Le Roman de Renart/Nouvelle étude sur le roman de Renart

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Traduction par Paulin Paris.
Texte établi par Paulin ParisJ. Techener (p. 323-365).

NOUVELLE ÉTUDE[1]
SUR
LE ROMAN DE RENART.



Je n’ai pas l’intention d’aborder ici tous les points qui touchent à la composition de cette fameuse légende ; les savantes, ingénieuses ou profondes recherches de MM. Mone, Saint-Marc Girardin, J. Grimm, Willems, Rothe, Jonckbloet, Fauriel et du Meril m’en dispensent, et je ne veux pas m’exposer à mal redire ce qui a déjà été bien dit. Mais le sujet n’est pas épuisé : les questions d’origine ne sont pas encore résolues, et je crois qu’on peut expliquer, autrement que ne l’a fait M. J. Grimm lui-même, les noms attribués aux animaux dans l’action générale. C’est là ce que je vais essayer de traiter, aussi rapidement que possible. Au risque de ne rien changer à l’opinion reçue, je dirai celle que je me suis formée, après avoir lu et relu les différens textes de Renart, et les dissertations dont ces textes ont été l’occasion.

On sait que le genre de fiction, qui consiste à prêter aux animaux les passions et le langage des hommes, remonte au premier âge de toutes les littératures. L’Apologue est hébreu, egyptien, indien, grec, françois : il appartient à tout le monde. Dans l’Apologue, et surtout dans celui de nos contrées, on voit figurer au premier rang le Loup, emblème de la violence et de la voracité, le Goupil (vulpes), emblème de la ruse et de la malice. Il n’y a pas d’enfant qui n’ait eu peur du loup, pas un qui n’ait pris un certain intérêt aux méchans tours du Renard. Tous savent par cœur comment maître Corbeau perdit son fromage. Avant La Fontaine on empruntoit ces récits aux Ysopets du moyen âge ; avant les Ysopets à Phedre ; avant Phedre à Ésope. Notre horison littéraire ne va guère au delà.

Dès le jour où Rome cessa d’imposer sa langue à l’Europe, et quand surgirent de tous les côtés de nouveaux idiomes avides d’entrer au partage de la riche proie des lettres latines, on vit reparoître le fond des plus anciens apologues, sous une forme plus ou moins altérée. Et comme il y eut toujours dans les Gaules et dans une partie de la Germanie un enseignement et des écoles, les fables æsopiques furent un des premiers, des plus faciles et des plus agréables exercices des maîtres qui enseignoient, et des écoliers qui apprenoient les secrets de la langue dite grammaticale, à l’exclusion de toutes les autres. Ces exercices, on le pense bien, ne se bornoient pas à réduire les anciens apologues en mauvaise prose ou en vers plus méchans encore. On ajoutoit aux premiers récits des incidens particuliers, des réflexions, des moralités nouvelles : et quand le sujet s’y prêtoit, on le retournoit de cent façons, quelquefois au point de le rendre méconnoissable.

La ruse et la violence se sont toujours, ou presque toujours, disputé le monde. L’application des fables dans lesquelles le loup et le renard jouoient un rôle étoit donc assez facile autrefois et ne seroit pas encore impossible aujourd’hui. Un prince, un soldat, un prêtre faisoit tomber son ennemi dans une embuscade ; c’étoit le Renard laissant dans le puits son compagnon. Il proposoit un traité d’alliance afin de mieux tromper ; c’étoit le baiser de paix offert à la mésange ou au vieux coq. Il cherchoit une mauvaise querelle afin de prendre ce qui ne lui appartenoit pas ; c’étoit le loup reprochant à l’agneau de troubler son breuvage. Il persuadoit aux foibles d’éloigner leurs naturels défenseurs ; c’étoit le troupeau de brebis chassant les chiens qui veilloient à sa garde. De ces rapprochemens, dont l’occasion étoit fréquente, à la pensée de donner à ceux qui les avoient provoqués les noms de loup, de goupil ou de chat, et de mettre sur le compte de ces emblèmes convenus de la violence et de la fraude ce qui appartenoit aux hommes auxquels on les avoit d’abord comparés, il n’y avoit qu’un pas à faire, et l’on peut croire qu’on ne tarda guère à le franchir.

Mais ces jeux d’esprit, ces représailles satiriques entrèrent assez rarement dans la grande légende du Renard et du Loup, et les écrivains qui détournèrent au profit de leurs ressentimens particuliers le courant des anciens apologues, ne réussirent que devant leurs voisins ou leurs contemporains : ils ne firent pas école. Quand les allusions à des évenemens passagers dominoient assez le récit pour ne rien laisser aux animaux dont on avoit emprunté le masque, elles étoient oubliées dès que les évenemens et les hommes, objets de l’allusion, cessoient d’être en présence. On en revenoit aux anciennes fables, en se contentant d’appliquer les exemples généraux aux évenemens particuliers. Ainsi du neuvième siècle au quatorzième, il se rencontra nombre de clercs dans les abbayes et dans les écoles, pour gourmander leurs ennemis ou leurs frères, sous les apparences du loup et du renard ; mais ces compositions telles que Renart couronné, Renart bestourné, Renart contrefait ou Renart le nouvel, n’obtinrent jamais droit de bourgeoisie dans la société des récits qu’on ne cessoit d’imiter, de refaire et de remanier.

L’introduction de la plupart des apologues, dans les littératures modernes, appartient aux latinistes. Les clers universitaires et monastiques durent, les premiers, composer des fables, dits ou dialogues, sur les gestes du loup et du goupil. De ces ouvrages toujours inspirés par de plus anciens, les meilleurs passoient ordinairement de la génération qui les avoit produits aux générations suivantes. Au premier rang de ces dérivations immédiates (qu’on me permette le mot) de l’apologue antique, je crois qu’il faut placer le Pœnitentiarius, ou les Animaux malades de la peste ; l’Isengrinus, ou le Renard médecin ; le Renard et le Bouc dans le puits ; le Loup devenu moine, berger et pêcheur d’anguilles. Mais toutes ces pièces latines n’étoient réellement connues que dans les écoles, jusqu’à ce qu’un premier trouvère s’avisa d’en introduire le sujet dans le domaine de la poésie vulgaire.

Par là, je n’entends pas dire que les récits latins conservés soient nécessairement antérieurs à nos romans françois ; mais seulement que les récits latins ont été les avant-coureurs des récits vulgaires, et qu’il faut ajouter une foi sincère aux trouvères même les plus anciens, quand ils nous disent qu’ils parlent d’après le livre, d’après l’histoire écrite. Le livre existoit réellement, l’histoire avoit été réellement composée. Et, dans ces premiers temps, qui disoit histoire ou livre ne pouvoit entendre qu’histoire ou livre écrit en latin.

Trois grandes compositions, parvenues jusqu’à nous, ont partagé la critique moderne, qui tour à tour a réclamé pour chacune d’elles le mérite de l’antériorité. C’est le Renart françois, le Reinardus vulpes latin et le Reineke fuchs flamand ou allemand.

À la différence de ces deux derniers ouvrages, le Renart françois n’est pas un seul poëme composé par un seul auteur. C’est une réunion de récits faits en divers temps, en divers lieux et par deux ou trois poëtes qui, loin de s’entendre entre eux, cherchèrent à se faire oublier l’un l’autre. On conçoit que les trouvères et les jongleurs, souvent clercs ou moines manqués, et dont la profession étoit de parcourir en tous sens la France pour y dire chansons de geste ou légendes pieuses, aient de bonne heure cherché, dans les poésies latines dont les clercs se délectoient, une nouvelle source de contes agréables et de récits populaires. L’épreuve heureusement faite, ce fut à qui se fourniroit dans ce fécond arsenal, à qui sur le tronc latin grefferoit de nouvelles branches et dresseroit de nouveaux rejetons.

Je sais bien que nos trouvères, tout en ne réclamant jamais le mérite de l’invention, étoient de grands inventeurs ; et que sans le vouloir et sans le chercher, ils ne manquoient pas de donner à tous les sujets qu’ils venoient à traiter une forme inattendue ; mais je ne vois pas de quel droit on refuseroit la même faculté d’invention et de transformation aux clercs de l’Université, aux latinistes, qui avoient assurément précédé les trouvères ; car enfin ces latinistes avoient essayé toutes les formes de la composition, longtemps avant que les trouvères et les jongleurs débitassent autre chose que des chansons de geste et des légendes de saints. Élégies, épitres, dialogues, satyres, poëmes héroïques, tout étoit de leur domaine, même avant le neuvième siècle. Comment alors ne pas admettre qu’ils aient également essayé l’imitation des anciens apologues et tiré, les premiers, de ce fonds commun des poésies nouvelles ?

