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Le Saguenay et la vallée du lac St. Jean/Chapitre 6

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Imprimerie de A. Côté et Cie (p. 127-164).

CHAPITRE VI


LA COLONISATION

I

Il y avait maintenant vingt-six ans que les membres de « l’Association des 21 » avaient pénétré dans le Saguenay, non comme des cultivateurs pour y défricher des terres, mais pour en exploiter les magnifiques richesses forestières. Cependant, ils avaient ouvert la voie vers cette contrée réputée inaccessible et défendue par de puissants intérêts, jaloux de tout établissement nouveau. Ils avaient tracé la route et de nombreux colons, accompagnés de leurs familles, s’étaient portés dans des directions diverses à l’intérieur du Saguenay et y avaient pris des terres. Mais ceux qui avaient affermé les « Postes du Roi » s’y opposaient comme ils l’avaient fait jadis, parce que leur bail n’était pas encore expiré ; il devait rester en vigueur jusqu’au 1er octobre, 1842. D’un autre côté, le gouvernement provincial ne voulait consentir à faire aucun arpentage ni disposer des terres, quoique la demande lui en eût été souvent faite, sous l’impression vraisemblablement qu’il n’en avait pas le droit. Mais cet état de choses allait promptement changer, comme on peut le voir par l’extrait suivant du rapport d’un voyage fait au Saguenay en 1845 par l’honorable D. B. Papineau, commissaire des Terres Publiques :

« Votre Excellence n’ignore pas que le territoire arrosé par la rivière Saguenay, formant une portion de l’étendue du pays nommé les Postes du Roi, avait été ci-devant, avec le reste de cette étendue, loué à feu M. Gaudi, constructeur de vaisseaux à Québec ; le bail avait été passé pour l’espace de 21 ans et est expiré le 10 octobre 1842. Pendant la durée de ce bail, le gouvernement provincial n’a pas voulu consentir à y faire faire aucun arpentage de terres pour établissements, quoique ça lui fut souvent demandé, sous l’impression, je pense, qu’il n’en avait pas le droit. Dans le cours du mois de juin, 1842, un autre bail de ce même territoire a été accordé pour un même espace de temps à l’honorable Compagnie de la Baie d’Hudson, à commencer du 2 octobre, 1842, avec condition et réserve expresse que le gouvernement ferait en aucun temps, s’il le jugeait à propos, arpenter et concéder ou vendre des terres pour y former de suite des établissements, cultiver, etc.

« En 1843, des ordres furent donnés par les autorités compétentes d’arpenter plusieurs townships dans cette étendue. Quelques individus avaient déjà formé une société pour y bâtir des moulins à scies et y former des établissements. Quelque temps après, ils ont vendu à W. Price, Ecr., & Cie, de Québec, les intérêts qu’il avaient respectivement dans cette entreprise, et ce monsieur a conduit ses opérations avec intelligence, énergie, diligence, et y possède maintenant plusieurs vastes établissements pour scier le bois, au moyen desquels il a pu, l’année dernière et cette année, charger de madriers plus de 60 vaisseaux. Un grand nombre de cultivateurs les plus pauvres des paroisses qui bordent le Saint-Laurent, presque réduits à la misère par une succession de mauvaises récoltes, ont été résider en ce lieu afin de se procurer pour eux et leurs familles les moyens de subsistance, en travaillant soit aux moulins ou aux bâtisses qu’on y érigeait, soit dans les forêts à couper et tirer le bois propre à être scié. Ce manque de récolte avait mis la plupart du commun des cultivateurs dans l’incapacité de procurer de l’ouvrage à une nombreuse classe de journaliers agricoles qui, d’ordinaire, se fient pour leur subsistance sur les travaux qu’ils peuvent faire pour autrui, et eux-mêmes furent également forcés par la nécessité de recourir au Saguenay.

« Le moyen de communication par terre le plus court serait le chemin projeté de Bagot, dont la longueur sera cependant de 66 milles et dont l’ouverture serait coûteuse, vu qu’il devra passer sur un terrain qui ne sera jamais établi, et qui, s’il était une fois ouvert, deviendrait bientôt impraticable par le manque de bras et de moyens pour l’entretenir. »

À l’époque où nous sommes parvenus, c’est-à dire en 1848, deux chemins rudimentaires, ouverts aux voitures pour la saison d’hiver seulement, reliaient la Grande Baie, d’un côté à la Malbaie et de l’autre à la Baie Saint-Paul. Celui de la Malbaie, plus long que l’autre, avait été ouvert en 1843, et celui de la Baie Saint-Paul en 1846.


II


Les premiers colons s’étaient établis d’abord près des moulins, puis sur les terres voisines non arpentées, et ils avaient continué en reculant sans cesse les bornes du domaine cultivable. Mais aucun ordre ne présida à cet établissement, et souvent les colons se gênèrent les uns les autres en empiétant mutuellement sur les portions de terre qu’ils avaient défrichées. On ne connaissait pas alors la division méthodique des terres, telle qu’elle a été pratiquée depuis. Les colons non autorisés (squatters), s’étaient établis partout où le terrain leur avait paru le meilleur, de sorte que les arpenteurs se trouvèrent dans l’impossibilité de faire la subdivision d’après le plan adopté et les instructions qu’ils avaient reçues.

Dès 1843, il y avait ainsi plusieurs centaines de familles établies dans le Saguenay, sans posséder aucun titre de propriété. La plupart de ces colons n’avaient le moyen d’acheter ni chevaux, ni vaches, ni bœufs. Ceux qui ne trouvaient pas d’ouvrage dans les chantiers de M. Price défrichaient et semaient sans autres instruments que la hache et la pioche, et, cependant, il arriva que plusieurs de ces défrichements furent considérables.

Quant aux autres colons qui travaillaient aux chantiers, ils n’avaient que de courts intervalles à donner à la culture de leurs terres. L’hiver, ils transportaient eux-mêmes dans des traîneaux leur bois de chauffage et leurs provisions. Ils n’avaient ni chemins ni communications d’aucune espèce, si ce n’est par la rivière Saguenay, durant les mois d’été seulement. Ils vécurent ainsi isolés pendant de longues années, sans protection ni assistance de la part du gouvernement, obligés d’endurer toutes les privations et n’ayant jamais guère d’autre perspective que la misère. Le travail des chantiers les occupait pendant tout l’hiver et se prolongeait jusqu’à la descente des billots qui n’avait lieu qu’à la fin de mai ou au commencement de juin, quelquefois même plus tard, de sorte qu’ils ne pouvaient labourer ni ensemencer leurs terres que lorsque la saison était déjà fort avancée, et, naturellement, le grain semé à cette époque, ne venant pas à maturité avant les gelées de la fin d’août ou de septembre, la récolte était souvent perdue.

