Le Roman de la momie/Chapitre 9

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Fasquelle (p. 188-200).

IX


Poëri, dont la main était armée d’un fort bâton de palmier, se dirigea vers le fleuve en suivant une étroite chaussée élevée à travers un champ de papyrus submergés qui, feuilles à leur base, dressaient de chaque côté leurs hampes rectilignes hautes de six ou huit coudées et terminées par un flocon de fibres, comme les lances d’une armée rangée en bataille.

Retenant son souffle, posant à peine la pointe du pied sur le sol, Tahoser s’engagea après lui dans le petit chemin. Il n’y avait pas de lune cette nuit-là, et l’épaisseur des papyrus eût d’ailleurs suffi pour cacher la jeune fille, qui se tenait un peu en arrière.

Il fallut après franchir un espace découvert. La fausse Hora laissa prendre de l’avance à Poëri, courba sa taille, se fit petite et rampa contre le sol.

Un bois de mimosas se présenta ensuite, et, dissimulée par les touffes d’arbres, Tahoser put s’avancer sans prendre autant de précautions. Elle était si près de Poëri, qu’elle craignait de perdre dans l’obscurité, que souvent les branches qu’il déplaçait lui fouettaient la figure ; mais elle n’y faisait pas attention : un sentiment d’ardente jalousie la poussait à la recherche du mystère qu’elle n’interprétait pas comme les servantes de la maison. Elle n’avait pas cru un instant que le jeune Hébreu sortît ainsi chaque soir pour accomplir quelque rite infâme et barbare ; elle pensait qu’une femme devait être le motif de ces excursions nocturnes, et elle voulait connaître sa rivale. La bienveillance froide de Poëri lui montrait qu’il avait le cœur occupé : autrement serait-il resté insensible à des charmes célèbres dans Thèbes et dans toute l’Égypte ? eût-il feint de ne pas comprendre un amour qui eût fait l’orgueil des oëris, des grands prêtres, des basilico-grammates, et même des princes de la race royale ?

Arrivé à la berge du fleuve, Poëri descendit quelques marches taillées dans l’escarpement de la rive, et se courba comme s’il défaisait un lien.

Tahoser, couchée à plat ventre sur le sommet du talus que dépassait seulement le haut de sa tête, vit, à son grand désespoir, que le promeneur mystérieux détachait une mince barque de papyrus étroite et longue comme un poisson, et qu’il se préparait à traverser le fleuve.

Il sauta, en effet, dans la barque, repoussa le bord du pied, et prit le large en manœuvrant la rame unique placée à l’arrière de la frêle embarcation.

La pauvre fille se tordait les mains de douleur ; elle allait perdre la piste du secret qu’il lui importait tant de savoir.

Que faire ? retourner sur ses pas, le cœur en proie au soupçon et à l’incertitude, le pire des maux ? Elle rassembla son courage, et sa résolution fut bientôt prise. Chercher une autre barque, il n’y fallait pas penser. Elle se laissa couler le long du talus, enleva sa robe en un tour de main et la roula sur sa tête ; puis elle se glissa courageusement dans le fleuve, en ayant soin de ne pas faire rejaillir d’écume. Souple comme une couleuvre d’eau, elle allongea ses beaux bras sur le flot sombre où tremblait élargi le reflet des étoiles, et se mit à suivre de loin la barque. Elle nageait admirablement : car, chaque jour, elle s’exerçait avec ses femmes dans la vaste piscine de son palais, et nulle n’était plus habile à couper l’onde que Tahoser.

Le courant, endormi en cet endroit, ne lui opposait pas beaucoup de résistance ; mais au milieu du fleuve, pour ne pas être emportée à la dérive, il lui fallut donner de vigoureux coups de pied à l’eau bouillonnante et multiplier ses brassées. Sa respiration devenait courte, haletante, et elle la retenait de peur que le jeune Hébreu ne l’entendît. Quelquefois, une vague plus haute lavait d’écume ses lèvres entrouvertes, trempait ses cheveux et même atteignait sa robe pliée en paquet : heureusement pour elle, car ses forces commençaient à l’abandonner, elle se retrouva bientôt dans des eaux plus calmes. Un faisceau de joncs qui descendait le fleuve et la frôla en passant lui causa une vive terreur. Cette masse d’un vert sombre, prenait, à travers l’obscurité, l’apparence d’un dos de crocodile ; Tahoser avait cru sentir la peau rugueuse du monstre, mais elle se remit de sa frayeur et se dit en continuant à nager : « Qu’importe que les crocodiles me mangent, si Poëri ne m’aime pas ? » Le danger était réel, surtout la nuit ; pendant le jour, le mouvement perpétuel des barques, le travail des quais, le tumulte de la ville éloignent les crocodiles, qui vont, sur des rives moins fréquentées par l’homme, se vautrer dans la vase et se réjouir au soleil ; mais l’ombre leur rend toute leur audace.

Tahoser n’y avait pas pensé. La passion ne calcule pas.

