Le Roman de la momie/Chapitre 10

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Fasquelle (p. 201-215).

X


Pharaon, inquiet et furieux de la disparition de Tahoser, avait cédé à ce besoin de changer de place qui agite les cœurs tourmentés d’une passion inassouvie. Au grand chagrin d’Amensé, de Hont-Reché et de Twéa, ses favorites, qui s’étaient efforcées de le retenir au pavillon d’été par toutes les ressources de la coquetterie féminine, il habitait le palais du Nord, sur l’autre rive du Nil. Sa préoccupation farouche s’irritait de la présence et du babil de ses femmes.

Tout ce qui n’était pas Tahoser lui déplaisait ; il trouvait laides maintenant ces beautés qui lui paraissaient si charmantes naguère ; leurs corps jeunes, sveltes, gracieux, aux poses pleines de volupté ; leurs longs yeux avivés d’antimoine où brillait le désir ; leurs bouches pourprées aux dents blanches et au sourire languissant : tout en elles, jusqu’aux parfums suaves qui émanaient de leur peau fraîche comme d’un bouquet de fleurs ou d’une boîte d’aromates, lui était devenu odieux, intolérable ; il semblait leur en vouloir de les avoir aimées, et ne plus comprendre comment il s’était épris de charmes si vulgaires. Lorsque Twéa lui posait sur la poitrine les doigts effilés et roses de sa petite main tremblante d’émotion, comme pour faire renaître le souvenir d’une familiarité ancienne, que Hont-Reché poussait devant lui l’échiquier supporté par deux lions adossés, afin d’engager une partie ou qu’Amensé lui présentait une fleur de lotus avec une grâce respectueuse et suppliante, il se retenait à peine de les frapper de son sceptre, et ses yeux d’épervier lançaient de tels éclairs de dédain que les pauvres femmes qui s’étaient risquées à ces hardiesses se retiraient interdites, les paupières moites de larmes, et s’appuyaient silencieusement à la muraille peinte, tâchant de se confondre par leur immobilité avec les figures des fresques.

Pour éviter ces scènes de pleurs et de violence, il s’était retiré au palais de Thèbes, seul, taciturne et farouche ; et là, au lieu de rester assis sur son trône, dans l’attitude solennelle des dieux et des rois qui, pouvant tout, ne remuent pas et ne font pas de gestes, il se promenait fiévreusement à travers les immenses salles.

C’était un spectacle étrange que de voir ce Pharaon à la haute stature, au maintien imposant, formidable comme les colosses de granit, ses images, faire retentir les larges dalles sous le patin recourbé de sa chaussure.

A son passage, les gardes terrifiés semblaient se figer en statues ; leur souffle s’arrêtait, et l’on ne voyait même plus trembler la double plume d’autruche de leur coiffure. Lorsqu’il était loin, à peine osaient-ils se dire :

« Qu’a donc aujourd’hui le Pharaon ? Il serait rentré vaincu de son expédition qu’il ne serait pas plus morose et plus sombre. » Si, au lieu d’avoir remporté dix victoires, tué vingt mille ennemis, ramené deux mille vierges choisies parmi les plus belles, rapporté cent charges de poudre d’or, mille charges de bois d’ébène et de dents d’éléphant, sans compter les productions rares et les animaux inconnus, Pharaon eût vu son armée taillée en pièces, ses chars de guerre renversés et brisés, et se fût sauvé seul de la déroute sous une nuée de flèches, poudreux, sanglant, prenant les rênes des mains de son cocher mort à côté de lui, il n’eût pas eu, certes, un visage plus morne et plus désespéré. Après tout, la terre d’Égypte est fertile en soldats ; d’innombrables chevaux hennissent et fouillent le sol du pied dans les écuries du palais, et les ouvriers ont bientôt courbé le bois, fondu le cuivre, aiguisé l’airain ! La fortune des combats est changeante ; un désastre se répare ! mais avoir souhaité une chose qui ne s’était pas accomplie sur-le-champ, rencontré un obstacle entre sa volonté et la réalisation de cette volonté, lancé comme une javeline un désir qui n’avait pas atteint le but :

voilà ce qui étonnait ce Pharaon dans les zones supérieures de sa toute-puissance ! Un instant il eut l’idée qu’il n’était qu’un homme !

