Le Roman du prince Othon/Livre premier/Chapitre IV

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CHAPITRE IV

OÙ LE PRINCE, CHEMIN FAISANT, RÉCOLTE QUELQUES OPINIONS


Par un véritable triomphe de stratégie, Othon parvint à s’échapper un peu avant midi. De cette façon il fut quitte de la reconnaissance pesante de M. Killian, ainsi que de la reconnaissance confidentielle de la pauvre Ottilie ; mais il ne se débarrassa pas si facilement de Fritz. Ce jeune politique offrit, avec force regards mystérieux, de l’accompagner jusqu’à la grande route, et Othon, redoutant quelque reste de jalousie, et par égard pour la jeune fille, n’osa pas refuser. Tout en s’avançant, il observait son compagnon avec inquiétude, et espérait de tout cœur en avoir bientôt fini. Pendant quelque temps Fritz marcha en silence à côté du cheval, et ils avaient fait plus de la moitié du chemin projeté, quand, d’un air un peu confus, il leva les yeux vers le cavalier, et commença l’attaque : — N’êtes-vous pas, demanda-t-il, ce qu’on appelle un socialiste ?

— Mais… non, répondit Othon. Pas précisément ce qu’on entend par là. Pourquoi cette question ?

— Je vais vous le dire, répliqua le jeune homme. J’ai bien vu tout de suite que vous étiez un progressiste ardent, que vous vous reteniez seulement par crainte du vieux Killian. Quant à cela, Monsieur, vous aviez raison : les vieux sont toujours poltrons. Mais, à cette heure, il y a tant de groupes différents, qu’on ne peut jamais savoir d’avance jusqu’à quel point osera aller le plus hardi. Je n’eus la certitude complète que vous apparteniez aux penseurs avancés, que lorsque vous commençâtes à parler des femmes et de l’amour libre.

— En vérité, s’écria Othon, je n’ai jamais soufflé mot de chose pareille !

— Cela va sans dire… oh ! non, rien de compromettant ! Vous semiez les idées, voilà tout, les amorces de fond, comme dit notre président. Mais il faut être fin pour me tromper, car je connais nos orateurs, leur manière de faire, et leurs doctrines. Et, entre nous, ajouta Fritz, baissant la voix, je suis affilié moi-même… Oh ! oui, j’appartiens à une société secrète, j’ai ma médaille ! Il découvrit un ruban vert qu’il portait autour du cou, et fit admirer à Othon une médaille d’étain sur laquelle se voyait l’image d’un phénix, avec la légende : Libertas. — Et maintenant vous voyez que vous pouvez avoir confiance en moi. Je ne suis point un de vos vantards de taverne, je suis révolutionnaire convaincu. Et il jeta sur Othon un regard séducteur.

— Je comprends, répondit le prince. C’est tout à fait charmant. Mais, voyez-vous, Monsieur, ce qu’on peut faire de mieux pour son pays, c’est d’être tout d’abord un honnête homme. Pour ma part, quoique vous soyez parfaitement dans le vrai en supposant que je sois mêlé aux questions politiques, je suis tout à fait incompétent, tant par caractère que par intelligence, pour y jouer un rôle de chef. La nature, je le crains, n’a voulu faire de moi qu’un subalterne. Et pourtant nous avons tous quelque chose à quoi commander, quand ce ne serait qu’à notre humeur, Monsieur Fritz, et un homme qui songe à se marier doit s’observer de près : la position du mari, comme celle du prince, est tout artificielle : dans l’une comme dans l’autre, il est difficile de bien faire. Suivez-vous le raisonnement ?

— Oui, certes, je suis le raisonnement, répondit le jeune homme, tout penaud et fort déconcerté par le genre de renseignements qu’il avait obtenu. Mais, se ranimant : — Est-ce pour en faire un arsenal, demanda-t-il, que vous avez acheté la ferme ?

— Nous verrons, répondit en riant le prince. Ne montrons pas trop de zèle ; en attendant, si j’étais vous, je ne soufflerais mot là-dessus.

