Le Roman du prince Othon/Livre troisième/Chapitre IV

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Traduction par Egerton Castle .
Perrin (pp. 278-288).


CHAPITRE IV

ENFANTS PERDUS


Pendant que les pieds du prince couraient ainsi à toute vitesse, son cœur, qui d’abord avait de beaucoup devancé sa course, commençait à faiblir. Non pas qu’il eût cessé de s’apitoyer sur le malheur de Séraphine, ni qu’il ne désirât moins fiévreusement la revoir, mais le souvenir de sa froideur inexorable s’était réveillé en lui, et avait réveillé à son tour le manque d’assurance qui lui était habituel.

S’il avait accordé à Sir John le temps de tout dire, s’il avait seulement su qu’elle se dirigeait en toute hâte vers le Felsenburg, il serait allé à sa rencontre avec ardeur. Mais dans les circonstances actuelles il commençait à se voir lui-même jouant encore une fois son rôle d’intrus, ayant l’air peut-être de profiter du malheur de sa femme et d’offrir, maintenant qu’elle était tombée, des caresses odieuses à celle qui, en temps prospères, l’avait repoussé avec mépris. Les plaies de sa vanité recommençaient à lui cuire ; de nouveau sa colère accaparait les façons d’une générosité hostile : oui, sans doute, il pardonnerait, il pardonnerait tout à fait ; il porterait aide à cette épouse sans amour ; il la sauverait, la consolerait ; mais il ferait tout cela avec une froide abnégation, imposant silence à son cœur, respectant la désaffection de Séraphine comme il eût respecté l’innocence d’un enfant.

C’est ainsi que, lorsqu’à l’un des tournants de la route il aperçut enfin la princesse, sa première idée fut de la rassurer au sujet de la pureté parfaite de son respect. Et sur-le-champ il cessa de courir au-devant d’elle, et s’arrêta net. Elle de son côté, poussant un petit cri, s’était mise à courir vers lui. Mais, en le voyant s’arrêter, elle s’arrêta aussi, frappée de remords, et enfin, timidement, comme une coupable, elle s’avança près de l’endroit où il se tenait.

— Othon, dit-elle, j’ai tout détruit !

— Séraphine ! fit-il, avec un cri comme un sanglot. Mais il ne bougea pas, retenu en partie par ses résolutions, en partie aussi frappé de stupeur par l’air de lassitude et le désordre de la jeune femme. Si alors elle eût gardé le silence, nul doute qu’ils ne fussent bientôt tombés dans les bras l’un de l’autre. Mais elle aussi s’était préparée à l’entrevue, et il fallut qu’elle gâtât cette heure d’or par des protestations.

— Tout, poursuivit-elle, j’ai tout détruit. Mais par pitié, Othon, écoutez-moi. Laissez-moi, non pas justifier, mais reconnaître mes fautes. La leçon a été si cruelle, j’ai eu le temps de faire de si amères réflexions, je vois le monde si changé ! J’ai été aveugle, aveugle comme les pierres. J’ai dédaigné le vrai bonheur, et vécu de chimères. Mais quand le rêve s’est envolé, quand je vous eus trahi et quand je crus avoir tué… Elle s’arrêta.

— J’ai cru avoir tué Gondremark, fit-elle, devenant toute rouge ; et alors je me suis trouvée seule, comme vous l’aviez prédit.

Le nom de Gondremark piqua comme un éperon la générosité du prince.

— Eh bien, s’écria-t-il, et à qui la faute sinon à moi ? Que vous m’aimiez ou non, mon devoir était d’être à vos côtés. Mais j’étais fainéant, jusqu’à la moelle des os : il m’était plus aisé de vous abandonner, que de vous résister. Jamais je n’ai pu pratiquer ce qu’il y a de plus beau dans l’amour… combattre pour l’amour. Et pourtant, il était bien là, cet amour ! Maintenant qu’est tombé notre petit royaume pour rire, ruiné par mes démérites d’abord et ensuite par votre inexpérience… maintenant que nous sommes seuls ensemble, pauvres comme Job, un homme, une femme, rien de plus, laissez-moi vous conjurer de pardonner à la faiblesse et de vous reposer sur l’amour. Comprenez-moi bien ! s’écria-t-il, voyant qu’elle allait parler, et de la main lui imposant silence : — Mon amour est changé, il est purifié dé toute prétention conjugale ; il ne demande pas, n’espère pas, ne désire même pas qu’on lui rende la pareille. Oubliez pour toujours le rôle dans lequel je vous ai tellement déplu, et acceptez avec franchise l’affection d’un frère !