Il errait donc par les vastes cours, suivant les dromos de colonnes géantes, passant sous les pylônes démesurés, entre les obélisques élancés d’un seul jet et les colosses qui le regardaient de leurs grands yeux effarés ; il parcourait la salle hypostyle et se perdait à travers la forêt granitique de ses cent soixante-deux colonnes hautes et fortes comme des tours. Les figures de dieux, de rois et d’êtres symboliques peintes sur les murailles semblaient fixer sur lui l’œil inscrit de face en lignes noires sur leur masque de profil, les uraeus se tordre et gonfler leur gorge, les divinités ibiocéphales allonger leur col, les globes dégager des corniches leurs ailes de pierre et les faire palpiter. Une vie étrange et fantastique animait ces représentations bizarres, peuplant d’apparences vivantes la solitude de la salle énorme, grande à elle seule comme un palais tout entier. Ces divinités, ces ancêtres, ces monstres chimériques, dans leur immobilité éternelle, étaient surpris de voir le Pharaon, ordinairement aussi calme qu’eux mêmes, aller, venir, comme si ses membres fussent de chair, et non de porphyre ou de basalte.

Las de tourner dans ce monstrueux bois de colonnes soutenant un ciel de granit, comme un lion qui cherche la piste de sa proie et flaire de son mufle froncé le sable mobile du désert, Pharaon monta sur une terrasse du palais, s’allongea sur un lit bas et fit appeler Timopht.

Timopht parut et s’avança du haut de l’escalier jusqu’au Pharaon en se prosternant à chaque pas. Il redoutait la colère du maître dont un instant il avait espéré la faveur. L’habileté déployée à découvrir la demeure de Tahoser suffirait-elle pour faire excuser le crime d’avoir perdu la trace de cette belle fille.

Relevant un genou et laissant l’autre ployé, Timopht étendit ses bras vers le roi avec un geste suppliant.

« O roi, ne me fais pas mourir ni battre outre mesure ; la belle Tahoser, fille de Pétamounoph, sur laquelle ton désir a daigné descendre comme un épervier qui fond sur une colombe, se retrouvera sans doute, et quand, de retour à sa demeure, elle verra tes magnifiques présents, son cœur sera touché, et, d’elle-même, elle viendra, parmi les femmes qui habitent ton gynécée, prendre la place que tu lui assigneras.

— As-tu interrogé ses servantes et ses esclaves ? dit le Pharaon ; le bâton délie les langues les plus rebelles, et la souffrance fait dire ce qu’on voudrait cacher.

— Nofré et Souhem, sa suivante favorite et son plus vieux serviteur, m’ont dit qu’ils avaient remarqué que les verrous de la porte du jardin étaient tirés, et que probablement leur maîtresse était sortie par là. La porte donne sur le fleuve, et l’eau ne garde pas le sillage des barques.

— Qu’ont dit les bateliers du Nil ?

— Ils n’avaient rien vu ; un seul a dit qu’une femme pauvrement vêtue avait passé le fleuve aux premières lueurs du jour. Mais ce ne pouvait être la belle et riche Tahoser dont tu as remarqué toimême la figure, et qui marche comme une reine sous des vêtements splendides. » Le raisonnement de Timopht ne parut pas convaincre Pharaon ; il appuya son menton dans sa main et réfléchit quelques minutes. Le pauvre Timopht attendait en silence, craignant quelque explosion de fureur. Les lèvres du roi remuaient comme s’il se fût parlé à lui-même : « Cet humble habit était un déguisement… Oui, c’est cela… Ainsi travestie, elle est passée de l’autre côté du fleuve… Ce Timopht est un imbécile, sans la moindre pénétration. J’ai bien envie de le faire jeter aux crocodiles ou rouer de coups… - mais pour quel motif ? Une vierge de haute naissance, fille d’un grand prêtre, s’échapper ainsi de son palais, seule, sans prévenir personne de son dessein !… Il y a peut-être quelque amour au fond de ce mystère. » A cette idée, la face du Pharaon s’empourpra comme à un reflet d’incendie : tout le sang lui était monté du cœur au visage ; à la rougeur succéda une pâleur affreuse, ses sourcils se tordirent comme les vipères des diadèmes, sa bouche se contracta, ses dents grincèrent et sa physionomie devint si terrible que Timopht épouvanté se laissa tomber le nez sur les dalles, comme tombe un homme mort.

Mais le Pharaon se calma ; sa figure reprit son aspect majestueux, ennuyé et placide ; et, voyant que Timopht ne se relevait pas, il le poussa dédaigneusement du pied.