Les premiers travailleurs, ainsi que bon nombre de ceux qui se rendirent plus tard au Saguenay avec leurs amis ou compagnons, furent tous plus ou moins les employés de feu M. Price. Grâce à eux, comme nous l’avons vu, les premiers défrichements se firent, puis s’étendirent, puis gagnèrent jusqu’au Lac Saint-Jean, toujours en suivant le cours de la rivière Chicoutimi. Pendant longtemps, la maison Price fut seule à fournir des provisions et des vêtements aux nombreuses familles qu’elle tenait pour ainsi dire sous sa tutelle, de telle sorte qu’il y avait à peine un homme des chantiers ou un cultivateur des environs qui ne lui fût endetté.

Mais outre M. Price, il y avait encore d’autres marchands envers qui le colon, qui s’était déjà endetté pour ses frais de premier établissement, contractait de nouvelles obligations. Les causes qui avaient empêché la récolte l’année précédente se renouvelaient, et le pauvre malheureux, abandonné à lui-même au milieu des bois, tourmenté, sujet à des vexations, obligé souvent de disputer la possession même des quelques arpents de terre arrosés de ses sueurs, et incapable de les conserver sans des frais énormes que ses moyens ne lui permettaient pas d’encourir, privé de la protection des lois et exposé à toute leur rigueur, se laissait parfois aller au découragement et abandonnait les lieux témoins de ses longues souffrances. Mais, en général, le courage des colons ne se ralentit pas. À force de travaux et de peines sans nombre, ils parvinrent à tirer de leurs terres plus qu’ils ne gagnaient aux chantiers. Ceux qui n’étaient pas trop endettés purent se libérer enfin, tandis que d’autres durent continuer à subir leur mauvais sort pendant encore assez longtemps ; mais leur nombre diminua à mesure que les terres s’ouvrirent et que les produits de l’agriculture se multiplièrent. Enfin, la concurrence commerciale vint apporter un certain équilibre dans les relations et soulager le défricheur, de telle sorte qu’aujourd’hui il ne reste plus trace de ce sombre passé, de l’enfantement pénible qui amena au jour une région nouvelle aussi riche d’avenir que l’est le Saguenay.


III


La Grande Baie, comme nous l’avons dit déjà, est entourée d’un cercle de prairies d’une étendue considérable et dont le sol est remarquablement fertile. Entre la Baie Ha ! Ha ! et Chicoutimi l’argile a quelquefois six cents pieds d’épaisseur. Elle semble avoir retenu encore quelque chose de l’impulsion que lui a imprimée le grand cataclysme d’où est sortie jadis la vallée du Saguenay, car elle est sujette à de grands éboulements à la suite desquels plusieurs arpents de terre sont quelquefois transportés loin de leur place primitive. Cette partie du bassin du Saguenay peut contenir trois cent mille acres de terre arable. Les MM. Price y ont introduit, sur une des plus belles fermes qu’ils possèdent, tous les perfectionnements modernes en fait de culture, d’instruments aratoires et d’aménagement intérieur des bâtiments. Ils y ont commencé l’élevage des bestiaux en vue de l’exportation, et, dans le cours de l’année 1878, en ont dirigé vers l’Europe une trentaine qui ont excité l’admiration des connaisseurs partout où ils ont été vus. Remarquons du reste en passant qu’une des richesses futures de la région du haut Saguenay consiste dans l’élevage des bestiaux, des moutons et des porcs, qui est devenu un objet important du commerce canadien depuis que toutes les classes de la population européenne font une si grande consommation de viande. C’est là un goût dont il faut encourager le développement. Retenons le plus possible les canadiens chez eux ; mais envoyons les bœufs, les porcs et les moutons. Nous n’y perdrons aucun des nôtres et nous nous épargnerons tous les ennuis du rapatrîment.

Heureusement pour les colons du Saguenay, qui n’ont pas de marchés à la main, les acheteurs de produits se rendent eux-mêmes de Québec à Chicoutimi ou à la Grande Baie où ils font des achats de produits en gros. Les habitants expédient aussi en goëlette leurs récoltes ou leurs animaux sur les marchés de la ville ; mais le transport en goëlette est trop incertain pour constituer un trafic régulier. Aussi les bouchers de Québec envoient-ils eux-mêmes leurs agents à Chicoutimi et à la Grande Baie pour y faire des achats de porcs et de bestiaux.

Au fond de la Grande Baie se trouvent, à un mille et demi seulement de distance l’une de l’autre, les deux paroisses dont nous venons de raconter succinctement les commencements laborieux. La première, Saint-Alphonse, contenait en 1879 seize cent sept âmes (1607), et la deuxième, Saint-Alexis, 1564. Malgré ces chiffres respectables, il n’en est pas moins vrai que, durant ces huit dernières années, il est parti de Saint-Alphonse seul cent cinquante-six familles, et, cependant, la population n’a pas diminué d’une année à l’autre. Si la paroisse n’a rien gagné sous ce rapport, du moins elle n’a rien perdu ; elle a perdu d’autant moins que l’émigration ne s’est pas faite de Saint-Alphonse aux États Unis, mais au Lac Saint Jean. C’est en quelque sorte comme si les cent cinquante-six familles émigrées étaient restées chez elles.

Saint-Alphonse est, de toutes les paroisses du Saguenay, celle où se font le plus d’étoffes canadiennes, et où le commerce de bleuets est le plus considérable. Il y a quatre ans, il s’y est vendu pour dix-neuf mille dollars de bleuets, et ce chiffre n’a que peu diminué depuis, malgré les gelées. Saint-Alphonse est aussi, en proportion du nombre de ses cultivateurs, la paroisse du Saguenay qui produit le plus de grains et qui élève le plus de bestiaux. Elle ne compte en tout que cent huit propriétaires ; mais le nombre des familles qui y sont absolument à l’aise s’élève à deux cent douze. Le curé de l’endroit, M. Beaudet, donnait, l’an dernier, à l’auteur de ce livre une des raisons pour lesquelles la population de sa paroisse n’avait pas diminué, malgré l’exode de cent cinquante-six familles dans l’espace de huit années : «Je n’ai enterré en 1876, nous a-t-il dit, que deux grandes personnes, et encore étaient-elles mortes de vieillesse. » Il n’est pas possible d’être plus désagréable envers le bedeau.

Voici, au sujet de Saint-Alphonse, quelques statistiques comparées qui se rapportent aux années 1871 et 1879 :

- 1871 1879
Population de la paroisse 1,598 1,607
Minots de blé récoltés 12,642 14,205
Id. d’avoine 12,925 22,197
Id. d’orge 2,764 1,063
Id. de patates 16,114 27,358
Tonneaux de foin 793 1,520
Livres de beurre ...... 36,000
Arpents de terre en culture 9,873 12,600

La paroisse voisine, Saint-Alexis, est loin d’être dans des conditions aussi satisfaisantes ; en effet, on y compte un assez bon nombre de familles qui n’ont aucun moyen de subsistance.

