Le Roman du prince Othon/Livre troisième/Chapitre III

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CHAPITRE III

LA PROVIDENCE DE ROSEN. ACTE DERNIER : OÙ ELLE DISPARAÎT AU GALOP.


Quand l’active comtesse sortit, après son entrevue avec Séraphine, ce n’est pas trop de dire qu’elle commençait à avoir terriblement peur. Elle s’arrêta dans le corridor et, en vue de Gondremark, se mit à récapituler ses derniers faits et gestes. En un instant l’éventail se trouva en réquisition. Mais son inquiétude était hors de la portée d’un éventail. — La petite a perdu la tête, pensa-t-elle. Puis elle ajouta, lugubrement : — J’ai été trop loin. Et sur-le-champ elle se décida à la récession.

Or, le Mons Sacer de madame de Rosen se trouvait être une certaine villa rustique située dans la forêt, villa que dans un vif moment poétique elle avait nommée Tannen-Zauber, mais que le reste du monde appelait simplement Kleinbrunn.

Ce fut là que, mettant sa pensée en action, elle se fit conduire à bride abattue, après s’être croisée avec Gondremark à l’entrée de l’avenue du pelais, sans toutefois avoir l’air de l’apercevoir. Et comme Kleinbrunn se trouvait à deux bonnes lieues de Mittwalden et au fond d’un étroit vallon, elle passa la nuit sans qu’aucune rumeur de la révolte ne parvînt jusqu’à elle ; les collines avoisinantes interceptaient du reste toute lueur de l’incendie. Cette nuit-là, madame de Rosen ne dormit pas bien. Les conséquences possibles de sa délicieuse soirée l’inquiétaient sérieusement. Elle se voyait déjà condamnée à un séjour prolongé au milieu de sa solitude, ainsi qu’à une longue correspondance défensive, avant de pouvoir oser retourner auprès de Gondremark. D’autre part, elle avait examiné, pour passer le temps, les titres qu’Othon lui avait remis, et là aussi elle avait trouvé cause de désappointement. Par ces temps de troubles elle se sentait assez peu de goût pour la propriété foncière, et de plus elle était persuadée qu’Othon avait payé plus cher que la ferme ne valait. Et, enfin, l’ordre pour la remise en liberté du prince brûlait positivement les doigts de l’intrigante comtesse.

Tout bien considéré, le jour suivant vit une dame, belle et élégante, en amazone et en chapeau à larges bords, tourner bride à la porte du Felsenburg ; non pas, peut-être, avec aucune intention bien claire, mais pour suivre ses habitudes expérimentales sur la vie.

Le gouverneur, Gordon, appelé à la barrière, accueillit la toute-puissante comtesse de son air le plus galant, bien qu’au grand jour du matin il parût singulièrement âgé.

— Ah ! monsieur le gouverneur, dit-elle, nous avons quelques surprises pour vous ! Et elle lui fit un signe de tête, plein de signification.

— Eh ! Madame, laissez-moi mes prisonniers ! dit-il. Et si vous vouliez seulement vous joindre à la bande, j’en serais, pardieu, heureux pour la vie !

— Vous me gâteriez, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

— J’essayerais… j’essayerais, répliqua le gouverneur en lui offrant le bras.

Elle accepta, ramassa sa traîne, et, attirant le colonel plus près : — Je viens voir le prince, dit-elle. Non, homme de peu de foi, c’est pour affaire d’État !… Un message de ce stupide Gondremark qui me fait courir comme un postillon. Ai-je l’air d’un courrier, monsieur Gordon ? Et elle lui planta un regard droit dans les yeux.

— Vous avez l’air d’un ange, Madame, riposta le gouverneur en prenant les façons d’une galanterie raffinée.

La comtesse éclata de rire : — Un ange à cheval ! dit-elle. Bon train !

