Le Roman du prince Othon/Livre deuxième/Chapitre XIV

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CHAPITRE XIV

OÙ L’ON RACONTE LA CAUSE ET LE COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION


Quelque brave qu’elle pût être, et brave d’intelligence, la princesse, dès qu’elle se trouva seule, dut se cramponner à la table pour ne pas tomber. Les quatre coins de son univers s’étaient écroulés. Jamais elle n’avait vraiment aimé ce Gondremark ni mis en lui une entière confiance, elle avait toujours considéré la fausseté de son amitié comme chose possible. Mais de là à le trouver dénué de toutes ces vertus publiques pour lesquelles elle l’avait honoré, à ne plus voir en lui qu’un vulgaire intrigant qui s’était servi d’elle pour ses propres fins, le pas certes était grand, et la descente vertigineuse. La lumière et la nuit se succédaient tour à tour dans son cerveau ; un instant elle croyait, l’instant d’après elle ne pouvait plus croire. Elle se retourna, et sans regarder, de la main chercha le billet. Mais la Rosen, qui s’était souvenue de reprendre le mandat au prince, n’était pas femme à négliger de reprendre aussi son billet à la princesse. La Rosen était femme d’expérience, et chez elle les plus violentes émotions aiguisaient plutôt qu’elles ne troublaient la vigueur de la raison.

Cela rappela l’autre lettre à Séraphine, celle d’Othon. Elle se leva, sortit rapidement, et, le cerveau toujours tourbillonnant, s’élança dans le cabinet d’armes. Le vieux chambellan était-à son poste. La vue d’une autre personne épiant sa détresse (c’était là du moins son impression) souleva en elle une colère enfantine.

— Sortez ! s’écria-t-elle. Puis, comme le vieillard était à mi-chemin vers la porte, elle se ravisa : — Restez. Aussitôt que le baron de Gondremark arrivera, qu’on lui dise de se rendre ici.

— Je vais en donner l’ordre, dit le chambellan.

— Il y avait une lettre… commença Séraphine, puis elle s’arrêta.

— Son Altesse, dit le chambellan, trouvera une lettre sur la table. Je n’ai reçu aucun ordre, sans cela j’aurais épargné ce dérangement à Son Altesse.

— Non, non, non ! s’écria-t-elle. Je vous remercie. Je désire être seule.

Quand il fut parti, elle se précipita sur la lettre. Son esprit était encore dans l’obscurité ; sa raison brillait par instants pour s’éteindre de nouveau : telle la lune par une nuit de tempête, parmi les nuages. Ce fut par éclairs qu’elle lut ces mots :


« Séraphine, avait écrit le prince. Je n’écrirai pas une syllabe de reproche : j’ai vu votre ordre, et je pars. Que me reste-t-il à faire ? J’ai gaspillé mon amour, je n’en ai plus. Inutile de dire que je vous pardonne. Maintenant, du moins, nous sommes séparés à jamais. De votre propre gré, vous me libérez de mon esclavage volontaire. Librement je vais en prison. Voici le dernier mot que vous aurez de moi, soit d’amour, soit de colère. Je sors de votre vie. Respirez librement ; vous êtes débarrassée de l’époux qui vous permit de l’abandonner, du prince qui vous livra ses pouvoirs, du mari amoureux qui mettait son orgueil à vous défendre en votre absence. Comment l’en avez-vous récompensé ? Cela, votre cœur vous le criera plus haut que mes paroles : un jour viendra où vos vains rêves se dissiperont comme autant de nuages, où vous vous sentirez seule. Alors votre souvenir se reportera vers

» Othon. »

Elle lut avec horreur : ce jour dont il parlait, ce jour était déjà venu ! Elle se trouvait seule. Elle avait été déloyale, cruelle. Le remords commença à s’étendre sur Séraphine. Puis une voix plus perçante encore se fit entendre, et sa vanité bondit sur la scène. Dupée !… Impuissante !.. Elle ! S’être trahie elle-même en cherchant à trahir son mari, avoir vécu de flatterie toutes ces années, avoir niaisement avalé la pilule, comme un Jocrisse parmi des aigrefins… elle, Séraphine ! Son esprit si vif en saisit toutes les conséquences : elle pressentit sa chute prochaine, sa disgrâce publique, entrevit l’odieuse folie, la honte de son histoire ébruitée par toute l’Europe. Elle se rappela la médisance, qu’elle avait si royalement bravée, et ne se sentit plus, hélas ! le courage de l’affronter. Passer pour la maîtresse de cet homme ! Peut-être à cause de cela !…

Elle ferma les yeux devant cette perspective mortelle. Prompte comme la pensée, elle saisit un poignard à lame brillante, parmi les armes qui étincelaient sur les murailles. Oui, elle y échapperait encore ! Il était une issue de cet amphithéâtre monstrueux rempli de têtes branlantes, de chuchotements, de bourdonnements, où en pensée elle se voyait déjà martyrisée sans pitié. Coûte que coûte, au prix de n’importe quelle souffrance, ce gros rire huileux serait étouffé. Elle fermer lés yeux, murmura une prière, et pressa l’arme contre son sein.