Toute la partie arable du canton Otis est arpentée et il y reste 33,624 acres de terrains vacants.

Si l’on pouvait obtenir l’arpentage de tout le township Otis, cette paroisse compterait 250 à 300 habitants de plus. Ses conditions actuelles, comparées à celles de l’année 1871, se résument comme suit :

1871 1879
Population de la paroisse 1,304 1,622
Minots de blé récoltés 8,848 9,474
Do d’avoine do 5,839 6,021
Do d’orge do 2,092 2,789
Do de patates do 14,805 1,518
Tonneaux de foin 591 904
Livres de beurre 3,073
Têtes de bétail 1,811
Arpents de terre en culture 6,856 7,103
Arpents de bonnes terres non défrichées 1,277
Nouveaux colons en 1879 27

La Grande Baie est reliée par de bons chemins à Chicoutimi et à la tête du lac Kenogami. Le premier de ces chemins s’appelle chemin de la « Grande Ligne, » et prend le nom de Sydenham à une lieue de son point de départ. Sa longueur est de douze milles, et il est flanqué de ravines et de gorges qui mesurent plusieurs centaines de pieds de profondeur en certains endroits et ne présentent autre chose que de la terre argileuse du sommet à la base. L’autre chemin conduit de la Grande Baie au Portage des Roches, à la tête du lac Kenogami, une distance de quinze milles, et porte le nom de chemin du « Bassin » ou du « Grand-Brûlé » ; puis il continue, sous le nom de chemin « Kenogami, » jusqu’aux dernières limites de la colonisation, jusqu’à la rivière Tekouapee qui borde le township Normandin, à l’extrême nord-ouest du lac Saint-Jean, ce qui lui donne 86 milles de plus. La longueur de ce chemin est donc en tout d’environ cent milles, de la Grande Baie aux confins des terres habitées.

Le chemin Kenogami est un des plus beaux de la Province. Il n’a d’autre défaut que celui d’être parfois trop sablonneux ; d’autres fois, il devient pâteux, dans les fortes pluies, là où c’est la terre glaise qui domine, comme sur les bords du lac Kenogamichiche, mais pour de courtes distances seulement. Il est coupé par de nombreux ruisseaux et petites rivières sur lesquels il a fallu construire des ponts et des ponceaux. Le gouvernement a dépensé quarante mille dollars ($40,000.00), pour le mettre dans l’état où il est maintenant. Comme le sol est impropre à la culture du côté sud du lac Kenogami, sur une longueur d’environ vingt-cinq milles, et qu’il s’y trouve par suite très-peu de colons, le gouvernement est obligé de veiller lui-même par ses agents à ce que le chemin soit tenu en bon ordre ; et, pour se rembourser des frais qu’il lui en coûte, il a fait placer, à l’extrémité ouest du lac Kenogami, une barrière qu’on ne peut franchir qu’en payant un droit de dix cents.

Le chemin Kenogami, seule route qui conduise du bassin du lac Saint-Jean aux ports du Saguenay, n’est pas encore complètement fini, quoiqu’il ait été commencé il y a déjà vingt ans. Ainsi, par exemple, il y a des terrassements de plusieurs arpents de longueur à faire dans les endroits où la crue des eaux recouvre la terre chaque printemps et s’élève jusqu’à sept ou huit pieds de hauteur, ce qui rend le chemin impraticable pendant plusieurs semaines et intercepte toute communication ; d’où il résulte que la population tout entière en éprouve un très-grave préjudice.

Ce chemin a été fait graduellement, au fur et à mesure de la marche de la colonisation. Il y a quelques années à peine, il ne dépassait pas le township Ouiatchouane. Les gens de cette partie du pays n’avaient d’autre débouché qu’un sentier à travers le bois. Ils voyageaient en canot d’écorce, par la rivière Ouiatchouane et le Lac. Malgré ces difficultés de communication, les défrichements y étaient fort avancés, il y a douze ans, quoiqu’ils eussent à peine alors quatre années d’existence. On semblait pressentir que la colonisation y marcherait rapidement, et, en effet, la paroisse de Saint Prime, qui date de cette époque, 1868, compte aujourd’hui plus de six cents habitants, et Saint-Félicien, dont l’établissement remonte à cinq ans plus tard, et qui n’est pas encore constitué régulièrement en paroisse, renferme une population d’au moins quatre cents âmes, d’après les dernières statistiques locales.

IV


Après avoir quitté la baie Ha ! Ha ! et remonté le cours du Saguenay sur une longueur d’environ neuf milles, on aperçoit sur la rive nord un endroit communément appelé « l’Anse au Foin, » qui a été érigé régulièrement en paroisse en 1872, sous le nom de Saint-Fulgence. C’était auparavant une mission desservie par le curé de Sainte-Anne, la paroisse voisine en remontant la rivière.

Cette mission, formée dans le township Harvey, possédait dès avant 1859 une chapelle entourée d’un terrain spacieux. On y avait établi deux écoles pour cinquante enfants, et il y avait eu dans l’année 22 baptêmes et deux mariages. « Le chemin sur le bord de l’eau, » écrit un missionnaire, M. Gagnon, était ouvert et praticable entre les deux chapelles de Saint-Fulgence et de Sainte-Anne. Ce chemin, que le gouvernement avait fait commencer en 1858 dans les townships Simard et Tremblay, avait eu l’effet d’attirer un bon nombre de personnes qui avaient pris des terres sur son parcours. Il porte le nom de chemin Price. (On trouve à ce propos, dans les archives de la Chambre, que le 9 février, 1869, M. David Price signait en tête d’une pétition faite à l’Assemblée Législative pour demander le parachèvement des chemins Kenogami, Saint-Urbain et Price, ainsi que du chemin « d’Alma et Bourget, » ce dernier partant de Sainte-Anne et aboutissant au lac Saint-Jean, douze lieues plus loin.) Quant à la mission de Sainte-Anne, elle recevait en 1859 un fort contingent d’immigration. Trente familles de la Baie Saint-Paul, des Éboulements et de Sainte-Agnès s’y étaient rendues et avaient ouvert des terres ; les habitants y construisaient une chapelle de 45 pieds sur 32, en même temps qu’un presbytère de 32 pieds sur 25, dans l’espoir d’obtenir qu’un prêtre demeurât au milieu d’eux en permanence. Ils étaient en ce temps-là, c’est-à-dire il y a vingt ans, au nombre de 503, formant 88 familles ; aujourd’hui la population de Sainte-Anne est de 1,760 habitants.