— Vous êtes venue, vous avez vu, vous avez conquis, dit Gordon avec un beau geste, et tout charmé de sa propre grâce et de son esprit. Dans la berline, Madame, vous fûtes l’objet de nos toasts : nous bûmes à votre santé force rasades d’un vin excellent… à la plus belle femme, pardieu, et aux plus beaux yeux de Grunewald ! De ma vie je n’ai vu la pareille… qu’une seule fois, dans mon pays à moi, quand j’étais un blanc-bec au collège… Thomasine Haig était son nom. Sur ma parole, je vous assure qu’elle vous ressemblait comme deux gouttes d’eau.

— Ainsi donc vous étiez fort gais, dans cette berline ? demanda la comtesse en étouffant un bâillement avec beaucoup de grâce.

— Ma foi, oui : la conversation fut des plus agréables. Mais nous prîmes ensemble un verre de plus peut-être que ce brave garçon de prince n’a coutume de boire, dit le gouverneur, et je m’aperçois que ce matin il n’a pas toute sa vivacité ordinaire… Mais nous le regaillardirons avant la soirée. Voici sa porte.

— C’est bien, lui dit-elle tout bas, laissez-moi reprendre haleine… ! Non, non, attendez ! Tenez-vous prêt à ouvrir la porte !

Et la comtesse, se redressant comme sous une inspiration, développa sa belle voix dans Lascia ch’io pianga. Quand elle fut arrivée au point convenable et qu’elle eut donné un essor lyrique à ses soupirs pour la liberté, sur un signe d’elle la porte fut ouverte toute grande, et l’œil brillant, le teint un peu relevé par l’exercice du chant, elle flotta au-devant du prince. Ce fut une belle entrée théâtrale, et pour le mélancolique prisonnier cette vue fut un rayon de soleil.

— Ah ! Madame, s’écria-t-il en courant à elle. Vous ici !

Elle jeta un coup d’œil significatif à Gordon, et, quand la porte se fut refermée, elle se jeta au cou d’Othon.

— Vous voir ici, vous ! gémit-elle en se cramponnant à lui.

Mais, dans cette enviable situation, le prince se maintint avec quelque raideur, et en un instant la comtesse se fut remise de son accès.

— Mon pauvre enfant, dit-elle, mon pauvre enfant ! Asseyez-vous ici, près de moi, et racontez-moi tout. Le cœur me saigne vraiment de vous voir ainsi ! Comment se passe le temps ?

— Madame, répliqua le prince en prenant place auprès d’elle et retrouvant toute sa galanterie, le temps ne passera que trop vite jusqu’à votre départ. Mais il faut que je vous demande les nouvelles. Je me suis amèrement reproché mon inertie d’hier soir. Votre conseil était sage : c’était mon devoir de résister… Oui, vos conseils étaient sages et nobles. J’y ai songé depuis avec admiration Vous avez un noble cœur.

— Othon, dit-elle, épargnez-moi. Était-ce même bien ? Je me le demande. Mon pauvre enfant, moi aussi j’ai des devoirs à remplir… et quand je vous vois ils s’évanouissent tous, toutes mes bonnes résolutions s’envolent.

— Et les miennes, comme toujours, arrivent trop tard, répondit-il avec un soupir. Oh ! que ne donnerais-je pas pour avoir résisté ! Que ne donnerais-je pas pour la liberté !

— Eh bien !… Que donneriez-vous ? demanda-t-elle. Et l’éventail rouge s’ouvrit. Ses yeux seulement, comme derrière un rempart, brillaient sur lui.

— Moi ! Que voulez-vous dire ? Madame, s’écria-t-il, vous avez quelque nouvelle pour moi !

— Oh !… oh ! dit la dame d’un ton ambigu.

Il se jeta à ses pieds. — Ne badinez pas avec mes espérances ! supplia-t-il. Dites, chère madame de Rosen, dites ! Vous ne sauriez être cruelle, ce n’est pas dans votre nature. Que voulez-vous que je vous donne ? Je n’ai rien à donner… je ne possède rien. Je ne puis que supplier.

— Ne suppliez pas, Othon, ce serait trop. Vous connaissez ma faiblesse. Épargnez-moi ! Soyez généreux !

