Le Salaire et le Travail des Femmes/04

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Le Salaire et le Travail des Femmes
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 32 (p. 83-114).
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ÉTUDES MORALES

LE SALAIRE
ET
LE TRAVAIL DES FEMMES

IV.
L'ASSISTANCE PUBLIQUE ET LES INSTITUTIONS DE PREVOYANCE..

La plupart des hommes vivent à côté de la misère sans la voir. Il est malheureusement plus facile de leur montrer le mal que de leur enseigner le remède. C’est une grande illusion de croire qu’avec un article de loi ou quelque combinaison économique nouvelle on va transformer tout à coup une société malade et guérir la plaie saignante du paupérisme. Nous avons vu naître et périr bien des théories qui devaient sauver le monde, et n’ont abouti qu’à le troubler un peu plus profondément. Ce n’est pas une raison de désespérer. Sans avoir la prétention d’innover en matière de bienfaisance, on peut suivre à la trace ceux qui ont aimé l’humanité et qui l’ont secourue, profiter à la fois de leurs erreurs et de leurs exemples, et dans cette humble mesure, avec beaucoup de zèle, un peu de bon sens et de patientes études, faire modestement quelque bien. Le plus sûr moyen de triompher du paupérisme serait d’habituer les ouvriers à la vie de famille. Quand après une journée de fatigue ils n’ont pas d’autre perspective que l’hospitalité banale d’un cabaret et d’un garni, leur condition est vraiment cruelle ; tout change si, en revenant le soir, ils sont sûrs de retrouver au logis des cœurs aimans, des soins attentifs, ce bonheur sérieux et solide que seule la famille peut donner, et dont rien ne compense la privation. Ce retour aux habitudes et aux vertus domestiques est le rêve de tous ceux qui aiment les ouvriers ; mais comment le réaliser ? comment lutter contre l’influence des manufactures, qui ne cessent d’enrégimenter les enfans et les femmes ? Le nombre croissant des manufactures est la principale cause de la destruction de la vie de famille. Elles contribuent de deux façons à produire ce triste résultat : en employant la plupart des femmes dans des ateliers où elles sont retenues tout le jour loin de leur ménage et de leurs enfans, et en rendant pour les autres le travail isolé absolument improductif, ce qui les pousse à chercher des ressources dans l’inconduite. Telle est la situation que nous avons cherché à décrire dans les études précédentes ; il ne nous reste plus qu’à montrer ce qui a été fait, ce qui peut se faire encore pour la changer.

Si l’on demande à la nature même du mal l’indication des remèdes, en voici trois qui ont été proposés ou essayés : interdire aux femmes l’entrée des manufactures, relever leurs salaires dans la petite industrie pour qu’elles renoncent d’elles-mêmes au travail des grands ateliers, favoriser directement la conclusion des mariages.

C’est un économiste célèbre, qui, à la suite d’une enquête où il avait vu de près la situation des ménages d’ouvriers, proposa d’interdire absolument le travail des femmes dans les manufactures. Il est à peine nécessaire de dire qu’une loi de ce genre serait aussi injuste qu’impraticable. Personne ne peut songer sérieusement à priver par une loi les fabriques françaises de la moitié des bras dont elles disposent et à rejeter brusquement cette masse d’ouvrières sur les travaux de couture, lorsqu’il est avéré que la petite industrie ne nourrit même plus aujourd’hui son personnel. Comment s’y prendrait le législateur pour ôter aux femmes le droit de vivre en travaillant, et pour ajouter à leur faiblesse naturelle une incapacité légale ? Il faut laisser aux communistes de toutes les écoles ces prétendus remèdes, qui sont des attentats à la liberté, et qui ne savent combattre un mal que par des règlemens et des prohibitions.