Une création qui, dans tous les cas, ne doit rien à l’Antiquité, et qui fut généralement admise dans les domaines de la fiction littéraire, c’est l’antagonisme et la guerre du goupil appelé Renart, contre le loup appelé Ysengrin. Je ne pense pas qu’on en ait trouvé la trace bien caractérisée avant la dernière partie du onzième siècle ou le commencement du douzième. Mais quant à ces noms d’Ysengrin et de Renart, ils peuvent être plus anciens que l’histoire de leurs démêlés. La première date certaine du poëme qui les raconte est, comme je le prouverai tout à l’heure, l’année 1147 ; tandis qu’un passage célèbre de Guibert de Nogent, écrivain mort en 1124, nous apprend que déjà l’usage existoit en 1112 de donner au loup ce surnom d’Ysengrin[2]. Assurément le loup n’avoit pas besoin d’être en guerre avec le goupil pour se recommander à l’attention populaire. Il avoit, longtemps auparavant, pris la coule des moines, montré patte blanche, mangé l’agneau et, peut-être même, le petit Chaperon rouge. Et de damp Renart il en étoit de même : on savoit, avant l’histoire de ses relations criminelles avec la louve, comment il avoit trouvé les raisins trop verts, comment il avoit fait descendre le Bouc dans le puits, comment il avoit trompé le Corbeau et fait chanter le Coq. Mais en mettant en présence ces deux grands malfaiteurs, on répondoit, sans peut-être trop s’en rendre compte, au besoin d’introduire quelque unité dans un double courant de fables, et de placer dans le même cadre deux suites de récits également en vogue. C’étoit encore un moyen de mettre à leur compte plusieurs légendes éparpillées sous d’autres noms, dans les apologues. Quoi qu’il en soit, je le repète, l’invention de la guerre de Renart et d’Ysengrin appartient à la littérature du moyen âge, et je penche à croire que c’est à quelque versificateur latin de la première partie du douzième siècle qu’on en fut redevable. Que ce poëte ait été françois, allemand ou flamand, c’est ce qu’on ne pourra dire avec autorité, tant qu’on n’aura pas retrouvé l’œuvre originale ; mais la première relation de cette guerre en langue vulgaire ayant la forme françoise, il y a bien quelque raison de penser que le modèle latin fut également l’œuvre d’un François.

Maintenant, je dirai qu’on ne peut sérieusement contester le mérite de l’avoir introduite dans le domaine de la poésie vulgaire à la France et au seul de nos trouvères qui en ait réclamé l’honneur. Voici le début du roman :

Seigneurs oï avés maint conte
Que maint conterres vous raconte ;
Coment Paris ravi Heleine,
Les maus qu’il en ot et la peine ;
De Tristan qui la Chievre fist,
Qui assez belement en dist ;
Fabliaus et chansons de geste,
Roman du Lin et de la Beste
Maint autre content par la terre ;
Mais onques n’oïstes la guerre
Qui tant fu dure et grant et fin
Entre Renart et Ysengrin
Qui moult dura et moult fu dure.
Des deus barons, ce est la pure,
Que onc ne s’entr’amerent jour ;
Mainte mellée et maint estour
Ot entre eus deus, ce est la voire.
Dès or comencerai l’istoire
Et de la noise et del content….
Si com je l’ai trové lisant.

Et de suite, le trouvère désigne le livre dans lequel il a vu tout ce qu’il va raconter. Ce livre se nommoit Aucupre :

Un livre, Aucupre aveit à non ;
Là trovai-je mainte raison
Et de Renart et d’autre chose….

Le livre qui portoit ce titre : Aucupatorius, ou de Aucupio, ne traitoit donc pas seulement de la chasse aux oiseaux, il touchoit apparemment aux autres chasses, ou bien il réunissoit plusieurs ouvrages distincts comme cela arrivoit fréquemment. Le poëte justifie cette conjecture, en ajoutant qu’à l’ouverture du précieux volume il étoit tombé sur une grande lettre vermeille, à partir de laquelle il avoit trouvé le fond des récits qu’il alloit enromancer.

En tout cas, les vers qu’on vient d’entendre accusent déjà une date ancienne. À la fin du douzième siècle et encore moins au treizième, quand les poëmes de Lambert le Cort, de Crestien de Troyes, de Richard de Fournival, de Jean Bodel et de tant d’autres étoient répandus et récités en tous lieux, il n’est pas vraisemblable qu’un poëte se fût borné à cette courte nomenclature des ouvrages que ses auditeurs pouvoient connoître. Examinons quels étoient ces ouvrages.

1. Coment Paris ravi Heleine….

C’est le premier épisode de la guerre de Troie. Au temps de notre poëte, on le récitoit sans doute en forme de lai (comme les lais de Narcisse ou de Pyrame et Tisbé), avant que les autres parties de cette fameuse légende de Troie fussent romancées. Ce qui me porte à le conjecturer, c’est qu’une seconde allusion au même ordre de récits se trouve dans une autre branche de Renart, et qu’elle se rapporte encore à l’enlèvement d’Helène :

Ainc Troien n’orent telle joie,
Quant receurent Heleine à Troie.

(Édition de Méon, vers 15077.)

Au reste Benoît de Sainte-Maure, auteur du grand roman de Troie, florissoit au milieu du douzième siècle ; et rien n’empêche de supposer que son œuvre ait été connue même avant 1147.

2. De Tristan qui la Chievre fist.

La Chievre, c’est-à-dire le Chèvrefeuille. Un des premiers lais, qui de la source bretonne se répandirent en France, fut celui que Tristan de Léonois passoit pour avoir composé : plus tard, Marie de France devoit nous raconter quelle en avoit été l’occasion. Le héros, dans ce chant plaintif, comparoit son amour à l’attachement du chèvrefeuille pour le coudrier : et, dit Marie de France,

Ce fu la somme de l’escrit
Qu’il li avoit mandé et dit,
Que ne pot nens vivre sans li.
D’eus deux fu-il tot autresi
Cume del chevrefoil estoit
Qui à la codre se pernoit.
Quant il est si laciés et pris,
Et tot entor le fust s’est mis,
Ensemble pooient bien durer ;
Mais qui puis les volt desevrer,

Li codres muert hastivement,
Et li chievres foil ensemblement.
Bele amie, si est de nus,
Ne vus sans mei, ne mei sans vus.
Pur les paroles remembrer
Tristram qui bien saveit harper
En aveit fet un nuvel lai,
Assés briefment le numerai.
Gottlef l’apelent en engleis,
Chievre-foil le nument en franceis.

On remarquera que sur trois des vers où se trouve le mot chievrefoil, deux présentent une syllabe de trop, pour la mesure. Nous ne pouvons consulter le manuscrit original, mais il y a tout lieu de croire qu’on y lisoit ou qu’il y faudroit lire :

Et li chievres ensemblement….
Chievres le nument en françois.

Et cette lecture justifie parfaitement le sens donné au vers de Renart.

3. Roman du Lin et de la Beste.

Ici Méon a mal lu du leu. Le meilleur manuscrit (Cangé, n. 68) porte très-lisiblement du lin et de la beste, et les autres ne repugnent pas à cette lecture. Il y a plus : des quatre manuscrits qui donnent le préambule, il n’en est pas un qui autorise la leçon de Méon.

Or il faut entendre, par le roman du Lin et de la Beste, la traduction d’une longue pièce de vers d’Hermann Contractus, de Lino et Ovi, publiée pour la première fois, avec tout ce qui pouvoit le mieux en faciliter la lecture et éclaircir le texte, par M. Éd. du Méril (Poésies populaires latines, Paris, 1843, I, p. 379). Ce poëme au milieu du onzième siècle, où disputent de leurs avantages le lin qui donne à l’homme ses vêtemens, et la bête ou brebis qui le nourrit, étoit trop agréablement écrit pour n’avoir pas reçu bientôt la forme françoise à laquelle on fait ici allusion.

