Le Roman de la momie/Chapitre 1

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Fasquelle (p. 64-81).

I


Oph (c’est le nom égyptien de la ville que l’antiquité appelait Thèbes aux cent portes ou Diospolis Magna) semblait endormie sous l’action dévorante d’un soleil de plomb.

Il était midi ; une lumière blanche tombait du ciel pâle sur la terre pâmée de chaleur ; le sol brillanté de réverbérations luisait comme du métal fourbi, et l’ombre ne traçait plus au pied des édifices qu’un mince filet bleuâtre, pareil à la ligne d’encre dont un architecte dessine son plan sur le papyrus ; les maisons, aux murs légèrement inclinés en talus, flamboyaient comme des briques au four ; les portes étaient closes, et aux fenêtres, fermées de stores en roseaux clissés, nulle tête n’apparaissait.

Au bout des rues désertes, et au-dessus des terrasses, se découpaient, dans l’air d’une incandescente pureté, la pointe des obélisques, le sommet des pylônes, l’entablement des palais et des temples, dont les chapiteaux, à face humaine ou à fleurs de lotus, émergeaient à demi, rompant les lignes horizontales des toits, et s’élevant comme des écueils parmi l’amas des édifices privés.

De loin en loin, par-dessus le mur d’un jardin, quelque palmier dardait son fût écaillé, terminé par un éventail de feuilles dont pas une ne bougeait, car nul souffle n’agitait l’atmosphère ; des acacias, des mimosas et des figuiers de Pharaon déversaient une cascade de feuillage, tachant d’une étroite ombre bleue la lumière étincelante du terrain ; ces touches vertes animaient et rafraîchissaient l’aridité solennelle du tableau, qui, sans elles, eût présenté l’aspect d’une ville morte.

Quelques rares esclaves de la race Nahasi, au teint noir, au masque simiesque, à l’allure bestiale, bravant seuls l’ardeur du jour, portaient chez leurs maîtres l’eau puisée au Nil dans des jarres suspendues à un bâton posé sur l’épaule ; quoiqu’ils n’eussent pour vêtement qu’un caleçon rayé bridant sur les hanches, leurs torses brillants et polis comme du basalte ruisselaient de sueur, et ils hâtaient le pas pour ne pas brûler la plante épaisse de leurs pieds aux dalles chaudes comme le pavé d’une étuve. Les matelots dormaient dans le naos de leurs canges amarrées au quai de briques du fleuve, sûrs que personne ne les éveillerait pour passer sur l’autre rive, au quartier des Memnonia. Au plus haut du ciel tournoyaient des gypaètes dont le silence général permettait d’entendre le piaulement aigu, qui, à un autre moment du jour, se fût perdu dans la rumeur de la cité. Sur les corniches des monuments, deux ou trois ibis, une patte repliée sous le ventre, le bec enfoui dans le jabot, semblaient méditer profondément, et dessinaient leur silhouette grêle sur le bleu calciné et blanchissant qui leur servait de fond.

Cependant tout ne dormait pas dans Thèbes ; des murs d’un grand palais, dont l’entablement orné de palmettes traçait sa longue ligne droite sur le ciel enflammé, sortait comme un vague murmure de musique ; ces bouffées d’harmonie se répandaient de temps à autre à travers le tremblement diaphane de l’atmosphère, où l’œil eût pu suivre presque leurs ondulations sonores.

Étouffée par l’épaisseur des murailles, comme par une sourdine, la musique avait une douceur étrange : c’était un chant d’une volupté triste, d’une langueur exténuée, exprimant la fatigue du corps et le découragement de la passion ; on y pouvait deviner aussi l’ennui lumineux de l’éternel azur, l’indéfinissable accablement des pays chauds.

En longeant cette muraille, l’esclave, oubliant le fouet du maître, suspendait sa marche et s’arrêtait pour aspirer, l’oreille tendue, ce chant imprégné de toutes les nostalgies secrètes de l’âme, et qui le faisait songer à la patrie perdue, aux amours brisées et aux insurmontables obstacles du sort.

D’où venait-il, ce chant, ce soupir exhalé à petit bruit dans le silence de la ville ? Quelle âme inquiète veillait, lorsque tout dormait autour d’elle ?