L’espoir de ramener les femmes au travail isolé en ouvrant à leur industrie des débouchés nouveaux n’est pas aussi chimérique. Il est possible de leur venir en aide de ce côté, et c’est un devoir qui appartient naturellement aux chambres de commerce et aux sociétés industrielles. Toutefois il ne faut pas se faire d’illusions : les femmes en Angleterre ne trouvent guère à s’employer que dans les manufactures ; en France, elles ont d’autres ressources, elles prennent la part la plus active à la vente au détail ; les industries de mode et de luxe particulières à notre pays favorisent leurs goûts et leurs aptitudes. C’est plutôt par la création d’écoles spéciales que par l’introduction d’une nouvelle branche de travail qu’on pourra développer les ressources des femmes. Dans tous les cas, on ne parviendra pas à leur procurer des salaires équivalens à ceux qu’elles trouvent dans les manufactures. Il n’y a donc là que des palliatifs, et non un véritable remède.

Quant au troisième moyen, il importe de ne pas s’y méprendre : faire des mariages, ce n’est pas relever l’esprit de famille. Il est très bon de régulariser des situations, de donner des droits à la femme, un état civil aux enfans : c’est une œuvre dont s’est chargée la société de Saint-François-Régis, et à laquelle on ne saurait trop applaudir ; mais que devient la famille, une fois le mariage conclu ? Le mari renonce-t-il au cabaret pour vivre dans son intérieur ? Prend-il des habitudes d’économie ? Met-il sa femme en état de s’occuper des enfans et du ménage ? Pas du tout ; d’honnêtes gens se sont chargés d’aplanir pour lui toutes les difficultés du mariage ; ils ont fait venir ses papiers et ceux de sa future, obtenu toutes les autorisations nécessaires, pourvu à toutes les dépenses ; il n’a plus qu’à dire un mot et à signer un registre ; il se laisse faire, et continue après la cérémonie à vivre comme auparavant. Il y a un mariage de contracté sans doute ; mais on n’oserait pas dire qu’il y a une famille de plus. Cet avantage, qui pourtant est réel, nous laisse bien loin du but qu’il s’agit d’atteindre. Il faut que le mariage soit réellement une institution sacrée aux yeux de ceux qui le contractent, et qu’il devienne pour eux une source de moralisation et de bien-être : si on n’a pas fait cela, on n’a rien fait.

On s’en prend quelquefois pour expliquer le mal à l’insuffisance du salaire des hommes : si le mari pouvait avec son seul travail soutenir la famille, les femmes, dit-on, n’auraient plus besoin d’entrer dans les manufactures. Il est vrai ; mais raisonner ainsi, c’est prendre l’effet pour la cause. Au lieu de compter, pour reconstituer la famille, sur la position meilleure des ouvriers, c’est surtout par la vie de famille qu’on peut espérer de les enrichir. Il faut le dire aux ouvriers et en être soi-même convaincu : on n’arrivera jamais à relever directement les salaires par l’intervention de l’état. Tout ce que peut faire l’état, c’est de rendre les crises plus rares en s’efforçant de répartir les bras sur le territoire suivant les besoins, et de les rendre moins cruelles en donnant plus d’extension aux travaux publics dans les momens où l’industrie privée diminue ses commandes. Il peut aussi, par de bonnes lois et une administration à la fois très ferme et très réservée, favoriser le développement du travail national. Hors de ces deux points, il n’y a guère que des utopies. Les partisans de l’organisation du travail se flattent d’abolir la fatigue en restreignant le travail, et le paupérisme en tarifant les salaires. Est-il besoin de prouver que ce n’est là qu’un rêve ? Le despotisme, en politique, met quelque temps à détruire un peuple ; en fait de commerce et d’industrie, il est plus expéditif : il ne lui faut qu’un jour pour amonceler les ruines. L’éternelle et nécessaire loi du travail est la liberté, liberté pour l’ouvrier, liberté pour le capital. La science économique parviendra-t-elle à créer une combinaison qui, sans blesser en rien la liberté, attribue au travail une plus large part dans les bénéfices ? Nous voulons l’espérer ; mais il n’est nullement établi que la réalisation même d’une telle espérance dût tourner au profit de la famille. Dans nos ateliers, les ouvriers les mieux payés ne sont ni les plus rangés, ni les plus heureux ; on peut même dire qu’ils ne sont pas les plus riches. À quelque point de vue qu’on se place, c’est donc une réforme morale qu’il s’agit de faire. C’est en préférant le bonheur domestique à tous les ruineux et dégradans plaisirs du cabaret qu’un ouvrier triomphe de la sévérité de sa condition, et c’est à le rendre capable de soutenir et de conduire une famille qu’il faut employer toutes les forces de la bienfaisance publique et privée. Ainsi sera obtenu, avec une vie meilleure pour l’ouvrier, ce changement dans la condition de la femme ouvrière, qui doit exercer sur les populations de nos villes industrielles une si salutaire influence.