— Othon, vous êtes trop généreux, dit-elle. Je sais que je ne mérite pas votre amour, je ne dois pas accepter ce sacrifice. Mieux vaut me quitter. Oh ! partez, et laissez-moi à mon sort !

— Non pas, dit Othon. Il faut d’abord nous tirer de ce guêpier où je vous ai conduite ; mon honneur y est engagé. Je disais tout à l’heure que nous étions pauvres comme Job… mais voyez, pourtant : non loin d’ici je possède une maison où je vais vous conduire. Puisque Othon le Prince est à bas, il nous faut essayer ce que peut faire Othon le Chasseur. Voyons, Séraphine, montrez que vous me pardonnez, et occupons-nous de cette évasion… et allons-y aussi gaiement que possible. Vous disiez autrefois, chère amie, que, sauf comme époux et comme prince, j’étais un assez gentil compagnon. Je ne suis plus ni prince ni mari, vous pouvez donc sans remords agréer ma compagnie. Allons, voyons, ce serait sottise que de nous laisser prendre. Pouvez-vous encore marcher ? Oui ? Eh bien, en route !

Et il commença à prendre les devants.

Un peu plus bas, la route passait par une seule arche au-dessus d’un ruisseau assez considérable. Le long de cette eau babillarde, au fond d’une gorge verdoyante, descendait un sentier, ici rocheux, raboteux, s’accrochant aux lianes du ravin, là embarrassé de broussailles, ou bien encore s’étendant pendant quelques pas sur un gazon frais et uni, véritable rond-point des lutins. On voyait l’eau sourdre comme d’une éponge le long des parois de la montagne ; le ruisseau, augmentant toujours de forcé et de volume, à chaque ressaut plongeait plus lourdement, formait un tourbillon plus large. Ce petit cours d’eau avait travaillé dur et longtemps, et sur son chemin avait accompli de grandes et admirables transformations ; il s’était creusé un chemin au travers de la roche intraitable, et maintenant, soufflant comme un dauphin, s’en élançait par l’orifice ; le long de ses humbles rives il avait miné les gros arbres forestiers à leur base, pour les emporter en radeaux, et dans ces rudes clairières, il avait introduit et cultivé des plates-bandes de primevères, planté des bocages de saules, et accordé sa faveur aux bouleaux argentés.

C’était parmi ces aimables décors que le sentier, compagnon civilisé du torrent, faisait descendre nos deux voyageurs : Othon passant le premier, mais s’arrêtant toujours aux endroits les plus difficiles pour prêter son assistance, et la princesse le suivant. De temps à autre, quand il se retournait pour l’aider, le visage de Séraphine s’illuminait à la vue du sien, ses yeux presque désespérés l’appelaient amoureusement. Lui, il voyait, mais n’osait comprendre. « Elle ne m’aime pas, se disait-il avec magnanimité… ce n’est que le remords, que la reconnaissance… ce ne serait pas d’un galant homme, ce ne serait pas même d’un homme loyal, de présumer de ces concessions compatissantes. »

À quelque distance, sur la descente du vallon, le torrent déjà assez puissant se trouvait soudainement barré par une digue grossière, et un tiers environ de ses eaux était détourné par une conduite de bois. L’onde limpide, cousine germaine de l’air, courait gaiement le long de ce rude aqueduc dont elle avait tapissé les flancs et le fond de plantes vertes. Le sentier, lui tenant compagnie de près, s’allongeait entre les églantiers et les roses sauvages. Bientôt, un peu à l’avance, le toit brun d’une maison et une grande roue à aubes, éparpillant des diamants au soleil, se montrèrent dans l’étroite ouverture de la gorge ; et au même instant la musique ronflante de la scierie commença à rompre le silence.

Entendant le bruit de leurs pas, le scieur se montra à sa porte, et, ainsi qu’Othon lui-même, fit un mouvement de surprise.

— Bonjour, scieur ! dit le prince, il paraît que vous aviez raison et que j’avais tort. Je vous en apporte la nouvelle et vous conseille d’aller à Mittwalden. Mon trône s’est écroulé (grande en fut la chute !) et vos bons amis du Phénix sont à présent au pouvoir.

La figure rouge du scieur prit une expression de suprême étonnement. — Et Votre Altesse ?… fit-il d’une voix entrecoupée.

