Le Roman de Renart/Aventure 15

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Traduction par Paulin Paris .
Texte établi par Paulin Paris J. Techener (pp. 89-95).

QUINZIÈME AVENTURE.

Comment Primaut fut de nouveau gabé par Renart, et comme il fut, par beau miracle, retenu sur le tombeau d’un saint martyr.



Mais, » poursuivit Renart, « je sais une chose meilleure que chair de vilain. Près de l’endroit où nous sommes, au delà de la haie qui ferme ce plessis, une longue troupe d’oies grasses pourraient être à nous, si nous le voulions. Où sont-elles ? allons-y, mais n’y a-t-il pas danger ? — Non : elles sont gardées par un seul paysan. — Cela suffit, » dit Primaut, « et j’y cours. Je veux en rapporter une ou deux, et cette fois nous les mangerons ensemble. — Bon voyage donc ! sire compain ; » et Renart demeure, en espérant que son cher ami va courir à de nouvelles mésaventures.

En effet, Primaut arrive au milieu de la bande d’oies, et d’abord tout lui réussit. Il jette son dévolu sur la plus grasse, fond sur elle et déjà la ramenoit, quand le pâtre retournant du bois l’aperçoit et lance sur lui les deux mâtins qui l’accompagnent. Le chemin lui étant ainsi fermé, Primaut se résigne à lâcher sa proie, non sans avoir reçu de légères atteintes de la dent canine. Il revint à Renart plus vite qu’il n’étoit parti, mais cette fois de fort mauvaise humeur.

« Par le corbleu ! Renart, » dit-il en arrivant, « voilà trop longtemps que tu me honnis et me gabes. Tu n’avois rien à attendre de ma mort, mais tu pourras bien te repentir de l’avoir voulu préparer. Ah ! je le vois maintenant : quand tu me faisois sonner les cloches, c’étoit pour appeler le prouvère ; quand tu m’envoyois aux marchands de harengs, c’étoit pour me faire assommer ; quand tu me montrois le chemin du lardoir, c’étoit pour laisser au vilain ma peau en gage ; tu m’indiquois tout à l’heure une bande d’oies, et tu comptois sur les chiens pour me faire déchirer. Maître fourbe ! vous êtes trop malin ; je vais une bonne fois payer toutes mes dettes. » Il lui pose alors sa furieuse patte sur le museau ; Renart fait un mouvement de coté, mais se sentant arrêté : « Sire Primaut, » dit-il, « vous abusez de votre force : les grands ne peuvent sans péché accabler ainsi les petits. J’irai me plaindre au Roi, à la Reine, à tous les pairs. Mais de grâce, au moins, écoutez ; vous verrez que je n’ai pas mérité votre colère. — Non, non ! point de pardon pour le traître, le félon, le scélérat ; tu ne mourras que de ma main. — Mais encore ! Songez-y bien, sire Primaut, si vous me tuez, vous aurez affaire à bien du monde. J’ai des fils, vous le savez ; j’ai des parents, de puissants amis ; il vous faudra compter avec eux ; et quand on saura que vous m’avez surpris à l’écart, assassiné, vous serez jugé à mort ou vous abandonnerez le pays. » Toutes ces paroles ne font qu’ajouter à la rage de Primaut.

Il saisit Renart par la nuque, le terrasse, le foule aux pieds, lui marche sur le ventre et le couvre de morsures. Renart meurt déjà de la peur de mourir. Rassemblant alors toutes ses forces : « Merci ! damp Primaut : je jure, et c’est ma dernière confession, que je n’avois jamais cherché à vous nuire. » Ces mots arrêtent subitement la colère de Primaut. Le doute commence à s’emparer de lui : « Si pourtant Renart n’avoit rien à se reprocher ! » Renart voit l’effet de ses dernières paroles, il poursuit d’un ton plus élevé : « Oui, j’en atteste les reliques, j’ignorois que les oisons fussent sous la garde des chiens. Non, je n’ai pas fermé les portes de l’Église ; non, je n’ai pas deviné que les harengers vous traiteroient plus mal que moi. J’implore justice, et j’adjure ma femme et mes enfants d’aller demander au Roi vengeance de ma mort. »