Dans l’antiquité, le travail était esclave ; depuis l’avènement du christianisme, il est libre en principe, et tend de jour en jour à le devenir davantage dans la pratique. Les théories communistes, en tarifant les salaires et en ôtant à l’ouvrier la libre disposition de sa force, qui est son apport social, remontent le courant et nous ramènent au travail esclave. Il en est de l’assistance légale quand elle s’attribue le droit de contraindre au travail l’ouvrier assisté, ainsi que cela se pratique en Angleterre [1], comme de l’assistance privée, quand elle prend l’ouvrier en tutelle, sous prétexté de l’éclairer sur ses intérêts, de lui apprendre ses devoirs et de le surveiller jusque dans ses plaisirs. Loin de traiter les ouvriers en mineurs et en incapables, hâtons-nous d’en faire des hommes. Il y a pour cela trois moyens : développer chez eux le sentiment de. la responsabilité individuelle ; fortifier leur volonté par l’éducation, le travail et l’épargne ; les rattacher aux intérêts généraux de la société en leur facilitant l’accès de la propriété. Voilà la seule méthode véritablement libérale, véritablement humaine, la seule qui puisse ramener l’ouvrier dans la famille, et détruire définitivement le paupérisme en détruisant la débauche.


I

La première règle est de proscrire tout ce qui peut affaiblir le sentiment de la responsabilité personnelle, et par conséquent la mendicité [2]. Lorsqu’on n’a jamais pénétré dans les quartiers populeux d’une ville de fabrique, on ne voit pas clairement ce qu’il y a de commun entre un mendiant et un ouvrier ; mais, il faut bien le dire, quoiqu’il en coûte, plus de la moitié des ménages d’ouvriers sont à l’aumône. Nous ne parlons pas ici de ces libéralités de hasard, arrachées presque toujours par l’importunité, mais de secours portés à domicile par les membres des sociétés charitables avec la science et la régularité d’une administration publique.

Il est prouvé aujourd’hui que ces aumônes savantes ont exactement le même sort que les aumônes distribuées au hasard. À ce grand art de donner que la charité inspire à leurs bienfaiteurs, les pauvres opposent un art également consommé de faire naître la compassion. Les femmes surtout se façonnent vite à l’hypocrisie. Si par un sage sentiment de défiance on leur distribue les dons en nature, elles connaissent des usuriers voués à l’honnête commerce de changer les bons de pain et de vêtemens en eau-de-vie. Tandis qu’une voisine cache sa misère par fierté, lave son plancher à demi pourri, fait reluire sa pauvre armoire presque vide, tourne son rouet ou tire son aiguille jusqu’à ce que ses yeux pleins de larmes lui refusent leur service, la femme accoutumée à l’aumône se pavane dans ses haillons et dans sa malpropreté, demeure oisive, arrache chaque semaine un nouveau secours à la pitié de son visiteur, et gagne encore plus à ce triste métier que l’ouvrière courageuse et infatigable. Ces funestes habitudes se propagent de proche en proche, et finissent par envahir tous les ménages d’un même quartier. Les maris, sachant que l’argent vient d’ailleurs, dépensent davantage au cabaret et laissent leurs enfans à la charge de la charité. L’industrie elle-même est frappée. Les patrons, quand les bras manquent, ce qui n’est pas rare, proposent aux ouvriers habiles de prendre un métier de plus et de gagner par conséquent de meilleures journées ; les ouvriers rangés acceptent, d’autres refusent en donnant pour prétexte que, la crise passée et l’habitude prise, on leur laissera la nouvelle besogne en les remettant à l’ancien salaire. La raison n’est que spécieuse ; ils en ont une autre qu’ils cachent, c’est qu’ils craignent d’être rayés de la liste des secours. Ils travailleraient donc pour rien en définitive ? Ne vaut-il pas mieux tendre la main ? Voilà la défaillance morale, là dégradation qu’engendre l’aumône.