— Oh ! pour cela, ayez confiance, Monsieur ! s’écria Fritz en empochant un écu. Quant à vous, vous n’avez rien dit… du premier coup je soupçonnais ce qu’il en était ; je pourrais même dire que j’en étais sûr. Rappelez-vous, ajouta-t-il, si l’on a besoin d’un guide, que je connais, moi, tous les sentiers de la forêt.

Othon, seul de nouveau, poursuivit son chemin en riant à part lui. Cette conversation avec Fritz l’avait immensément amusé. Il n’était pas non plus mécontent de sa conduite à la ferme. Bien des hommes, se disait-il, eussent, même sous une moindre provocation, plus mal agi. Et pour compléter ses impressions harmonieuses, la beauté du chemin et l’air printanier lui réjouissaient tous deux le cœur.

Montant, descendant, se repliant sur les collines boisées, la grande route, blanche et large, se déroulait vers Grunewald. De chaque côté se dressaient les sapins solidement plantés dans la fraîcheur de la terre, et protégeant entre leurs pieds noueux les mousses épaisses et le jaillissement des ruisseaux ; et quoique les uns fussent larges et forts, les autres élancés et plus grêles, tous se tenaient fermes dans la même attitude, avec la même physionomie, comme une armée silencieuse présentant les armes. Dans toute sa longueur, la grande route évitait les villes et les villages qu’elle laissait à droite et à gauche. De temps en temps, il est vrai, le prince pouvait entrevoir au fond d’un vallon vert quelque congrégation de toits ; ou peut-être, au-dessus de lui, la cabine solitaire d’un bûcheron. Mais la route était une entreprise internationale : visant les grandes cités lointaines, elle dédaignait la petite vie de Grunewald. De là sa grande solitude. Près de la frontière Othon rencontra un détachement de ses propres troupes marchant dans la poussière chaude. Il fut reconnu et acclamé, sans beaucoup d’enthousiasme, à son passage. Dès lors, et pour longtemps, il demeura seul avec les grands bois. Peu à peu l’heureuse influence sous laquelle il se trouvait commença à se dissiper. Ses pensées intimes revinrent à la charge comme un essaim d’insectes venimeux : le souvenir de la conversation de la nuit précédente l’assaillit comme une grêle de soufflets. De l’orient à l’occident il chercha du regard quelque consolateur, et bientôt remarqua sur la colline un chemin de traverse assez raide, et un cavalier qui le descendait avec précaution. Une voix, une présence humaine, à pareil moment, lui semblaient en elles-mêmes bienvenues comme la source dans le désert. Othon, arrêtant son cheval, attendit l’approche de l’étranger.

Ce dernier se trouva être un campagnard à figure rougeaude et lippue, chargé d’une double sacoche, et portant, attachée à la ceinture, une bouteille de grès. Il répondit gaiement, quoique d’une voix un peu épaisse, à l’appel du prince, et en même temps fit une embardée passablement bacchique sur sa selle. Il était clair que la bouteille n’était plus pleine.

— Allez-vous vers Mittwalden ? demanda le prince.

— Jusqu’à la route de Tannenbrunn, répondit l’homme ; allons-nous de compagnie ?

— Avec plaisir, je vous attendais même dans cet espoir.

Ils se trouvaient côte à côte. Suivant son instinct de paysan, l’homme examina d’abord de son œil trouble la monture de son compagnon : — Diantre, s’écria-t-il, vous montez une belle bête, l’ami ! Puis, ayant satisfait sa curiosité, il s’occupa d’un détail pour lui tout secondaire, la figure de son compagnon, et tressauta : — Le prince ! cria-t-il, et il salua, non sans une nouvelle embardée qui cette fois faillit le désarçonner. Je demande pardon à Votre Altesse, de ne pas l’avoir reconnue tout de suite…

Le dépit enleva au prince tout son sang-froid : — Puisque vous me connaissez, dit-il, il est inutile que nous fassions route ensemble. Je vous précéderai donc, avec votre permission. Mais, comme il se disposait à éperonner sa jument blanche, le manant, à moitié ivre, allongea le bras et lui saisit la bride.