L’idée de ce péril lui fût-elle venue, elle l’aurait bravé, elle si timide pourtant, et qu’effrayait un papillon obstiné qui voltigeait autour d’elle, la prenant pour une fleur.

Tout à coup la barque s’arrêta, quoique la rive fût encore à quelque distance. Poëri, suspendant son travail de pagaie, parut promener ses regards autour de lui avec inquiétude. Il avait aperçu la tache blanchâtre produite sur l’eau par la robe roulée de Tahoser.

Se croyant découverte, l’intrépide nageuse plongea bravement, résolue à ne remonter à la surface, dût-elle étouffer, que lorsque les soupçons de Poëri seraient dissipés.

« J’aurais cru que quelqu’un me suivait à la nage, se dit Poëri en se remettant à ramer ? Mais qui se risquerait dans le Nil à cette heure ? J’étais fou. J’ai pris pour une tête humaine coiffée d’un linge une touffe de lotus blancs, peut-être même un simple flocon d’écume, car je ne vois plus rien. »

Lorsque Tahoser, dont les veines sifflaient dans les tempes, et qui commençait à voir passer des lueurs rouges dans l’eau sombre du fleuve, revint en toute hâte dilater ses poumons par Line longue gorgée d’air, la barque de papyrus avait repris son allure confiante, et Poëri manœuvrait l’aviron avec le flegme imperturbable des personnes allégoriques qui conduisent la bari de Maüt sur les bas-reliefs et les peintures des temples.

La rive n’était plus qu’à quelques brassées ; l’ombre prodigieuse des pylônes et des murs énormes du palais du Nord, qui ébauchait ses entassements opaques, surmontés par les pyramidions de six obélisques, à travers le bleu violâtre de la nuit, s’étalait immense et formidable sur le fleuve, et protégeait Tahoser, qui pouvait nager sans crainte d’être aperçue.

Poëri aborda un peu au-dessous du palais en descendant le Nil, et il attacha sa barque à un pieu, de façon à la retrouver pour le retour ; puis il prit son bâton de palmier et monta la rampe du quai d’un pas alerte.

La pauvre Tahoser, presque à bout de forces, suspendit ses mains crispées à la première marche de l’escalier, et sortit avec peine du fleuve ses membres ruisselants, que le contact de l’air alourdit en leur faisant sentir subitement la fatigue ; mais le plus difficile de sa tâche était accompli.

Elle gravit les marches, une main sur son cœur qui battait violemment, l’autre sur sa tête pour maintenir sa robe roulée et trempée. Après avoir vu la direction que prenait Poëri, elle s’assit au haut de la rampe, déplia sa tunique et la revêtit. Le contact de l’étoffe mouillée lui causa un léger frisson. La nuit pourtant était douce, et la brise du sud soufflait tiède ; mais la courbature l’enfiévrait et ses petites dents se heurtèrent ; elle fit un appel à son énergie, et, rasant les murailles en talus des gigantesques édifices, elle parvint à ne pas perdre de vue le jeune Hébreu, qui tourna l’angle de l’immense enceinte de briques du palais, et s’enfonça à travers les rues de Thèbes.

Au bout d’un quart d’heure de marche, les palais, les temples, les riches maisons disparurent pour faire place à des habitations plus humbles ; au granit, au calcaire, au grés succédaient les briques crues, le limon pétri avec de la paille.

Les formes architecturales s’effaçaient ; des cahutes s’arrondissaient comme des ampoules ou des verrues sur des terrains déserts ; à travers de vagues cultures, empruntant à la nuit des configurations monstrueuses ; des pièces de bois, des briques moulées, rangées en tas, encombraient le chemin.

Du silence se dégageaient des bruits étranges, inquiétants ; une chouette coupait l’air de son aile muette ; des chiens maigres, levant leur long museau pointu, suivaient d’un aboiement plaintif le vol inégal d’une chauve-souris ; des scarabées et des reptiles peureux se sauvaient en faisant bruire l’herbe sèche.

« Est-ce que Harphré aurait dit vrai ? pensait Tahoser, impressionnée par l’aspect sinistre du lieu ; Poëri viendrait-il là sacrifier un enfant à ces dieux barbares qui aiment le sang et la souffrance ? Jamais endroit ne fut plus propice à des rites cruels. » Cependant, profitant des angles d’ombre, des bouts de mur, des touffes de végétation, des inégalités de terrain, elle se maintenait toujours à une distance égale de Poëri :

« Quand je devrais assister, témoin invisible, à quelque scène effroyable comme un cauchemar, entendre les cris de la victime, voir le sacrificateur les mains rouges de sang retirer du petit corps le cœur fumant, j’irai jusqu’au bout », se dit Tahoser en regardant le jeune Hébreu pénétrer dans une hutte de terre dont les crevasses laissaient filtrer quelques rayons de lumière jaune.