— Mon Altesse se sauve, dit le prince, droit à la frontière.

— Vous quittez Grunewald ! s’écria l’homme. Le fils de votre père… ce n’est pas chose à permettre !

— Alors vous nous arrêtez, l’ami ? demanda Othon en souriant.

— Vous arrêter, moi ! se récria l’homme. Pour qui Votre Altesse, me prend-elle ? Mais, Monseigneur, il n’y a pas âme qui vive en Grunewald capable de mettre la main sur vous… Ça, je vous le certifie.

— Oh ! que si ! Bien des gens, au contraire, bien des gens. Mais de vous, qui m’avez montré tant de hardiesse au temps de ma puissance, j’attendrais plutôt de bons offices aujourd’hui dans ma détresse.

La figure du scieur prit une couleur de betterave.

— Ça, vous pouvez bien le dire, fit-il. Et en attendant, veuillez, vous et votre dame, entrer dans ma maison.

— Nous n’en avons pas le temps, répondit le prince, mais si vous vouliez avoir l’obligeance de nous donner ici même une coupe de vin, vous nous feriez plaisir, et nous rendriez un service du même coup.

Encore une fois le scieur rougit jusqu’à la nuque. Il se hâta d’apporter une cruche de vin et trois verres de cristal brillant. Votre Altesse, dit-il, ne doit pas supposer que j’aie l’habitude de boire. Cette fois-là, quand j’eus le malheur de vous rencontrer, j’étais un peu gris, ça je l’avoue : mais un homme plus sobre que moi d’habitude, je ne sais trop guère où vous le trouveriez, Même ce verre que je bois à votre santé (et à celle de la dame) est un agrément tout à fait extraordinaire.

On but le vin selon tous les rites de la courtoisie rustique ; puis, refusant toute autre offre d’hospitalité, Othon et Séraphine continuèrent la descente du vallon qui, à cet endroit, commençait à s’élargir, et à se laisser envahir par les arbres de plus grande taille.

— Je devais une réparation à cet homme, fit observer le prince. Car lorsque nous nous rencontrâmes je me mis dans mon tort et lui fis un sanglant affront. J’en juge par moi-même sans doute, mais je commence à croire qu’une humiliation ne saurait faire de bien à personne.

— C’est parfois une leçon nécessaire, répondit-elle.

— Eh ! mon Dieu… fit-il, péniblement embarrassé. Mais… songeons plutôt à notre sécurité. Mon scieur est très bien, mais je ne voudrais pas me reposer trop sur lui. Si nous suivons cette eau, elle nous mènera, mais après des tournants sans nombre, jusqu’à ma maison. Ici au contraire, en montant par cette clairière, nous trouverons un chemin plus court. Pour la solitude, c’est comme le bout du monde : à peine si les daims même le visitent. Êtes-vous trop fatiguée, ou pensez-vous pouvoir passer par là ?

— Choisissez le chemin ! Othon. Je vous suis, dit-elle.

— Non, répliqua-t-il, d’un air et d’un ton singulièrement ébahi. Je voulais seulement dire que le sentier est rude ; dans toute sa longueur ce n’est que futaies et ravines, et les ravines sont aussi profondes qu’épineuses.

— Montrez le chemin ! dit-elle encore. N’êtes-vous point Othon le Chasseur ?

Ils avaient percé le voile d’un épais taillis, et venaient de pénétrer sur une pelouse de la forêt, verte et vierge, entourée d’arbres solennels. Othon s’arrêta sur le bord, et regarda avec délice autour de lui ; puis ses regards retournèrent à Séraphine qui, encadrée par cette douceur sylvestre, contemplait son époux avec des yeux inscrutables. Une défaillance de corps et d’âme s’appesantit sur lui, comme l’approche du sommeil : les cordes de son activité se détendirent, ses yeux s’attachèrent sur elle. — Reposons-nous ! dit-il, et il la fit asseoir et prit place lui-même auprès d’elle, sur la pente d’un tertre.

Elle s’assit, les yeux baissés, comme une vierge attendant l’appel de l’amour, tiraillant le gazon de ses doigts effilés. La voix de la brise, se jouant dans la forêt, grandissait et se mourait, se rapprochait d’eux à la course pour s’éteindre au loin en murmures affaiblis. Plus près, sous la haute ramée, un oiseau chantait d’une voix inquiète, entrecoupée. Tout cela était comme un prélude hésitant : il semblait à Othon que le cadre de la nature entière attendait ses paroles, et toujours l’orgueil le retenait dans le silence. Plus il regardait cette main blanche et fine arrachant les brins d’herbe, plus le combat devenait dur entre l’orgueil et son bienfaisant adversaire.

