnon, vu la difficulté de trouver un logement.

Machiavel se rendit au palais et en revint avec une importante nouvelle : le principal lieutenant du duc, don Ramiro di Lorqua, avait été exécuté. Le matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son corps décapité, baignant dans une mare de sang, à côté une hache et, sur la pique fichée en terre, la tête de don Ramiro.

— Personne ne sait la cause du supplice, expliqua Nicolas. Mais on ne parle que de cet événement dans toute la ville. Et les avis sont fort curieux. Je suis venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner une pareille occasion d’étudier sur le vif les lois naturelles de la politique.

Devant l’antique cathédrale de San Fortunato la foule attendait la sortie du duc, qui devait se rendre au camp pour une revue de troupes. On parlait de l’exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se mêlèrent au peuple.

— Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, demandait un jeune ouvrier au visage bonasse. On m’a dit que, de tous les seigneurs, il préférait et protégeait le lieutenant.

— C’est pour cela qu’il l’a châtié, répondit un marchand respectable, vêtu d’une pelisse en poil d’écureuil. Don Ramiro trompait le duc. En son nom, il opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons et les soumettait à la torture. Et devant le duc, il jouait à l’agneau. Il croyait ainsi donner le change. Mais son heure est venue, la patience du seigneur était outrepassée, et il n’a pas hésité, pour le bien du peuple, sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou à son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit afin de donner un exemple aux autres. Maintenant, tous ceux qui ont le museau sale se tiennent tranquilles, car ils voient combien terrible est sa colère et juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse les orgueilleux.

Regas eos in virga ferrea, murmura un moine. Tu les conduiras avec un sceptre de fer.

— Oui, oui ! tous ces fils de chiens, martyriseurs du peuple !

— Il sait punir – il sait gracier.

— On ne peut avoir de meilleur roi !

— En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu pitié enfin de la Romagne. Avant, on nous écorchait vifs, on nous tuait d’impôts. On n’avait déjà pas de quoi manger et pour le moindre retard de la dîme on emmenait le dernier bœuf ! On ne respire que depuis le duc de Valentino – que le Seigneur lui donne la santé !

— Dans le temps, les jugements traînaient des années, aujourd’hui ils sont rendus on ne peut plus vite.

— Il défend l’orphelin et console les veuves, ajouta le moine.

— Il plaint le peuple, voilà la vérité.

— Oh ! Seigneur, Seigneur ! pleurait d’attendrissement une petite vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier, que la Sainte Vierge te protège, notre beau soleil rayonnant !

— Vous entendez, murmura Machiavel à l’oreille de Léonard. La voix du peuple, voix de Dieu. J’ai toujours dit : il faut être dans la plaine pour voir les montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître le roi. C’est ici que j’aimerais amener ceux qui considèrent le duc comme un monstre.

Une musique guerrière retentit. La foule s’agita.

— Lui… Lui… Le voilà… Regardez…

On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait les cous. Des têtes curieuses se montraient aux fenêtres. Les jeunes filles et les femmes, les yeux pleins d’amour, sortaient des loggias pour voir leur héros, « le blond et beau César », Cesare biondo e bello. C’était un rare bonheur, car le duc se montrait rarement au peuple.

En tête marchaient les musiciens avec un bruit assourdissant de timbales rythmant les pas lourds des soldats. Derrière eux, la garde romagnole du duc, tous jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes de trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans une cuirasse, vêtus de deux couleurs – jaune et rouge. Machiavel ne se lassait pas d’admirer la tenue vraiment romaine de cette armée formée par César. Derrière la garde marchaient les pages et les écuyers en pourpoints de drap d’or et mantelets de velours pourpre brodé de feuilles de fougère ; les ceintures et les gaines des épées étaient en peau de serpent avec des boucles qui représentaient sept têtes de vipères dressant leurs dards vers le ciel : le blason de Borgia. Sur la poitrine une bande de soie noire portait en lettres d’argent le nom de Cæsar. Ensuite venaient les gardes du corps du duc, les stradiotes albanais, coiffés du turban vert et armés de yatagans. Le maître de camp, Bartolomeo Capranica, portait, tenu haut, le glaive du porte-drapeau de l’Église romaine. Le suivant immédiatement, monté sur un poulain noir barbaresque au frontail orné d’un soleil en diamants, venait le maître de la Romagne, César Borgia, duc de Valentino, en manteau de soie bleu pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le corps enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée d’un casque représentant un dragon dont les plumes et les ailes de fines mailles produisaient au moindre mouvement un bruit métallique.

Le visage de Valentino – il avait vingt-six ans – avait maigri depuis que Léonard l’avait vu à la cour de Louis XII à Milan. Les traits s’étaient durcis. Les yeux noir-bleu à reflets d’acier étaient plus fermes et impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la barbiche avaient fonci. Le nez allongé rappelait le bec d’un oiseau de proie. Mais une parfaite sérénité se dégageait de ce visage impassible. Seulement maintenant il avait une expression de plus impétueuse hardiesse que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme la lame aiguisée d’une épée nue.

L’artillerie, la meilleure de toute l’Italie, suivait le duc. Attelés de bœufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, les basilics, les gros mortiers en fonte roulaient, mêlant leur fracas aux sons des trompes et des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant, les canons, les cuirasses, les morions et les lances s’allumaient comme des éclairs, et il semblait que César marchait dans la pompe royale du soir d’hiver, comme un triomphateur, directement vers le soleil énorme et sanglant.

La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie, désireuse de l’acclamer et craignant de le faire, plongée en une dévotieuse terreur. Des larmes roulaient sur les joues de la vieille mendiante.

— Sainte Vierge et saints martyrs ! balbutiait-elle en se signant. Tout de même le Seigneur m’a permis de voir ton visage… Ô notre beau soleil !

Et le glaive scintillant confié par le pape à César pour la défense de l’Église lui apparaissait tel le glaive même de l’archange Michel.

Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même expression de naïf enthousiasme.

VI[modifier]

Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé du secrétaire du duc qui lui commandait de se présenter le lendemain devant Son Altesse.

Luccio qui, continuant sa route sur Ancône, s’était arrêté à Fano pour se reposer et devait partir le lendemain à l’aurore, vint faire ses adieux. Nicolas parla du supplice de don Ramiro di Lorqua. Luccio lui demanda à quelle cause il l’attribuait.

— Deviner le motif des actions d’un prince tel que César est difficile, presque impossible, répondit Machiavel. Mais si vous désirez savoir ce que je pense, je vous le dirai avec plaisir. Jusqu’à sa conquête par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs tyranniques était en proie aux émeutes, aux pillages et à l’oppression. César, pour y mettre fin, nomma lieutenant son fidèle et intelligent ami don Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui inspiraient une peur salutaire, il ramena promptement le calme dans la contrée. Lorsque le duc constata que le but était atteint, il décida de briser l’arme qui lui avait servi, ordonna de se saisir du lieutenant sous prétexte d’exaction, de le décapiter et d’exposer son corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple et en même temps l’aveugla. Et le duc a tiré trois profits de cette action pleine de profonde sagesse : premièrement, il a arraché avec la racine l’ivraie des discordes semées en Romagne par les premiers tyrans ; deuxièmement, ayant convaincu le peuple que toutes les cruautés avaient été commises à son insu, il s’est lavé les mains, a rejeté toute la responsabilité sur la tête de son lieutenant, et a profité des excellents fruits de son régime ; troisièmement, offrant en sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé, il s’est posé comme le plus haut et le plus intègre justicier.

