Le Roman de Renart/Aventure 31

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Traduction par Paulin Paris .
Texte établi par Paulin Paris J. Techener (pp. 183-188).

TRENTE-ET-UNIÈME AVENTURE.

Comment le connétable Ysengrin et dame Hersent firent leur clameur à la cour du Roi.



Ysengrin n’avoit pas perdu de temps pour se rendre à la Cour, en compagnie de madame Hersent. C’étoit, il ne faut pas l’oublier, un grand personnage, revêtu dans la maison du Roi de la charge de connétable ; on s’accordoit à lui reconnoître surtout une profonde expérience de tous les usages de la Cour.

Il monta les degrés de la salle où le Roi donnoit audience, et trouva l’Assemblée grande et plenière, garnie de hauts et puissants animaux, de riches vavasseurs, tous plus ou moins à priser. Le Roi étoit assis dans le faudestueil, avec toute la dignité qui convenoit au rang suprême, et les barons formoient une sorte de glorieuse couronne autour de sa personne.

Ysengrin, tenant par la main sa compagne Madame Hersent, s’avança jusqu’au milieu de la salle et rompit le silence général en levant clameur de la manière suivante :

« Sire, n’y aura-t-il plus de foi dans le monde ? La justice sera-t-elle méprisée ; la vérité devra-t-elle céder la place au mensonge ? Vous aviez fait publier à son de trompes que nul à l’avenir ne fût si hardi que de violer la loi de mariage ; Renart n’a pris souci de vos vœux ni de vos ordres : Renart, origine de tous les discorts, assemblage de tous les genres de malice, sans respect pour les liens d’amitié et de compérage, m’a deshonoré dans la personne de ma chère femme. Et ne croyez pas, sire, qu’une aveugle pensée de haine et de rancune me conduise auprès de vous : la clameur que je porte à votre cour n’est hélas ! que trop juste, et dame Hersent va l’appuyer de son témoignage.

— Il est vrai, sire ; » dit alors Hersent, les yeux baissés, le visage voilé de confusion, « dès que je fus en âge d’être épousée, Renart m’a fatiguée de ses poursuites. Je l’avois toujours évité, j’avois montré le plus constant mépris de ses importunités et de ses prières quand, l’autre jour, accompagnant en chasse mon noble époux, j’eus le malheur d’arriver devant sa demeure. Là, je me trouvai tellement perdue dans les défilés de son hôtel d’où mon embonpoint m’ôtoit la liberté de me dégager, que dame Renart put me frapper, m’outrager et m’accabler des injures les moins méritées ; en présence, et c’est là ce qui redouble ma honte, de mon époux lui-même. »

Elle se tut, mais aussitôt Ysengrin : « Oui, sire, vous venez d’entendre la vérité. Et maintenant, que vous en semble ? Renart a-t-il été contre droit et raison ? Je lève donc clameur contre lui, et vous adjure de remettre la cause à vos barons, pour que justice me soit rendue. J’ajouterai ce que dame Hersent n’a pas dit, et ce qu’elle ne dementira pas. Renart étoit venu, quelque temps auparavant, chercher querelle à mes fils dans mon propre hôtel ; il les avoit salis de ses ordures, les avoit battus, eschevelés, traités de bâtards et de fils d’abandonnée. Il en a menti, par la gorge ! Mais quand, le retrouvant à cette maudite chasse dont vous a parlé Madame Hersent, je lui reprochai son odieuse conduite, il nia tous les faits et m’offrit de venir s’en purger par serment, en quelque lieu qu’il me plût de désigner. Je conclus donc, sire, en demandant que la cause soit retenue, qu’il en soit fait jugement, pour qu’on ne voie pas se renouveler à l’avenir de pareils forfaits. »

Ysengrin revint à sa place. Sire Noble, la tête un peu penchée, sembloit vouloir comprimer un sourire : « Connétable, » dit-il, « avez-vous encore à ajouter quelque chose ? — Non, Monseigneur, sinon que pour mon honneur, je n’aurois pas rendu cette querelle publique, si j’avois eu le choix des moyens ; mais la charge que j’occupe dans l’État ne me permettoit pas de donner l’exemple de la violation de vos édits, en me faisant justice moi-même ; chose qui m’eût été bien aisée. — Hersent, » reprit le Roi, « répondez à votre tour. Vous venez ici nous raconter que damp Renart vous a recherchée : mais vous, ne l’avez-vous jamais aimé ? — Moi, sire ? non. — Comment donc se fait-il que, n’étant pas son amie, vous ayiez eu la mauvaise pensée de prendre le chemin de son logis ? — Pardonnez, sire, cela n’est pas exact, et vous pourriez mieux parler. Monseigneur le Connétable, qu’assurément on peut croire, vous a dit qu’il étoit avec moi, au moment où j’eus à me plaindre des procédés de Renart. — Il étoit réellement avec vous ? — Sans aucun doute. — Alors qui pourra jamais admettre qu’un nain tel que Renart vous ait outragée impunément, en présence de votre baron ? »

Ysengrin se levant avec vivacité : « Sire, vous ne devez prendre ici la défense ni de lui ni de moi. Il doit vous suffire d’écouter ma clameur, de la retenir et de faire en sorte qu’elle soit considérée ou rejetée. J’appelle Renart en justice, et quand il comparoitra, il ne me sera que trop facile de le convaincre d’outrage et de félonnie à l’égard de ma femme, de mes enfans et de moi-même. »

Il est à propos de remarquer ici que Monseigneur Noble le Roi étoit porté naturellement à ne pas laisser connoître sa cour des délits dont l’amour étoit l’occasion ou le prétexte ; tant qu’il voyoit espoir d’accommoder les querelles de ce genre, il refusoit d’en prendre gage de bataille. La clameur levée par Ysengrin lui étoit donc fort déplaisante. Il dit encore : « Connétable, pour rien au monde, je ne voudrois voir s’engager le combat entre vous et Renart le nain. Il me semble qu’on pourroit trouver un moyen de vous accommoder. — Il me semble, à moi, sire, » reprit Ysengrin, « que vous soutenez la cause de mon ennemi. Sainte Marie ! vous auriez pourtant meilleure grâce à prendre ma querelle en main, car je vous ai toujours mieux servi que Renart. Mais je le vois : si j’avois été comme lui faux, traître et déloyal, je trouverois grande faveur auprès de vous. Par mon museau ! vous me donnez regret à tous mes anciens sacrifices, et je m’appercois un peu tard de la vérité du proverbe : Tel le seigneur, tel le loyer. »

Le Roi qui l’avoit impatiemment écouté répondit avec hauteur : « Oui, je ne m’en cache pas, j’excuserois Renart, si l’amour étoit la cause de ses torts. Le chagrin qu’il vous auroit causé, dans l’intérêt de sa passion, ne l’en feroit pas estimer pour cela moins courtois et moins loyal. Cependant, puisque vous le voulez, on le citera ; on examinera l’affaire, on la traitera suivant l’usage de ma cour ; dès ce moment, je fais retenir la cause. »