Le tableau suivant indique la statistique comparée de la production de cette paroisse entre les années 1871 et 1879 :

1871 1879
Minots de blé récoltés 9,104 7,500
Do d’avoine do 10,741 10,200
Do d’orge do 6,172 3,300
Do de patates do 13,611 6,700
Tonneaux de foin 1,150 1,250
Livres de beurre
Minots de pois 4,200
Arpents de terre en culture 8,049 16,509
Nouveaux colons en 1879 30

Les townships Bourget, Taché et Delisle comptent beaucoup de défrichements opérés. Il y reste un grand nombre de lots à prendre. Ces townships sont des plus beaux sous tous les rapports. — Note de M. D. Roussel, curé de Sainte-Anne.

Il y a déjà plus de quarante ans que des terres ont été prises à Saint-Fulgence ; mais le bord de la rivière seul est cultivé et habité ; le haut des terres ne l’est pas. La paroisse, au lieu d’augmenter au point de vue de la population et de la culture, diminue chaque année ; ce qui augmente, c’est le nombre des terres que l’on déserte.

La paroisse de Saint-Fulgence comptait en 1879 une population de 627 âmes. On y avait récolté cette année-là 2,600 minots de blé, 2,600 minots d’avoine, 700 minots d’orge, 4,800 minots de patates et 39,000 bottes de foin.

Il y a à l’Anse au Foin une scierie qui donne de l’emploi à trente ou quarante journaliers. Cette scierie appartient à MM. Holliday et Fraser, de Québec : beaucoup de gens abandonnent la culture pour y travailler. Le nombre des cultivateurs proprement dits ne dépasse guère une trentaine ; le reste de la population aime mieux travailler au jour le jour, tout en cultivant à moments perdus les produits les plus nécessaires.

Dans l’année 1879, il y a eu à Saint-Fulgence vingt et une sépultures et vingt-sept naissances. Toutes les familles sont catholiques, à part une seule qui est protestante, et il n’y en a aucune où ne règnent les bonnes mœurs, la sobriété et un esprit religieux qui font de Saint-Fulgence un endroit remarquablement paisible.

L’intérieur de la paroisse n’est pas cultivé, comme nous le disons ci-dessus ; c’est parce que les gelées y sont fréquentes et causent beaucoup de dommage, tandis que sur le bord de la rivière les terres sont bonnes et le climat favorable aux grains.


CHICOUTIMI


I


Après avoir dépassé le township Bagot, en remontant la rivière Saguenay, on arrive bientôt à Chicoutimi, le grand centre du commerce, de l’industrie, de toutes les affaires en général des deux régions du Saguenay et du Lac Saint-Jean.

Chicoutimi, situé sous le 48e degré, 25’, 5” de latitude nord, au confluent de la rivière Chicoutimi et de la rivière Saguenay, à cinq milles en deçà de Terre Rompue, endroit où cette dernière cesse d’être navigable, et à 68 milles de Tadoussac, date, comme fondation, de l’année 1840. Avant cette époque, il n’y avait là qu’une mission, une petite chapelle où se rassemblaient les sauvages de retour de leurs chasses, et un poste à l’usage de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

La chapelle, la mission, le poste et une ou deux autres bâtisses étaient toutes construites ensemble sur un roc de granite qui domine le canal étroit par lequel se précipite une chute de 40 à 50 pieds de hauteur dans le bassin qui forme partie du havre de Chicoutimi. L’établissement de la Compagnie consistait en une maison commode pour l’agent, bâtie sur une colline d’où la vue s’étendait sur le havre et sur la rivière, en un magasin placé près de l’endroit du débarquement, en une boulangerie, en étables et granges entourées de plusieurs pièces de terre cultivées, ainsi que d’un jardin où l’on recueillait plusieurs espèces de légumes, surtout des patates. Sa situation centrale entre le lac Saint-Jean et le Saint-Laurent, et la grande quantité de terre cultivable qui se trouvait dans les environs, en avaient fait l’entrepôt principal de la Compagnie à l’intérieur et le marquaient d’avance pour être le marché général de toute cette partie du pays, le jour où elle s’éveillerait à l’industrie et à l’activité commerciale.

On y trouve un dépôt alluvial considérable composé d’une argile marneuse fine, appelée communément glaise bleue, qui, dans les temps humides, devient si molle qu’on ne peut pas marcher dessus. Quoique les rochers soient nombreux, le sol est très-propre à la culture ; mais on n’y récoltait autrefois que des patates et quelques autres légumes à l’usage du poste, et on allait chercher le foin pour les bestiaux à neuf milles en bas de Chicoutimi, sur la rive gauche du Saguenay, à l’endroit appelé « Les Prairies. » « Le terrain qui environne Chicoutimi est excellent, dit M. Nixon, ayant l’apparence d’être composé d’une riche marne mêlée d’un bon sable. M. Andrews, le commis du poste, qui y reste depuis six ans, a deux bons carrés de patates du plus bel aspect et une couche de concombres ; l’année dernière il a cultivé des melons en plein air. Tout ce qui croît à Montréal croîtrait ici. Il nous informe que s’il était pour s’établir sur une terre dans le Saguenay, il se fixerait de préférence tout vis-à-vis du poste, du côté nord, ou au sud, à un quart de mille au dessus. Sur une question à cet effet, il répondit que si un homme s’occupait uniquement de jardinage, il n’y a pas autour de Montréal un seul jardin dont le produit égalerait, celui qu’on pourrait recueillir en cet endroit. Dans le mois de mai, aux grandes mers du printemps, l’eau monte ici de seize à dix-huit pieds. »

« Le roc de granite syénitique sur lequel est construit le poste, » dit à son tour M. Baddeley, le géologue de l’exploration de 1828, « est traversé d’une manière remarquable par des veines de feldspath et de trapp… Nous avons observé dans le roc quelques noyaux de fer magnétique. Il y a sur le rivage, au-dessous de la résidence du poste, une veine de trapp curieusement tortueuse qui descend dans le roc. Nous y avons trouvé aussi un fragment de calcaire silicieux. Il paraît qu’il y a une vingtaine d’années on faisait de la chaux au poste, et l’on montre la place du fourneau où se voient encore des morceaux de pierre calcaire à demi brûlés. Si cette pierre venait de quelque dépôt calcaire du voisinage, on n’a pu le découvrir ni en rien savoir ; mais celle en question aurait pu être apportée pour l’occasion de la Malbaie ou de la Baie Saint-Paul, où la pierre calcaire abonde. »

Le rivage du nord, en face de Chicoutimi, est formé de hauteurs brisées et montueuses, ordinairement boisées d’épinette, de petit pin rouge et de bouleau blanc, laissant cependant par endroits une lisière d’argile entre elles et les bords de la rivière. C’est cette lisière qui est mise en culture par les habitants. En remontant en cet endroit la rivière, sur une longueur d’environ cinq milles, on arrive au cours d’eau du Marais où le Saguenay devient obstrué par des rochers et des rapides. La mer y monte de sept pieds, et, au portage des Terres Rompues, environ un mille au-dessus du confluent de ce cours d’eau et du Saguenay, le flux de la mer devient à peu près imperceptible. C’est là que le Saguenay cesse d’être navigable, après un parcours de 74 milles, à partir de son embouchure.