Nicolas parlait d’une voix calme, tranquille, conservant sur son visage une impassibilité impénétrable. Seulement au fond de ses yeux brillait, tantôt s’allumant et tantôt s’éteignant, une étincelle d’impertinente raillerie.

— Oh ! c’est une merveilleuse justice, il n’y a pas à dire ! s’écria Luccio. Mais d’après vos paroles, messer Nicolo, cette soi-disant justice n’est que la pire des abominations !

Le secrétaire de la République florentine baissa les yeux, afin d’y éteindre la flambée moqueuse.

— C’est fort possible, messer, dit-il froidement. Mais qu’importe ?

— Comment, qu’importe ! Alors pour vous une pareille abomination est digne du nom de « sagesse » ?

Machiavel haussa les épaules.

— Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine expérience en politique, vous verrez vous-même qu’entre la façon dont agissent les gens et celle dont ils devraient agir il y a une telle différence que l’oublier, c’est décréter sa perte, car, de par leur nature, les hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur ou l’intérêt les forcent à la vertu. Voilà pourquoi je dis qu’un souverain, pour éviter sa perte, doit avant tout apprendre à paraître vertueux, mais l’être ou ne pas l’être selon les besoins, sans craindre les remords de conscience pour les vices secrets sans lesquels il est impossible de conserver le pouvoir, car en étudiant la nature du mal et du bien on arrive à cette conclusion que beaucoup de choses qui semblent des vertus ruinent le pouvoir, tandis que d’autres qui semblent des vices le grandissent.

— Messer Nicolo ! dit Luccio indigné. À réfléchir ainsi tout est permis ; toutes les cruautés, toutes les infamies sont excusables…

— Oui, tout est permis, répartit encore plus froidement Nicolas en levant la main comme pour un serment. Tout est permis à celui qui veut et peut régner ! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début de notre conversation, je conclus que le duc de Valentino, après avoir unifié la Romagne grâce à don Ramiro, est non seulement plus raisonnable, mais aussi plus charitable dans sa cruauté que, par exemple, les Florentins qui autorisent de continuelles révoltes, car mieux vaut la violence supprimant quelques-uns, que la clémence qui perd des nations.

— Permettez cependant, répliqua Luccio effaré. N’a-t-il pas existé de grands rois exempts de cruauté ? L’empereur Antonin, Marc Aurèle…

— N’oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je n’ai eu en vue jusqu’à présent que les royaumes conquis, et bien plus l’acquisition du pouvoir que sa conservation. Certes les empereurs Antonin et Marc Aurèle pouvaient être charitables sans nuire à leur empire ; avant leur règne, il avait été commis suffisamment de meurtres. Rappelez-vous seulement qu’à la fondation de Rome l’un des deux frères nourrissons de la louve assassina l’autre – action épouvantable – mais d’autre part qui sait si, sans ce meurtre nécessaire à l’unification du pouvoir, Rome aurait existé, n’aurait pas été abolie par les discordes du double pouvoirs ? Et qui osera décider laquelle des deux balances l’emportera sur l’autre en plaçant dans l’une le fratricide et dans l’autre les vertus et la sagesse de la Ville éternelle ? Certes, il vaudrait mieux préférer le sort le plus obscur à la grandeur des rois fondée sur de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin du bien doit, sans esprit de retour, s’il ne veut pas périr, suivre le sentier fatal. Ordinairement, les gens, choisissant la voie moyenne, n’osent être ni bons ni mauvais jusqu’au bout. Quand la scélératesse exige de la grandeur, ils reculent, et avec une facilité naturelle n’exécutent que des lâchetés ordinaires.

— À vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se dressent sur la tête ! s’écria Luccio.

Et comme l’habitude mondaine lui suggérait de rompre sur une plaisanterie, il ajouta, essayant de sourire :

— Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là vraiment le fond de votre pensée. Il me semble invraisemblable.

— La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable, répondit sèchement Machiavel.

Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps déjà avait remarqué qu’en simulant l’indifférence Nicolas jetait de furtifs regards vers son interlocuteur, comme s’il désirait éprouver la force de l’impression produite par ses idées. Ces regards incertains luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel n’était pas sûr de soi, que son esprit, en dépit de sa finesse et de son acuité, était dépourvu de la calme force dominante. À ne pas vouloir penser comme tout le monde, par mépris pour les lieux communs, il tombait dans l’excès contraire, dans l’exagération, dans l’expression de vérités stupéfiantes, quoique pas toujours justes.

Il jouait avec d’extraordinaires associations de mots, comme un prestidigitateur joue avec des épées nues qu’il manie insoucieusement. Il possédait tout un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes, attirantes, qu’il lançait, telles des flèches empoisonnées, vers ses ennemis pareils à messer Luccio – gens de la bourgeoisie bien pensante. Il se vengeait ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne blessait même pas.

Et l’artiste se souvint de son monstre à lui, jadis figuré sur la rotella de ser Piero da Vinci, formé de différents reptiles. Messer Nicolo avait peut-être formé de même le type idéal de son Roi-Dieu, à la très grande crainte des foules ?

Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante imagination, sous ce désintéressement d’artiste, une véritable et profonde souffrance, comme si le prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait plaisir à se blesser jusqu’au sang.

« N’est-il pas du nombre de ces pauvres malades, songeait Léonard, qui cherchent un apaisement à leur douleur en envenimant leurs plaies ? »

Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce cœur sombre, si proche et si étranger au sien.

Pendant qu’il regardait Machiavel avec une avide curiosité, messer Luccio se débattait comme en un cauchemar contre le fantôme évoqué par Nicolas.

— Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une reculade. Peut-être y a-t-il une part de vérité dans votre opinion sur la cruauté nécessaire des rois, s’il faut s’en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera beaucoup pardonné pour leurs actions d’éclat et leurs vertus. Mais que vient faire là le duc de la Romagne ? Quod licet Jovi non licet bovi. Ce qui est permis à Alexandre le Grand et à Jules César l’est-il également à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait encore s’il est César ou rien ? Moi, du moins, je crois, et tout le monde sera de mon avis…

— Oh ! certes ! tout le monde sera de votre avis ! interrompit Nicolas perdant patience. Seulement, ceci n’est pas une preuve, messer Luccio. La vérité ne traîne pas sur les grandes routes où passe tout le monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier mot : en observant les actes de César, je les trouve parfaits, et je pense qu’à ceux qui acquièrent le pouvoir par les armes et la chance on ne peut donner meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et la vertu, il sait si bien caresser et détruire les gens, les assises de son pouvoir ont été si solidement établies en un temps très court, qu’il est dès maintenant un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie… en Europe… et dans l’avenir…

Sa voix tremblait. Des grandes taches rouges couvrirent ses joues creuses ; ses yeux brillaient fiévreux. Il ressemblait à un halluciné. Le masque du cynique laissait entrevoir l’ancien disciple de Savonarole.