Mais à la fin du douzième siècle, on ne devoit plus guere lire ces vers du Lin et de la Beste : au lieu des lais du Chevrefoil et du Ravissement d’Héleine, on écoutoit les romans de Crestien de Troyes et de Robert de Borron ; on entendoit conter toutes les histoires de Troie. Enfin, à cette époque, l’Europe entière étoit déjà remplie du bruit de la querelle de Renart et Ysengrin. Un trouvère auroit donc mérité d’être raillé, s’il avoit alors promis d’apprendre ce que tout le monde connoissoit dejà ; et j’en conclus qu’il faut accorder à notre préambule une date plus ancienne que la fin du douzième siècle.

Plusieurs autres rapprochemens vont, je l’espère, confirmer les inductions précédentes. Voici d’abord le plus incertain de ces témoignages.

Quand Primaut refuse de partager avec Renart l’oison qu’ils avoient gagné de compagnie, Renart justement indigné s’écrie :

        Primaut, par foi,
Ne me portés pas bone foi.
Foi que je doi mon fil Rovel,
C’est la compaignie Tassel
Que vous me fetes voirement.

(Méon, vers 3819.)

Il est assez difficile d’expliquer quelle étoit cette compagnie Tassel. Je vois pourtant dans le Roman de Rou qu’en l’année 1105, Robert Courte-Heuse, duc de Normandie, mal assuré de la fidélité des bourgeois de Caen, ne voulut pas attendre dans cette ville l’arrivée du roi d’Angleterre Henry Ier, son compétiteur. Il en sortit à la nuit tombante, et quand il eut passé la porte Milet, les gens qui conduisoient ses bagages furent arrêtés et dépouillés par celui que le Duc avoit chargé de la garde des barrières ; et cet homme se nommoit Taisson.

À la porte Milet passeit,
Ô grans maisnies qu’il menoit,
Uns barriers qui ot non Taisson,
Ne sai s’il avoit aultre non,
Un chambrelen a encontré,
D’une male l’a destrossé :
Et li dus s’en ala avant,
Ne vout retorner por itant.
Li pautonnier qui iço virent,
Ço que Taisson ot fet si firent ;
Les escuiers ont destrossé
Et abatus et destorbez.

(Wace, vers 1646.)

La compagnie Tassel dont parle notre Renart pourrait bien être celle dont le duc Robert avoit eu si juste occasion de se plaindre. De Taisson à Tassel il n’y a pas loin assurément, et tant qu’on n’aura pas trouvé une autre façon d’interpreter ce passage, je ne renoncerai pas à ma conjecture.

Je réunis deux autres indices de date. Quand Ysengrin se voit seul dans le puits, le trouvère fait un rapprochement entre sa position désesperée et celle des chrétiens qui gémissent dans les prisons d’Alep :

Ysengrins est en male trape ;
Se il fust pris devant Halape,
Ne fust-il pas si adolés.

(Méon, vers 6209.)

Puis, dans la branche du Jugement, quand Renart, condamné à faire le voyage de Terre sainte, rejette croix, écharpe et bourdon, il adresse au Roi ces insolentes railleries :


Que Dieu confonde le musel
Qui m’encombra de ceste frepe
Et du bourdon et de l’escherpe !
En haut parole et dist au Roi :
Sire, dit-il, entens à moi :
Salus te mande Noradins
Par moi que je suis pelerins.
Si te criement li paien tuit,
À poi que chascuns ne s’en fuit.

V. 11260.

Il faut conclure de ces deux curieux passages que l’ouvrage fut composé dans le temps où le nom de Noureddin, fils et successeur de Zengui sultan d’Alep et prédécesseur du fameux Saladin, frappoit d’épouvante les chrétiens de Syrie, auxquels il venoit d’enlever la ville d’Édesse. La nouvelle de ses victoires décidoit le roi de France, Louis VII, à préférer les exhortations de saint Bernard promettant la reprise des lieux saints, à celle de Suger prévoyant les revers de l’expédition. Or, Noureddin regna de 1145 à 1161 ; et ce n’est pas après le retour du roi qu’un trouvère françois se fût contenté d’une telle allusion au malheur de ceux qui s’étoient fait prendre devant Alep ; il auroit parlé du siège de Damas, de la surprise et de la destruction de l’armée françoise dans l’Asie Mineure. Mais au contraire, il étoit tout naturel que, dans le temps où l’on prêchoit la Croisade contre le sultan d’Alep, l’auteur de Renart comparât les craintes d’Ysengrin à celles des captifs de Noureddin ; qu’il fît prendre à son Renart le bourdon et la croix ; et fît donner au Roi l’assurance railleuse de l’effroi que son nom seul inspiroit déjà au Sultan. Ajoutons qu’il est impossible de ne pas reconnoître saint Bernard lui-même, parvenu vers 1147 au plus haut degré de l’influence morale qu’il exerça sur ses contemporains, dans le frère Bernart qui, au retour d’une visite aux religieux de Grandmont, obtient du Roi, accoutumé à ne rien lui refuser, le pardon de Renart et la liberté de le revêtir du blanc manteau, uniforme des moines de Clervaux. Il est peu probable qu’au retour de la funeste croisade, on eût ainsi parlé de l’influence souveraine de l’abbé de Clervaux sur le Roi : du moins, si on l’avoit fait, n’eût-on pas manqué d’ajouter que cette influence pouvoit avoir des résultats funestes.

Un autre indice d’ancienneté c’est assurément le rôle que joue, plusieurs fois dans le roman, la Prêtresse ou femme de Prêtre. Sans doute la discipline ecclésiastique défendit toujours aux prêtres de contracter mariage, et même de conserver, à partir de leur entrée dans les ordres, la femme qu’ils avoient épousée ; mais on n’insista vivement sur ces défenses qu’à partir de la fin du douzième siècle ; auparavant, quand le prêtre s’engageoit à ne plus voir qu’une sœur dans celle qu’il avoit auparavant épousée, on lui permettoit de la garder près de lui. La femme restoit même dans le presbytère, et le nom de prêtresse qu’on lui donnoit étoit accepté par elle comme un titre honorable. À plus forte raison, les femmes séparées de leurs époux devenus prêtres, se paroient-elles de ce nom de prêtresse, tout le reste de leur vie.

Voilà ce que j’avois à dire pour établir la date au moins des premières branches conservées de notre Renart françois. Et ce premier point exposé, je passe au poëme latin publié par Mone en 1832, sous le nom de Reinardus vulpes, mais qu’on auroit avec plus de raison, comme l’a déjà fait remarquer M. Rhote, intitulé Ysengrinus.

Cet ouvrage est postérieur aux premiers poëmes de Renart : les critiques sont unanimes sur ce point. On reconnoît dans chaque vers l’amplificateur qui traite un sujet devenu lieu commun, pour y trouver un cadre à ses préoccupations monacales, à de laborieux efforts d’expression et de pensée. Il y a pourtant, au moins à la fin du second livre, une certaine intention de se rapprocher des règles de la poésie classique, et je ne puis m’empêcher d’en faire juges mes lecteurs :

Le roi Rufanus a recouvré la santé, grâce à la peau d’Ysengrin, qu’il s’est appliquée de par l’ordonnance du médecin Renart. Le bon prince veut abréger l’ennui de sa convalescence en écoutant d’agréables récits. Il invite donc Renart à lui raconter comment le malheureux Ysengrin étoit devenu moine, puis avoit quitté l’abbaye ; comment il avoit été accueilli dans l’hôtel de la Chèvre, et toutes les paroles échangées à cette occasion. « Renart, » ajoute-t-il en souriant, « ne se souviendroit-il pas de certaine aventure dans laquelle le coq l’auroit trompé lui-même ? » Renart s’excuse sur sa voix fatiguée ; mais on peut, dit-il, réclamer ces récits de Brun l’ours qui en a même fait le sujet d’un poëme. Le Roi envoie Guter ou Couart le lièvre vers Brun ; Brun confie son manuscrit au sanglier, et le sanglier commence le mélodieux récit, au milieu du plus grand silence :


Mox animi compos, rerum narramine dulci
    Tempora Reinardum tollere longa rogat :
Ut lupus exierit claustrum aut intrarit, et hospes
    Ut fuerit capreæ transieritque redux,
Factaque mutua, verba data atque relata vicissim,
    Aut cur aetatem dissimularit ibi.
Addit et ut gallus Reinardum luserit ipsum,
    Rex subridendo scire quoque illud avens.
Difficilis Reinardus erat, nam multa loquentem
    Sermo fatigarat continuatus eum ;
Sed Brunona rogat sibi saepe relata referre,
    At Bruno versus fecerat inde novos.
Quos ubi rex an vellet eos audire rogatus,
    Mandat, it allatum Gutero, moxque redit.
Datque urso, dedit ursus apro, legit ille ; silebat
    Dulcisonum auscultans curia tota melos.