La sensation incroyablement vive de la piqûre lui arracha un cri, et pour ainsi dire la réveilla par une pensée… elle l’avait échappé belle… et c’était plus qu’elle ne méritait ! Une petite goutte de rubis fut tout ce qu’il resta de ce grand acte de désespoir. Mais la douleur avait eu un effet tonique, et toute idée de suicide s’était dissipée.

Au même instant un bruit régulier se fit entendre dans la galerie, et elle reconnut le pas du grand baron, ce pas qui avait si souvent jusqu’ici été le bienvenu et qui, même maintenant, lui remonta le cœur comme un appel au combat. Elle cacha le poignard dans les plis de sa robe et, se redressant de toute sa hauteur, fièrement campée, rayonnante de courroux, elle attendit l’ennemi.

Le baron fut annoncé, et entra. Pour lui Séraphine était une détestable corvée. Tel que l’écolier avec son Virgile, il n’avait ni l’envie ni le loisir d’apprécier sa beauté, Cependant, quand il la vit ainsi, illuminée par la colère, de nouveaux sentiments le remuèrent : une admiration franche, une brève étincelle de désir. Ces sentiments il les accueillit avec joie, pour lui ils étaient autant de moyens. — S’il me faut jouer l’amoureux, pensa-t-il (car là était sa préoccupation constante), je crois vraiment que je vais pouvoir y mettre de l’âme !

En même temps, avec sa lourde grâce habituelle, il s’inclina devant la princesse.

— Je me propose, dit-elle d’une voix étrange qu’elle ne se connaissait pas encore, de remettre le prince en liberté et de ne pas poursuivre la guerre.

— Ah ! Madame, répliqua-t-il, c’est tout comme je m’y attendais. Le cœur, je le savais, vous saignerait quand il faudrait vraiment en venir à ce procédé si désagréable. Ah ! Madame, croyez-moi, je ne suis pas indigne d’être votre allié : je sais combien de qualités vous possédez, vous, auxquelles je suis étranger, et je les compte comme les meilleures armes que renferme l’arsenal de notre alliance… La femme sous la reine, la pitié, l’amour, la tendresse, le sourire qui récompense ! Moi je ne puis qu’ordonner ; je suis le fronceur de sourcils. Mais vous !… Et pourtant vous avez le courage de réprimer ces douces faiblesses. À l’appel de la raison vous savez les fouler aux pieds. Combien de fois n’ai-je pas admiré tout cela, même à votre face ; oui, même à votre face, ajouta-t-il tendrement, comme s’il se délectait au souvenir de certains instants d’admiration plus particulière. Mais maintenant…

— Mais maintenant, monsieur de Gondremark, s’écria-t-elle, l’heure de ces déclarations est passée. M’êtes-vous fidèle, ou êtes-vous un traître ? Regardez dans votre cœur et répondez. C’est votre cœur que je veux connaître.

— Nous y voilà ! pensa Gondremark. — Vous, Madame, s’écria-t-il en faisant un pas en arrière, craintivement eût-on dit, mais non sans une joie timide, c’est vous, c’est vous-même qui me commandez de regarder dans mon cœur !

— Pensez-vous que j’aie peur ? dit-elle en le regardant, le teint si coloré, les yeux si ardents, et sur les lèvres un sourire d’une signification si profonde, que le baron chassa ses derniers doutes.

— Ah ! Madame, s’écria-t-il en se laissant tomber à genoux. Séraphine ! Me le permettez-vous vraiment ? Auriez-vous deviné mon secret ? Eh, bien, oui, c’est vrai… Avec joie je place ma vie en votre pouvoir. Je vous aime, je vous aime avec ardeur, comme une égale, comme une maîtresse, comme un frère d’armes, comme une femme adorable, désirée, douce… Ô mon épouse, s’écria-t-il, tombant dans le dithyrambe, ô épouse de ma raison et de mes sens, aie pitié…pitié de mon amour !