Mais dès que Luccio, fatigué de cette conversation, eut proposé de conclure la paix en vidant deux ou trois bouteilles dans la taverne voisine, le visionnaire s’évapora.

— Allons plutôt dans un autre endroit, proposa Nicolo. J’ai pour cela un flair de chien ! Il doit y avoir ici de jolies jeunesses…

— Croyez-vous ? fit Luccio avec un certain doute. Dans cette sale petite ville !

— Écoutez, jeune homme, dit en l’arrêtant dignement le secrétaire de la République florentine. Ne dédaignez jamais les petites villes. Dans ces sales petites banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si bonnes choses qu’on s’en pourlèche les doigts.

Luccio, sans façon, secoua Machiavel et l’appela polisson.

— Il fait trop noir, se défendait-il ; et puis il fait froid, nous gèlerons en route…

— Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas, nous mettrons nos pelisses, des capes pour cacher la figure. Comme cela personne ne nous reconnaîtra. Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère, plus c’est agréable, Messer Leonardo, vous venez ?

Léonard s’excusa.

Il n’aimait pas les grossières conversations habituelles aux hommes lorsqu’il s’agissait des femmes, il les évitait avec un insurmontable dégoût. Ce cinquantenaire, scrutateur obstiné des secrets de la nature, qui accompagnait jusqu’à la potence les condamnés à mort pour étudier l’expression de leur visage, se trouvait souvent tout interdit en entendant une plaisanterie légère, ne savait où fixer les yeux et rougissait comme un gamin. Nicolas entraîna messer Luccio.


VII[modifier]

Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan vint s’informer si l’ingénieur ducal était satisfait de son logement et lui remettre un cadeau de bienvenue, qui consistait, d’après l’usage du temps, en provisions de ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un quartier de mouton, huit paires de chapons et de poules, deux grandes torches, trois paquets de cierges et deux caisses de confiserie. En voyant toute l’attention qu’avait César pour Léonard, Nicolas pria ce dernier de lui obtenir une audience.

À onze heures du soir, heure habituelle des audiences de César, ils se rendirent au palais.

Le genre de vie du duc était vraiment étrange. Lorsque les ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au pape de ne pouvoir être reçus par César, Sa Sainteté leur répondit qu’il était lui-même fort mécontent de la conduite de son fils, qui transformait le jour en nuit et durant deux et trois mois remettait les réceptions importantes.

En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre ou cinq heures du matin ; à trois heures de l’après-midi pour lui venait l’aurore, à quatre le lever du soleil ; à cinq il se levait, s’habillait et dînait, parfois étendu sur son lit ; durant le dîner et après, il réglait les affaires d’État. Toute son existence était entourée de mystère, non seulement par dissimulation naturelle, mais encore par calcul. Il sortait rarement du palais et presque toujours masqué. Il ne se montrait au peuple que les jours de grande fête, à l’armée qu’au moment du combat ou à la menace d’un danger. Aussi chacune de ses apparitions était-elle foudroyante comme celles d’un demi-dieu. Il aimait et savait étonner. Sa générosité était légendaire. L’or, qui coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne suffisait pas à l’entretien du principal capitaine de l’Église. Les ambassadeurs assuraient à leurs souverains qu’il ne dépensait pas moins de dix-huit cents ducats par jour. Quand César passait par les rues des villes, le peuple courait derrière lui, car il savait que le duc ferrait ses chevaux avec des fers spéciaux en argent qui tombaient facilement, et qu’il perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple.

On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. N’avait-il pas une fois, à Rome, pendant une course de taureaux et lorsqu’il n’était que cardinal de Valence, fendu la tête du taureau d’un seul coup de sabre ? Le « mal français » contracté par lui depuis quelques années n’avait pas eu raison de sa santé. De sa main fine comme une main de femme, il pliait des fers à cheval, tordait des câbles, brisait des cordages. Celui que ne parvenaient pas à approcher les seigneurs et les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour assister aux combats des bergers à demi sauvages de la Romagne et parfois pour y prendre part.

En même temps il était un parfait cavalier, mondain, roi de la mode. Le jour du mariage de sa sœur, madonna Lucrezia, il quitta le siège d’une place forte, directement de son camp, en pleine nuit, à cheval, et se rendit au palais du marié, Alphonse d’Este, duc de Ferrare. Reconnu de personne, vêtu de velours noir, masqué de noir, il traversa la foule des invités, salua, et lorsqu’on lui eut laissé place libre, seul au son de l’orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de la salle, si élégant que de suite un murmure courut :

Cesare, Cesare ! L’unico Cesare !

Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il entraîna sa sœur à l’écart et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Lucrezia baissa les yeux, rougit, puis pâlit et en devint plus belle encore, faible, infiniment soumise à la terrible volonté de son frère qui allait, comme on l’affirmait, jusqu’à l’inceste. Lui ne se préoccupait que d’une chose : qu’il n’y eût pas de preuves. La rumeur publique exagérait peut-être les méfaits du duc, mais la réalité pouvait être plus terrible que la rumeur. Dans tous les cas, il savait cacher son jeu et effacer ses traces.


VIII[modifier]

Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à César.

Après avoir traversé une grande et froide salle, espèce de salon d’attente pour des personnages de moyenne importance, Léonard et Machiavel entrèrent dans une petite pièce, une ancienne chapelle à vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à hauts lambris dans lesquels étaient sculptés les douze apôtres. Dans la fresque déteinte du plafond, parmi les nuages et les anges, planait la colombe du Saint-Esprit. Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix : la proximité du duc se faisait sentir à travers les murs.

Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur de Rimini, qui attendait une audience depuis trois mois, visiblement fatigué par ses nombreuses nuits d’insomnie, dormait dans une chaire. Parfois la porte s’ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression préoccupée, des lunettes sur le nez, la plume derrière l’oreille, passait la tête et faisait signe à l’un des assistants.

À chacune de ces apparitions l’ambassadeur de Rimini frissonnait douloureusement, se levait, mais voyant que ce n’était pas encore son tour, soupirait longuement et de nouveau se laissait aller au sommeil, bercé par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre.

Par suite du manque de pièces dans le vieux monument, la chapelle avait été transformée en pharmacie de campagne. Devant la fenêtre, à l’emplacement de l’autel, sur une table encombrée de fioles et de pots, l’évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin principal de Sa Sainteté le pape et de César, préparait le médicament à la mode, une infusion de « bois sacré », le gaïac, que l’on expédiait d’Amérique. Pétrissant dans ses jolies mains le cœur jaune odorant de la plante, qui formait des boules grasses, l’évêque docteur expliquait avec un sourire aimable la nature et les qualités de ce bois.

Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris paraissaient étonnés de l’étrange conversation des nouveaux pasteurs de l’Église. Dans cette chapelle éclairée par la lueur blafarde d’une lampe officinale, dans l’atmosphère imprégnée de camphre et d’encens, les prélats romains réunis semblaient officier une messe mystérieuse.

