Le Roman de Renart/Aventure 50

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Traduction par Paulin Paris .
Texte établi par Paulin Paris J. Techener (pp. 274-276).

CINQUANTIÈME AVENTURE.

D’un meulon de foin sur lequel Renart passa la nuit, et comme il céda la place au vilain qui le vouloit prendre.



On étoit au temps de la fenaison ; le jour commençoit à tomber. Renart complètement satisfait de l’excellent repas qu’il venoit de faire, prit le parti de se coucher sur une meule de foin, pour y attendre le lever du soleil : car il savoit qu’il est dangereux de se mettre en route aussitôt après avoir mangé ; au moins les médecins le prétendent-ils. Renart s’endormit donc sur le meulon. Vers le point du jour, il eut un mauvais rêve. Il croyoit être chez lui, près de sa chère Hermeline. Le château de Maupertuis prenoit feu, des flammes en sortoient de tous côtés, une puissance invincible le retenoit et l’empêchoit de se dérober à une mort certaine. Comme il faisoit un dernier effort pour entraîner Hermeline, il se réveilla inondé d’une sueur froide. « Saint-Esprit ! » dit-il en se signant avant de bien ouvrir les yeux, « préservez mon corps de male aventure ! » Il regarde alors autour de lui et voit avec terreur que pendant la nuit, la rivière gonflée avoit couvert la prairie et que le meulon aussitôt envahi avoit été soulevé et déjà porté loin de sa première place. « Ah ! qu’ai-je fait, » s’écria-t-il, « et que vais-je devenir ! Pourquoi n’avoir pas regagné Maupertuis quand rien ne m’étoit plus facile ! Maintenant la rive est à perte de vue ; si je m’élance je me noie, si je reste, les vilains vont arriver sans doute, et comment défendre contre eux ma pelisse ? »

Comme il en étoit à ces tristes réflexions, voilà qu’un vilain faisant agir une barque s’approche de la meule. Il n’eut pas de peine à reconnoitre damp Renart : « Quelle aubaine, mon bon saint Julien ! » dit-il, « c’est un magnifique goupil ; quel dos, quelle superbe encolure ! Tachons de l’attraper, la chose en vaut bien assurément la peine : j’en vendrai le dos, la gorge me servira pour engouler mon manteau ; puis une fois écorché, la rivière me débarrassera de sa puante charogne. »

De ce que fol pense, moult demeure, dit le proverbe. La chose n’ira pas comme entend notre vilain. Il arrive jusqu’à la meule, et d’abord il tend les bras vers Renart qui lui echappe. Il lève son aviron, l’autre fait un demi-tour et le coup ne l’atteint pas. Le vilain tourne et revient, mais il n’en est pas plus avancé. Il prend alors le parti de sortir de sa barque et de passer lui-même sur le meulon, après avoir ôté ses lourds souliers. Mais au moment où il posoit le pied sur le foin, Renart mettoit le sien dans le bateau, s’emparoit de la rame abandonnée et poussoit au large. Le vilain est ébahi, désespéré : voilà ce que l’on gagne à vouloir prendre un goupil. Cependant Renart pousse le bateau vers la rive découverte, puis s’arrêtant à l’aise, en vue de celui qui comptoit sur lui pour fourrer le collet de son manteau : « Dieu te confonde, vilain ! Ah ! quelle belle prison vous m’auriez fait tenir, si vous m’aviez conquis ! Le proverbe est bien vrai : de vilain vilenie ! Quand vilain perd une occasion de mal faire, vilain enrage, car tout son bonheur est de nuire aux bons clercs, aux nobles chevaliers. L’envie, la felonnie, la rage ont le cœur du vilain pour repaire ordinaire. A-t-on jamais conté de vilain une bonne action ? Allons, vilain, fais ton deuil de ma peau, mais puisse Dieu ne pas sauver la tienne, et te donner mauvais lendemain ! » Cela dit, il rame jusqu’au rivage, saute legèrement à terre, et sans être inquieté, retourne et arrive dans son château de Maupertuis.