Ce poëme, œuvre prétendue de l’ours, forme le troisième livre du Reinardus vulpes, et contient plusieurs aventures qui devoient précéder la vengeance d’Ysengrin, début du premier livre. Quand on ne devroit voir ici qu’un moyen de lier entre eux des récits composés d’abord sans aucun dessein de réunion, il faudroit encore reconnoître dans cet expédient une certaine connoissance des règles de la composition littéraire.

Au reste, sur les vingt-quatre aventures du Reinardus vulpes, il n’y en a que treize dont le fond se retrouve dans le Renart françois. Encore y sont-elles traitées avec de telles différences qu’elles ne laissent pas la faculté de supposer la plus légère imitation de l’une ou de l’autre, ni même que le latiniste ait pu connoître autrement que par ouï-dire l’existence des récits françois.

Mais, et cela nous intéressoit le plus, on doit rapporter la date du Reinardus vulpes à l’année 1148. Le poëme latin suivit donc de près la composition de la dernière branche du Renart françois, le Jugement. Quand un trouvère françois écrivit cette branche, Louis VII venoit de partir pour la croisade ; quand fut achevé le poëme latin, Louis VII n’étoit pas encore revenu. Alors Roger, qui prit le titre de roi de Sicile en 1249, n’étoit encore que duc de Pouille ; des bruits très-fâcheux circuloient sur la part qu’il avoit prise au mauvais succès du saint voyage, en décidant les deux souverains d’Allemagne et de France à choisir le chemin de Constantinople au lieu de suivre la voie de mer, qui de Messine les auroit conduits directement en Syrie. La calomnie n’épargnoit ni saint Bernard ni le pape Eugene III, qu’on présentoit comme le complice de Roger. L’auteur du Reinardus vulpes s’arrête sur l’accusation avec une insistance marquée, témoignant une fois de plus de la liberté qu’on laissoit alors aux écrivains de dire tout ce qu’ils vouloient, pourvu que la question dogmatique n’y fût pas intéressée.

« Le pape, artisan de fraude, a, » dit-il, « vendu les chrétiens au duc de Sicile. Honte et douleur ! un seul moine, évitant pour lui le danger, a causé la ruine de deux royaumes…. N’avons-nous pas vu comment on avoit enflammé le zèle des chrétiens contre les barbares, et quelles prospérités on avoit promises à ceux qui feroient le voyage ?… »

Et plus loin, Renart, sous ombre de répondre à ces imputations, vient ainsi les aggraver : « Ô perfide Salaure, ton intention, je le vois, est d’accuser le pontife romain d’une connivence criminelle. Cela, parce que le duc sicilien auroit redouté le passage des pelerins à travers ses domaines, et parce que le Pape, alléché par l’or de ce prince, auroit déterminé les croisés à prendre le chemin de Grèce…. Malheureuse ! tu ignores donc les vrais motifs de la conduite de ce bon pape ? Je vais te les dire : Le vil peuple avoit l’habitude de rogner les pièces de monnoie ; il osoit couper en deux la croix dont elles sont marquées. C’étoit un péché mortel dont le pape gémissoit plus que personne. Si donc il a pris l’or sicilien, l’or des rois de France, d’Angleterre et de Danemark, ce fut pour ôter les occasions de péché. En attirant dans son épargne tant de pièces qui dès lors n’étoient plus en danger d’être coupées, il a diminué autant qu’il dépendoit de lui les occasions de profaner le signe de notre salut. Voilà pourquoi il a pris l’argent sicilien, et dans le même esprit de piété, il eût volontiers pris tout l’argent du monde. Non qu’il convoite le métal, rouge ou blanc, mais par charité pour le salut du troupeau qui lui est confié[3]. »

Ces indications chronologiques, dont on ne contestera pas la précision, sont confirmées par d’autres passages où l’auteur, moine de l’abbaye d’Egmont, se rappelle à la bienveillance de Gauthier et de Baudouin : le premier, abbé d’Egmont, le second, abbé de Lisborn en Westphalie, qui tous deux occupèrent cette dignité dans le même espace de temps, c’est-à-dire de 1130 à 1160. Mone, Grimm, Bormans et tous les critiques ont accepté ces dates, il est donc inutile de les soumettre à l’épreuve d’une démonstration nouvelle. Ainsi, d’après les passages relatifs aux deux patrons vivans de l’auteur, le poëme latin fut écrit de 1130 à 1160 ; et d’après les allusions au départ des croisés, aux premiers revers de l’expédition prêchée par saint Bernard, sa juste date doit être l’année 1148.

Jusqu’à présent, je marche assez d’accord avec M. Grimm, tout en précisant, plus qu’il n’a voulu le faire, la date du Reinardus vulpes. Je reconnois avec lui que les trois textes conservés, latin, flamand et allemand supposent un original françois. Mais je me vois forcé de me séparer de l’illustre critique sur un point non moins important. Les poëmes étrangers sont bien, dit-il, fondés sur un roman françois ; mais ce roman est perdu. Les textes que Méon a publiés ne sont pas ceux que l’on a imités : ils ne présentent qu’un remaniement du treizième siècle ou même du quatorzième.

Cette opinion, que l’autorité du grand nom de M. Grimm a fait prévaloir, me paroît tout à fait dénuée de vérité et même de vraisemblance.

Pour la soutenir, il faudroit démontrer que les citations que je viens de réunir ne s’accommodent pas des inductions que j’en ai tirées.

Il faudroit signaler les branches et les passages du Renart françois qui révèlent la date de la fin du treizième siècle[4].

Il faudroit trouver les fragmens d’un texte plus ancien, dont les textes de Méon n’offriroient que le remaniement.

Il faudroit justifier, ce qu’on répète à tort depuis longtems, que les manuscrits de Paris et tous les autres qui renferment le Renart françois sont de la fin du treizième siècle ou du quatorzième.

Pour moi, je crois pouvoir affirmer que sur les sept de Paris, il s’en trouve deux du quatorzième siècle (nos 7607a de la Bib. imp., et 198c de l’Arsenal), trois du milieu du treizième siècle (nos 7607, 98 Suppl. fr. et 198b de l’Arsenal), deux enfin qui peuvent très-bien remonter au douzième siècle (68c et 1989 Saint-Germain). De plus M. Hippeau vient de retrouver plusieurs branches de Renart dans un manuscrit du cabinet de S. A. R. Monsieur le duc d’Aumale ; ces branches suivoient des poèmes qui semblent bien tous remonter au douzième siècle, par exemple ceux de Crestien de Troyes. M. Hippeau ne détermine pas la date du précieux volume ; mais il est écrit sur trois colonnes, et cette disposition, autant que les ouvrages qu’on y trouve réunis, forme une grande présomption en faveur de la date du douzième siècle.

Enfin il faudroit prouver que les formes grammaticales du Renart conservé n’appartiennent plus au douzième siècle. Mais pourquoi se seroit-on avisé de refaire et de renouveler la langue d’un ou de plusieurs contemporains de Crestien de Troyes et d’Aimé de Varennes, quand alors elle étoit arrivée au point de perfection qu’elle ne devoit plus dépasser dans tout le cours du moyen âge ? Les vers de Crestien sont pour le moins aussi faciles à entendre, aussi élégans que ceux de Rutebeuf et de Jean de Meun, et si l’on veut y faire attention, on retrouvera dans leur facture celle de la plupart des branches de Renart.

Je sais fort bien que les trouvères du treizième siècle ont retouché quelques anciens poëmes ; mais ces poëmes remontoient au onzième siècle ou bien aux premières années du douzième. C’étoit la Chanson de gestes d’Ogier, ou celles de Rolant, de Guillaume d’Orange, et en dernier lieu d’Antioche ; on les renouveloit parce qu’elles avoient un besoin réel de retouche, pour ne pas blesser l’oreille des contemporains de Philippe Auguste et de saint Louis : mais, en cinquante ans, la langue avoit fait d’immenses progrès. Crestien de Troyes, Benoit de Sainte-More et le Normand Wace lui-même, en dépit de son pauvre génie, en sont la preuve incontestable. Or Crestien, Benoit et Wace étoient contemporains de Pierre de Saint-Cloud et des anonymes auxquels on doit les différentes parties du Renart, bien réellement conservées.