Durant cette causerie, le secrétaire de la République florentine prenant tantôt l’un, tantôt l’autre à part, adroitement cherchait à prendre vent de la politique de César. S’approchant de Léonard, un doigt sur les lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec un air préoccupé :

— Je mangerai l’artichaut… Je mangerai l’artichaut.

— Quel artichaut ? demanda l’artiste étonné.

— Là gît le lièvre – quel artichaut ? Dernièrement le duc a posé ce rébus à l’ambassadeur de Ferrare, Pandolfo Colenuccio : « Je mangerai l’artichaut feuille par feuille. » Peut-être cela veut-il dire que, divisant ses ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture mon cerveau !…

Et il ajouta à l’oreille de Léonard :

— Ici tout n’est que rébus et attrapes ! On parle d’un tas de frivolités et, dès qu’on touche à une question sérieuse, ils deviennent muets comme des carpes sous l’eau ou des moines à table. Je flaire qu’ils préparent quelque chose, mais quoi ? Croyez-moi, messer, je donnerais mon âme au diable pour le savoir !

Les yeux de Nicolas s’allumèrent comme ceux d’un joueur.

Le secrétaire Agapito glissa la tête par l’entrebâillement de la porte et fit signe à Léonard.

Suivant un long couloir sombre où se tenaient les gardes du corps, les stradiotes albanais, Léonard pénétra dans la chambre du duc, pièce confortable tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant les amours de Pasiphaé et du Taureau. Ce taureau, pourpre ou doré, bête héraldique de la maison Borgia, se répétait dans tous les décors de la chambre et alternait avec la tiare du pape et les clés de saint Pierre. Il faisait très chaud. Dans la cheminée de marbre flambait un tronc de genévrier, dans les lampes suspendues brûlait une huile parfumée : César adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu habillé sur un lit de repos très bas, placé au milieu de la pièce. Deux positions seulement lui étaient naturelles : à cheval ou couché. Immobile, impassible, accoudé sur les coussins, il suivait la partie d’échecs engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport de son secrétaire ; César possédait la faculté de diviser son attention sur plusieurs sujets. Plongé dans la méditation, d’un mouvement lent et égal il roulait d’une main dans l’autre une petite boule d’or remplie d’aromates et qui, pas plus que son poignard, ne le quittait jamais.


IX[modifier]

Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui lui était coutumière, ne lui permit pas de s’agenouiller, lui serra amicalement la main et l’installa dans un fauteuil. Il avait convoqué l’artiste pour lui demander des conseils au sujet des plans de Bramante pour le nouveau monastère d’Imola, « la Valentine », comme on l’appelait, avec une riche chapelle, un hôpital et une maison de retraite. Le duc désirait faire, de ses œuvres de bienfaisance, un monument commémoratif de sa charité chrétienne.

Après les plans de Bramante, il montra à Léonard les nouveaux caractères d’imprimerie de Girolamo Soncino de Fano, que César protégeait, car il désirait voir fleurir les arts et les sciences en Romagne.

Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux du poète de cour Francesco Uberti. Son Altesse les accepta avec bienveillance et donna l’ordre de récompenser généreusement l’auteur.

Puis, comme il exigeait qu’on lui présentât non seulement les éloges, mais aussi les satires, le secrétaire lui remit l’épigramme du poète napolitain Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des Saints-Anges, un sonnet plein d’injures grossières dans lequel César était qualifié de castrat, de fils de fornicatrice, de cardinal défroqué, d’inceste, de fratricide et de sacrilège.

« Qu’attends-tu, ô Dieu trop clément ? disait le poète, ne vois-tu pas qu’il a transformé l’Église en étable à mulets et en maison de tolérance ? »

— Qu’ordonne de faire Son Altesse ? demanda Agapito.

— Laisse-le tranquille jusqu’à mon retour. Je réglerai ce compte moi-même.

Puis plus bas il ajouta :

— Je saurai apprendre la politesse aux écrivains.

On connaissait son procédé ; pour de moins graves méfaits, il leur faisait couper les mains et percer la langue avec un fer rouge.

Son rapport terminé, le secrétaire s’éloigna.

L’astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l’écouta avec bienveillance, car il croyait au sort et en la puissance des étoiles. Valguglio lui expliqua que la dernière crise du duc dépendait de la mauvaise influence de la planète Mars entrée dans le signe du Scorpion ; mais dès que Mars s’unirait à Vénus à l’aurore du Taureau, la maladie passerait d’elle-même. Puis il conseilla pour une action importante de choisir le 31 décembre après-midi, cette date devant être extrêmement favorable à César.

Et levant l’index, penché à l’oreille du duc il murmura trois fois avec un air mystérieux :

FatiloFatiloFatilo. Fais ainsi. Fais ainsi. Fais ainsi.

César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais Léonard crut voir une ombre assombrir son visage.

D’un geste le duc éloigna l’astrologue et de nouveau s’adressa à son ingénieur.

Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre et ses cartes. Ce n’étaient pas seulement les recherches d’un savant expliquant la disposition du terrain, les cours d’eau, les obstacles formés par les chaînes de montagnes, l’étendue des vallées, mais aussi des œuvres de grand artiste, des tableaux de sites pris à vol d’oiseau. La mer était peinte en bleu, les montagnes en brun, les rivières en bleu pâle, les villes en rouge foncé, les champs en vert ; et avec une infinie perfection tous les détails étaient notés – les places, les rues, les tours, de telle façon qu’on les reconnaissait sans même lire les remarques écrites en marge. Il semblait qu’on planait au-dessus de la terre et qu’on découvrait l’infini. Avec une particulière attention César examinait la carte qui représentait la région sise entre le lac de Bolsena, Arezzo, Perugio et Sienne. C’était le cœur de l’Italie, la patrie de Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir. Plongé dans la méditation, César se délectait à cette sensation de vol d’oiseau. Il n’aurait pu exprimer avec des mots la sensation qu’il éprouvait, mais il lui semblait que lui et Léonard se comprenaient, qu’ils étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait vaguement quelle puissance nouvelle la science pouvait avoir sur le monde, et il voulait pour lui cette puissance, ces ailes de vol triomphal.

Il leva les yeux sur l’artiste et lui serra la main avec son plus charmeur sourire.

— Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi toujours comme tu l’as fait jusqu’à présent et je saurai te récompenser.

Puis il ajouta avec sollicitude :

— Es-tu bien ici ? Es-tu satisfait de tes appointements ? Peut-être désires-tu quelque chose ? Tu sais que je serai toujours heureux d’exaucer toutes tes prières.

Léonard, profitant de l’occasion, parla de messer Nicolo, sollicita pour lui une audience.

César haussa les épaules en souriant.

— Quel homme étrange, ce messer Nicolo ! Il me demande audience sur audience, et quand je le reçois, nous n’avons rien à nous dire. Et pourquoi m’a-t-on envoyé cet original ?

Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel.

— Je crois, Altesse, que c’est un des hommes les plus intelligents et perspicaces de notre époque, tel que j’en ai rarement rencontré dans mon existence.