— Dites donc, vous, fit-il, prince ou non, ce n’est pas comme ça qu’on se conduit. Oui-dà ! sous cape cela vous va bien de me tenir compagnie… mais du moment que je vous connais, avec ma permission, vous me précéderez !… Mouchard ! Et, tout cramoisi à la fois de boisson et de vanité mortifiée, le drôle cracha, pour ainsi dire, le mot à la figure du prince.

Othon se sentit tout à coup horriblement confus : il s’aperçut qu’il venait de présumer grossièrement sur son rang. Peut-être aussi un petit frisson de crainte personnelle se mêlait-il à ce remords, car le gaillard avait vigoureuse encolure et ne possédait qu’à demi sa raison. — Lâchez mes rênes ! lui dit-il, cependant, avec une reprise suffisante d’autorité. Et quand, un peu à son propre étonnement, il vit l’homme obéir : Sachez, Monsieur, continua-t-il, que bien que j’eusse pu prendre plaisir à cheminer avec vous en simple particulier qui converse intelligemment avec un autre, et à recevoir de cette façon vos opinions véritables sur divers sujets, il me serait fort peu intéressant d’écouter les vains compliments que vous débiteriez à votre prince.

— Vous croyez que je vous mentirais, peut-être ! hurla l’homme à la bouteille, s’empourprant de plus en plus.

— J’en suis certain, répliqua Othon qui retrouva tout son sang-froid. Vous ne me montreriez point, par exemple, la médaille que vous portez au cou. Car il venait d’apercevoir certain ruban vert à la gorge du malotru.

Le changement fut instantané. La face rouge se marbra de jaune ; une main épaisse et tremblante alla tâter le cordon révélateur. Quelle médaille ?… s’écria l’homme, singulièrement dégrisé. Je n’ai pas de médaille !

— Pardonnez-moi, dit le prince. Je puis même vous dire ce qu’elle porte, à savoir : un phénix dans les flammes, avec le mot Libertas. Et comme le médaillé restait bouche béante, Othon continua en souriant : Cela vous sied bien, en vérité, de venir vous plaindre de l’impolitesse d’un homme dont vous complotez l’assassinat !

— L’assassinat ! bégaya l’autre. Pour ça, non. Jamais ! Je ne me mêle pas de choses criminelles, moi.

— Vous êtes singulièrement mal renseigné, dit Othon ; la conspiration, en elle-même, est chose criminelle… et qui entraîne la peine de mort. Oui, Monsieur, la peine de mort : je vous garantis l’exactitude parfaite de ce que j’avance. Inutile, cependant, de vous laisser aller à cette déplorable agitation… je ne suis pas gendarme. Mais quand on veut se mêler de politique, il est bon de regarder au revers de la médaille.

— Votre Altesse !… commença le sire à la bouteille.

— Laissez donc ! dit le prince. Vous êtes républicain, qu’avez-vous à faire d’altesses ? Mais poursuivons notre chemin. Puisque vous le désirez si fort, je n’aurai pas le cœur de vous priver de ma compagnie. Et, aussi bien, j’ai une question à vous adresser : pourquoi, puisque vous êtes un corps si nombreux, car vous êtes fort nombreux, quinze mille hommes, m’a-t-on dit, et cela est sans doute au-dessous de la vérité, ai-je raison ?

L’homme fit entendre un son inarticulé.

— Eh bien, donc, reprit Othon, puisque vous formez un parti si considérable, pourquoi ne pas vous présenter devant moi avec vos requêtes ?… que dis-je ! avec vos ordres ? Ai-je la réputation d’être si passionnément attaché à mon trône ? J’ai peine à le croire. Voyons, montrez-moi votre majorité, et sur l’instant j’abdique. Dites cela à vos amis. Assurez-les de ma part de ma docilité. Faites-leur comprendre que, quelle que puisse être leur idée de mes imperfections, il leur serait impossible de me tenir pour plus impropre à gouverner que je ne le fais moi-même. Je suis un des plus mauvais princes de l’Europe : pourront-ils enchérir là-dessus ?