La façade du palais, tournée vers une place assez vaste, avait cette rectitude de lignes et cette assiette monumentale, type de l’architecture égyptienne civile et religieuse. Cette habitation ne pouvait être que celle d’une famille princière ou sacerdotale ; on le devinait au choix des matériaux, au soin de la bâtisse, à la richesse des ornements.

Au centre de la façade s’élevait un grand pavillon flanqué de deux ailes, et surmonté d’un toit formant un triangle écimé. Une large moulure à la gorge profondément évidée, et d’un profil saillant, terminait la muraille, où l’on ne remarquait d’autre ouverture qu’une porte, non pas placée symétriquement au milieu, mais dans le coin du pavillon, sans doute pour laisser leur liberté de développement aux marches de l’escalier intérieur. Une corniche, du même style que l’entablement, couronnait cette porte unique.

Le pavillon saillait en avant d’une muraille à laquelle s’appliquaient, comme des balcons, deux étages de galeries, espèces de portiques ouverts, faits de colonnes d’une fantaisie architecturale singulière ; les bases de ces colonnes représentaient d’énormes boutons de lotus, dont la capsule, se déchirant en lobes dentelés, laissait jaillir, comme un pistil gigantesque, la hampe renflée du bas, amenuisée du haut, étranglée sous le chapiteau par un collier de moulures, et se terminant en fleur épanouie.

Entre les larges baies des entre-colonnements, on apercevait de petites fenêtres à deux vantaux garnis de verres de couleur. Au-dessus régnait un toit en terrasse dallé d’énormes pierres.

Dans ces galeries extérieures, de grands vases d’argile, frottés en dedans d’amandes amères, bouchés de tampons de feuillage et posés sur des trépieds de bois, rafraîchissaient l’eau du Nil aux courants d’air. Des guéridons supportaient des pyramides de fruits, des gerbes de fleurs et des coupes à boire de différentes formes : car les Égyptiens aiment à manger en plein air, et prennent, pour ainsi dire, leurs repas sur la voie publique.

De chaque côté de cet avant-corps s’étendaient des bâtiments n’ayant qu’un rez-de-chaussée, et formés d’un rang de colonnes engagées à mi-hauteur dans une muraille divisée en panneaux de manière à former autour de la maison un promenoir abrité contre le soleil et les regards. Toute cette architecture, égayée de peintures ornementales (car les chapiteaux, les fûts, les corniches, les panneaux étaient coloriés), produisait un effet heureux et splendide.

En franchissant la porte, on entrait dans une vaste cour entourée d’un portique quadrilatéral, soutenu par des piliers ayant pour chapiteaux quatre têtes de femmes aux oreilles de vache, aux longs yeux bridés, au nez légèrement camard, au sourire largement épanoui, coiffées d’un épais bourrelet rayé, qui supportaient un dé de grès dur.

Sous ce portique s’ouvraient les portes des appartements, où ne pénétrait qu’une lumière adoucie par l’ombre de la galerie.

Au milieu de la cour scintillait sous le soleil une pièce d’eau bordée d’une marge en granit de Syène, et sur laquelle s’étalaient les larges feuilles taillées en cœur des lotus, dont les fleurs roses ou bleues se fermaient à demi, comme pâmées de chaleur, malgré l’eau où elles baignaient.

Dans les plates-bandes encadrant le bassin étaient plantées des fleurs disposées en éventail sur de petits monticules de terre, et, par les étroits chemins tracés entre les touffes, se promenaient avec précaution deux cigognes familières, faisant de temps à autre claquer leur long bec et palpiter leurs ailes comme si elles voulaient s’envoler.

Aux angles de la cour, quatre grands perséas tordaient leurs troncs et découpaient leurs masses de feuillage d’un vert métallique.

Au fond, une espèce de pylône interrompait le portique, et sa large baie encadrant l’air bleu laissait apercevoir au bout d’un long berceau de treilles un kiosque d’été d’une construction aussi riche qu’élégante.

Dans les compartiments tracés à droite et à gauche de la tonnelle par des arbres nains taillés en cône, verdoyaient des grenadiers, des sycomores, des tamarisques, des périplocas, des mimosas, des acacias, dont les fleurs brillaient comme des étincelles coloriées sur le fond intense du feuillage dépassant la muraille.

La musique faible et douce dont nous avons parlé sortait d’une des chambres ouvrant leur porte sous le portique intérieur.