— Oui, il a de l’esprit, approuva le duc, il n’est pas bête. Mais on ne peut compter sur lui. C’est un rêveur, une girouette. Il n’a de mesure en rien. Cependant je lui ai toujours souhaité beaucoup de bien, et maintenant que je sais qu’il est de tes amis, je lui en souhaite encore davantage. C’est un homme très bon. Il n’y a en lui aucune malice, quoiqu’il s’imagine être le plus rusé des hommes et qu’il s’évertue à me tromper comme si j’étais l’ennemi de votre République. Cependant je ne lui en veux pas : je comprends qu’il agit ainsi parce qu’il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien ! qu’il vienne, puisqu’il le désire aussi ardemment. Dis-lui que je serai content… À propos, ne m’a-t-on pas dit dernièrement que messer Nicolo avait l’intention d’écrire un livre sur la politique ou la science militaire ?

César eut encore une fois son sourire calme et clair, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose de joyeux.

— T’a-t-il parlé de sa phalange macédonienne ? Non ? Alors, écoute. Un jour, se fondant précisément sur ce livre de science militaire, Nicolas expliquait à mon chef de camp Bartolomeo Capranica, et à d’autres officiers, les règles de la disposition d’une armée en ordre de bataille d’après la célèbre phalange, avec une éloquence telle que ses auditeurs voulurent l’expérimenter. On fit sortir les troupes devant le camp et on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit avec deux mille soldats, mais ne put réaliser son rêve. Enfin Bartolomeo, perdant patience, prit le front des troupes, et quoiqu’il n’eût jamais lu aucun livre de science militaire, en un clin d’œil, au son du tambourin, les disposa de merveilleuse façon, prouvant l’énorme différence qui existe entre la théorie et la pratique. Ne raconte pas cela à Nicolas, mon cher Léonard – il n’aime pas se souvenir de la phalange !

Il était tard, tout près de trois heures du matin.

On servit au duc un léger souper, une truite, un plat de légumes et du vin blanc. Véritable Espagnol, il se distinguait par la frugalité.

L’artiste prit congé. César une fois encore le remercia pour ses cartes et donna ordre à trois pages d’accompagner Léonard avec des torches, en signe d’honneur.

Léonard raconta son audience à Machiavel.

En apprenant que l’artiste avait, pour le compte de César, relevé les plans des environs de Florence, Nicolas se leva terrifié.

— Comment ? vous, un citoyen de la République, pour le pire ennemi de votre patrie !

— Je croyais, répliqua Léonard, que César était considéré comme notre allié…

— Considéré ! s’écria le secrétaire de la République florentine, un éclair de mépris dans les yeux. Mais savez-vous, messer, que si seulement ceci était su des Superbes Seigneuries, on pourrait vous accuser de haute trahison ?

— Vraiment ? s’étonna naïvement Léonard. Ne croyez pas, Nicolas… En réalité, je ne comprends rien à la politique… Je suis comme un aveugle…

Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup tous deux sentirent que sur cette question ils étaient, jusqu’au plus profond du cœur, étrangers, que jamais ils ne pourraient se comprendre. L’un n’avait pour ainsi dire pas de patrie ; l’autre l’aimait, selon l’expression de César, « plus que son âme ».


X[modifier]

Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.

Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, transi, entra dans la chambre de Léonard, ferma les portes, déclara que depuis longtemps il désirait lui parler d’une affaire qui exigeait le secret le plus absolu et amena la conversation de loin.

Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la Romagne, entre Cervia et Porto Cesenatico, une troupe de cavaliers masqués et armés attaqua un convoi qui accompagnait d’Urbino à Venise la femme de Battista Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, madonna Dorothea, et sa cousine Marie, jeune fille de quinze ans, novice au monastère d’Urbino. Se saisissant des deux femmes, on les avait entraînées, et depuis personne n’en avait eu des nouvelles. La République de Venise se considéra offensée, en la personne de son capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent leurs plaintes à Louis XII, au roi d’Espagne et au pape, accusant ouvertement de rapt le duc de Romagne. Mais les preuves manquaient, et César répondit qu’il avait trop de femmes désireuses de lui appartenir pour chercher à les racoler sur les grandes routes.

On disait que madonna Dorothea s’était vite consolée et suivait le duc dans toutes ses campagnes.

Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine au service de Florence. Lorsqu’il eut constaté l’inutilité de toutes les démarches officielles, Dionisio résolut de tenter lui-même la chance, entra en Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, gagna sa confiance, pénétra dans le fort de Cesena et s’enfuit avec Marie déguisée en homme. Mais à la frontière de Perugio ils furent rejoints par un détachement. On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.

Machiavel, secrétaire de la République florentine, avait pris part à cette affaire. Dionisio, qui était devenu son ami, lui avait confié le secret de la conspiration, lui avait raconté tout ce qu’il avait pu savoir de sa sœur. Les geôliers la considéraient comme une sainte, assuraient qu’elle accomplissait des guérisons miraculeuses, qu’elle prophétisait, que ses mains et ses pieds portaient les stigmates de sainte Catherine de Sienne.

Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses yeux vers Marie. Le célèbre subjugueur de femmes, fort de son charme auquel les plus pures ne résistaient guère, était convaincu que tôt ou tard Marie serait aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut trompé dans son attente. Il rencontra en cette enfant une résistance inconnue pour lui. La rumeur affirmait que souvent il la visitait dans sa cellule, restant longtemps seul avec elle, mais personne ne savait ce qui se passait durant ces entretiens.

Comme conclusion, Nicolas déclara qu’il était résolu à délivrer Marie.

— Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, consentir à m’aider, je conduirais l’affaire de façon à ce que personne ne puisse soupçonner votre collaboration. Du reste, je ne vous demanderais que quelques renseignements sur la disposition intérieure du fort San Michele où se trouve Marie. À titre d’ingénieur ducal, il vous sera facile d’y pénétrer et de tout savoir.

Léonard le regardait surpris, et sous ce regard inquisiteur Nicolas eut un rire sec, presque mauvais.

— J’ose espérer, s’écria-t-il, que vous n’allez pas me soupçonner de chevaleresque sensibilité. Que le duc séduise ou ne séduise pas cette fillette, cela m’est indifférent. La raison de mon entreprise, vous désirez la savoir ? Mais ne fût-ce que pour prouver à la Seigneurie que je suis bon à autre chose qu’à jouer au bouffon. Et puis, il faut bien se distraire. La vie humaine est ainsi faite que si l’on ne s’amuse à quelques bêtises, on crève d’ennui. Je suis las de causer, de jouer aux osselets, de traîner dans des maisons louches et d’écrire des rapports inutiles aux lainiers de Florence ! Alors, voilà, j’ai imaginé cette affaire-là. L’occasion est belle, mon plan est prêt avec des ruses superbes !

Il parlait vite, comme s’il se disculpait. Mais Léonard avait déjà compris que Nicolas avait honte de sa bonté, que selon son habitude il cachait sous un masque cynique.

— Messer, interrompit l’artiste, je vous prie, comptez sur moi comme sur vous-même dans cette affaire, mais à une condition : en cas de non-réussite, je répondrai au même titre que vous.

Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de suite lui expliqua son plan.

Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond que ce plan si fin, si rusé, pût être aussi facilement réalisable qu’en paroles.

Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu le 30 décembre, jour du départ du duc de Fano.

Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers complices vint les prévenir qu’ils étaient menacés d’une dénonciation. Nicolas était absent. Léonard courut la ville à sa recherche. Il trouva enfin le secrétaire de Florence, dans un tripot où une bande de chenapans espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs inexpérimentés.

Au milieu d’un cercle de jeunes viveurs et de vieux débauchés, échansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le célèbre sonnet de Pétrarque :

Ferito in mezzo di core di Laura,

découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses auditeurs jusqu’à la congestion.

De la chambre voisine s’élevèrent des voix d’hommes courroucées, des cris de femmes, un bruit de chaises renversées, de bouteilles brisées, le choc des épées et le tintement de l’argent éparpillé à terre. On venait de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent vers les combattants. Léonard lui glissa à l’oreille qu’il avait à lui communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.

La nuit était calme, étoilée. La neige, à peine tombée, craquait sous leurs pas. Après l’atmosphère lourde, surchauffée du tripot, Léonard aspirait avec satisfaction l’air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant appris la menace de la dénonciation. Nicolas décida avec une insouciance inattendue qu’il n’y avait point de péril en la demeure.

— Vous avez été surpris de me trouver dans ce repaire ? dit-il à son compagnon. Le secrétaire de la République florentine faisant office de bouffon auprès de la canaillerie espagnole ! Que voulez-vous ? Le besoin saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons ! Quoique ce soient vraiment des scélérats, ils sont tout de même plus généreux que nos splendides Seigneuries.

Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les paroles de Nicolas que Léonard ne put se contenir et l’interrompit :

— Ce n’est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas ? Ne savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que les autres…

Machiavel se détourna et, après un instant de silence, continua d’une voix changée :

— Je sais… ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois quand j’ai le cœur trop gros, je plaisante et je ris pour ne pas pleurer.

Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement encore :

— Telle est ma destinée ! Je suis né sous une mauvaise étoile. Tandis que mes égaux, gens de peu, réussissent en toute chose, vivent repus et heureux, acquièrent l’argent et la puissance, je reste derrière tous les autres, oublié et méprisé par tous ces imbéciles. Peut-être ont-ils raison. Oui, je ne crains pas les grands travaux, les privations et les dangers. Mais endurer les mesquines vexations de l’existence, joindre avec peine les deux bouts, trembler pour le moindre sou, non, je ne le puis. Eh ! n’en parlons pas !

Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent des pleurs.

— Maudite existence ! Si Dieu n’a pas pitié de moi, je quitterai tout bientôt, les affaires, monna Marietta, mon petit garçon : je ne suis pour eux qu’une charge ; qu’ils croient plutôt que je suis mort. J’irai n’importe où, je me cacherai dans un trou où personne ne me connaîtra, je me ferai écrivain public ou bien encore maître d’école pour ne pas crever de faim tant que je ne suis pas abruti ; car, mon ami, rien n’est plus terrible que de se sentir la force, de se dire qu’on est capable de faire quelque chose, qu’on ne fait rien et qu’on ne fait rien et qu’on se perd sans raison.


XI[modifier]

À mesure qu’approchait le jour fixé pour la délivrance de Marie, Léonard remarquait que Nicolas, en dépit de son assurance, perdait sa présence d’esprit, faiblissait, s’attardait imprudemment ou se précipitait sans raison. Par expérience, l’artiste devinait ce qui se passait dans l’âme de Machiavel. Ce n’était ni la peur ni le manque de cœur, mais cette incompréhensible faiblesse, cette indécision de gens créés non pour l’action mais pour l’observation, cette trahison momentanée de la volonté à l’instant précis où il faut agir sans hésiter et sans douter : choses bien connues de Léonard.

La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un village proche de la forteresse de San Michele, afin de tout préparer pour la fuite de Marie. Léonard devait l’y rejoindre le lendemain matin.

Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises nouvelles, ne doutant pas que l’affaire se terminât en farce d’écolier.

Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On frappa à la porte. L’artiste ouvrit. Nicolas entra, pâle et décontenancé.

— C’est fini, dit-il en s’affalant sur un siège.

— Je m’y attendais, répondit Léonard sans surprise. Je vous disais, Nicolas, que nous nous ferions prendre.

Machiavel le regarda distraitement.

— Non, ce n’est pas cela. L’oiseau s’est envolé de sa cage, nous sommes arrivés trop tard…

— Comment, envolé ?

— Mais tout simplement. Ce matin au lever du jour on a trouvé Marie dans sa prison, la gorge tranchée…

— Qui est le meurtrier ?

— On l’ignore, mais l’examen des blessures ne permet pas de soupçonner le duc. Pour couper le cou à une enfant, César et ses bourreaux sont trop adroits. On dit qu’elle est morte vierge. Je crois qu’elle aura dû elle-même…

— Impossible, voyons ! On la considérait comme une sainte.

— Tout est possible, continua Nicolas ; vous ne les connaissez pas encore. Ce monstre…

Il s’arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence :

— Ce monstre est capable de tout ! Même d’amener une sainte à se suicider. Je l’ai vue jadis deux fois, quand elle n’était pas autant surveillée. Maigre, frêle, telle une vision. Un visage d’enfant. Des cheveux blonds comme du lin pareils à celle de la Madone de Filippino Lippi. Elle n’était même pas jolie. Je ne sais ce qui a pu attirer en elle le duc… Ô messer Leonardo, si vous saviez quelle charmante et pitoyable enfant c’était !

Nicolas se détourna, et l’artiste crut voir briller des larmes sur ses cils.

Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant d’une voix aiguë :

— J’ai toujours dit : un honnête homme à la cour est un poisson dans une poêle ! J’en ai assez ! Je ne suis pas fait pour servir les tyrans ! J’exigerai que la Seigneurie m’envoie dans une autre ambassade – n’importe où – mais je ne puis rester plus longtemps ici !

Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu’il ne se serait arrêté devant aucun sacrifice pour la sauver, mais en même temps, au fond du cœur, il éprouvait un sentiment de soulagement, de délivrance, à l’idée qu’il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression chez Nicolas.

XII[modifier]

Le 30 décembre, à l’aube, le gros de l’armée de Valentino, environ dix mille hommes d’infanterie, deux mille cavaliers, sortit de Fano et disposa son camp sur la route de Sinigaglia, au bord de la petite rivière Metauro, en attendant le duc qui ne devait se mettre en campagne que le lendemain, 31 décembre, jour fixé par l’astrologue Valguglio.

Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs devaient entreprendre avec lui le siège de Sinigaglia.

La ville se rendit, mais le héraut de la place déclara qu’il n’ouvrirait la porte qu’au duc lui-même. Ses anciens ennemis, maintenant ses alliés, à la dernière minute, présageant quelque chose de louche, se dérobaient à l’entrevue ; mais César les trompa une fois encore et les calma en les comblant d’amitiés : « Telle une sirène captivant sa victime par son chant langoureux », comme s’exprima plus tard Machiavel.

Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre Léonard et suivit le duc. Quelques heures après, l’artiste partit seul.

La route s’étendait vers le sud, et, de Pesaro, longeait le bord de la mer. À droite s’élevaient des montagnes qui laissaient à peine la largeur nécessaire au chemin. La journée était grise et calme. La mer également grise était unie comme le ciel. Les croassements des corbeaux annonçaient le dégel.

Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé de Sinigaglia.

La ville, encaissée entre la mer et les montagnes, se trouvait à un mille de la côte. Après avoir atteint la petite rivière Miza, la route tournait brusquement à gauche. Là s’élevait un pont et les portes de la ville lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place avec des maisons basses, presque toutes des dépôts de marchands vénitiens.

À cette époque, Sinigaglia était un important marché à demi asiatique, où les commerçants italiens échangeaient leurs marchandises avec les Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la mer Noire. Mais maintenant, les rues si animées d’ordinaire étaient désertes. Léonard n’y rencontra que des soldats. Les vitres brisées, les portes défoncées, attestaient partout le pillage. Une odeur de brûlé planait sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, aux anneaux d’attache se balançaient des pendus.

Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale, entre le palais ducal et la sombre « Rocca » de Sinigaglia, au milieu de ses troupes, à la lueur des torches, Léonard aperçut César.

Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage. Messer Agapito lisait les condamnations. Sur un signe de César, on emmena les coupables vers la potence.

Au moment où Léonard cherchait un visage ami parmi les seigneurs de la cour afin de se renseigner sur ce qui s’était passé, il vit le secrétaire de Florence.

— Vous savez ?… On vous a dit ?… lui demanda Nicolas.

— Non, je ne sais rien et je suis content de vous voir. Racontez-moi.

Machiavel l’emmena dans une ruelle, puis dans un endroit désert près de la mer où dans une masure, chez la veuve d’un matelot, après de longues recherches, il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour lui, l’autre pour Léonard.

Silencieusement et vite, Nicolas alluma une chandelle, sortit une bouteille de vin de l’armoire, ranima le feu dans l’âtre et s’assit devant son interlocuteur en fixant sur lui un regard fiévreux :

— Ainsi vous ne savez pas encore ? dit-il triomphalement. Écoutez. Le fait est extraordinaire et mémorable ! César s’est vengé de ses ennemis. Les conspirateurs sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli attendent leur arrêt de mort.

Il se renversa contre le dossier du siège et regarda Léonard, jouissant de sa surprise. Puis, faisant un effort pour paraître calme, impartial, comme un historien exposant des événements antiques, comme un savant décrivant les manifestations de la nature, il commença le récit du « piège de Sinigaglia ».

Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme avant-garde deux cents cavaliers, fit avancer l’infanterie et la suivit immédiatement avec le reste de la cavalerie. Il savait que les alliés viendraient au-devant de lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les forts avoisinants, afin de laisser la place aux nouveaux régiments. En approchant des portes de Sinigaglia, là où la route tournait à gauche en longeant les berges de la Miza, il ordonna à la cavalerie de s’arrêter et la disposa sur deux rangées – l’une, dos à la rivière, l’autre dos au champ –, laissant entre elles un passage pour l’infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra dans Sinigaglia.

Les alliés, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, vinrent à la rencontre de César montés sur des mules et accompagnés de nombreux cavaliers.

Comme s’il pressentait sa perte, Vitelli était si triste que tous ceux qui connaissaient sa chance et sa bravoure s’en étonnaient. Plus tard on sut même qu’avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s’il avait prévu qu’il allait à la mort.

Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets et présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit également de son cheval, et tendit d’abord la main à chacun d’eux, puis il les embrassa en les nommant « chers frères ».

À ce moment les chefs d’armée de César, comme il en avait été convenu à l’avance, entourèrent Orsini et Vitelli, de façon telle que chacun d’eux se trouva entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant l’absence d’Oliverotto, fit un signe à son capitaine, don Miguel Corello, qui partit à sa recherche et le trouva à Borgo.

Oliverotto se joignit au cortège, et tous ensemble, discutant amicalement de questions militaires, se dirigèrent vers le palais qui faisait face à la citadelle.

Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre congé, mais le duc, toujours avec son amabilité séduisante, les retint et les invita à pénétrer avec lui.

À peine eurent-ils franchi le seuil de la salle que la porte se referma, huit hommes armés se précipitèrent sur les quatre conjurés, les désarmèrent et les ligotèrent. La consternation des malheureux fut telle qu’ils n’opposèrent même pas de résistance.

Le bruit courait que le duc avait l’intention de se débarrasser de ses ennemis la nuit même, en les faisant égorger dans les oubliettes du château.

— Ô messer Leonardo, conclut Machiavel, si vous aviez vu comme il les embrassait ! Un regard, un geste pouvaient le trahir. Mais il avait sur son visage et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous ? jusqu’à la dernière minute je ne soupçonnai rien, j’aurais donné ma main à couper que ce n’était pas une feinte. Je considère que de toutes les trahisons qui se sont accomplies depuis que la politique existe, celle-là est la plus belle !

Léonard sourit.

— Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure et la ruse, mais j’avoue tout de même, Nicolas, je suis si peu versé dans la politique, que je ne comprends pas ce qui spécialement provoque votre admiration dans ce guet-apens ?

— Guet-apens ? l’arrêta Machiavel. Quand il s’agit, messer, de sauver la patrie, il ne peut être question de guet-apens, ni de fidélité, de bien et de mal, de charité et de cruauté ; tous les moyens sont bons, pourvu que le but soit atteint.

— Où voyez-vous qu’il s’agit de sauver la patrie. Nicolas ? Il me semble que le duc pensait uniquement à ses propres intérêts…

— Comment ? Et vous, vous ne comprenez pas ? Mais c’est clair comme le jour ! César est le futur unificateur et empereur de l’Italie. Ne le voyez-vous pas ? Il a fallu que l’Italie subisse toutes les misères que peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse un nouveau héros, sauveur de la patrie. Et quoique parfois elle eût eu des lueurs d’espoir par des gens qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la destinée la trompait au moment décisif. Et à demi morte, presque sans souffle, elle attend celui qui pansera ses plaies, supprimera les violences en Lombardie, les pillages et les abus en Toscane et à Naples, guérira ses blessures gangrenées par le temps. Et jour et nuit, l’Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur…

Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et se brisa. Il était pâle, tremblant ; ses yeux brûlaient. Mais en même temps, dans cet élan inattendu se sentait quelque chose de convulsif, d’impuissant, semblable à un accès.

Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, sous l’impression de la mort de Marie, il avait traité César de « monstre ». Il ne lui signala pas cette contradiction, sachant qu’en ce moment il renierait sa pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.

— Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. Mais voilà ce que je voulais vous demander : pourquoi précisément aujourd’hui, vous êtes-vous convaincu que César était l’élu de Dieu ? Le piège de Sinigaglia vous a-t-il plus clairement que toutes ses autres actions convaincu qu’il était un héros ?

— Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et feignant l’impartialité. La perfection de cette tromperie, plus que tous les autres actes du duc, démontre qu’il possède à un rare degré les qualités les plus grandes et les plus opposées.