— Oh ! Madame, dit-il, c’est à vous d’être généreuse, d’avoir pitié. Il lui prit la main et la pressa ; il la couvrit de caresses et de supplications. La comtesse supporta un siège fort agréable, et à la fin se laissa fléchir. Elle se leva soudain, entrouvrit fiévreusement son corsage, et jeta à terre l’ordre, encore tout tiède de son sein.

— Voilà ! s’écria-t-elle. Je le lui ai arraché ! Faites-en usage et ma ruine est certaine. Et elle se détourna comme pour voiler l’intensité de son émotion.

Othon se précipita sur le papier en jetant un cri : — Oh ! qu’elle soit bénie… qu’elle soit bénie ! Et il en baisa l’écriture.

La Rosen était d’un naturel singulièrement aimable, mais le rôle commençait à dépasser ses forces. — Ingrat ! s’écria-t-elle. C’est moi qui le lui ai arraché ; pour l’obtenir j’ai trahi mon parti… et c’est elle que vous remerciez !

— Pouvez-vous m’en blâmer ? dit le prince. Je l’aime.

— Eh ! je le vois bien… Tandis que moi ?

— Vous, madame de Rosen, vous êtes l’amie la plus chère, la meilleure, la plus généreuse ! dit-il en se rapprochant d’elle. Vous seriez l’amie la plus parfaite, si vous n’étiez si adorable. Vous qui avez tant d’esprit, vous ne pouvez ignorer le charme que vous exercez. Quelquefois vous vous amusez à jouer avec ma faiblesse, et quelquefois aussi je prends plaisir à cette comédie… Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui vous vous montrerez l’amie loyale, sérieuse, l’amie solide, et vous souffrirez que j’oublie que vous êtes belle et que je suis faible. Voyons, chère comtesse, aujourd’hui laissez-moi me reposer sur vous.

Il lui tendit la main en souriant et elle la prit franchement. — Je crois, en vérité, que vous m’avez ensorcelée, dit-elle. Puis, avec un éclat de rire, elle ajouta : — Allons, je brise ma baguette de fée, et il ne me reste plus qu’à vous faire mon meilleur compliment : vous vous êtes acquitté là d’un discours bien difficile à faire. Vous êtes aussi adroit, mon prince, que je suis… charmante. Et appuyant avec une profonde révérence sur ce dernier mot, certes elle en prouva toute la vérité.

— Ce n’est pas bien maintenir le traité, madame, dit le prince en saluant, que de vous montrer si belle.

— C’est mon dernier trait, répondit-elle. Je suis désarmée. Je ne tire plus qu’à poudre, ô mon prince ! Et maintenant j’ai à vous dire ceci : si vous vous décidez à quitter la prison, vous êtes libre, et je suis perdue. Choisissez !

— Madame de Rosen, répondit le prince, c’est tout choisi, et je pars. Le devoir m’appelle, devoir trop négligé par la Tête-de-Plume. Mais, n’ayez crainte, vous n’y perdrez rien. Je propose, au contraire, que vous me meniez, comme un ours enchaîné, au baron de Gondremark. J’ai perdu toute vergogne ; pour sauver ma femme je ferai tout ce qu’il pourra réclamer ou imaginer… Il sera satisfait au gré de son appétit. Fût-il énorme, comme le Léviathan, rapace comme la tombe, je le contenterai. Et vous, la fée de notre pièce, vous en aurez tout l’honneur.

— Accepté ! s’écria-t-elle. Admirable ! Dorénavant-plus de Prince Charmant, mais bien Prince Sorcier, Prince Solon. Partons de suite. Mais… ajouta-t-elle en se reprenant, une minute ! Laissez-moi, cher prince, vous rendre ces titres ! Ce fut vous qui eûtes cette fantaisie pour la ferme, moi je ne l’ai jamais vue. Ce fut votre désir de rendre service à ces paysans… Et puis, poursuivit-elle avec un changement de ton comique, je préférerais de l’argent comptant.