Quand Poëri fut entré, la fille de Pétamounoph s’approcha, sans qu’un caillou eût crié sous son pas de fantôme, sans qu’un chien eût signalé sa présence en donnant de la voix ; elle fit le tour de la cahute, comprimant son cœur, retenant son haleine, et découvrit, en la voyant luire sur le fond sombre de la muraille d’argile, une fente assez large pour laisser pénétrer le regard à l’intérieur.

Une petite lampe éclairait la chambre, moins pauvre qu’on n’eût pu le penser d’après l’apparence du taudis ; les parois lissées avaient un poli de stuc. Sur des socles de bois peints de couleurs variées étaient posés des vases d’or et d’argent ; des bijoux scintillaient dans des coffres entrouverts. Des plats de métal brillant rayonnaient sur le mur, et un bouquet de fleurs rares s’épanouissait dans un pot de terre émaillée au milieu d’une petite table.

Mais ce n’étaient pas ces détails d’ameublement qui intéressaient Tahoser, quoique le contraste de ce luxe caché avec la misère extérieure de l’habitation lui eût d’abord causé quelque surprise. Son attention était invinciblement attirée par un autre objet.

Sur une estrade tapissée de nattes se tenait une femme de race inconnue et merveilleusement belle. Elle était blanche plus qu’aucune des filles d’Égypte, blanche comme le lait, comme le lis, blanche comme les brebis qui montent du lavoir ; ses sourcils s’étendaient comme des arcs d’ébène, et leurs pointes se rencontraient à la racine d’un nez mince, aquilin, aux narines colorées de tons roses comme le dedans des coquillages. Ses yeux ressemblaient à des yeux de tourterelle, vifs et langoureux à la fois ; ses lèvres étaient deux bandelettes de pourpre, et en se dénouant montraient des éclairs de perles ; ses cheveux se suspendaient, de chaque côté de ses joues de grenade, en touffes noires et lustrées comme deux grappes de raisin mûr ; des pendeloques frissonnaient à ses oreilles, et des colliers d’or à plaquettes incrustées d’argent scintillaient autour de son col rond et poli comme une colonne d’albâtre.

Son vêtement était singulier : il consistait en une large tunique brodée de zébrures et de dessins symétriques de diverses couleurs, descendant des épaules jusqu’à mi-jambe et laissant les bras libres et nus.

Le jeune Hébreu s’assit près d’elle, sur la natte, et lui tint des discours dont Tahoser ne pouvait comprendre la lettre, mais dont elle devinait trop bien le sens pour son malheur : car Poëri et Ra’hel s’exprimaient dans la langue de la patrie, si douce à l’exilé et au captif.

L’espérance est dure à mourir au cœur amoureux.

« Peut-être est-ce sa sœur, se dit Tahoser, et vient-il la voir secrètement, ne voulant pas qu’on sache qu’il appartient à cette race réduite en servitude. » Puis elle appliquait son visage à la crevasse, écoutant avec une douloureuse intensité d’attention ces mots harmonieux et cadencés dont chaque syllabe contenait un secret qu’elle eût donné sa vie pour savoir, et qui bruissaient vagues, fugitifs, dénués de signification à ses oreilles, comme le vent dans les feuilles et l’eau contre la rive.

« Elle est bien belle.., pour une sœur.., murmurait-elle, en dévorant d’un œil jaloux cette figure étrange et charmante, au teint pâle, aux lèvres rouges, que rehaussaient des parures de formes exotiques, et dont la beauté avait quelque chose de mystérieusement fatal.

— O Ra’hel ! ma bien-aimée Ra’hel », disait souvent Poëri.

Tahoser se souvint de lui avoir entendu murmurer ce mot pendant qu’elle éventait et berçait son sommeil.

« Il y pensait même en rêve : Ra’hel, c’est son nom sans doute. » Et la pauvre enfant sentit à la poitrine une souffrance aiguë, comme si tous les uraeus des entablements, toutes les vipères royales des couronnes pharaoniques lui eussent planté leurs crochets venimeux au cœur.

Ra’hel inclina sa tête sur l’épaule de Poëri, comme une fleur trop chargée de parfums et d’amour ; les lèvres du jeune homme effleuraient les cheveux de la belle Juive, qui se renversait lentement, offrant son front moite et ses yeux demi-fermés à cette caresse suppliante et timide ; leurs mains qui se cherchaient s’étaient unies et se pressaient nerveusement.

« Oh ! que ne l’ai-je surpris à quelque cérémonie impie et monstrueuse, égorgeant de ses mains une victime humaine, buvant le sang dans une coupe de terre noire, s’en frottant la face ! il me semble que cela m’eût fait moins souffrir que l’aspect de cette belle femme qu’il embrasse si timidement », balbutia Tahoser d’une voix faible, en s’affaissant sur la terre dans l’ombre de la cahute.

Deux fois elle essaya de se relever, mais elle retomba à genoux ; un nuage couvrit ses yeux ; ses membres fléchirent ; elle roula évanouie.

Cependant Poëri sortait de la cabane et donnait à Ra’hel un dernier baiser.