C’est à Chicoutimi que se trouve le principal établissement de la maison Price, en même temps l’un des plus considérables de toute la province. Il a été le noyau du village naissant et est encore aujourd’hui la source où s’alimentent toutes les autres branches du commerce de l’endroit. C’est à l’embouchure de la rivière qui lui déverse ses eaux par une chute perpendiculaire de quarante pieds, tout près de l’ancien poste, qu’a été installée la grande scierie de la maison Price. Là, les beaux bois du Saguenay sont convertis en madriers, en colombages, bardeaux, lattes, boîtes d’emballage, lambris, allumettes et pièces de pavage ; pas une retaille qui ne soit utilisée. L’été, les navires d’outre-mer viennent charger ces bois à un mille au-dessous des moulins, tandis que, l’hiver, la coupe des billots qui les met en activité procure un emploi lucratif aux colons pauvres ; le chantier, nom qu’on donne à la fois à la scierie et à l’ensemble des habitations qui l’entourent et où logent les travailleurs, constitue en outre un marché avantageux pour les grains et le fourrage dont les cultivateurs peuvent disposer.


II


« Lieu remarquable pour être le terme de la belle navigation et le commencement des portages ; » c’est ainsi que le père Lejeune désigne Chicoutimi dans ses Relations.

Mgr. Laflèche, évêque de Trois-Rivières, donne à ce nom la signification et l’origine suivantes : Chicoutimi, « jusqu’où c’est profond » (en langue crie) De Tshks, « jusque là », et timew, « c’est profond. »

Nous trouvons dans les notes du père de Crépieul que, vers 1670, une petite chapelle y fut bâtie aux frais du sieur Hazeur par Paul Quartier, charpentier, Côté et Baillargeon, sous la direction de Robert Drouart.

La mission de Chicoutimi, qui se confondait dans les premiers temps avec celle de Tadoussac, en fut séparée vers la fin du dix-septième siècle. Ainsi, le père Bonaventure Favre, dont on trouve les actes dans le registre de cet endroit, de 1691 à 1699, s’intitule « Missionnaire de Saint-Charles de Métabetchouan, sur le Lac Saint-Jean ou Peiokouiagamy, qui tombe dans la rivière Chégoutimy. »

Les registres ont continué d’être tenus ensuite successivement par le père de Crépieul, de 1693 à 1702, puis, de 1703 à 1709, par le père Louis André ; enfin, après une longue interruption d’une douzaine d’années, par le père Laure qui fit construire une nouvelle chapelle sur le petit coteau, où était bâtie sa maison, appelé coteau du Portage. Cette chapelle, sur laquelle nous donnons plus loin quelques détails, a subsisté jusqu’en 1850 ; on avait cessé d’y faire l’office en 1849, parce qu’elle était presque tombée de vétusté.

Le père Laure demeura chargé de Chégoutimy jusqu’en 1737 ; le dernier Jésuite qui ait desservi cette mission est le père de La Brosse, jusqu’en 1782, époque de sa mort. Pendant environ cinquante ans après, Chicoutimi, comme tous les autres postes du Roi, fut visité chaque année par un missionnaire qui y allait dans les mois de juin et juillet et y demeurait environ six semaines, enseignant un catéchisme en langue montagnaise que les Jésuites avaient composé pour les néophytes indiens. C’est en 1846 que le premier curé y fut installé régulièrement.

En 1860, la paroisse de Chicoutimi était déjà grande et renfermait un village considérable, puisqu’il s’y trouvait 72 emplacements. Il y avait six écoles, dont deux modèles, fréquentées par 188 enfants. Le recensement fait par le curé montrait que la population de l’endroit était venue principalement de la Malbaie qui avait fourni deux cents âmes, des Éboulements, 66, et de la Baie Saint-Paul, 37. Les chantiers de M. Price employaient environ deux cents étrangers. Vingt familles nouvelles étaient arrivées au printemps de 1859. En 1858, il s’était fait 190 baptêmes, 44 mariages et 61 sépultures. En 1863, il y avait dans la paroisse de Chicoutimi 567 familles comprenant 3,254 âmes ; en 1868, 623 familles — 3,530 âmes ; en 1873, 655 familles — 4,055 âmes ; en 1878, 739 familles — 4,628 âmes.

Le 19 mars, 1870, cent deux familles perdirent dans un incendie qui enveloppa le Saguenay tout entier les fruits de leurs travaux et des nombreux sacrifices qu’elles s’étaient imposés pour s’établir sur les terres nouvelles. Toutes ces familles se ressentent encore des pertes qu’elles firent alors et bon nombre d’entre elles ne s’en relèveront jamais.

C’est en 1874 que la compagnie des bateaux-à-vapeur du Saint-Laurent établit une ligne régulière entre Québec et Chicoutimi, et, au printemps de 1875 le gouvernement fédéral y fit construire un quai.

En 1879, le gouvernement fédéral a dépensé $7,000 pour faire enlever les roches et creuser les battures qui embarrassent le chenal en aval de Chicoutimi. Quand ces travaux seront terminés, les bateaux-à-vapeur et les voiliers pourront se rendre à Chicoutimi à marée basse.

À l’entrée du chenal du havre de Chicoutimi, (latitude 48°, 26’, 52” nord) ont été placés deux phares d’alignement à 910 pieds de distance l’un de l’autre : l’un a 40 pieds de hauteur et l’autre 26, entre le niveau des hautes eaux et le foyer. Ce sont deux feux catoptriques qui doivent être vus à cinq milles de distance.

Huit autres phares, dont nous ne pourrions guère indiquer la situation ni la distance respective à laquelle ils se trouvent les uns des autres qu’au moyen d’une carte spéciale, tous destinés à indiquer le chenal du havre de Chicoutimi, ont été placés pour la première fois en 1873 et pourraient tous être aperçus à d’égales distances, n’étaient les détours du chenal qui contrarient et font varier la portée des feux.

La hauteur moyenne de ces phares dépasse 40 pieds. Les marées du printemps arrivent à la base de quelques-unes des tours, et même plus haut, et de là vient la différence dans leur élévation au dessus du niveau des hautes eaux.

L’ensemble des salaires des gardiens de ces différents phares s’élève à deux cents dollars.

La maison Price charge en moyenne de trente à trente-cinq bâtiments par année à Chicoutimi, et, dans d’autres ports de la province, une cinquantaine, ce qui fait de 80 à 85 bâtiments en tout. Les bois qu’elle exporte sont dirigés pour la plus grande partie vers la Grande-Bretagne ; elle en envoie aussi à La Plata, au Pérou, au Chili, en Espagne, au Portugal, en France, en Australie.