Elle l’écouta, avec étonnement d’abord, puis avec rage, et enfin avec mépris. Les paroles de cet homme l’offensaient jusqu’à l’écœurement. En le voyant se vautrer lourdement sur le parquet, elle se sentait prise de ce rire qu’on ne connaît que dans le cauchemar.

— Quelle honte ! cria-t-elle. Ah ! odieux… grotesque ! Que dirait la comtesse !

Pendant quelques instants le grand baron de Gondremark, cet excellent politique, demeura à genoux dans un état d’esprit qu’il vous est sans doute permis de prendre en pitié. Sa vanité saignait sous sa poitrine de fer, elle se démenait furieuse. Que ne pouvait-il reprendre toutes ces paroles absurdes… même quelques-unes seulement !… Si encore il n’avait pas lâché ce mot d’épouse ! Cela lui hurlait à l’oreille, pendant qu’il repassait ses paroles en revue. Il se leva chancelant, et alors, dans ce premier moment où l’agonie jusqu’alors silencieuse se répand en paroles et la langue trahit tout ce qu’il y a de pire et de plus caché dans l’homme, il se permit une riposte qu’il devait regretter pendant les six semaines suivantes.

— Ah ! fit-il, la comtesse ! Maintenant, je comprends l’émotion que je remarque chez Votre Altesse !

Cette insolente réplique de faquin fut accentuée par un ton plus insolent encore. Il s’éleva dans Séraphine un de ces ouragans qui, plus d’une fois déjà, avaient obscurci sa raison. Elle s’entendit rugir… et, quand l’ouragan fut passé, elle jeta loin d’elle le poignard ensanglanté, vit Gondremark trébucher à reculons, la bouche ouverte, pressant la main sur sa blessure. Un instant après, avec des imprécations qu’elle n’avait jamais entendues jusque-là, il s’élança sur elle avec rage, et la saisit au moment où elle se rejetait en arrière. Mais à cet instant même il glissa et s’affaissa. Elle avait à peine eu le temps de parer l’attaque meurtrière, qu’il roulait déjà à ses pieds.

Il se souleva sur le coude. Elle, blanche de terreur, regardait.

— Anna ! cria-t-il. Au secours, Anna ! Puis la force lui manqua ; et il retomba, mort selon toute apparence.

Courant par la chambre, Séraphine se tordait les mains, et se lamentait tout haut. Elle n’avait plus conscience que d’un tumulte de terreur universel. Il ne lui restait plus qu’une idée : un désir fou de se réveiller de ce cauchemar.

On frappa à la porte ; elle s’élança et la retint fermée, haletant comme une bête fauve, les bras animés de toutes les forces de la folie, jusqu’à ce qu’elle eût poussé le verrou. Après ce succès, un certain calme se rétablit dans sa raison. Elle retourna contempler sa victime. Les coups à la porte devenaient plus bruyants… Oui, oh ! oui, il était mort ! Elle l’avait tué ! Avec son dernier soupir il avait appelé la Rosen. Ah ! qui appellerait jamais ainsi Séraphine ?… Elle l’avait tué. Elle dont la main irrésolue avait à peine réussi à faire jaillir une goutte de sang de son propre sein, elle avait trouvé assez de force pour jeter ce colosse à terre, d’un seul coup !

Et toujours, à la porte, les coups devenaient plus tumultueux, contrastant davantage avec le décorum d’un palais tel que celui de Mittwalden. Une esclandre se préparait, dont elle n’osait envisager les conséquences. Mais, en même temps, parmi les voix qui commençaient déjà à l’appeler par son nom, elle crut reconnaître celle du chancelier. Lui ou un autre, il faudrait bien que quelqu’un entrât le premier.

— Est-ce que M. de. Greisengesang est là ? demanda-t-elle à travers la porte.

— Oui, Altesse, répondit le vieux gentilhomme. Nous avons entendu des cris, une chute. Serait-il arrivé quelque accident ?

— Non, rien, dit Séraphine. Mais je désirerais vous parler. Renvoyez les autres.

Elle haletait entre les phrases, mais maintenant son esprit était lucide. Elle laissa retomber de chaque côté les plis de la portière, avant de retirer le verrou. Ainsi précautionnée contre tout coup d’œil du dehors, elle laissa entrer l’obséquieux chancelier, et verrouilla de nouveau la porte.

Greisengesang se démena un instant dans les rideaux, de sorte qu’ils en émergèrent tous deux en même temps.

— Dieu du ciel ! s’écria-t-il. Le baron !