Quand Timopht, qui se regardait déjà comme étendu sur le lit funèbre à pieds de chacal, au quartier des Memnonia, le flanc ouvert, le ventre vidé et prêt à prendre le bain de saumure, se redressa, il n’osa pas lever les yeux vers le roi et resta affaissé sur ses talons, en proie à l’angoisse la plus poignante.

« Allons, Timopht, dit Sa Majesté, lève-toi, cours, dépêche des émissaires de tous côtés, fais fouiller les temples, les palais, les maisons, les villas, les jardins, jusqu’aux plus humbles cahutes, et retrouve Tahoser ; envoie des chars sur toutes les routes, fais sillonner le Nil en tous sens par des barques ; va toi-même, et demande à ceux que tu rencontreras s’ils n’ont pas vu une femme de telle sorte ; viole les tombeaux si elle s’est réfugiée dans l’asile de la mort, au fond de quelque syringe ou de quelque hypogée ; cherche-la comme Isis a cherché son mari Osiris déchiré par Typhon, et, morte ou vivante, ramènela, ou, par l’uraeus de mon pschent, par le bouton de lotus de mon sceptre, tu périras dans d’affreux supplices. » Timopht s’élança avec la rapidité de l’ibis pour exécuter les ordres du Pharaon, qui, rasséréné, prit une de ces poses de grandeur tranquille que les sculpteurs aiment à donner aux colosses assis à la porte des temples et des palais, et, calme comme il convient à ceux dont les sandales estampées de captifs liés par les coudes reposent sur la tête des peuples, il attendit.

Un tonnerre sourd résonna autour du palais, et, si le ciel n’eût été d’un bleu de lapis-lazuli immuable, on eût pu croire à un orage ; c’étaient les bruits des chars lancés au galop dans toutes les directions, et dont les roues tourbillonnantes retentissaient sur le sol.

Bientôt le Pharaon put apercevoir du haut de sa terrasse les barques coupant l’eau du fleuve sous l’effort des rameurs, et les émissaires se répandre sur l’autre rive à travers la campagne.

La chaîne libyque, avec ses lumières roses et ses ombres d’un bleu de saphir, fermait l’horizon et servait de fond aux gigantesques constructions des Rhamsès, d’Amenoph et de Menephta ; les pylônes aux angles en talus, les murailles aux corniches évasées, les colosses aux mains posées sur les genoux se dessinaient, dorés par un rayon de soleil, sans que l’éloignement pût leur ôter de leur grandeur. Mais ce n’étaient pas ces orgueilleux édifices que regardait Pharaon ; parmi les bouquets de palmiers et les champs cultivés, des maisons, des kiosques coloriés s’élevaient ça et là, tachetant la teinte vivace de la végétation. Sous un de ces toits, sous une de ces terrasses, Tahoser se cachait sans doute, et, par une opération magique, il eût voulu les soulever où les rendre transparents.

Les heures succédèrent aux heures : déjà le soleil avait disparu derrière les montagnes, lançant ses derniers feux à Thèbes, et les messagers ne revenaient pas. Pharaon gardait toujours son attitude immobile. La nuit s’étendit sur la ville, calme, fraîche et bleue ; les étoiles se mirent à scintiller et à faire trembler leurs longs cils d’or dans l’azur profond ; et sur le coin de la terrasse le Pharaon silencieux, impassible découpait ses noirs contours comme une statue de basalte scellée à l’entablement. Plusieurs fois les oiseaux nocturnes voltigèrent autour de sa tête pour s’y poser ; mais, effrayés par sa respiration lente et profonde, ils s’enfuyaient en battant des ailes.

De cette hauteur, le roi dominait sa ville déployée à ses pieds. Du sein de l’ombre bleuâtre jaillissaient les obélisques aux pyramidions aigus, les pylônes, portes gigantesques traversées de rayons, les hautes corniches, les colosses émergeant jusqu’aux épaules du tumulte des constructions, les propylées, les colonnes épanouissant leurs chapiteaux comme d’énormes fleurs de granit, les angles des temples et des palais révélés par une touche argentée de lumière ; les viviers sacrés s’étalaient en miroitant comme du métal poli, les sphinx et les criosphinx alignés en dromos allongeaient leurs pattes, évasaient leur croupe, et les toits plats se succédaient à l’infini, blanchissant sous la lune en masses coupées ça et là de tranches profonde ; par les places et les rues : des points rouges piquaient cette obscurité bleue, comme si les étoiles eussent laissé tomber des étincelles sur la terre ; c’étaient les lampes qui veillaient encore dans la ville endormie ; plus loin, entre les édifices moins serrés, de vagues touffes de palmiers balançaient leurs éventails de feuilles ; au-delà les contours et les formes se perdaient dans la vaporeuse immensité, car l’œil de l’aigle même n’aurait pu atteindre aux limites de Thèbes, et de l’autre côté le vieil Hôpi-Mou descendait majestueusement vers la mer.