Quoique le soleil donnât en plein dans la cour dont le sol brillait inondé d’une lumière crue, une ombre bleue et fraîche, transparente dans son intensité, baignait l’appartement où l’œil, aveuglé par les ardentes réverbérations, cherchait d’abord les formes et finissait par les démêler lorsqu’il s’était habitué à ce demi-jour.

Une teinte lilas tendre colorait les parois de la chambre, autour de laquelle régnait une corniche enluminée de tons éclatants et fleurie de palmettes d’or. Des divisions architecturales heureusement combinées traçaient sur ces espaces plans des panneaux qui encadraient des dessins, des ornements, des gerbes de fleurs, des figures d’oiseaux, des damiers de couleurs contrastées, et des scènes de la vie intime.

Au fond, près de la muraille, se dessinait un lit de forme bizarre, représentant un bœuf coiffé de plumes d’autruche, un disque entre les cornes, aplatissant son dos pour recevoir le dormeur ou la dormeuse sur son mince matelas rouge, arc-boutant contre le sol, en manière de pieds, ses jambes noires terminées par des sabots verts, et retroussant sa queue divisée en deux flocons. Ce quadrupède-lit, cet animal-meuble eût paru étrange en tout autre pays que l’Égypte, où les lions et les chacals se laissent également arranger en lits par le caprice de l’ouvrier. Devant cette couche était placé un escabeau à quatre marches pour y monter ; à la tête, un chevet d’albâtre oriental, destiné à soutenir le col sans déranger la coiffure, se creusait en demi-lune.

Au milieu, une table de bois précieux travaillé avec un soin charmant posait son disque sur un socle évidé. Différents objets l’encombraient : un pot de fleurs de lotus, un miroir de bronze poli à pied d’ivoire, une buire d’agate rubanée pleine de poudre d’antimoine, une spatule à parfums en bois de sycomore, formée par une jeune fille nue jusqu’aux reins, allongée dans une position de nage et semblant vouloir soutenir sa cassolette au-dessus de l’eau.

Près de la table, sur un fauteuil en bois doré réchampi de rouge, aux pieds bleus, aux bras figurés par des lions, recouvert d’un épais coussin à fond pourpre étoilé d’or et quadrillé de noir, dont le bout débordait en volute par-dessus le dossier, était assise une jeune femme ou plutôt une jeune fille d’une merveilleuse beauté, dans une gracieuse attitude de nonchalance et de mélancolie.

Ses traits, d’une délicatesse idéale, offraient le plus pur type égyptien, et souvent les sculpteurs avaient dû penser à elle en taillant les images d’Isis et d’Hâthor, au risque d’enfreindre les rigoureuses lois hiératiques ; des reflets d’or et de rose coloraient sa pâleur ardente où se dessinaient ses longs yeux noirs, agrandis par une ligne d’antimoine et alanguis d’une indicible tristesse. Ce grand œil sombre, aux sourcils marqués et aux paupières teintes, prenait une expression étrange dans ce visage mignon, presque enfantin. La bouche mi-ouverte, colorée comme une fleur de grenade, laissait briller entre ses lèvres, un peu épaisses, un éclair humide de nacre bleuâtre, et gardait ce sourire involontaire et presque douloureux qui donne un charme si sympathique aux figures égyptiennes ; le nez, légèrement déprimé à la racine, à l’endroit où les sourcils se confondaient dans une ombre veloutée, se relevait avec des lignes si pures, des arêtes si fines, et découpait ses narines d’un trait si net que toute femme ou toute déesse s’en serait contentée, malgré son profil imperceptiblement africain ; le menton s’arrondissait par une courbe d’une élégance extrême, et brillait poli comme l’ivoire ; les joues, un peu plus développées que chez les beautés des autres peuples, prêtaient à la physionomie une expression de douceur et de grâce d’un charme extrême.

Cette belle fille avait pour coiffure une sorte de casque formé par une pintade dont les ailes à demi déployées s’abattaient sur ses tempes, et dont la jolie tête effilée s’avançait jusqu’au milieu de son front, tandis que la queue, constellée de points blancs, se déployait sur sa nuque. Une habile combinaison d’émail imitait à s’y tromper le plumage ocellé de l’oiseau ; des pennes d’autruche, implantées dans le casque comme une aigrette, complétaient cette coiffure réservée aux jeunes vierges, de même que le vautour, symbole de la maternité, n’appartient qu’aux femmes.