Ils se mirent tous deux à rire. — Me voici donc de nouveau fermier, dit Othon en prenant les papiers, et écrasé de dettes !

La comtesse toucha un timbre, et le gouverneur reparut.

— Monsieur le Gouverneur, dit-elle, je vais m’enfuir avec Son Altesse. Le résultat de notre entrevue est que nous nous entendons en tous points, et que le coup d’État est fini. Voici l’ordre.

Le colonel Gordon ajusta ses besicles d’argent sur son nez. — Oui, dit-il, la princesse, c’est fort bien. Mais le mandat, madame, était contresigné.

— Par Henri, dit la Rosen. C’est vrai, et je suis ici pour le représenter.

— Eh bien, Altesse, reprit l’officier de fortune, il ne me reste plus qu’à vous féliciter de l’avantage que je perds, moi. Vous voilà repris d’assaut par la beauté, et je demeure seul à m’en lamenter. Le docteur, pourtant, me reste encore, probus, doctus, lepidus, jucundus… un homme lettré.

— Eh ! oui, il n’est rien dit, en effet, touchant ce pauvre Gotthold, fit le prince.

— La consolation du gouverneur ? Voudriez-vous donc le laisser absolument dénué ?

— Altesse, reprit Gordon, oserai-je espérer que durant cette éclipse temporaire vous m’avez vu remplir mon rôle avec tout le respect convenable, avec tact, même, pourrais-je ajouter ? C’est avec intention que j’ai adopté ces façons enjouées. Il m’a semblé que la gaieté et le bon vin seraient les meilleurs adoucissements.

— Colonel, dit Othon en lui tendant la main, votre compagnie suffisait. Je ne vous remercie pas seulement de votre agréable humeur, j’ai encore à vous remercier d’une leçon de philosophie dont j’avais quelque peu besoin. J’espère bien que ceci ne sera pas notre dernière entrevue ; en attendant, et en souvenir de notre singulière rencontre, laissez-moi vous offrir ces vers dont je m’occupais justement tout à l’heure. Je suis si peu poète, et les barreaux d’une prison m’ont si mal inspiré, que ces lignes pourront passer au moins pour une curiosité.

La physionomie du colonel s’éclaircit quand il reçut le papier : les besicles d’argent remontèrent à la hâte sur son nez. — Ah ! dit-il, des alexandrins, c’est la mesure tragique. Altesse, je chérirai ceci comme une relique… Je ne devrais sans doute pas affirmer cela moi-même, mais vous ne sauriez vraiment me faire un cadeau mieux choisi !

Dieux de l’immense plaine et des vastes forêts…

Excellent, dit-il. Parfait !

……Et du geôlier lui-même apprendre des leçons.

— Par dieu, voilà qui est fort civil !

— Allons, allons, ! monsieur le, Gouverneur, vous pourrez lire ces vers quand nous serons partis. Ouvrez vos grilles rancunières ! s’écria la comtesse.

— Mille pardons ! dit le colonel. Mais ces vers, voyez-vous, pour un homme de mon caractère, un homme de mes goûts… Et cette allusion si courtoise, cela me touche singulièrement, je vous assure. Puis-je vous offrir une escorte ?

— Non, non, répondit la comtesse, nous nous en allons incognito, tout comme nous sommes venus. Nous partirons ensemble, à cheval ; le prince prendra la monture du domestique. Vitesse et secret, c’est là tout ce que nous désirons, monsieur le colonel. Et elle prit les devants avec impatience.

Mais Othon avait encore à faire ses adieux au docteur Gotthold. Et le gouverneur, qui les suivait tenant ses lunettes d’une main et de l’autre son bout de papier, avait encore à faire part de son trésor poétique, morceau par morceau, à chaque personne qu’il rencontrait au fur et à mesure qu’il réussissait à déchiffrer le manuscrit. Et toujours son enthousiasme allait croissant. — Ma parole ! s’écria-t-il enfin avec tout l’air d’un homme qui vient de trouver le mot d’un mystère, ma parole, cela me rappelle les vers de Robbie Burns !