Il y a dix-huit ans, en 1862, les eaux du Saguenay transportaient 43,289 billots de pin blanc, 7,000 billots d’épinette et 715 pièces de bois de construction pour les navires, outre une immense quantité de madriers, de planches et de bardeaux, qui était expédiée en goëlette. Dès 1850, on estimait la valeur du bois directement exporté en Europe à $180,000, sans compter le commerce que la maison Price faisait avec la province du Bas-Canada et avec les États-Unis. Depuis lors, de grands travaux ont été faits pour faciliter le glissement des billots sur les eaux du Saguenay, et développer en général le commerce du bois qui a été jusqu’à présent la principale industrie de la région saguenayenne. On peut signaler entre autres une somme de $41,000 que le gouvernement a dépensée pour faire construire une glissoire et une estacade, mais les droits que le gouvernement a perçus de la maison Price pour le passage des billots lui ont rapporté bien au delà de ce montant.

La glissoire a une longueur de 5,840 pieds et l’estacade en compte 1,344 ; il y a en outre les digues, les quais et les barrages. La glissoire a été faite pour éviter les rapides qui se trouvent entre le lac Saint-Jean et la rivière Saguenay. Ces constructions couvrent une étendue d’environ six milles et sont situées sur la Petite Décharge ; commencées en 1856, elles ont été terminées en 1860. Il est passé 71,257 pièces de bois par la glissoire en 1879.

En 1878, la maison Price faisait 188,155 billots d’épinette, contre 7,000 seulement qu’elle faisait en 1864. Mais, en revanche, elle n’a livré au commerce que 12,897 billots de pin, sur lesquels pas plus de quatre mille étaient de pin « étalon. » C’est que les incendies ont fait de terribles ravages dans le Saguenay ; ils y ont presque tout détruit le pin, et l’on en considère l’exploitation comme définitivement perdue pour cette partie du pays. Si l’on veut se faire une idée de ce qu’elle était, il y a une vingtaine d’années, qu’on remarque ce simple fait. Un navire d’outre-mer, venu pour prendre une cargaison, avait trouvé le marché de Québec vide ; tout le bois disponible était expédié depuis quelques jours. La saison était fort avancée ; il ne fallait pas à tout prix que le navire repartît sur lest ou passât l’hiver à Québec. On s’adressa à M. Price qui fit venir le navire à son chantier, et, en quinze jours, le bois abattu dans le seul voisinage du chantier, puis coupé et scié, était mis à bord du bâtiment et expédié en Angleterre.

On peut juger de l’étendue des affaires que fait la maison Price par le chiffre de $12,319 de droits payés par elle l’année dernière au gouvernement de la province pour ses limites de bois. Cette ancienne et importante maison, qui a été pendant plus d’un quart de siècle comme la mère nourricière de la population du Saguenay, emploie au moins quatre cents hommes à la scierie de Chicoutimi seulement, et une centaine de plus à la scierie de la Grande Baie ; c’est elle qui leur fournit tout ce dont ils ont besoin en fait de vêtements et de nourriture.


III


À quelques pas de la scierie de Chicoutimi on voyait encore, il y a quelques années, courbée sous le poids du temps, la vieille chapelle de la mission érigée par le père Laure en 1727. Elle avait vingt-cinq pieds de long sur quinze de large, et était bâtie sur une éminence dominant le bassin qui se trouve au pied de la chute de la rivière Chicoutimi. C’était une relique pleine de touchants souvenirs. Les étrangers qui débarquaient à Chicoutimi s’empressaient d’aller la contempler, et ceux qui connaissaient quelque chose des anciennes missions du Canada, quelles que fussent leurs croyances religieuses, n’oubliaient pas de mettre dans leurs sacs de voyage quelques fragments de pierre ou autres objets appartenant à la chapelle, afin d’en conserver la mémoire. La pierre tumulaire du père Coquart, mort à Chicoutimi en 1771, n’existait plus qu’en morceaux sur lesquels on distinguait encore quelques inscriptions latines. Les capitaines de navires se montraient avides de recueillir ces débris d’une époque pourtant récente et qui semblait déjà ancienne. Les registres, les livres d’église, les tableaux, les pierres gravées ont été perdus, abandonnés sans souci dans la chapelle ouverte à tout le monde. Cette chapelle contenait en outre une précieuse argenterie que les Oblats ont emportée, se croyant le droit de le faire, vu qu’ils avaient succédé aux Jésuites dans les missions du Saguenay ; mais cet acte a soulevé contre eux de vives protestations. À Tadoussac, où ils essayèrent de le répéter, les habitants faillirent faire une émeute. Ils s’élancèrent jusque dans la rivière Saguenay, à la poursuite des Oblats, et leur arrachèrent, entre autres objets, la cloche de la chapelle.

Le père Laure écrivait dans son langage naïf, au sujet de la chapelle de Chicoutimi qu’il faisait construire, que la croix du clocher nouveau, posée en 1726, « avait été saluée de trente-trois martres par tous les sauvages charmés du coq. »

Michaux, célèbre botaniste français qui, à la fin du siècle dernier, se rendit jusqu’au lac Mistassini par le Saguenay, dans le simple but de faire une collection de plantes et de fleurs de l’Amérique du Nord, dit, en parlant de la première chapelle de Chicoutimi : « Ce bâtiment, construit en poutres équarries de cèdre blanc, thuya occidentalis, élevées les unes au-dessus des autres, était encore en bon état, et quoique ces poutres n’aient jamais été couvertes, ni en dedans ni en dehors, je les trouvai tellement intactes qu’elles n’avaient pas été altérées de l’épaisseur d’une demi-ligne, depuis plus de soixante ans. » Aujourd’hui, l’on peut voir l’emplacement, où se trouvait cette antique chapelle, entouré d’un enclos en bois que M. Price y a fait élever et où il a fait enterrer tout le bois de la chapelle, excepté le pourri, afin que cette dernière relique d’un des plus modestes, mais des plus intéressants monuments de notre histoire, ne fût pas exposée aux intempéries du temps ni à l’injure des hommes. De son côté, mademoiselle Price a fait de la vieille chapelle une esquisse en sépia qu’elle a donnée à l’évêché de Chicoutimi ; on en trouve des reproductions chez M. J. E. Livernois, photographe de Québec, dont nous sommes heureux de signaler ici en passant le goût exquis et l’habileté qu’il déploie dans toutes les œuvres de son art.

À côté de l’enclos qu’a fait élever M. Price se trouve le vieux cimetière indien. La croix de l’ancienne chapelle est dans la sacristie de la nouvelle église de Chicoutimi, et le crucifix a été transporté sur l’autel du couvent de l’endroit. Enfin, la porte de la sacristie, de même qu’une vieille armoire, appartenant jadis à la chapelle, sont conservées à l’évêché. Voilà tout ce qui reste aujourd’hui, voilà les seuls débris existants de ce qui abrita pendant plus d’un siècle la piété naive des néophytes montagnais à peu près disparus aujourd’hui.