— Je l’ai tué, dit-elle. Oh ! tué !…

— Mon Dieu, fit le vieux gentilhomme, voici qui n’a guère de précédents. Querelle d’amoureux, ajouta-t-il lamentablement, redintegratio… Là il s’arrêta. — Mais, chère Madame, reprit-il soudain, au nom de tout ce qui est possible, qu’allons-nous faire ? Ceci est excessivement grave. Moralement parlant, Madame, c’est épouvantable. Je prends la liberté, Altesse, de vous parler comme à une fille, une fille que j’aime quoique avec respect… et je dois dire que je ne puis vous cacher que, moralement, ceci est fort douteux. Et puis, oh ! mon Dieu, nous avons là un cadavre !

Elle l’avait observé attentivement. Son espoir se fondit en mépris. Elle se détourna avec dédain d’une pareille faiblesse, et dans cet acte même sentit les forces lui revenir.

— Voyez s’il est mort ! dit-elle. Pas un mot d’explication ou de défense : elle eût dédaigné de se justifier devant un si pauvre sire. — Voyez s’il est mort ! — Ce fut tout.

Avec la plus grande componction, le chancelier s’approcha, et, à ce même instant, le baron roula les yeux. — Il vit ! cria le vieux courtisan, qui se retourna avec effusion vers Séraphine. Madame, il vit encore !  !

— Eh bien, alors, secourez-le ! dit Séraphine sans bouger de place. Pansez sa blessure !

— Mais, Madame, je n’en ai pas les moyens, protesta le chancelier.

— Ne pouvez-vous pas prendre votre mouchoir, votre cravate, n’importe quoi enfin ? s’écria-t-elle. Et en même temps elle déchira un volant de sa légère robe de mousseline, et le jeta à terre. — Prenez ! dit-elle. Alors, pour la première fois, elle se trouva directement face à face avec Greisengesang.

Le chancelier leva les mains au ciel et détourna la tête d’un air d’angoisse : l’étreinte du baron dans sa chute avait déchiré le tissu délicat du corsage de la princesse. — Oh ! Altesse, s’écria Greisengesang, ce désordre terrible dans votre toilette !…

— Ramassez ce volant, dit-elle, l’homme pourrait mourir.

Tout tremblant, Greisengesang se retourna vers le baron, et fit quelques tentatives futiles et maladroites pour le secourir. — Il respire encore, répétait-il. Tout n’est pas encore fini… il n’est pas encore passé.

— Et maintenant, dit-elle, si c’est là tout ce que vous savez faire, partez ! Faites venir des porteurs, il faut qu’il soit à l’instant transporté chez lui.

— Mais, Madame, s’écria le chancelier, si les gens de la ville venaient à voir ce spectacle navrant… ciel ! l’État croulerait, soupira-t-il en fausset.

— Il y a une litière au palais, répondit-elle. Votre devoir est de faire mettre cet homme en sûreté. Je vous en donne l’ordre : sur votre vie, voyez à l’exécuter !

— Je le vois bien, chère Altesse, fit-il, parlant comme par hoquets. Clairement je le vois. Mais comment ? Qui trouver ? Les gens du prince… ah ! oui. Ils lui portaient affection. Ceux-là, entre tous peut-être, seront fidèles.

— Non, non, pas ceux-là ! s’écria-t-elle. Prenez Sabra, mon domestique de confiance.

— Sabra ! Le grand-maçon ! répliqua le chancelier tout épouvanté. S’il venait seulement à apprendre ceci, il ferait sonner le tocsin… Nous serions tous égorgés !

Séraphine mesura froidement la profondeur de son avilissement.

— Prenez donc qui vous pourrez, dit-elle enfin, et faites venir la litière ici !

Une fois seule, elle courut vers le baron et, le cœur soulevé de dégoût, essaya d’arrêter elle-même l’épanchement du sang. Le contact de la peau de ce grand charlatan la révoltait jusqu’au bout des pieds. À ses yeux sans expérience, la blessure semblait mortelle. Cependant elle se raidit contre le frisson, et étancha, du moins avec plus d’habileté que le chancelier, cette ouverture saignante. Des yeux moins prévenus par la haine eussent vraiment admiré le baron dans son évanouissement ; il semblait si grand, si superbement proportionné ; c’était là une si puissante machine, subitement arrêtée ; et ses traits, délivrés pour le moment, à la fois de colère et de toute dissimulation, révélaient un modèle si pur ! Mais chez Séraphine il n’en fut pas ainsi. Sa victime, étendue à terre et frémissant de temps en temps, sa large poitrine découverte, la fransfixait par sa laideur : et pendant l’espace d’un éclair son âme s’envola vers Othon.