— Il est bien loin de ma pensée… commença l’homme.

— Vous verrez que vous finirez par vous poser en défenseur de mon gouvernement ! s’écria Othon. Vraiment, si j’étais vous, je quitterais les conjurations. Vous êtes aussi mal bâti pour faire un conjuré que moi pour faire un roi.

— Il y a une chose, au moins, que je dirai tout haut. Ce n’est pas tant de vous que nous nous plaignons, que de votre dame.

— Pas un mot de plus, Monsieur ! dit le prince. Puis, après un moment, d’un ton de colère et de mépris : Encore une fois, ajouta-t-il, je vous conseille de renoncer à la politique. Et si jamais je vous revois, que je vous revoie moins gris ! Un homme qui s’enivre dès le matin, est bien le dernier qui ait le droit de porter un jugement, même sur le pire des princes,

— J’ai pris une goutte, mais je n’ai pas bu, précisa l’homme, l’air tout triomphant de sa judicieuse distinction. Et même, mettons que j’aie bu… eh bien ! après ? Personne ne dépend de moi. Mais ma scierie chôme et j’en accuse votre femme. Suis-je le seul ? Allez le demander partout. Que font nos scieries ? Que font les jeunes gens qui devraient avoir du travail ? Et l’argent, comment circule-t-il ? Tout est enrayé. Non, Monsieur, c’est bien différent… car je souffre de vos fautes, moi ; je paye pour elles de ma bourse… de la bourse d’un pauvre homme, pardine ! Mais mes fautes, en quoi vous regardent-elles ? Gris ou non, je puis toujours bien voir que le pays va à tous les diables, et voir aussi à qui en est le tort. Maintenant, j’ai dit mon dire ; faites-moi jeter, si bon vous semble, dans vos prisons empestées… ça m’est égal. J’ai parlé vrai. Sur quoi, je reste en arrière, pour débarrasser votre Altesse de ma société. Et le scieur, arrêtant son cheval, salua gauchement.

— Je vous ferai observer, dit Othon, que je ne vous ai pas demandé votre nom. Je vous souhaite une bonne promenade. Et il partit au galop.

Mais, quelque allure qu’il prît, cette entrevue avec le scieur lui restait comme une poire d’angoisse dans le gosier. Il avait commencé par subir une leçon sur la politesse, et fini par éprouver une défaite en matière de logique ; et, dans les deux cas, de la part d’un homme qu’il regardait avec mépris. Tous les tourments de sa pensée lui revinrent avec une nouvelle amertume. Vers trois heures de l’après-midi, étant arrivé au chemin de traverse qui menait à Beckstein, il se décida à s’y engager pour aller dîner à loisir. Rien, après tout, ne pouvait être pire que de continuer de la sorte.

En entrant dans la salle d’auberge, à Beckstein, il remarqua dès l’abord un jeune homme à figure intelligente, attablé, un livre ouvert devant lui. Othon fit placer son couvert près du lecteur, et, s’excusant comme il convenait, entama la conversation en lui demandant ce qu’il lisait.

— Je parcours, répondit le jeune homme, le dernier ouvrage de M. le docteur Hohenstockwitz, cousin et bibliothécaire de votre prince de Grunewald ; homme d’une haute érudition, et non sans quelques lueurs d’esprit.

— Je connais M. le Docteur, dit Othon, mais pas encore son ouvrage.

— Deux privilèges que je ne puis que vous envier, répondit poliment le jeune homme. Un honneur pour le présent, un plaisir à venir.

— M. le Docteur est, je crois, fort estimé pour son savoir ? demanda le prince.