— Séraphine, dit-il enfin, il importe que vous sachiez une chose : jamais je… Il allait dire ? Jamais je ne vous ai soupçonnée. Mais était-ce bien vrai ? Et même, eût-ce été vrai, était-ce généreux d’en parler ? Il se fit un silence.

— Dites, je vous en prie, fit Séraphine. Par pitié, dites !

— Je voulais seulement dire, reprit-il, que je comprends tout, et que je ne puis vous blâmer. Je comprends combien la femme courageuse doit mépriser l’homme faible. Je crois que sur certains points vous eûtes tort, mais j’ai essayé de comprendre, et j’ai compris. Point n’est besoin d’oublier ni de pardonner, Séraphine, car j’ai tout compris.

— Je sais ce que j’ai fait, dit-elle. Je ne suis pas assez faible pour me laisser tromper par des paroles bienveillantes. Je sais ce que j’ai été… Je me vois moi-même. Je ne mérite pas même votre colère, comment mériterais-je votre pardon ? Dans toute cette catastrophe et toute cette misère, je ne vois que vous et moi, vous tel que vous avez toujours été, moi telle que j’étais alors… moi surtout. Oh ! oui, je me vois : et que dois-je penser !

— Eh bien alors, dit Othon, changeons de rôles. C’est à nous-mêmes que nous ne savons pardonner quand nous nous refusons le pardon l’un à l’autre… ainsi me l’assurait un ami hier soir. Sur ces données, jugez avec quelle générosité je me suis pardonné à moi-même ! Mais ne puis-je aussi trouver le pardon auprès de vous ? Allons, pardonnez-vous… et pardonnez-moi !

En paroles elle ne répondit rien, mais elle étendit la main vers lui d’un geste rapide. Il s’en saisit, et les doigts satinés de la jeune femme disparurent, doucement nichés, entre les siens. Et l’amour passa et repassa de l’un à l’autre, en courants de tendresse et de rénovation.

— Séraphine, s’écria-t-il, oh ! oublions le passé, laissez-moi vous servir, vous aider ! Laissez-moi être votre esclave ! Il me suffit de vous servir, d’être près de vous… Laisse-moi rester auprès de toi, chérie, ne me renvoie pas !

Il précipitait ses supplications comme un enfant effrayé. — Ce n’est pas de l’amour, dit-il je ne demande pas de l’amour, le mien suffit.

— Othon !… fit-elle, d’un ton de douleur.

Il leva la tête : le visage de Séraphine était transformé par une extase de tendresse mêlée d’angoisse. Ses traits, ses yeux surtout, tout changés, s’éclairaient de la lumière même de l’amour.

— Séraphine !… s’écria-t-il, puis encore une fois et d’une voix sourde ; Séraphine !…

— Regardez autour de vous ! dit-elle. Voyez cette clairière où les feuilles grandissent sur les jeunes arbres, où les fleurs commencent à se montrer… c’est ici que nous nous rencontrons, que nous nous rencontrons pour la première fois. Il vaut tellement mieux oublier, et renaître. Oh ! je le vois, il est une tombe pour nos péchés : la miséricorde de Dieu, l’oubli de l’homme !…

— Séraphine, dit-il, qu’il en soit ainsi ! Que tout ce qui a été ne soit plus pour nous qu’un rêve mensonger ! Laissez-moi, comme un étranger, tout recommencer. J’ai fait un rêve, un long rêve, dans lequel j’aimais une jeune femme, belle et cruelle, en tout supérieure à moi, mais toujours froide comme la glace… Et de nouveau je rêve, je rêve qu’elle est toute changée, qu’elle s’est attendrie, qu’elle s’est réchauffée au feu de la vie, et qu’elle m’accueille. Et moi, qui n’ai d’autre mérite que mon amour d’esclave sans force, je reste là serré contre elle, n’osant faire un mouvement, crainte de me réveiller…

— Reste… près de moi… plus près ! fit-elle, d’une voix profonde et altérée.

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C’est ainsi qu’ils se parlaient, au milieu des bois printaniers. Et pendant ce temps, à l’hôtel de ville de Mittwalden, on proclamait la République.....