Dans le palais commençaient déjà à s’entendre des rumeurs, des pas courant çà et là, des voix élevées ; les échos du grand escalier cintré répondaient à une clameur, confuse. Bientôt le parquet de la galerie cria sous une marche lourde et précipitée : c’était le chancelier qui revenait, suivi de quatre, des valets d’Othon portant une litière. Ces gens, quand ils furent introduits dans le cabinet, regardèrent avec stupeur la princesse échevelée, et le blessé étendu à terre. Toute parole leur était interdite, mais leurs pensées se criblaient de réflexions irrespectueuses. On emballa Gondremark, on tira les rideaux de la litière que les valets remportèrent, et le chancelier, tout pâle, suivit le cortège.

Séraphine courut à la fenêtre. En pressant le front contre la vitre, elle pouvait voir la terrasse où les lumières rivalisaient entre elles, et, plus loin, l’avenue de lampes qui réunissait le palais à la ville, enfin au-dessus de tout, la nuit creuse et les plus grandes étoiles. Au bout d’un instant, la petite procession sortit du palais, et s’engagea dans l’allée scintillante : la couche balancée entre ces quatre porteurs, le pensif chancelier toujours en arrière-garde. Pleine de pensées étranges, elle les vit disparaître, les yeux fixés sur cette scène mais l’esprit jetant de tous côtés des regards inquiets sur l’effondrement de sa vie et de ses ambitions. Personne en qui elle pût maintenant se confier… personne dont la main fût amie ou de qui elle osât attendre même la plus élémentaire loyauté ! Avec l’écroulement de Gondremark s’écroulaient aussi son parti et sa courte popularité.

Elle demeura là, blottie sur le banc de la fenêtre, le front contre la fraîcheur de la vitre, sa robe déchirée la protégeant à peine, son âme se débattant au milieu de l’amertume de ses pensées.

Cependant les conséquences s’amoncelaient, et dans le silence trompeur de la nuit s’ourdissait la ruine, fermentait la révolte rouge. La litière était sortie par les grilles du palais et avait pénétré dans la ville. Par quelle panique volante, par quel frémissement de l’air s’en était propagé la nouvelle, nul ne saurait le dire. Mais la commotion du palais s’était déjà répandue dans la région des bourgeois, et y avait trouvé un écho. La rumeur, de son puissant murmure, en bruissait déjà par la ville. Sans savoir pourquoi, les hommes sortaient de leurs maisons ; les groupes se formaient le long du boulevard ; sous les rares réverbères et les grands tilleuls, la foule devenait noire.

Et ce fut au milieu de cette foule expectante que se présenta le spectacle inusité d’une litière fermée, et qu’on vit, trottant menu derrière le cortège, le grand dignitaire d’État, le chancelier Greisengesang. Sur son passage on regarda en silence ; lui passé, les murmures débordèrent comme d’une chaudière bouillante. Les groupes se séparèrent. Peu à peu, l’un suivant l’autre, la foule entière se forma en procession, et fit escorte à la litière fermée. Bientôt quelques orateurs plus hardis que leurs compagnons commencèrent à presser le chancelier de questions. Jamais de sa vie ce dernier n’avait eu plus grand besoin de ce bel art du mensonge, de l’exercice duquel il avait, jusque-là, si grassement vécu. En cet instant critique, cependant, il broncha ; la peur, sa, passion capitale, le trahit. On le pressa plus fort, il devint incohérent. Et en ce moment, de la litière cahotée, s’échappa un gémissement. Ce fut comme un signal. À l’émoi qui sur l’instant agita et resserra la foule, le chancelier, avec la clairvoyance de la terreur, reconnut le grincement de l’horloge qui va sonner l’heure fatale ; mais pendant dix secondes (qui feront amende pour plus d’un de ses péchés) il s’oublia lui-même. Tirant un des porteurs par la manche : Courez dire à la princesse qu’il faut fuir ! lui souffla-t-il à l’oreille. Tout est perdu ! — Et un instant après il se débattait, balbutiant, pour sa vie, au milieu de la cohue.

Cinq minutes plus tard, le domestique effaré se précipitait dans le cabinet d’armes. — Tout est perdu ! cria-t-il. Le chancelier vous fait dire de fuir !

Au même moment, par la fenêtre, Séraphine vit la marée noire de la populace envahir l’avenue scintillante. — Merci, Georges ! dit-elle. Je vous remercie. Partez. Et comme cet homme hésitait encore, elle ajouta : Partez, je vous en prie ; voyez à vous sauver.

C’est ainsi que, sortant par le même corridor particulier, et à peu près deux heures plus tard, Amélie-Séraphine, dernière princesse, suivit Othon-Jean-Frédéric, dernier prince de Grunewald.