Le Roman de Renart/Aventure 41

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Traduction par Paulin Paris.
Texte établi par Paulin ParisJ. Techener (p. 229-235).


QUARANTE-ET-UNIÈME AVENTURE.

De l’arrivée de damp Brun à Maupertuis, et comment il ne trouva pas doux le miel que Renart lui fit goûter.



Brun l’ours suivit le sentier tortueux qui à travers la forêt conduisoit à Maupertuis. Comme la porte du château étoit fort étroite, il fut obligé de s’arrêter devant les premiers retranchemens. Renart se tenoit au fond du logis, doucement sommeillant ; il avoit à portée le corps d’une grasse geline, et de grand matin il avoit déjeuné des ailes d’un gros chapon. Il entendit Brun l’appelant ainsi du dehors : « Renart, je suis messager du Roi. Sortez un instant pour entendre ce que notre sire vous mande. » L’autre n’eut pas plutôt reconnu damp Brun, qu’il se mit à chercher quel piège il pourroit lui tendre. « Damp Brun, » répond-il, de sa lucarne entr’ouverte, on vous a fait prendre, en verité, une peine bien inutile. J’allois partir pour me rendre à la cour du Roi, aussitôt que j’aurois eu mangé d’un excellent mets françois. Car vous le savez aussi bien que moi, damp Brun : quand un homme riche ou puissant vient en cour, tout le monde s’empresse autour de lui. C’est à qui tiendra son manteau, c’est à qui lui dira : Lavez, lavez, Sire ! On lui sert le bœuf au poivre jaune ; toutes les viandes délicates qui passent devant le Roi. Mais il en est autrement de celui qui n’a pas grande charge et force deniers : on le diroit sorti de la fiente de Lucifer. Il ne trouve place au feu ni à la table ; il est obligé de manger sur ses genoux, et les chiens de droite et de gauche viennent lui enlever le pain des mains. Il boit une pauvre fois, deux fois tout au plus et du moindre ; il touche à une seule espèce de viandes, et les valets ne lui donnent que des os à ronger. Tristement oublié dans un coin, il devra se contenter de pain sec, tandis que les grands et bons plats, servis par les queux et les sénéchaux à la table du maître, sont mis de côté pour être envoyés aux amies chères de ces cuistres que le démon puisse emporter ! Voilà, sire Brun, pourquoi j’ai, ce matin avant de partir, fait la revue de mes provisions de pois et de lard ; et pourquoi je me suis déjeuné avec six denrées de frais rayons de miel. »

À ce mot de miel, Brun, oubliant ce qu’il savoit de la malice de Renart, ne put s’empêcher d’interrompre : « Nomini patre christum fil, ami ! où pouvez-vous donc trouver tant de miel ? Ne voudriez-vous pas m’y conduire ? par la corbieu ! c’est la chose que j’aime le mieux au monde. » Renart étonné de le trouver si facile à enpaumer, lui fait la loupe, et l’autre ne s’apperçoit pas que c’est la courroie qui doit le pendre. « Mon dieu ! Brun, » reprit-il, si j’étois sûr de trouver en vous un véritable ami, je vous donnerois, j’en atteste mon fils Rovel, autant de ce miel excellent que vous en pourriez desirer. Il ne faut pas le chercher loin ; à l’entrée de ce bois que garde le forestier Lanfroi. Mais non : si je vous y conduisois uniquement pour vous être agréable, j’en aurois mauvais loyer. — Eh ! que dites-vous là, Renart ? vous avez donc bien peu de confiance en moi. — Assurément. — Que craignez-vous ? — Une trahison, une perfidie. — C’est le démon qui vous donne de pareilles idées. — Eh bien ! donc, je vous crois, je n’ai rien contre vous. — Et vous avez raison : car l’hommage que j’ai fait au roi Noble ne me rendra jamais faux et déloyal. — J’en suis persuadé maintenant, et j’ai toute confiance dans votre bon naturel. »