Primaut ne frappoit plus, il réfléchissoit aux suites de cette affaire. « Allons ! Renart, je te laisse la vie, je veux tout oublier. Lève-toi, tu n’as plus rien à craindre de moi. — M’est-il bien permis de le croire ? — Oui, je te pardonne. — Et qui m’en assurera  ? — Si tu veux, j’en ferai serment. — Oui je le veux. — Eh bien ! soit. Indique-moi le moutier dont je prendrai les saintes reliques à témoin. — Il en est un assez voisin ; si vous le désirez, je vais vous y conduire. — J’y consens, allons ! »

Ils se mettent à la voie, mais Renart avoit déjà médité une trahison nouvelle. À l’entrée du plessis se trouvoit un piége de sa connaissance, formé d’une branche de chêne courbée et retenue par une clef que le moindre poids faisoit céder. C’est là qu’il conduit Primaut. Arrivés en cet endroit : « Là, » dit Renart, « repose un corps saint, celui d’un confesseur et martyr, longtemps ermite dans ce monde, et maintenant en Paradis. J’ai grande dévotion à sa tombe, et sans aller plus loin, si vous voulez jurer sur elle que vous ne me battrez plus et que vous resterez mon ami fidèle, je me tiendrai pour satisfait.

— J’y consens par sainte Agnès, » dit Primaut. Aussitôt, il s’agenouille, pose la main au-dessus du piége, et prononce ces paroles : « Au nom de saint Germain, de tous les bienheureux et de celui qui repose ici, je consens à ne pas voir la journée prochaine, si je garde rancune à Renart et si je cherche querelle à lui et aux siens. — Ainsi Dieu te soit en aide ! » répond Renart. Alors Primaut, pour se relever, pose le pied sur la branche courbée : la clef échappe, et le pied reste pris dans le piége. « Au secours ! à moi ! sire Renart, je suis pris. — Ah ! tu es pris, traître  ! c’est que tu parlois contre ta pensée ; c’est que tu étois parjure, et voilà pourquoi le saint t’aura puni. Je me garderai bien d’aller contre la volonté de Dieu : il te retient, prie-le de te laisser échapper. Ah ! je reconnois maintenant tes jongleries, et tu vois ce qu’il en coûte de ne pas être loup de bien. »

Cela dit, Renart s’éloigne et reprend la route de Maupertuis. Chemin faisant, il rencontre un autre oison dont il s’empare, et triomphant revient trouver Hermeline, qui ne sut, elle et ses enfants, comment assez le festoyer. Il conta plaisamment tous les tours qu’il avoit joués dans son excursion, et comment Primaut, toujours trompé, étoit enfin demeuré dans le piége. Hermeline en rit de bon cœur : elle s’intéressoit faiblement au frère d’Ysengrin, et dès qu’elle avoit retrouvé son baron et partagé son butin, elle ne voyoit plus ce qui pouvoit lui rester à desirer. Quant à Primaut, on ne sait pas bien ce qu’il devint. En fut-il quitte pour laisser en gage un de ses pieds dans le piége, ou mourut-il sous la dent des chiens qui le trouvèrent, c’est un point que l’histoire n’a pas éclairci. Seulement, depuis cette dernière et fâcheuse aventure, le livre se tait de lui et nous permet de supposer qu’il rendit l’âme sur la tombe du saint qu’il avoit eu la mauvaise pensée d’invoquer.


Le Translateur. La légende du piège dans lequel Renart prend les autres ou se laisse prendre, a plusieurs fois éveillé l’émulation des trouvères françois. C’est par là que vont commencer les faits et gestes de maitre Tybert le chat, héros digne de disputer à Renart le prix de la ruse et de la malice, ainsi que vous verrez, Lecteur, si vous voulez bien écouter la suite de notre très-véridique histoire. Nous reprenons le récit au moment où, grâce au frère convers, Renart a mis en défaut les veneurs qui le poursuivoient.