— C’est, Monsieur, un exemple remarquable de la force intellectuelle, répondit le lecteur. Qui, parmi nos jeunes gens, s’occupe de son cousin, tout prince régnant qu’il soit ? Qui, d’autre part, n’a entendu parler du docteur Gotthold ? C’est que le mérite intellectuel, seul, de toutes les distinctions, est basé sur la nature.

— J’ai le plaisir de m’adresser à un philosophe, hasarda Othon, à un auteur peut-être ?

Le sang monta aux joues du jeune homme : — Comme vous le supposez, Monsieur, dit-il, je puis prétendre à ces deux distinctions. Voici ma carte. Je suis le licencié Rœderer, auteur de plusieurs ouvrages sur la théorie et la pratique de la politique.

— Vous m’intéressez énormément, dit le prince, d’autant plus que j’entends dire en Grunewald que nous sommes à la veille d’une révolution. Dites-moi, je vous prie, puisque vous faites une étude spéciale de ces questions, augureriez-vous favorablement d’un pareil mouvement ?

— Je vois, Monsieur, dit le jeune écrivain, avec un certain accent d’aigreur, que vous n’avez pas connaissance de mes opuscules. Je suis ferme partisan du principe autoritaire. Je ne partage d’aucune façon toutes ces fantaisies illusoires, ces utopies dont les empiristes s’éblouissent eux-mêmes et exaspèrent les ignorants. L’âge de ces idées, croyez-moi, est passé, ou tout au moins le sera bientôt.

— Quand je regarde autour de moi… commença Othon.

— Quand vous regardez autour de vous, interrompit le licencié, vous voyez les ignorants. Mais nous autres, dans le laboratoire de l’opinion, sous la lampe studieuse, nous commençons déjà à éliminer toutes ces faussetés. Nous commençons à retourner vers l’ordre de la nature, vers ce que je pourrais appeler (empruntant une expression à la thérapeutique) la méthode expectante pour le traitement des abus. Ne vous méprenez pas au sens de mes paroles, continua-t-il ; un pays dans la condition que nous voyons à Grunewald, un prince comme votre prince Othon, nous devons formellement les condamner. Tous deux sont surannés. Néanmoins je chercherais le remède, non pas dans les convulsions brutales, mais dans l’accession paisible d’un souverain plus capable. Je vous amuserais, sans doute, ajouta le licencié, oui, je crois que je vous amuserais, si je vous expliquais mon idéal d’un prince. Nous qui avons travaillé dans le silence du cabinet, nous ne songeons plus, à cette heure, à la vie d’action : les deux genres d’existence sont, nous l’avons prouvé, incompatibles. Je ne voudrais certes pas d’un philosophe sur le trône ; mais, d’autre part, je voudrais en voir un toujours tout près, comme conseiller. Comme prince je proposerais un homme d’une bonne intelligence moyenne, plutôt vive que profonde, un homme aux manières courtoises, ayant à la fois l’art de plaire et de commander, un homme observateur, d’humeur facile, séduisant. Je me suis permis de vous étudier depuis votre entrée ici : eh bien ! Monsieur, si j’étais un sujet de Grunewald, je prierais le ciel de placer sur le siège du gouvernement un homme tel que vous.

— Ah bah ! s’écria le prince… Vraiment ? Le licencié Rœderer se mit à rire de bon cœur.

— Je pensais bien que je vous étonnerais, dit-il. Ce ne sont pas là les idées des masses.

— Oh ! non, je vous assure, dit Othon.

— Ou plutôt, précisa le licencié, ce ne sont pas là leurs idées d’aujourd’hui ; mais un jour viendra où ces idées prendront le dessus.

— Vous me permettrez, Monsieur, d’en douter, dit Othon.

— La modestie, continua le théoricien avec un petit rire, est toujours chose admirable. Mais je vous assure qu’un homme tel que vous, ayant à ses côtés un homme comme le docteur Gotthold, par exemple, serait, selon moi, dans tout ce qui est essentiel, un souverain idéal.