Au lieu de donner au jour le jour pour entretenir et surexciter la paresse, ceux que tourmente le noble besoin de consacrer au service des pauvres leur temps et leur argent doivent s’attacher à créer des institutions ; s’ils font encore quelques aumônes directes, qu’ils les réservent aux incurables. Une bienfaisance éclairée fait la même distinction entre les pauvres qu’un médecin entre les malades. Elle a ses incurables qu’elle prend à sa charge : ce sont ceux qui ne peuvent plus être sauvés ni par eux-mêmes, ni par la famille, véritables épaves de la charité ; pour les autres, c’est à leur courage qu’elle en appelle, c’est par leurs propres efforts qu’elle les guérit. Ce n’est pas une aumône qu’elle met dans les mains inoccupées qui se tendent vers elle, c’est un outil.

Il y a deux sortes d’institutions destinées à combattre le paupérisme ; les unes, toutes curatives, remplacent la famille absente, font ce que ne peut faire ou ce que ne fait pas la famille. Elles sont à la fois nécessaires et dangereuses, nécessaires, parce qu’on ne peut abandonner ni un orphelin, ni un vieillard que personne ne réclame, dangereuses, parce qu’elles facilitent trop souvent l’oubli du devoir filial et du devoir paternel. D’autres institutions sont au contraire préventives ; elles ont pour but d’éclairer et de développer la volonté, C’est par elles que la famille sera reconstituée et le paupérisme vaincu.

Parmi les institutions de la première sorte se rangent les crèches, les asiles, les pensions d’apprentis, les patronages de tout genre, les sociétés alimentaires, les hôpitaux et les hospices.