Planant par l’œil et la pensée sur cette ville démesurée dont il était le maître absolu, Pharaon réfléchissait tristement aux bornes du pouvoir humain, et son désir, comme un vautour affamé, lui rongeait le cœur ; il se disait :

« Toutes ces maisons renferment des êtres dont mon aspect fait courber le front dans la poussière, et pour qui ma volonté est un ordre des dieux. Lorsque je passe sur mon char d’or ou dans ma litière portée par des oëris, les vierges sentent leur sein palpiter en me suivant d’un long regard timide ; les prêtres m’encensent avec la fumée des amschirs ; le peuple balance des palmes ou répand des fleurs ; le sifflement d’une de mes flèches fait trembler les nations, et les murs des pylônes, immenses comme des montagnes taillées à pic, suffisent à peine pour inscrire mes victoires ; les carrières s’épuisent à fournir du granit pour mes images colossales ; une fois, dans ma satiété superbe, je forme un souhait, et ce souhait je ne peux l’accomplir ! Timopht ne reparaît pas : il n’aura rien trouvé sans doute. O Tahoser, Tahoser, que de bonheur tu me dois pour cette attente ! » Cependant les émissaires, Timopht en tête, visitaient les maisons, battaient les routes, s’informant de la fille du prêtre, donnant son signalement aux voyageurs qu’ils rencontraient. Mais personne ne pouvait leur répondre.

Un premier messager parut sur la terrasse, annonçant au Pharaon que Tahoser ne se retrouvait pas.

Le Pharaon étendit son sceptre ; le messager tomba mort, malgré la dureté proverbiale du crâne des Égyptiens.

Un second se présenta ; il heurta du pied le corps de son camarade, allongé sur la dalle ; un tremblement le prit, car il vit que le Pharaon était en colère.

« Et Tahoser ? dit le Pharaon sans changer de posture.

— O Majesté ! sa trace est perdue », répondit le malheureux agenouillé dans l’ombre, devant cette ombre noire qui ressemblait plutôt à une statue osirienne qu’à un roi vivant.

Le bras de granit se détacha du torse immobile, et le sceptre de métal descendit comme un carreau de foudre. Le second messager roula à côté du premier.

Un troisième eut le même sort.

… De maison en maison, Timopht arriva au pavillon de Poëri, qui, rentré de son excursion nocturne, s’était étonné le matin de ne pas voir la fausse Hora. Harphré et les servantes qui la veille avaient soupé avec elle ne savaient pas ce qu’elle pouvait être devenue ; sa chambre visitée était vide ; on l’avait cherchée vainement dans les jardins, les celliers, les greniers et les lavoirs.

Aux questions de Timopht, Poëri répondit qu’en effet une jeune fille s’était présentée à sa porte avec l’attitude suppliante du malheur, implorant à genoux l’hospitalité, qu’il l’avait accueillie favorablement, lui offrant le couvert et la nourriture, mais qu’elle s’en était allée d’une façon mystérieuse, et pour une cause qu’il ne pouvait soupçonner. Quel chemin avait-elle pris ? il l’ignorait. Sans doute, un peu reposée, elle avait continué sa route vers un but inconnu. Elle était belle, triste, couverte d’une simple étoffe, et semblait pauvre ; le nom d’Hora qu’elle s’était donné déguisait-il le nom de Tahoser ? il laissait la sagacité de Timopht décider cette question.

Muni de ces renseignements, Timopht revint au palais, et, se tenant hors de la portée du sceptre du Pharaon, il lui raconta ce qu’il avait appris.

« Qu’est-elle allée faire chez Poëri ? se dit le Pharaon :

si vraiment Hora cache Tahoser, elle aime Poëri. Non, car elle ne se serait pas enfuie de la sorte après avoir été reçue sous son toit. Ah ! je la retrouverai, dussé-je bouleverser l’Égypte, des cataractes au Delta. »