Les cheveux de la jeune fille d’un noir brillant, tressés en fines nattes, se massaient de chaque côté de ses joues rondes et lisses, dont ils accusaient le contour, et s’allongeaient jusqu’aux épaules ; dans leur ombre luisaient, comme des soleils dans un nuage, de grands disques d’or en façon de boucles d’oreilles ; de cette coiffure partaient deux longues bandes d’étoffe aux bouts frangés qui retombaient avec grâce derrière le dos. Un large pectoral composé de plusieurs rangs d’émaux, de perles d’or, de grains de cornaline, de poissons et de lézards en or estampé couvrait la poitrine de la base du col à la naissance de la gorge, qui transparaissait rose et blanche à travers la trame aérienne de la calasiris.

La robe, quadrillée de larges carreaux, se nouait sous le sein au moyen d’une ceinture à bouts flottants, et se terminait par une large bordure à raies transversales garnie de franges.

De triples bracelets en grains de lapis-lazuli, striés de distance en distance d’une rangée de perles d’or, cerclaient ses poignets minces, délicats comme ceux d’un enfant ; et ses beaux pieds étroits, aux doigts souples et longs, chaussés de tatbebs en cuir blanc gaufré de dessins d’or, reposaient sur un tabouret de cèdre incrusté d’émaux verts et rouges.

Près de Tahoser, c’est le nom de la jeune Égyptienne, se tenait agenouillée, une jambe repliée sous la cuisse et l’autre formant un angle obtus, dans cette attitude que les peintres aiment à reproduire aux murs des hypogées, une joueuse de harpe posée sur une espèce de socle bas, destiné sans doute à augmenter la résonance de l’instrument. Un morceau d’étoffe rayé de bandes de couleur, et dont les bouts rejetés en arrière flottaient en barbes cannelées, contenait ses cheveux et encadrait sa figure souriante et mystérieuse comme un masque de sphinx. Une étroite robe, ou, pour mieux dire, un fourreau de gaze transparente, moulait exactement les contours juvéniles de son corps élégant et frêle ; cette robe, coupée au-dessous du sein, laissait les épaules, la poitrine et les bras libres dans leur chaste nudité.

Un support, fiché dans le socle sur lequel était placée la musicienne, et traversé d’une cheville en forme de clef, servait de point d’appui à la harpe, dont, sans cela, le poids eût pesé tout entier sur l’épaule de la jeune femme. Cette harpe, terminée par une sorte de table d’harmonie, arrondie en conque et coloriée de peintures ornementales, portait, à son extrémité supérieure, une tête sculptée d’Hâthor surmontée d’une plume d’autruche ; les cordes, au nombre de neuf, se tendaient diagonalement et frémissaient sous les doigts longs et menus de la harpiste, qui souvent, pour atteindre les notes graves, se penchait, avec un mouvement gracieux comme si elle eût voulu nager sur les ondes sonores de la musique, et accompagner l’harmonie qui s’éloignait.

Derrière elle, une autre musicienne debout, qu’on aurait pu croire nue sans le léger brouillard blanc qui atténuait la couleur bronzée de son corps, jouait d’une espèce de mandore au manche démesurément long, dont les trois cordes étaient coquettement ornées, à leur extrémité, de houppes de couleur. Un de ses bras, mince et rond cependant, s’allongeait jusqu’au haut du manche avec une pose sculpturale, tandis que l’autre soutenait l’instrument et agaçait les cordes.

Une troisième jeune femme, que son énorme chevelure faisait paraître encore plus fluette, marquait la mesure sur un tympanon formé d’un cadre de bois légèrement infléchi en dedans et tendu de peau d’onagre.

La joueuse de harpe chantait une mélopée plaintive, accompagnée à l’unisson, d’une douceur inexprimable et d’une tristesse profonde. Les paroles exprimaient de vagues aspirations, des regrets voilés, un hymne d’amour à l’inconnu, et des plaintes timides sur la rigueur des dieux et la cruauté du sort.