C’est donc une pétition de principe de dire avec la critique étrangère : « On a trouvé des poëmes flamans et allemans de Renart qui semblent remonter au douzième siècle et qui sont évidemment puisés à une source françoise : mais la seule rédaction conservée d’un Renart françois appartenant à la fin du treizième siecle, il en faut conclure que les poëmes flamans et allemans, qui remontent encore au douzième siècle, se rapprochent le plus de l’original perdu. » Nous répondons : Cet original n’est pas perdu, et nos textes françois ne sont pas du treizième siècle ou du quatorzième, mais du second tiers ou de la seconde moitié du douzième.

On insiste : les textes françois conservés ne présentent pas une composition régulière, uniforme ; c’est une suite de récits détachés qu’il seroit impossible de coordonner. On y reconnoît les lambeaux dispersés ou interpolés d’un poëme original, et non ce poëme-là même.

Au lieu de répondre directement à cette objection, je vais dire comment il me semble qu’a dû se former le Renart françois.

Les fables æsopiques, imitées et continuées en vers latins et même en prose latine, sont, comme on a vu, les premières sources dans lesquelles aient puisé les trouvères françois.

Les fables le mieux accueillies se rapportant aux aventures du Renart et du Loup, les trouvères durent en faire le sujet de nombreux récits, tous plus ou moins éloignés des textes latins qu’ils avoient sous les yeux.

Ces risées et ces gabets, comme les appelle Pierre de Saint-Cloud, couroient déjà les provinces, quand, dans le second tiers du douzième siècle, un trouvère fit une sorte de révolution dans la légende populaire et françoise de Renart, en traitant pour la première fois le sujet de la grande guerre soulevée entre le goupil ou Renart, et le loup ou Ysengrin. On peut hésiter à penser que celui qui introduisit dans la poésie françoise ce nouvel element ait continué l’œuvre qu’il avoit commencée : mais, dans ce cas-là même, on peut assurer que le sujet fut immédiatement repris par un autre trouvère anonyme, auquel nous devrions la meilleure partie de ce qui plus tard forma le cycle de Renart.

Voici les raisons qu’on pourroit alléguer pour soutenir que l’anonyme, auteur de la première branche, n’a pas poursuivi le récit :

Ce premier anonyme donne à la femme de Renart le nom de Richeut, et ce nom ne reparoît plus dans les autres branches. Il est vrai que dans les plus voisines, la dame est tout simplement appelée la femme Renart : mais à partir de la Chasse et du Partage du lion, elle reçoit le nom d’Hermeline, que bien des dames du moyen âge ont porté, qui rappelle la fourrure de l’animal, et dont la forme est plus douce et plus poétique.

On peut répondre que le premier nomenclateur, n’ayant pas trouvé l’occasion de faire jouer à Richeut le rôle que sembloit réclamer son nom, aura consenti sans peine à lui substituer celui d’Hermeline, que Pierre de Saint-Cloud avoit introduit. Mais, après tout, la question d’identité entre le premier anonyme et l’auteur de la plupart des branches suivantes est secondaire. Il suffit de maintenir que presque toutes les branches dont se compose le premier volume de Méon et une partie des deux autres ont été faites et répandues, les unes deux ou trois années avant le milieu du douzième siècle, les autres vingt, trente ou quarante ans plus tard.


Je reviens au premier anonyme : il dit au début de son œuvre (Méon, I, p. 5), que les noms de Renart et d’Ysengrin, d’Hersent et de Richeut ont été donnés au loup, à la louve, au goupil et à la goupille en raison d’une grande analogie de penchans et de vices entre ces animaux et les deux hommes et les deux femmes qui avoient porté le même nom dans le monde.

Pour ce qui est de Renart et d’Ysengrin, l’anonyme a dû seulement parler par ouy-dire. Ces noms, tout porte à le croire, figuroient bien avant lui dans les récits poétiques ; mais il aura voulu remonter à leur origine, déjà bien ancienne, et sans vouloir tromper les autres, il a pu se tromper lui-même. J’ai suffisamment parlé du nom d’Ysengrin, déjà populaire en 1112 ; celui de Renart (Reginaldus) fut, comme on sait, porté par un grand nombre de personnages considérables. Laissons ici, j’en demande pardon à M. Grimm, les recherches sur le sens primitif de ces noms : surtout n’allons plus croire avec lui qu’on ait choisi celui de Renart parce qu’il est, en vieil allemand, synonyme de conseiller, celui d’Ysengrin, parce qu’il répond à peu près à barre de fer. Tout ce que j’accorderai, c’est que fréquemment porté par des hommes francs d’origine, ces noms ont une origine franque. Mais, à la place de Renart et d’Ysengrin, supposez tout autre nom déjà usité, comme Theodebert ou Tybert, Theodemer ou Tymert, Théodoric ou Thierry, Ysembert, Robert, Grimbert, Bernard, Rouard, etc. Vous trouverez dans les origines franco-germaniques la justification pour le moins aussi plausible du choix qu’on en aura fait. N’avions-nous pas en France, et depuis longtemps, sinon la couleur de l’ysengrin au moins celle de l’ysembrun, drap foncé, d’une teinte analogue à celle du gris de fer ? D’ysembrun à ysengrin[5] il n’y a pas en vérité aussi loin que de ce dernier mot à tout l’échafaudage étymologique de M. Grimm.

À la différence de ces deux noms, ceux d’Hersent et de Richeut semblent bien la propriété exclusive de notre trouvère anonyme. Les poëmes latins conservés aujourd’hui dans les grandes bibliothèques, comme le Pœnitentiarius, l’Ysengrinus et le Reinardus vulpes ne les connoissent pas. Une pièce de vers françois qu’on n’a pas assez remarquée et que Méon avoit cependant insérée dans le second volume de son Nouveau recueil de fabliaux, va peut-être éclairer ce point d’une façon inattendue.

Richeut ou Richout (en latin Richildis) étoit jadis une chanteuse ou ménestrelle dont la vie avoit été tellement scandaleuse, qu’après sa mort on en avoit fait une sorte de patronne des femmes folles de leur corps. Ce fut la Canidie ou, si on aime mieux, la Macette du moyen âge. Le dit du Recueil de Méon , C’est de Richeut, n’est pas achevé, mais il en reste plus de treize cents vers, et ce n’étoit pas le premier qu’on eût composé sur le même sujet ; l’auteur le confesse tout d’abord :


Soventes fois oï avés
    Conté sa vie.
Maistresse fu de lecherie.
Maintes femes ot en baillie ;
Totes sevent de tricherie
    Communaument,
Mais ce fu par l’enseignement
Richeut, qui fu moult longuement
    Par tout le mont.…


Notre pièce remonte pourtant encore au douzième siècle, témoin le passage suivant où l’on raconte les voyages de Sansonnet fils de Richeut :

Puis s’en avança vers Saint-Gile,
      Droit à Tolose
Que li rois Henris tant golose. (V. 989.)


Ce prince étoit Henry II, roi d’Angleterre, qui, trois fois, entreprit le siége régulier de Toulouse, et vingt fois tenta de s’en emparer par moyens détournés, dans la période comprise entre les années 1158 à 1164. La paix définitive ne fut conclue entre le comte de Toulouse et Henry qu’en 1165. C’est donc vers 1160 que l’on peut placer la composition du dit de Richeut.

Ainsi Richeut avoit, au moment où parut la première branche du Renart françois, un mauvais renom très-populaire. Dans le fabliau des Deux bordéors ribaus, qui ne doit pas être moins ancien de beaucoup, un des jongleurs se vante de connoître les deux romans :


Si sai Richalt, si sai Renart.


Et dans un fragment conservé des anciens poëmes de Tristan, Brangien, la confidente de la reine Iseult, dit à sa maîtresse dans un moment de dépit :


Or me dites reïne Isolt,
Dès quant avés esté Richolt ?
Vos apréistes sun mister,…
Et d’une caitive traïr[6].

Éd. de F. Michel, t. II, p. 3.)

Cette pièce n’est pas assez édifiante pour nous engager à l’analyser avec exactitude. Il suffit de rappeler qu’après bien des aventures fâcheuses Richeut se lie à une autre fille de son espèce, nommée, chose bien remarquable, Hersent ou Herselot diminutif. Les deux bonnes robes, tantôt en querelle, tantôt en bon accord, trouvent moyen de mener joyeuse vie. Un fils né de Richeut, lequel ne dégénère pas, Sanson ou Sansonnet, a de grands points de ressemblance avec Renart ; c’est le plus faux ami, le plus dangereux voisin, le plus effronté compère. Il se vante surtout de l’empire qu’il exerce sur les femmes :


Un cotel a dont les escorce,
   C’est la losange.... (V. 831.)