Pour repondre au vœu de damp Brun, il sort de Maupertuis et le conduit à l’entrée du bois. Lanfroi le forestier avoit déjà fendu le tronc d’un chêne qui devoit lui fournir les ais d’une grande table ; il avoit posé deux coins dans l’ouverture, pour l’empêcher de se refermer. « Voilà, doux ami Brun, » dit Renart, ce que je vous ai promis. Dans ce tronc est la réserve du miel : entrez la tête et prenez à votre aise ; nous irons boire ensuite. » Brun, impatient, pose les deux pieds de devant sur le chêne, tandis que Renart monte sur ses épaules et lui fait signe d’allonger le cou et d’avancer le museau. L’autre obéit : Renart de l’une de ses pattes tire à lui fortement les coins et les fait sauter. Les deux parties séparées du tronc se rapprochent et la tête de Brun reste en male étreinte. « Ah ! maintenant, » dit Renart riant à pleine gorge, ouvrez bien la bouche, sire Brun, et surtout tirez la langue. Quel bon gout, n’est-ce pas ? » (Brun cependant exhaloit des cris aigus.) Mais comme vous restez longtems ! oh ! je l’avois bien prévu ; vous gardez tout pour vous, sans m’en faire part. N’êtes-vous pas honteux de ne rien laisser à votre ami ? Si j’étois malade et si j’avois besoin de douceurs, je vois que vous ne me donneriez pas poires molles. » En ce moment arrive le forestier Lanfroi, et Renart de jouer des jambes. Le vilain voit un gros ours engagé dans l’arbre qu’il avoit fendu, et retournant aussitôt au village : « Haro ! haro ! à l’ours ! nous l’avons pris. » Il falloit voir alors accourir les vilains avec massues, fléaux, haches, bâtons noueux d’épine. Qu’on juge de la peur de Brun ! Il entend derrière lui Hurtevillain, Gondoin Trousse-Vache, Baudouin Portecivière, Giroint Barbete le fils de sir Nicolas, Picque-anon le puant qui fait sauver les mouches, et le bon vuideur d’écuelles Corbaran de la Rue, puis Tigerin Brisemiche, Tiger de la Place, Gombert Coupe-vilain, Flambert, damp Herlin, Autran le Roux, Brise-Faucille prévôt du village, Humbert Grospés, Foucher Galope et bien d’autres.

Aux cris toujours plus rapprochés de cette fourmillière de vilains, Brun fait ses réflexions. Mieux lui vaut encore perdre le museau que livrer sa tête entière : la hâche de Lanfroi ne l’épargneroit assurément pas. Il tâte et retâte avec ses pieds, se roidit, sent la peau de son cou cederet se détacher, laissant à nud les oreilles et les joues sanglantes. C’est à ces cruelles conditions que le fils de l’Ourse put rentrer en possession de sa tête ; on n’eût pu tailler une bourse dans la peau qu’il en rapportoit, et jamais si hideuse bête ne courut risque d’être rencontrée. Il fuit à travers bois ; la honte d’être vu, la crainte d’être assommé se réunissent pour lui conserver des forces. La meute des vilains le poursuivoit toujours. Maintenant voilà qu’il croise le prêtre de la paroisse, le père de Martin d’Orléans, qui revenoit de tourner son fumier. De la fourche qu’il avoit aux mains, il frappe Brun sur l’échine, et le grand faiseur de peignes et lanternes, frère de la Chievre de Reims, l’atteint d’une longue corne de bœuf et la lui brise sur les reins. Oh ! malheur à Renart si jamais Brun peut le rejoindre ! Mais celui-ci avoit pris soin de se mettre à couvert dans Maupertuis, et quand Brun passa devant ses fenêtres, il ne put se tenir de le gaber encore. « Comment vous trouvez-vous, beau sire Brun, d’avoir voulu manger tout le miel sans moi ? Vous voyez à quoi mène enfin la trahison ; n’attendez pas de prêtre à votre dernier jour. Mais de quel ordre êtes-vous donc, pour, avoir ce chaperon rouge ? » Brun ne tourna pas même les yeux sur lui ; qu’auroit-il répondu ? Il s’enfuit plus vite que le pas, croyant toujours avoir à ses trousses Lanfroi, le prêtre, le lanternier et tous les vilains du pays.

Enfin il atteignit les lieux où le roi Noble tenoit sa cour. Il étoit grand temps qu’il arrivât, car il fléchit de lassitude et d’épuisement devant les siéges. Chacun, en le voyant ainsi débarrassé de ses oreilles et de la peau de son chef, fit d’horreur un signe de croix. « Eh ! grand Dieu, frère Brun, » dit le Roi, « qui a pu t’accommoder ainsi ? Pourquoi déposer ton chaperon à la porte ? Mais le reste, où l’as-tu laissé ? — Sire, » dit avec la plus grande peine le pauvre Brun, « c’est Renart qui m’a mis en cet état. »

Il fit quelques pas, puis tomba comme un corps mort, aux pieds du Roi.