Tahoser, le coude appuyé sur un des lions de son fauteuil, la main à la joue et le doigt retroussé contre la tempe, écoutait avec une distraction plus apparente que réelle le chant de la musicienne ; parfois un soupir gonflait sa poitrine et soulevait les émaux de son gorgerin ; parfois une lueur humide, causée par une larme qui germait, lustrait le globe de son œil entre les lignes d’antimoine, et ses petites dents mordaient sa lèvre inférieure comme si elle se fût rebellée contre son émotion.

« Satou, fit-elle en frappant l’une contre l’autre ses mains délicates pour imposer silence à la musicienne, qui étouffa aussitôt avec sa paume les vibrations de la harpe, ton chant m’énerve, m’alanguit, et me ferait tourner la tête comme un parfum trop fort. Les cordes de ta harpe semblent tordues avec les fibres de mon cœur et me résonnent douloureusement dans la poitrine ; tu me rends presque honteuse, car c’est mon âme qui pleure à travers la musique ; et qui peut t’en avoir dit les secrets ?

— Maîtresse, répondit la harpiste, le poète et le musicien savent tout ; les dieux leur révèlent les choses cachées ; ils expriment dans leurs rythmes ce que la pensée conçoit à peine et ce que la langue balbutie confusément. Mais si mon chant t’attriste, je puis, en changeant de mode, faire naître des idées plus riantes dans ton esprit. » Et Satou attaqua les cordes de sa harpe avec une énergie joyeuse et sur un rythme vif que le tympanon accentuait de coups pressés ; après ce prélude, elle entonna un chant célébrant les charmes du vin, l’enivrement des parfums et le délire de la danse.

Quelques-unes des femmes qui, assises sur ces pliants à cols de cygnes bleus dont le bec jaune mord les bâtons du siège, ou agenouillées sur des coussins écarlates gonflés de barbe de chardon, gardaient, sous l’influence de la musique de Satou, des poses d’une langueur désespérée, frissonnèrent, ouvrirent les narines, aspirèrent le rythme magique, se dressèrent sur leurs pieds, et, mues d’une impulsion irrésistible, se mirent à danser.

Une coiffure en forme de casque échancré à l’oreille enveloppait leur chevelure, dont quelques spirales s’échappaient et flagellaient leurs joues brunes, où l’ardeur de la danse mit bientôt des couleurs roses. De larges cercles d’or battaient leur col, et à travers leur longue chemise de gaze, brodée de perles par en haut, on voyait leurs corps couleur de bronze jaune doré s’agiter avec une souplesse de couleuvre ; elles se tordaient, se cambraient, remuaient leurs hanches cerclées d’une étroite ceinture, se renversaient, prenaient des attitudes penchées, inclinaient la tête à droite et à gauche comme si elles eussent trouvé une volupté secrète à frôler de leur menton poli leur épaule froide et nue, se rengorgeaient comme des colombes, s’agenouillaient et se relevaient, serraient les mains contre leur poitrine ou déployaient moelleusement leurs bras qui semblaient battre des ailes comme ceux d’Isis et de Nephtys, traînaient leurs jambes, ployaient leurs jarrets, déplaçaient leurs pieds agiles par de petits mouvements saccadés, et suivaient toutes les ondulations de la musique.

Les suivantes, debout contre la muraille pour laisser le champ libre aux évolutions des danseuses, marquaient le rythme en faisant craquer leurs doigts ou en frappant l’une contre l’autre la paume de leurs mains. Celles-ci, entièrement nues, n’avaient pour ornement qu’un bracelet en pâte émaillée ; celles-là, vêtues d’un pagne étroit retenu par des bretelles, portaient pour coiffure quelques brins de fleurs tordus.

C’était étrange et gracieux. Les boutons et les fleurs, doucement agités, répandaient leurs parfums à travers la salle, et ces jeunes femmes couronnées eussent pu offrir aux poètes d’heureux sujets de comparaison.

Mais Satou s’était exagéré la puissance de son art. Le rythme joyeux semblait avoir accru la mélancolie de Tahoser. Une larme roulait sur sa belle joue, comme une goutte d’eau du Nil sur un pétale de nymphaea, et, cachant sa tête contre la poitrine de la suivante favorite qui se tenait accoudée au fauteuil de sa maîtresse, elle murmura dans un sanglot, avec un gémissement de colombe étouffée :

« Oh ! ma pauvre Nofré, je suis bien triste et bien malheureuse ! »