De ce train-là les heures s’écoulaient agréablement pour Othon. Mais malheureusement le licencié, qui était assez douillet en selle et adonné aux demi-étapes, couchait cette nuit-là à Beckstein. Et pour s’assurer des compagnons de route jusqu’à Mittwalden et se défaire ainsi autant que possible de la compagnie de ses propres pensées, le prince dut s’insinuer dans les bonnes grâces de certains marchands de bois, venus de divers États de l’Empire, qui buvaient ensemble et assez bruyamment au fond de la salle.

La nuit était déjà tombée quand ils se mirent en selle. Les marchands étaient en gaieté et braillaient fort ; ils avaient tous une figure de lune d’août. Ils se faisaient des niches, chantaient seuls ou en chœur, oubliaient leur compagnon de voyage et s’en ressouvenaient tour à tour. Othon combinait de cette façon les avantages de la société et de la solitude, écoutant tantôt leurs bavardages et leurs remarques ineptes, tantôt les voix de la forêt. L’obscurité étoilée, les faibles brises des bois, la musique intermittente des fers sur la route, formaient un tout harmonieux qui s’accordait avec son esprit. Il était donc encore d’une humeur des plus égales quand ils arrivèrent ensemble au sommet de la longue colline qui surplombe Mittwalden.

Au fond du bassin boisé les lumières de la petite ville formaient un bassin scintillant de rues entrelacées. À l’écart, sur la droite, se voyait le palais, illuminé comme une fabrique.

L’un des marchands, bien qu’il ne reconnût point Othon, était de la principauté.

— Voilà ! s’écria-t-il, indiquant le palais de son fouet, voilà l’auberge de Jézabel !

— Comment, c’est comme ça que vous l’appelez ? fit un autre en riant.

— Mon Dieu, oui ; c’est ainsi qu’on l’appelle, répondit le Grunewaldien, et il entonna une chanson que la compagnie, en gens déjà familiers avec l’air et les paroles, reprit en chœur. Son Altesse Sérénissime Amélie, Séraphine, princesse de Grunewald, était l’héroïne de la ballade : Gondremark en était le héros. La honte siffla aux oreilles d’Othon. Il s’arrêta court, et, comme étourdi du coup, demeura immobile sur sa selle. Les chanteurs continuèrent de descendre la colline sans lui.

La chanson se chantait sur un air populaire, canaille et goguenard, et longtemps après que les paroles en furent devenues indistinctes, le rythme, s’élevant et s’abaissant, sonna l’insulte dans le cerveau du prince. Il prit la fuite pour y échapper. Tout près, à la droite, un chemin se dirigeait vers le palais ; il le suivit à travers les ombres épaisses et les allées entre-croisées du parc. Par les belles après-midi d’été, quand la cour et la bourgeoisie s’y rencontraient et s’y saluaient, c’était un endroit animé. Mais au printemps naissant, à cette heure de la nuit, le parc était désert et abandonné aux oiseaux dans leurs nichées. Les lièvres se jouaient dans les fourrés. Çà et là une statue s’élevait, blanche, avec son geste éternel. Çà et là quelque temple de fantaisie lui renvoyait spectralement l’écho du pas de sa jument.

Au bout de dix minutes il arriva à l’extrémité supérieure de son propre jardin, où les petites écuries, au moyen d’un pont, s’ouvraient sur le parc. Dix heures sonnaient à l’horloge des communs, répétées immédiatement par la grosse cloche du palais, et au lointain par les clochers de la ville, Tout était silence aux écuries, sauf de temps on temps un cliquetis de chaîne et le bruit sourd d’un fer impatient. Othon mit pied à terre. À cet instant un souvenir se réveilla en lui : celui de certains récits d’avoine volée et de palefreniers fripons, récits entendus jadis, depuis longtemps oubliés, pour lui revenir maintenant en tête juste à propos. Il traversa le pont, et, se dirigeant vers une fenêtre, frappa fortement six ou sept fois en cadence. Tout en frappant il souriait. Au bout d’un instant le guichet de la porte s’entr’ouvrit, et une tête d’homme se montra sous la pâle lumière des étoiles.