Tout cependant a une fin ; Othon finit par se retrouver aux côtés de madame de Rosen, marchant le long de la muraille de montagnes, pendant que le domestique suivait avec les deux chevaux. Autour d’eux, la lumière et la brise, le vol libre des oiseaux, les grands espaces du ciel et la vue immense ; tout près, les broussailles et les rochers hardis, le son et la voix des torrents ; au loin, l’émeraude de la plaine qui se fondait dans le saphir de l’horizon.

D’abord ils marchèrent en silence, car bien qu’il tâchât de temps en temps de se préparer à son entrevue avec Gondremark, l’esprit d’Othon était rempli des délices de la liberté et de la nature. Mais aussitôt qu’ils eurent contourné le premier promontoire escarpé, et que le Felsenburg eut disparu derrière la masse rocheuse, la dame s’arrêta.

— Ici, dit-elle, nous allons faire mettre pied à terre à ce pauvre Carl, et vous et moi nous allons piquer des deux. J’adore une course folle avec un bon compagnon.

Comme elle disait ces mots, juste au-dessous d’eux, au tournant de la route en lacet, apparut une berline de voyage qui s’avançait lourdement sur ses roues grinçantes : un peu à l’avance marchait un voyageur, posément, tranquillement, un carnet à la main.

— C’est Sir John ! s’écria Othon. Et il l’appela. Aussitôt le baronnet remit son carnet dans sa poche, et regarda à travers un lorgnon. Puis il fit un signal de sa canne, et alors, lui de son côté et de l’autre Othon et la comtesse, avancèrent en hâtant le pas. La rencontre se fit à l’angle rentrant où un mince ruisseau faisait cascade le long d’une roche et s’éparpillait en pluie parmi les buissons. Le baronnet salua le prince avec la plus scrupuleuse formalité. Devant la comtesse, au contraire, il s’inclina avec un air d’étonnement moqueur.

— Est-il possible, Madame, demanda-t-il, que vous n’ayez pas appris les nouvelles ?

— Quelles nouvelles ? fit madame de Rosen.

— Nouvelles de première importance, répliqua sir John. Révolution dans l’État, la République proclamée, le palais brûlé de fond en comble, la princesse en fuite, Gondremark blessé.

Elle poussa un cri. — Henri… blessé !

— Blessé et souffrant le martyre, dit Sir John. Ses gémissements…

Des lèvres de la dame jaillit un jurement si énorme, qu’il eût fait, à des heures moins agitées, tressauter ses auditeurs. Elle courut à son cheval, grimpa en selle, et, sans même prendre le temps d’assurer son assiette, se mit à descendre la route au grand galop. Après un instant de surprise, le palefrenier se lança à sa poursuite. Leur impétueux passage effraya les chevaux de la berline qui faillirent se précipiter au bas de la roche. Elle continuait toujours sa course furieuse, dont les pierres renvoyaient l’écho, toujours suivie du domestique qui en vain cravachait sa monture pour la rejoindre. Au quatrième tournant une femme qui montait péniblement la route se rejeta en arrière en poussant un cri, et n’échappa à la mort que de l’espace de quelques doigts. Mais la comtesse n’avait ni un regard ni une pensée à gaspiller sur de pareils incidents : elle courait toujours à bride abattue, dévalant en zigzags l’escarpé de la montagne, et toujours le domestique s’efforçait à sa poursuite.

— Une dame fort impulsive ! dit Sir John. Qui aurait jamais pensé qu’elle se souciât de lui ?

Mais avant de pouvoir achever ces paroles, il se débattait déjà dans l’étreinte du prince.

— Ma femme ! la princesse !… Qu’en savez-vous ?

— Elle est là-bas, sur la route, fit Sir John d’une voix entrecoupée. Je l’ai quittée il y a vingt minutes…

Un moment plus tard, cet écrivain, à demi étouffé, se trouvait seul : le prince avait pris sa course, et dévalait la montagne derrière la comtesse.