Il est pourtant à la fin trompé lui-même par sa mère et par Hersent, qui se trouve l’intermédiaire de la fraude et dont Richeut désire que son fils devienne amoureux. Mais comme elle étoit devenue vieille, on l’affuble de superbes vêtemens, on dissimule ses cheveux gris, on cache les rides de son front et les plis de son cou sous une large guimple, on étend le rouge et le blanc sur ses joues flétries :


De blanchet lui covre la face
      Et le menton ;
El vis assist le vermillon
      De sor le blanc,
Por ce que del natural sanc
      Pou i aveit ;
Hersans part belle, pas n’estoit.…

(V. 1119.)

Je laisse, pour abréger, la fin de l’aventure, dont le beau Sansonnet n’a pas lieu de se féliciter. Ce qu’il importoit de constater, c’est l’ancienneté des récits où figuroient Richeut et Hersent ; car dès lors, il n’y a plus besoin des glossaires germaniques pour justifier leur introduction dans le roman de Renart : en choisissant de tels noms (Richildis et Hermesendis), nos trouvères n’ont voulu qu’indiquer le rôle assigné dans leurs vers aux épouses de leur Renart et de leur Ysengrin.

Dame Hersent resenifie
La leuve qui si est haïe.
Qui si par est aigre d’embler
Bien puet à Hersent ressembler.
Moult furent tous les deux d’un cuer,
L’une fu l’autre, ce cuis, suer….
Por le gran engien et por l’art
Ert la gorpille Richeut dite ;
Se l’une est chate, l’autre est mite.…

(V. 129.)

Les noms des autres animaux introduits dans Renart ou sont empruntés aux hommes, ou rappellent l’apparence, le caractère, la démarche ou la voix de ceux auxquels on les donne. Il n’y eut, dans le choix qu’on en fit, aucun système, aucun parti pris à l’avance ; comme il n’y en a pas dans celui que font de leurs personnages nos auteurs de comédies. Les premiers furent de pure fantaisie, ou le reflet d’une impression passagère : l’usage des sobriquets parmi les hommes étant aussi ancien que la société même, il a pu suffire qu’au temps de nos poëtes, des individus du nom de Theodebert ou Thibert, Grimbert, Bernard, Hubert, Wanemer, Brichemer, Thiecelin, Drouin, aient été surnommés le Chat, le Blaireau, l’Âne, l’Escoufle, le Porc, le Cerf, le Corbeau, le Moineau, pour que les auteurs de Renart aient retourné les surnoms en faveur des animaux qu’ils mettoient en scène. Ce ne fut plus l’archiprêtre Bernart qui fut appelé l’âne ; ce fut l’âne qui devint Bernart l’archiprêtre. De même pour le corbeau, le cerf, le pourceau, le blaireau, l’épervier, Mahaut la pie, que nous appelons aujourd’hui Margot. Il ne faut pas aller chercher bien loin ce qui de près s’explique naturellement.

Les autres furent parlans, c’est-à-dire indiquèrent un rapport saisissable entre le nom et l’objet nommé ; le lion fut le roi Noble ; la lionne Orgueilleuse ou Fiere ; le léopard Hardi ; l’éléphant Fortin ; le bouc Lussurieus ; le taureau Bruiant ; le mouton Belin ; l’ours Brun ; le coq Chantecler ou Vairet ; le limaçon Tardif ou Tardieu ; l’écureuil Roussel ; la chèvre Barbue ; le lièvre Couart ; l’agneau Cornuel ; le rat Pelé ou Pelet ; le loir Somilleus ; le perroquet Verdeau, etc., etc. La plupart de ces noms, si ingénieusement trouvés, ont passé dans les imitations étrangères, mêlés à d’autres d’invention exotique et constamment malheureuse ; comme Rufanus, Carcophas, Bertiliana, Corvigarus, pour le lion, l’âne, la chèvre, le bélier, etc. Cependant on n’a pas craint de soutenir, avec un grand air d’autorité, que tous ces récits de Renart avoient une première origine germanique, attendu qu’un seul de ces noms, Ysengrin, étoit de forme essentiellement tudesque. Mais, encore une fois, depuis l’établissement des Francs dans les Gaules, ce nom, tudesque d’origine, n’avoit-il pas eu le temps de devenir françois ? Et dès lors, ne pouvoit-on s’éviter l’ennui d’aller le rechercher au fond de l’Allemagne, d’où sans doute il étoit parti plusieurs siècles avant la naissance du roman de Renart ?


Le nom de Primaus, frère d’Ysengrin, mérite une mention particulière. C’est le synonyme de primat, dignité ecclésiastique ; plusieurs hommes le portèrent au treizième siècle (et par conséquent au douzième), entre autres le traducteur des Chroniques de Saint-Denis que Boccace nomme Primasso. Je croirois assez que, dans Renart, la légende de Primaus se rattache à des récits latins dans lesquels le loup, qui n’étoit pas encore Ysengrin, entroit dans les ordres et devenait prélat. Primaut répondroit alors au Praesul ou Dacus pontifex, qualité du loup dans le Reinardus vulpes.


Il s’en faut de beaucoup peut-être qu’on ait conservé tous les récits qui pouvoient entrer dans le cycle de Renart : Méon en avoit négligé plusieurs qu’on a retrouvés depuis ; Monsieur le duc d’Aumale possède, comme j’ai dit tout à l’heure, un manuscrit ancien, dans lequel on a reconnu plusieurs aventures inédites ; d’autres ont pu de France, où on les jugeoit indignes d’entrer dans le Recueil ordinaire, passer en Allemagne et dans les Pays-Bas, où l’on se seroit empressé de les traduire et de les imiter. Voilà toute la concession que nous puissions, à la grande rigueur, faire à M. Grimm. Quant à ces aventures particulières, recueillies par le Reineck, le Reinart et le Reinardus, on peut assurer qu’elles n’ont pas le cachet de l’esprit françois. Jamais je ne croirai qu’un de nos trouvères ait imaginé de faire mourir Ysengrin, torturé, broyé par une truie, abbesse d’un couvent de porcs de tous les âges ; que Renart ait évité le supplice, non plus en prenant la croix et le blanc manteau, mais en révelant à Noble le lion la place du trésor du roi Emmeric, et en accusant sottement de trahison son père défunt et tous ses meilleurs amis ; nous ne prétendons rien à de telles imaginations, velut ægri somnia, et nous les abandonnons de grand cœur aux moines, aux poëtes flamans ou allemans qui les ont recueillies.

Ce qu’on appelle en françois le roman de Renart est une série de fabliaux originaux. C’est d’ailleurs le beau privilége de la littérature françoise du moyen âge, de n’avoir traduit ou imité que des ouvrages latins ; tellement qu’on auroit grande peine à citer un seul de nos trouvères qui ait, avant le quinzième siècle, emprunté la moindre chose aux muses flamandes, allemandes, italiennes, espagnoles ou angloises. De la France, au contraire, le flot littéraire fécondoit toute l’Europe ; et chaque nouvelle étude dans les domaines du moyen âge constate mieux cette vérité, que M. J. Grimm lui-même est bien près de reconnoître.

Les principaux auteurs de Renart sont l’anonyme auquel on doit le prologue, et Pierre de Saint-Cloud. Mais le succès de leurs récits ne pouvoit manquer d’exciter l’émulation des autres trouvères : les jongleurs demandoient à chacun de nouvelles aventures de Renart, et c’est ainsi que l’on fut conduit à contrefaire, et le plus souvent à gâter et deshonorer, les inventions des deux premiers conteurs ; les uns l’essayèrent avec l’espoir de faire mieux ou aussi bien, les autres pour répondre aux appétits de la plus méprisable populace. Tous ces récits, qu’ils soient originaux ou travestis, doivent pourtant appartenir au douzième siècle, et c’est je pense avant 1200 qu’on en fit des recueils dont un certain nombre nous est parvenu. Ce qui me porte à le croire, c’est que le Renart couronné, composé vers l’année 1252, le Renart bestourné de Rutebeuf, et le Renart contrefait, ne sont pas compris dans les volumes particulièrement nommés roman de Renart.