IV


Nous avons dit que Chicoutimi est l’endroit le plus important et le plus considérable de tout le Saguenay. C’est aujourd’hui une petite ville, qui a été incorporée en 1879. Elle renferme environ deux mille âmes. En 1855, il n’y avait même pas encore de chemins dans cette cité nouvelle qui, un jour peut-être, renfermera des boulevards et sera éclairée à la lumière électrique. M. Price, père, n’y passait jamais qu’à cheval, ce qui ne veut pas dire que les travailleurs des chantiers y allassent invariablement en voiture. Les chemins qui sillonnent aujourd’hui la paroisse n’ont été verbalisés et tracés qu’en 1855. Quant à la paroisse de Chicoutimi, elle comprend tout le township de ce nom et une population de cinq mille âmes, en y comprenant, bien entendu, celle de la ville.

Il ne faut pas croire que cette population soit avant tout agricole ; non, elle est en général pauvre, et les hommes préfèrent travailler aux chantiers, ou faire la cueillette des bleuets et celle de la gomme de sapin. La gomme de sapin est en effet une des industries qu’exploitent les marchands de Chicoutimi ; ils en envoient tous les ans de quinze à vingt barils à Québec à bord des goëlettes. Là, elle sert à différents usages, entre autres à faire du vernis ; les Américains en tirent aussi de l’encre. Il n’y a pas encore longtemps, M. David Price l’exportait en gros pour les pharmaciens de la Grande-Bretagne.

Chicoutimi est aussi le siége d’un évêché érigé en 1878 et occupé par Mgr. Dominique Racine. C’est lui qui, pendant qu’il était curé de l’endroit, a fait commencer, il y a trois ans, la construction de la nouvelle église, très-beau et très-imposant édifice, élevé sur un exhaussement du sol et que l’on voit de fort loin sur la rivière Saguenay. Cette église sera un véritable monument, dans l’acception artistique de ce mot, si on peut lui apporter les embellissements et la perfection que fait pressentir sa physionomie actuelle. On en évalue le coût, une fois terminée, à quatre-vingt mille dollars ; mais il serait dommage de s’arrêter en si bon chemin et ne pas se rendre jusqu’à cent mille dollars, d’autant plus qu’il y a déjà la moitié de cette somme de dépensée. On remarque que le clocher de l’église est quelque peu incliné en avant ; cela a été fait à dessein, sur le conseil même de l’évêque, afin de permettre au clocher de mieux résister aux violents efforts du vent de nord-ouest qui parfois fond sur Chicoutimi comme un ouragan. Deux magnifiques tableaux, placés de chaque côté du chœur, sont jusqu’à présent le plus bel ornement de la nouvelle église. Ce sont des copies de Murillo représentant, l’une, la naissance du Christ, l’autre, l’apparition de la Vierge, qui ont été offertes par M. William Price, le représentant du comté de Chicoutimi à l’Assemblée Législative.[1]

Chicoutimi possède de plus un couvent qui date de 1863, et dont la première destination était une salle publique. Il est dirigé par les Sœurs du Bon Pasteur et porte, depuis deux ans, le nom d’académie. Les Sœurs sont au nombre de six et ont sous leur contrôle une moyenne de soixante-dix élèves, dont vingt-cinq pensionnaires. Le prix de la pension et de l’instruction réunies est de soixante dollars par année scolaire, ce qui est tout à fait insuffisant, même pour les choses les plus nécessaires. Aussi, comme un pareil prix, payé par vingt-cinq pensionnaires seulement, ne pourrait jamais soutenir un établissement sérieux, l’évêque est-il obligé de donner fréquemment du sien et d’envoyer au couvent des provisions de toute nature, sans compter l’argent qu’il lui fournit et dont il dépouille pour cela un gousset déjà mince, car on imagine aisément que ce n’est pas de son pauvre diocèse que Mgr. Racine peut tirer des revenus princiers.

Parmi les élèves du couvent 58 étudient l’arithmétique, le calcul mental, la grammaire, l’orthographe et l’analyse, 39 l’histoire sainte et l’histoire du Canada, 9 l’histoire de France, 5 l’histoire d’Angleterre et l’histoire romaine, 6 l’histoire ecclésiastique, 56 la géographie, 8 la tenue des livres, 52 l’anglais, 16 l’art épistolaire, 18 la littérature, 35 la musique vocale, 15 la musique instrumentale, 60 l’écriture, 30 le dessin linéaire et 7 le dessin d’après nature, 5 l’histoire naturelle et l’horticulture, 8 le mesurage et le globe terrestre, enfin, 7 l’algèbre.

Les élèves apprennent aussi la couture, la broderie et la céroplastique, qui est l’art de confectionner des fleurs et des fruits en cire. L’éducation donnée au couvent de Chicoutimi fait des progrès chaque année ; un des résultats principaux de cette éducation est la formation d’institutrices pour les écoles du comté.

À part le couvent, il y a encore à Chicoutimi un séminaire dont l’érection date de 1872. Le nombre des élèves y est en moyenne de cent, et le prix de la pension de $90.00 par année scolaire. « Tous ceux qui entreprennent de fonder un collége en Canada, disait, lors de l’érection de celui de Chicoutimi, Mgr. Taschereau à Mgr. Racine, meurent de folie ou de chagrin. » C’est en effet de chagrin qu’est mort, entre autres, M. Painchaud, fondateur du collége de Sainte-Anne La Pocatière. Les moyens, pour ces sortes d’entreprises, sont bien rarement proportionnés aux besoins ; on est obligé de commencer avec les ressources qu’on a sous la main, n’importe lesquelles, et, en peu d’années, on arrive à des déficits énormes que tous les sacrifices du monde sont impuissants à combler.

Le petit séminaire est dirigé par quatre prêtres professeurs et dix ecclésiastiques. Le nombre des élèves qui suivent le cours commercial est de 44 et de 46 le nombre de ceux qui font les études classiques. Tous les élèves savent lire et apprennent la musique vocale ; 80 d’entre eux étudient la grammaire, 44 l’analyse, 51 l’arithmétique, 35 le calcul mental, 44 la géographie, 30 la littérature, 20 l’art épistolaire, 8 la musique instrumentale, le dessin et l’horticulture, 5 le mesurage, les mathématiques, la philosophie et la botanique, 41 le grec, et 30 suivent un cours régulier de prononciation française.