« Remarquez que je ne loue, ni ne blâme ; j’étudie simplement. Et voilà mon opinion : pour atteindre n’importe quel but, il existe deux façons : l’une légale, l’autre de violence. La première, humaine ; la seconde, bestiale. Celui qui veut gouverner doit posséder les deux façons : savoir selon les circonstances être un homme ou une brute. C’est le sens caché de la légende d’Achille et autres héros, nourris par le centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les rois, pupilles du centaure, comme lui réunissent les deux natures. Les hommes ordinaires ne supportent pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et, lorsqu’ils ont commis un crime, plient sous le poids du remords. Un héros, choisi par la destinée, a seul la force de supporter la liberté, piétinant les lois sans crainte, sans remords, restant innocent dans le mal, comme les fauves et les dieux. Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai vu chez César cet état d’esprit – le sceau des élus !

— Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, murmura Léonard profondément pensif. Seulement, il me semble que ce n’est pas celui qui, à l’instar de César, ose tout parce qu’il ne sait rien et n’aime rien qui est libre, mais celui qui ose tout parce qu’il sait tout et aime tout. Par cette liberté seule, les hommes vaincront le mal et le bien, la terre et le ciel, tous les obstacles et tous les fardeaux, et ils deviendront semblables à des dieux et s’envoleront…

— Voleront ? s’écria Machiavel, étonné.

— Lorsqu’ils posséderont la science parfaite, expliqua Léonard, ils créeront les ailes, une machine qui leur permettra de voler. J’ai beaucoup pensé à cela. Peut-être n’en résultera-t-il rien – qu’importe, si ce n’est par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.

— Mes compliments ! rit Nicolas. Nous voilà arrivés aux hommes ailés. Il sera joli le roi, demi-dieu, demi-bête, avec des ailes d’oiseau. Une vraie Chimère !

Mais, entendant sonner l’heure à la tour voisine, il se leva, pressé. Il devait se rendre au palais pour tâcher d’apprendre la décision prise au sujet du supplice des conspirateurs alliés.

XIII[modifier]

Les souverains italiens félicitèrent César de « sa superbe tromperie », bellissimo inganno. Louis XII, ayant appris le piège de Sinigaglia, l’appela « un haut fait digne d’un antique Romain ». La marquise de Mantoue, Isabelle de Gonzague, envoya en cadeau à César, pour le carnaval qui approchait, cent masques de soie, différents.

Machiavel, en riant, affirmait qu’on ne pouvait se figurer un meilleur cadeau au maître de toutes les ruses et de toutes les dissimulations que cet envoi de cent masques, par le renard Gonzague, au renard Borgia.


XIV[modifier]

Au début de mars 1503, César revint à Rome.

Le pape proposa aux cardinaux de récompenser son héroïsme par la distinction la plus haute que l’Église romaine donnât à ses défenseurs : la « Rose d’or ». Les cardinaux consentirent, et deux jours après devait avoir lieu l’ordination.

Dans la salle des cardinaux, dont les croisées donnaient sur la cour du Belvédère, s’assembla la Curie romaine et les ambassadeurs.

Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses dans son pluvial, éventé par les porteurs d’écran, lourd mais ferme, le pape Alexandre VI, septuagénaire au visage imposant et bienveillant en même temps, gravit les marches du trône.

Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un signe du maître des cérémonies, l’Allemand Johann Burghardt, pénétrèrent dans la salle les gardes du corps, les pages, les coureurs et le chef de camp du duc, messer Bartolomeo Capranica, qui tenait le glaive du porte-drapeau de l’Église romaine.

Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures : la déesse de la Fidélité sur son trône, avec cette inscription : « La Fidélité est plus forte que l’arme » ; Jules César sur son char triomphal, avec la légende : « Ou César – ou rien » ; le passage du Rubicon avec ces mots : « Le sort en est jeté » ; et enfin le sacrifice au bœuf Apis offert par de jeunes prêtresses nues, brûlant l’encens auprès de la victime humaine ; sur l’autel cette inscription : Deo Optimo Maximo Hostia, et au-dessous : In nomine Cæsaris omen. La victime humaine offerte au dieu animal prenait une signification terrible quand on songeait que ces ciselures et ces inscriptions avaient été commandées au moment où César projetait le meurtre de son frère Giovanni Borgia pour hériter de lui du glaive de capitaine porte-drapeau de l’Église romaine.

Derrière le chef de camp venait le héros, coiffé du haut béret ducal surmonté de la colombe du Saint-Esprit, en perles fines.

Il s’approcha du pape, ôta son béret, s’agenouilla et baisa la croix de rubis qui ornait la pantoufle du Saint-Père.

Le cardinal Monreale tendit à Sa Sainteté la Rose d’or, merveille de joaillerie, portant dans son cœur un petit calice laissant goutter le saint chrême, qui répandait un parfum de rose.

Le pape se leva et dit d’une voix émue :

— Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui symbolise la joie des deux Jérusalem, terrestre et céleste, l’Église combattante et triomphante, la béatitude des justes, la beauté des couronnes inflétries, afin que tes vertus fleurissent dans le Christ ainsi que cette Rose. Amen.

César prit des mains de son père la Rose mystérieuse.

Le pape ne put se contenir ; selon l’expression d’un témoin : « La chair cria en lui. » Interrompant l’ordre de la cérémonie d’investiture, à la grande indignation de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains tremblantes vers son fils ; son visage se fripa, son gros corps se tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il balbutia :

— Mon enfant !… César !… César !

Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San Clemente.

Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant et riant à la fois. De nouveau retentirent les trompes, le bourdon gronda, toutes les cloches de Rome lui répondirent, et du fort des Saints-Anges éclata une salve d’artillerie.

— Vive César ! cria la garde romagnole massée dans la cour du Belvédère.

Le duc sortit sur le balcon.

Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du soleil matinal et l’éclat des habits royaux, la colombe du Saint-Esprit planant au-dessus de sa tête, la Rose d’or dans les mains, il ne paraissait plus un homme, pour la foule, mais un dieu.


XV[modifier]

La nuit un splendide défilé masqué fut organisé, d’après le dessin du glaive de Valentino, « Le Triomphe de Jules César ».

Sur un char qui portait l’inscription « Divin César » trônait le duc de Romagne, une branche de palmier dans les mains, la tête ceinte de lauriers. Des soldats entouraient le char, travestis en légionnaires romains. Tout était exécuté exactement d’après les livres, les monuments, les bas-reliefs et les médailles.

Devant le char marchait un homme vêtu de la longue robe blanche de l’hiérophante égyptien et portant une « rypide » sur laquelle était brodé l’héraldique taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap d’argent chantaient en s’accompagnant des tympanons :


Vive diu Bos ! Vive diu Bos! Borgia vive !
Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia !


Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait l’effigie de la bête, éclairée par le reflet des torches et pareille sous le ciel étoilé au pourpre soleil levant.

Giovanni Beltraffio, l’élève de Léonard, venu le matin même de Florence à Rome, se trouvait là. Il regardait le taureau pourpre et se souvenait des paroles de l’Apocalypse :

« Et ils adorèrent le Fauve, disant : Qui est semblable à lui ? Qui peut se comparer à lui ?

« Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à sept têtes et à dix cornes.

« Et sur son front était écrit : Mystère, Grande Babylone, mère des courtisanes et de toutes les horreurs terrestres ».

Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni, en regardant la bête, « s’étonnait de suprême étonnement ».