Nous conservons à Paris sept de ces anciens recueils ; sur les sept, cinq commencent par la branche du Jugement ; dans l’ordre des récits, ce devroit être la dernière. Les deux autres manuscrits laissent la première place aux branches qui sont en effet les premières de l’œuvre générale. Méon a du moins eu le bon esprit de commencer son édition par le véritable commencement ; mais s’il eût préféré la disposition la plus ordinaire, qui donnoit au Jugement la première place, peut-être M. Grimm n’auroit-il pas eu l’idée de soutenir que le modèle des imitations allemandes étoit perdu. Il y avoit, comme on voit, cinq contre deux à parier que les étrangers connoîtroient la collection de nos fabliaux de Renart par les textes qui plaçoient au premier rang le Jugement. Voilà comment ils pourroient donc avoir été conduits à commencer leurs imitations par cette branche ; d’autant mieux qu’elle leur permettoit d’intercaler plusieurs des aventures en vertu desquelles Renart étoit mis en accusation ; et c’est ainsi que, sans le moindre effort, ils auroient introduit dans leurs imitations une régularité qui n’existoit pas dans l’original.

Mais je crois plutôt que les imitateurs étrangers du treizième siècle ou, si l’on veut, du douzième, ne connurent de notre Renart que la grande branche du Jugement. L’œuvre de Pierre de Saint-Cloud, si remarquable d’invention et de style, les branches de Chantecler, la vengeance de Drouineau, les épisodes de Primaut et de Tybert furent toujours pour eux lettre close. Au lieu de remplir les vides que laissoit le Jugement avec d’aussi charmantes compositions, ils essayèrent d’inventer à leur tour : je ne veux pas abuser de nos avantages, mais Dieu sait ce qu’ils imaginèrent.


Ai-je maintenant besoin de dire qu’on pourroit donner une édition préférable à celle de Méon ? Le mérite de ce célèbre éditeur est d’avoir en général assez bien lu les manuscrits ; mais il laissoit beaucoup à désirer du côté du sentiment critique. Dans Renart il n’a pas eu le moindre égard au caractère des récits ; il n’a rien fait pour les disposer dans un ordre que les anciens jongleurs n’avoient jamais senti le besoin d’établir. Ce qui nous déroute le plus aujourd’hui, c’est que la plupart des aventures, surtout les bonnes, sont doubles, triples et même quadruples. La première partie d’un récit est quelquefois d’un trouvère qui n’a pas fait la dernière, et cette dernière partie jure avec ce qui precède. Telle est la belle branche du Jugement. On y lit d’abord avec un plaisir incomparable l’épisode du convoi de dame Copette ; mais quelle fâcheuse surprise quand la fin de la même branche nous amène Pelé le rat et deux chauves-souris qui viennent recommencer la même scène ! Les bons manuscrits ne portoient pas cette insupportable répétition.

La ferme de Constant Desnos devient, sous la plume de Pierre de Saint-Cloud, la ferme de Berton le Maire ; mais au moins là, c’est un assaut d’invention et de génie. L’aventure du piége dans lequel un des animaux fait tomber son compagnon est quatre fois redite. Tybert et Primaus chantent la messe que rechantent plus loin Renart et Ysengrin et, plus loin encore, Renart et Tybert. Ce dernier dispute deux fois à Renart la même proie, et deux fois lutte avec un curé. Enfin le combat de Renart et d’Ysengrin recommence entre Renart et Rooniaus, puis entre Renart et Chantecler.

Voilà ce que Méon, s’il ne le faisoit pas remarquer lui-même, auroit aisément permis de reconnoître, s’il eût placé les imitations en regard des modèles présumés, au lieu de les distribuer à de longs intervalles ; comme si toutes concouroient également au progrès de l’histoire générale.

En ne tenant aucun compte des doubles ou triples récits, et des additions postérieures, voici l’ordre que je proposerois pour le véritable Renart :


1. Naissance d’Ysengrin et de Renart.
2. Les bacons d’Ysengrin.
3. La ferme de Constant Desnos et Chantecler.
4. Renart et le Corbeau.
5. Renart et la Mesange.
6. Renart, Tybert et le piège.
7. Renart et la queue du chat.
8. Renart, Tybert et l’andouille.
9. Tybert et les deux prêtres.
10. Renart et les marchands de poisson.
11. Ysengrin fait moine.
12. La pêche aux anguilles.
13. Le double adultère d’Hersent.
14. Ysengrin, la Cour et le serment.
15. La chasse et le partage du lion.
16. Ysengrin dans le puits.
17. Le jugement Renart.

J’ai dit que je penchois à croire que l’anonyme, auteur de la première branche, avoit fait aussi les douze suivantes, dans l’ordre qui vient de leur être assigné : il ne faut pas oublier, en effet, que si le nom de Richeut est seulement dans le Prologue, la goupille n’est désignée dans les branches suivantes que sous le nom de la femme Renart. Ce fut donc Pierre de Saint-Cloud, auteur incontesté du Partage du lion, qui me semble avoir, le premier, introduit le nom d’Hermeline, que l’anonyme peut avoir adopté pour les récits qu’il a poursuivis. C’est assurément à tort que Legrand d’Aussy, Méon et Fauriel ont attribué les premières branches à Pierre de Saint-Cloud ; tout nous avertit du contraire. Pierre tenoit à se faire bien connoître ; il s’est nommé dans l’œuvre qu’il a véritablement composée, le Partage du lion :

Pierres qui de saint Clou fu nés
S’est tant travailliés et penés,
Par proiere de ses amis,
Que il vous a en rime mis
Une risée et un gabet
De Renart.…

Puis à la fin :

Ichi fet Perrins remanoir
Le conte où voulut travailler.

(Msc de l’Arsenal, no 195 B, in-fo 165.)

Un auteur si curieux de recommander son nom n’eût pas manqué de l’écrire au moins une fois dans les branches précédentes. Surtout, il n’eût pas, au commencement du Partage du lion, conduit Renart dans la ferme de Berton le maire, après l’avoir conduit précédemment dans la ferme de Constant Desnos. Il est donc assez naturel de penser que Pierre de Saint-Cloud n’aura pas été fâché de lutter avec l’auteur des premières branches de Renart, et qu’il l’aura fait avec un légitime succès dans le Partage du lion, sans empêcher cependant le premier auteur de compléter l’œuvre qu’il avoit commencée. C’est à cet auteur que revient encore assurément la branche du Jugement Renart, dont voici le début :

« Pierre, qui mit tout ce qu’il avoit d’esprit à composer des vers sur Ysengrin et Renart, a pourtant négligé le meilleur de son sujet. C’est le procès et le jugement de Renart devant la cour du Roi. — Je vais vous le raconter :

Pierre qui son engien et s’art
Mist en vers faire de Renart
Et d’Ysengrin son chier compere,
Lessa les mieus de la matere,
Quant il entr’oblia les plais
Et le jugement qui fu fais
En la cort Noble le lion.…

(Méon, II, p. 1.)

C’est, comme on a vu, la fameuse branche sur laquelle les trouvères allemans et flamans ont réglé leurs imitations.

Après le Jugement il est d’autres aventures moins anciennes dans lesquelles on trouveroit encore certains détails agréables. Telles sont le Renart mucié aus peaus, et le Vilain Lietart que fit un prêtre de la Croix-en-Brie. Telle est même l’histoire de Tybert Comment il sonna les cloches et chanta matines. Ici l’auteur s’est nommé : c’est Richart de Lison. L’aventure se passe en effet près du village de Lison en Normandie, au-dessous de Bayeux ; entre la forêt du Vernay, le Breuil et Saint-Martin de Blagny ; au temps de Guillaume Tornebu, évêque de Coutances, c’est-à-dire de 1189 à 1198. Mais ces récits ne se lient plus à la querelle de Renart et d’Ysengrin ; ce sont des fabliaux ajoutés plus tard, de même que le Renart mire, dont la donnée latine est assurément plus ancienne, mais qu’un trouvère françois a gâté dans un récit entièrement dépourvu d’agrément et de mesure. La plupart des autres branches ne méritent pas d’être nommées, si ce n’est le Renart empereur, que recommande le charmant épisode de la Vengeance de Drouineau.

Ces pauvres jongleurs du moyen âge, obligés de prévoir tous les goûts et de satisfaire toutes les classes de la société, chacune à son tour, réunissoient dans leurs volumes les pièces les plus dissemblables : récits de premier ordre, destinés aux honnêtes gens ; parodies grossières, honteux caprices d’imagination, réservés pour les jours et les réunions carnavalesques.