Avant que l’enfant du pauvre vienne dans le monde où tant de douleurs l’attendent, la bienfaisance a songé à lui. Les sociétés de maternité ont veillé au chevet de sa mère. L’hospice des enfans trouvés le protège contre l’abandon. Dès qu’il commence à pouvoir poser ses pieds sur la terre, on lui ouvre la crèche, où il trouve un air pur, des alimens, des soins maternels. L’asile le recueille un peu plus tard, et lui fait une enfance plus douce, hélas ! que ne sera le reste de sa vie. À peine peut-il tenir un fuseau dans ses petites mains que la famille songe à le retirer de l’asile pour le faire asseoir devant un rouet. Même alors la bienfaisance publique veille encore sur lui, quoique de plus loin. Elle lui tient ses écoles ouvertes, elle l’y appelle. Trop souvent il n’a pas le temps d’étudier. Si la campagne ne lui offre aucune ressource, le père, pour lui donner un état, l’envoie à la ville, l’abandonne dans ce gouffre. Que deviendra, dans ce désert d’hommes, ce pauvre être sans force, sans expérience, sans ressources ? C’est pour lui que s’élèvent les pensions d’apprentis calquées, comme à Nancy, sur la maison paternelle. C’est une belle et fière institution que cette maison de Nancy, qui a tout fait par elle-même, et qui a dédaigné de demander des secours, même à l’état. L’enfant y trouve une nourriture grossière, mais saine, un bon dortoir, des vêtemens suffisans, une surveillance attentive, sans dureté et sans minutie, et, ce qui vaut mieux que tout le reste, des maîtres qui savent l’aimer et qu’il peut aimer. Quand il retourne le soir de l’atelier à l’école, il a presque le droit de se dire qu’il rentre chez lui. Un patronage est encore plus nécessaire pour les filles : auprès de Lyon, on n’a fait que des pensionnats sévères, moitié ateliers, moitié prisons ; la charité a été mieux inspirée à Mulhouse. Un très modeste couvent catholique reçoit à bas prix les jeunes ouvrières, leur donne le coucher et la nourriture, et les laisse libres de travailler dans les ateliers de la ville. Quelques ouvrières restent indéfiniment dans cette maison, qui leur laisse la faculté, après le rude travail de la journée, de se distraire d’une façon décente ; d’autres y descendent seulement, comme elles descendraient chez des amies, pendant le temps nécessaire pour trouver, avec l’aide des sœurs, une famille honnête qui consente à les recevoir ; d’autres enfin, qui ne veulent pas loger en garni, restent au couvent jusqu’à ce qu’elles aient réuni les deux ou trois meubles les plus indispensables : la supérieure garde leurs économies, et leur vend elle-même pièce par pièce le lit sur lequel elles couchent. La société n’est pas moins douce et moins prévoyante pour les infirmes et les vieillards que pour les enfans. Quand arrivent la maladie et la vieillesse, tristes hôtes pour le pauvre et l’abandonné, l’ouvrier trouve dans les hospices un asile convenable, dans les hôpitaux des soins et des remèdes que les riches eux-mêmes ont peine à se procurer avec autant d’abondance.

Certes on ne saurait travailler avec trop de zèle à perfectionner et à répandre ces institutions. La bienfaisance a beau être active, elle va moins vite que le mal [3]. Quand on regarde l’ensemble des secours distribués par les bureaux de bienfaisance dans la France entière, on est frappé à la fois de l’immensité de l’effort et de la nullité du résultat. On secourt quelques malheureux, mais on ne secourt pas la société. Le service le plus signalé qu’on puisse rendre à l’humanité après celui de fonder des hôpitaux, c’est de veiller à ce qu’on n’en abuse pas. Un des plus grands et des plus généreux esprits de notre temps a déclaré, dans une circulaire demeurée célèbre, que « le système des hôpitaux relâche, s’il ne les détruit pas, les liens de la famille [4]. » C’est un vrai malheur qu’un malade soit porté à l’hôpital, quand la famille pouvait le garder au prix d’un sacrifice. Qui ne sait pas souffrir ne sait pas aimer. Si l’hospice s’ouvre trop aisément, s’il entoure ses pensionnaires de trop de comfort, le vieillard se hâte de déposer son outil et d’aller vivre à l’aise aux dépens de la communauté ; le fils ne le retient pas ! L’amour maternel lui-même a ses défaillances. Parmi les mères qui viennent furtivement déposer leur nourrisson à l’hospice des enfans trouvés, il en est à qui rien ne manque, excepté le cœur. Quoique très nécessaires partout où les femmes sont renfermées douze heures par jour dans un atelier, les crèches ne sont, en définitive, qu’un mal nécessaire, comme tout ce qui peut faciliter l’oubli d’un devoir. Qu’on prenne la place de la famille, à la bonne heure, pourvu que ce soit à la dernière extrémité, et qu’on ne la détruise pas en la remplaçant. Les sociétés alimentaires ont pour effet d’abaisser les prix du petit commerce et d’introduire des améliorations importantes dans le régime des ouvriers : à Grenoble, à Saint-Quentin, à Mulhouse, ces sociétés rendent de grands services ; mais qu’elles viennent en aide aux ménagères sans se substituer à elles : le dernier lien se romprait, s’il n’y avait pas au moins un repas pris en commun dans la chambre commune. On a fondé dans plusieurs villes industrielles des patronages qui, pour combattre l’influence des cafés et des cabarets, réunissent les ouvriers dans des salles bien surveillées, où ils trouvent à jouer et même à boire [5]. Est-il prudent de lutter ainsi contre les cabarets sur leur propre terrain, et ne craint-on pas de fournir à des ouvriers hésitans un prétexte pour vivre hors de leur maison ? Ces honnêtes cabarets ne sont qu’une méprise. C’est aux plus profonds sentimens de l’âme qu’il faut faire appel. Il ne s’agit ni de gouverner ni d’enrégimenter les ouvriers, mais d’en faire des maris, des pères, des hommes. Il faut les habituer à vouloir ; ce grand pas fait, qu’on se repose sur eux de tout le reste [6].