— Rien ce soir, dit une voix.

— Une lanterne ! dit le prince.

— Miséricorde du ciel !… s’écria le palefrenier. Qui va là ?

— Moi, le prince, répondit Othon. Apportez une lanterne, emmenez la jument, et ouvrez-moi la porte du jardin.

L’homme demeura quelque temps silencieux, la tête toujours hors du guichet. — Son Altesse ! fit-il enfin. Mais pourquoi Votre Altesse a-t-elle frappé si drôlement ?

— Une superstition, dit Othon. On prétend à Grunewald que cela rend l’avoine moins chère.

L’homme poussa un cri semblable à un sanglot, et s’enfuit. Quand il reparut, même à la lumière de la lanterne il était tout pâle ; et en ouvrant la porte pour venir prendre la jument, sa main tremblait.

— Votre Altesse… commença-t-il enfin, pour l’amour de Dieu !… et il en resta là, écrasé sous le poids de sa culpabilité.

— Pour l’amour de Dieu, quoi donc ? demanda Othon gaiement. Pour l’amour de Dieu, ayons l’avoine moins chère ! Voilà ce que je dis. Bonsoir ! Et à grands pas il entra dans le jardin, laissant le valet d’écurie pétrifié pour la seconde fois.

Par une série de terrasses le jardin s’abaissait jusqu’au niveau du vivier. De l’autre côté le terrain s’élevait de nouveau, couronné par la masse confuse des toits et des pignons du palais. La façade moderne avec ses colonnes, la salle de bal, la grande bibliothèque, les chambres princières, enfin tous les appartements occupés et illuminés de cette vaste demeure, donnaient sur la ville. Du côté du jardin les bâtiments étaient beaucoup plus anciens : ici tout était presque noir. À peine quelques fenêtres, çà et là, à différentes hauteurs, laissaient-elles voir une tranquille lumière. La grande tour carrée se dressait, s’amincissant d’étage en étage, comme un télescope : et au-dessus du tout pendait le drapeau, immobile.

Le jardin, dans la pénombre, sous le scintillement du ciel étoile, respirait le parfum des violettes d’avril. Sous la voûte de la nuit les arbustes se dressaient indistinctement. Le prince descendit à la hâte les escaliers de marbre, fuyant ses propres pensées. Mais contre la pensée il n’est, hélas ! aucune cité de refuge. À moitié chemin de sa descente les sons d’une musique lointaine vinrent, de la salle de bal, où dansait la cour, frapper son oreille. Ils étaient faibles et intermittents, mais ils touchèrent la corde de la mémoire : et à travers, au-dessus d’eux, Othon crut entendre de nouveau la mélodie échevelée de la chanson des marchands de bois. Une nuit complète tomba sur son âme. Voilà donc son retour… la femme dansait, le mari venait de jouer un tour à un laquais ; pendant ce temps, parmi leurs sujets, tous deux étaient passés en proverbe. Voilà donc l’espèce de prince, de mari, d’homme, qu’il était devenu, cet Othon !… Et il se prit à courir.

Un peu plus bas il rencontra inopinément une sentinelle ; quelques pas plus loin il fut interpellé par une autre ; et comme il passait le pont au-dessus du vivier, un officier qui faisait sa ronde l’arrêta une troisième fois. Cette parade de vigilance était inusitée, mais la curiosité était morte dans l’esprit d’Othon, et ces interruptions ne firent que l’irriter.

Le concierge de la porte dérobée lui ouvrit, et recula de surprise en le voyant si défait. Enfilant vite les escaliers et les corridors privés, le prince parvint enfin sans autre rencontre à sa chambre à coucher, arracha ses vêtements, et se jeta sur son lit dans l’obscurité. La musique de la salle de bal continuait toujours gaiement ; et toujours, à travers les mesures dansantes, il entendait résonner dans son âme le chœur des marchands descendant la colline.