La fondation du séminaire de Chicoutimi a été déterminée, en quelque sorte précipitée par une cause d’une nature particulière. Il existait alors, depuis trois ans, dans le village, une école protestante à laquelle les parents catholiques, presque tous sans exception, envoyaient leurs enfants. Le maître de cette école ne perdait pas une occasion de poursuivre le curé, aujourd’hui l’évêque, de ses sarcasmes ou de ses invectives, quelquefois d’imputations calomnieuses. Le curé, de son côté, exhortait les parents à ne pas envoyer leurs enfants à l’école dirigée par ce dernier : « C’est bien, » lui répondirent enfin les parents ; « nous n’enverrons plus nos enfants à cette école, mais donnez-nous quelque chose qui la remplace. » C’est là-dessus que le curé prit la résolution héroïque de fonder son collége qui, espérons-le, ne le fera mourir ni de folie ni de chagrin.

Dans la courte énumération des édifices et des institutions publiques de Chicoutimi que nous venons de faire, nous aurions voulu mentionner un hôpital pour les matelots d’outre-mer ; mais malheureusement, cet hôpital n’existe pas. Ce n’est pourtant pas que le besoin ne s’en fasse sentir, puisque pas moins de trente-cinq à quarante navires océaniques fréquentent tous les ans le port de Chicoutimi. À Trois-Rivières, il y a un hôpital de ce genre, quoique le port de cette ville ne reçoive guère que vingt à vingt-cinq bâtiments d’outre-mer par année. Il est donc fort à propos d’attirer à ce sujet l’attention du gouvernement provincial et de tâcher d’en obtenir qu’il fasse commencer à Chicoutimi la construction d’un hôpital de marine, ce qui devient de plus en plus nécessaire à mesure que la petite ville s’agrandit.

Voici, au sujet de Chicoutimi, les statistiques de 1871 et de 1879 :

- 1871 1879
Population de la paroisse 4,100 4,650
Minots de blé récoltés 29,768 15,300
Do d’avoine do 38,000 29,000
Do d’orge do 7,000 4,900
Do de patates do 28,000 27,000
Tonneaux de foin 16,000 18,000
Livres de beurre ... 13,000
Têtes de bétail ... 7,000
Arpents de terre en culture 29,142 39,500
Arpents de bonnes terres non défrichées ... peu
Nouveaux colons en 1879 ... 5


SAINT-DOMINIQUE DE JONQUIÈRE

(Rivière au Sable)




Après le township Chicoutimi vient celui de Jonquière où se trouve la paroisse de Saint-Dominique, une des plus considérables du diocèse. Cette paroisse est située entre le Saguenay et le lac Kenogami ; une de ses extrémités touche à la paroisse de Chicoutimi, l’autre à celle d’Hébertvilie. Les premières tentatives de colonisation dans cet endroit datent de 1848, et presque tous les colons qui s’y fixèrent venaient de la Malbaie, laquelle comprenait alors les paroisses de Saint-Irénée et de Sainte-Agnès. En 1863, Saint-Dominique comptait déjà soixante douze familles ; quinze ans plus tard, en 1879, on y trouvait treize cent soixante-cinq (1365) habitants.

Les premiers colons de celle localité ont eu à endurer toutes les peines, toutes les privations, toutes les fatigues qui ne manquent jamais d’assaillir ceux qui ouvrent de nouvelles terres ; mais il y a ici une circonstance particulière à signaler. À la Rivière au Sable, c’est une veuve, Marguerite Maltais, qui, accompagnée de ses deux jeunes garçons, pénètre dans la forêt, abat le premier arbre, construit la première cabane, et cela après que les premières tentatives de défrichement eussent été abandonnées par la société de colonisation. Bien des fois il lui fallut remonter le courage de ses deux garçons qui la pressaient et la suppliaient d’abandonner un lieu d’ennui et de misère. Mais, toujours pleine d’énergie, dérobant à ses enfants sa douleur et ses larmes, elle les consolait par l’espoir d’un avenir meilleur. Pendant quinze ans elle a pu voir se réaliser petit à petit ce qu’elle promettait à ses garçons dans leurs accès de découragement ; elle a vu se dresser autour d’elle les moulins, les écoles, l’église, et de bons chemins s’ouvrir à travers les terres nouvellement défrichées. Aujourd’hui, la paroisse de Saint-Dominique est une des grandes paroisses du Saguenay.

C’est à la Malbaie que s’est formée la première société de colonisation du Saguenay, en 1847. M. Beaudry était le curé de cette paroisse, et l’évêque actuel de Sherbrooke, Mgr. Antoine Racine, en était la vicaire. Celui-ci alla lui-même demander au gouvernement un arpenteur pour fixer les limites du township Jonquière, et M. François Têtu fut envoyé à cet effet sur les lieux. Murray, un descendant d’écossais, dont le nom s’était transformé en celui de « Muret, » fut le premier à suivre l’arpenteur envoyé par le gouvernement et à défricher une terre au confluent de la Rivière au Sable et du Saguenay. Plus tard, la société, qui s’était formée pour coloniser le township Jonquière, se divisa en deux sections appelées l’une, la « Grande Société, » et l’autre, la « Petite Société. » La « Grande » se vit bientôt dans l’impossibilité de continuer ses opérations, et la « Petite » continua de coloniser le long de la rivière. C’est dès cette époque qu’on peut voir tout ce que le comté de Charlevoix a fait pour la colonisation du Saguenay ; en effet, le nombre des colons qu’il a fournis à cette région dépasse celui des colons que les comtés de la rive sud du Saint-Laurent y ont dirigés, même de nos jours, dans les endroits où les gens de la rive sud se sont portés les premiers.

La paroisse de Saint-Dominique fut d’abord desservie par les curés de Chicoutimi ; c’est Mgr. Dominique Racine qui y inaugura les missions régulières. La première fois qu’il s’y rendit, en 1862, peu de temps après son arrivée à Chicoutimi, il dut faire l’office divin dans une maison privée, la chapelle que l’on construisait n’ayant pas encore de toit. En 1866, Saint-Dominique reçut son premier curé qui fut M. F. Gagné ; depuis lors, trois autres curés ont succédé à celui-ci, MM. Napoléon Laliberté, Napoléon Bégin et Hubert Kérouack. Ce dernier est le titulaire actuel.

Les statistiques de 1871 et de 1879, respectivement, nous donnent au sujet de Suint-Dominique les résultats suivants :

1871 1879
Population de la paroisse 1,290 1,600
Minots de blé récoltés 12,726 13,650
Do d’avoine do 13,180 17,940
Do d’orge do 10,418 3,770
Do de patates do 11,125 15,000
Bottes de foin 221 200,000
Livres de beurre 50,000
Animaux 60,000
Arpents de terre en culture 5,114 8,500
Arpents de bonne terre non défrichés 10,000
Nouveaux colons en 1879 30

Tous les lots sont pris à la Rivière au Sable ; le défrichement s’y fait très-vite. Les colons dévirent beaucoup avoir un chemin de fer. — (Note de M. le curé Kérouack.)

  1. M. W. Price est mort depuis, au mois de juin, 1880, universellement regretté de tous ceux qui ont connu combien sa générosité était grande.