Si le travail en commun est la grande source du mal, n’en aggravons pas les effets par nos remèdes. La vapeur nous apporte forcément une sorte de communisme ; c’est assez de celui-là, prenons garde d’y ajouter celui de l’assistance. L’ouvrier ne s’appartient pas pendant les douze heures qu’il passe au service du moteur mécanique : qu’il soit du moins rendu à lui-même dès qu’il a passé le seuil de la manufacture, qu’il puisse être mari et père, qu’il sente sa volonté et son cœur.


II

Au nombre des institutions qui font un grand bien et ne peuvent faire aucun mal, il faut placer en première ligne l’association et l’épargne, parce qu’elles fondent la prospérité matérielle de l’ouvrier, et contribuent à son avancement intellectuel et moral ; mais au-dessus même de ces deux sources fécondes de moralisation et de bien-être, on doit encore mettre les écoles, parce qu’elles rendent complète l’émancipation de l’ouvrier, et tendent directement à le faire jouir de tous les avantages de la civilisation.

Nous avons vu, il y a quelques années, le principe de l’association invoqué et proscrit tour à tour avec une égale injustice. L’association n’est point applicable à toutes les fonctions sociales et ne peut pas guérir toutes les plaies ; mais il est désormais surabondamment prouvé en finances et en industrie que les plus grandes forces sont celles qui résultent du concours d’un grand nombre de petites forces, et que le plus grand banquier du monde est celui qui dispose de l’obole du prolétaire. Le développement de l’association est le correctif nécessaire de l’art. 745 du code civil, qui divise incessamment les héritages. L’une des causes de la supériorité industrielle de l’Angleterre, c’est qu’ayant moins besoin de recourir à l’association, elle la connaît cependant et la pratique mieux que nous. Il suffit d’ailleurs ici de considérer l’association dans son application la plus incontestée et la plus directement appropriée à l’extinction du paupérisme.

On a donné dans ces derniers temps une très vive impulsion aux sociétés de secours mutuels [7]. Il s’est mêlé à cette excellente initiative un désir immodéré de surveillance et de centralisation ; c’est une tentation à laquelle ne résistera jamais l’administration française. À part cet inconvénient, qui est assez grave, on rend réellement aux ouvriers un très grand service en favorisant et en suscitant les associations de ce genre. Le côté vraiment pénible de la condition de l’ouvrier, ce n’est pas l’obligation de travailler, qui lui est commune avec tout le monde ; ce n’est pas même l’abaissement des salaires : c’est la nature précaire de ses ressources, qui cessent immédiatement avec son travail. Une maladie, une blessure, jettent dans le dénûment, du jour au lendemain, un ouvrier laborieux. Il ne peut vivre et faire vivre les siens pendant sa maladie sans contracter une dette, et la plupart du temps il ne peut ensuite payer cette dette qu’en s’imposant d’écrasantes fatigues et en prenant sur son nécessaire. Le crédit est très restreint, parce que le fournisseur lit à livre ouvert dans la situation de l’ouvrier, et sait aussi bien que lui ce qu’il peut gagner par un surcroît de travail ou économiser par un surcroît de privations. Ainsi, quand on secourt un ouvrier malade, on ne le sauve pas seulement de la maladie ; on le sauve de la dette, c’est-à-dire de la ruine.