Les recueils faits sur le sujet de Renart ne pouvoient échapper à ce fâcheux mélange des plus ingénieuses compositions et des plus méprisables débauches d’esprit. Mais quand un certain talent d’invention ou de style ne rachète pas les gravelures, il n’est guère à propos de les reproduire, et l’on a compris sans doute que, dans l’essai que je viens de tenter, je n’en aie pas tenu le moindre compte.

P. P.
10 novembre 1860.



Post-Scriptum. Ces pages étoient imprimées, quand Monsieur le duc d’Aumale voulut bien répondre lui-même à la lettre que j’avois pris la liberté de Lui adresser, dans l’espoir d’obtenir de Son bibliothécaire quelques nouveaux éclaircissemens sur le manuscrit dont M. Hippeau avoit obtenu la gracieuse communication. Mais le Bibliothécaire de S. A. R. étoit le Prince lui-même, et j’ose espérer qu’Il me pardonnera, si, ne pouvant aussi bien dire, je rappelle ici les propres termes de Sa réponse.

« Monsieur, j’ai fait part à mon bibliothécaire de la lettre que vous m’avez adressée ; elle l’a jeté dans un certain embarras. Mon bibliothécaire a fait ses études comme tout le monde ; il a été ensuite soldat, administrateur ; sa carrière ayant été brusquement interrompue, la recherche, j’oserai presque dire l’étude des vieux livres, est devenue l’amusement et la consolation de son exil. Mais il n’a pas la moindre prétention à passer pour érudit, et surtout il n’est rien moins que paléographe. Cette réserve posée, voici ce qu’il peut, tant bien que mal, répondre à vos questions :

Le manuscrit qui fait l’objet de votre lettre a été exactement décrit. Seulement, l’éditeur du Beau descogneu se trompe, quand il m’attribue l’acquisition de ce volume. Il faisoit partie de la Collection de Condé dont il porte les armes sur les plats. Bien qu’il ait conservé les traces d’un fréquent usage et de quelques mutilations, il peut passer pour bien conservé. L’encre est intacte, il est d’une lecture facile pour ceux qui sont habitués à la langue du moyen âge, à l’écriture cursive et aux abréviations usitées à cette époque. La reliure en veau racine est du siècle dernier ; on lit au dos : La connaissance de toutes choses. 1250. Rien n’indique qui a déterminé cette date ni fourni ce titre qui ne paroît pas avoir de rapport avec le contenu du volume. L’une et l’autre semblent arbitraires ; il y a sans doute là quelque erreur ou quelque fantaisie du très-ignorant bibliothécaire qui a fait relier ces manuscrits. Le successeur actuel de ce malheureux garde-livres se pique d’avoir un peu plus de goût ; mais il lui est impossible de fixer avec précision l’âge de notre volume. Son opinion est que ledit volume peut avoir été écrit aussi bien au douzième qu’au treizième siècle.

Tous les poëmes mentionnés par l’éditeur du Beau descogneu sont comme il le dit, écrite sur trois colonnes. Le roman en prose est sur deux colonnes.… Puis viennent les branches du Roman de Renart écrites aussi sur trois colonnes à 156 vers par pages, avec ce simple titre en lettres rouges et bleues : De Renart. Le manuscrit commence par les 22 vers qui sont aussi les premiers de l’édition Méon, suivis des branches intitulées par Méon : 1o Si come Renart prist Chantecler le coq. — 2o Le desputement de la mesange. — 3o De Tybert le chat et les deux prestres. — 4o De Renart com il conchia le corbel de fromage. — 5o De Renart et Ysengrin com il issirent de la mer, avec la rencontre de Renart et dame Hersent. — Dans notre manuscrit, cette branche commence au vers 336 de l’édition Méon (tom. I, p. 13). Est-ce celle que l’éditeur du Beau Descogneu croyoit inédite ? En voici les vingt-deux premiers vers avec l’ortographe reproduite au mieux de mon bibliothécaire :


Cil plait fu ensi afines
Que R. s’est acemines

Trestout parmi le bos fendant
Par une coche en I pendant
Ains ne fina quequ’il s’esgaie
Qu’il senbati en .I. haie
Par desus .I. fosse oscure
La li avint .I. aventure
De coi li anuia et poisse
Ke par ce comencha la noisse
Par mal pechie et par dyable
Vers Ysengrin le conestable
Quant il rit le carée roce
.I. petitet avant s’aproce
Et por enquerre et por savoir
Ou il peust repos avoir
Ains ne sot mot quant il avale
Qu’il se trova en mi la sale
Dant Y. sen anemi
.IIII. lovel gisent en mi
Et Madame Hersent la leuve
Qui ses louvials norist et keuve.…



6o Si con Ysengrin s’alla plaindre de Renart à la cort le Roi. — 7o C’est la bataille de Renart et Ysengrin. — 8o Si com Renart voult mangier son confesseur. — 9o Si com Renart fist avaler Ysengrin dans le puits ; (interrompue après le vers 6611 du texte imprimé)…. »


Ainsi, d’après ces précieuses et savantes indications, on voit que l’éditeur du Beau descogneu s’est mépris en croyant reconnoître une branche inédite de Renart dans le manuscrit qu’il avoit sous les yeux. Il s’est, je pense, également trompé, en rejetant au treizième siècle le poëme du siècle précédent qu’il publioit à son retour en France. Mais ce que nous devions constater, c’est que le sentiment de Monseigneur le duc d’Aumale donne une nouvelle force à ce que je disois plus haut de l’ancienneté de composition et même de transcription de notre Renart françois.

  1. Lue à l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres, dans la séance du 25 novembre 1860.
  2. Solebat episcopus Laudunensis Teudegaldum irridendo Ysengrinum vocare, propter lupinam scilicet speciem. Sic enim aliqui solent appellare lupos.
    (Guibert. novig. de vita sua, lib. III, cap. ix.)
  3. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Papa dolosus
             Christicolas siculo vendidit aere duci.
    Proh pudor in cœlo ! dolor orbe ! cachinnus Averno !
             Regna duo monachus subruit unus iners….
    Christicolae populi collectas novimus iras
             Barbariem contra concaluisse procul.
    Hic satis est nostras rumor perlatus ad aures,
             Felicemque homines creditur isse viam….
    Præscio quid penses ; sceleris damnare dolique
             Pontificem latiam, perfida porca, cupis.

    Dicere vis quia Jerosolmam aetneus ituros
             Christicolas timuit per sua regna gradi ;
    Papa ergo siculi ducis aere illectus utroque
             Argolicum populos carpere suasit iter….
    Improba ! tu nescis hoc quare Papa benignus
             Fecerit, ausculta, cognita dico tibi.
    Dimidiare solet numos ignobile vulgus,
             Et dirimit sacram rustica turba crucem.
    Hoc scelus est ingens, hic mundi pessimus error,
             Taliter errantes Papa perire dolet….
    Salvificare animas omnes vult Papa fidelis,
             Cœlitus est illi creditus omnis homo.
    Idcirco aes siculi sumpsit francique tyranni,
             Angligenae et Daci, et totius orbis avet….
    Materiam minuit signum cœleste secandi.
             Quamvis non valeat tollere prorsus eam,
    Hoc tulit aes siculum pacto ut, pietatis eodem,
             Totius immensas tolleret orbis opes ;
    Aes sibi non rutilum, non aes desiderat album,
             Vult sibi commissum salvificare gregem.

    (Lib. IV, v. 1015 et s.)
  4. Peut-être alleguera-t-on ces deux vers de Renart teinturier :

    Foi que devez le seint martir
    Et saint Thomas de Chanterbir….

    (Méon, v. 12195.)


    Mais Méon a choisi la leçon donnée par un seul manuscrit, le no 76075, le moins ancien des sept. Les cinq autres manuscrits qui contiennent la même branche (laquelle n’est pas des deux premiers auteurs, mais d’un trouvère des premières années du regne de Philippe Auguste) portent uniformément, et comme M. Chabaille l’a relevé :

    Par la foi que doi saint Martin
    Et saint Frobert et saint Quentin.…

    (Suppl. au roman du Renart, p. 155.)
  5. M. Grimm préfère l’orthographe Ysengrimus ; mais il sait que presque tous les anciens manuscrits latins portent Ysengrinus.
  6. M. Victor Le Clerc, dans une excellente notice sur les Fabliaux (Hist. litt. de la France, XXIII, p. 205), semble croire que la Richolt de ces vers est déjà la femme de Renart. J’y reconnois plutôt, aujourd’hui, l’héroïne du dit de Richeut.