Lorsqu’un tel secours vient d’une bienfaisance toute spontanée, il a quelque chose d’humiliant. Il ne faut pas se récrier contre ce mot et parler d’orgueil déplacé. L’ouvrier qui vit de son travail sans rien devoir à personne, et qui élève honorablement sa famille à la sueur de son front, éprouve au fond du cœur une fierté légitime à laquelle tout honnête homme doit rendre hommage. En recevant un secours purement gratuit, il est impossible qu’il ne se sente pas diminué à ses propres yeux. Qui sait s’il ne s’y accoutumera pas plus tard ? Ce secours d’ailleurs est précaire. L’ouvrier valide n’est nullement rassuré contre les conséquences d’une maladie par cette chance de trouver une main généreuse qui lui vienne en aide. Il n’a de sécurité ni pour lui ni pour ses enfans. Ce n’est que dans le sein de l’association qu’il se trouve enfin affranchi de l’incertitude du lendemain ; c’est par elle seulement qu’il peut se dire qu’il ne dépendra jamais de personne.

Ce sentiment fait beaucoup non-seulement pour le bonheur de l’ouvrier, mais pour son caractère. Les ouvriers associés ont cette dignité, cette assurance que donne la conscience d’une position acquise, d’un droit reconnu. Ils se sont astreints volontairement à payer la cotisation ; mais une fois l’obligation contractée, l’épargne est pour eux un devoir, et ne tarde pas à devenir une habitude. La solidarité qui unit tous les membres donne à chacun sur la conduite des autres un droit de contrôle également utile à exercer et à subir. Grâce à l’association, ils connaissent la douceur de porter sous le toit d’un ami des consolations et des secours. S’ils ont associé leurs enfans en même temps qu’eux, cette sollicitude paternelle contribue à resserrer les liens de la famille. Enfin les plus habiles et les plus recommandables sont appelés par l’élection à faire partie du conseil. Ils y apprennent comment la propriété naît du travail et de l’épargne ; ils y acquièrent la connaissance des hommes et des affaires. Ils y siègent souvent à côté de leurs patrons, et contractent avec eux des relations d’estime et de confiance réciproques. La manufacture cesse d’être à leurs yeux le champ de bataille où le travail et le capital se trouvent en présence. Cette bonne œuvre accomplie en commun éclaire tout le monde sur le vrai caractère d’une entreprise où chefs et travailleurs ont le même intérêt, avec des risques et des profits inégaux.

Les femmes sont exclues de la plupart des sociétés antérieures à 1852. Dans le recensement fait à cette époque, on ne trouva parmi les sociétaires que 26,181 femmes. En 1860, sur 472,855 membres participans, il y avait 402,885 hommes et 69,970 femmes. Quelquefois celles-ci sont admises dans des conditions d’infériorité. Dans une association rouennaise, leur cotisation est plus élevée que celle des hommes, et pourtant, en cas de maladie, elles n’ont droit qu’à la visite du médecin et aux remèdes, tandis que les hommes reçoivent une indemnité de chômage. La raison qu’on en donne, c’est qu’elles sont plus souvent malades. Il paraît en effet que les maladies des femmes sont plus fréquentes, mais la durée moyenne en est plus courte. Le rapport de la commission supérieure pour 1857 et 1858 constate que le nombre de journées payé a été relativement moins considérable pour les femmes que pour les hommes [8]. Ainsi le prétexte ne vaut rien. Pourquoi dans aucune association les femmes ne sont-elles employées à visiter les malades ? Sont-elles moins capables que les hommes de ces touchantes fonctions ? Ce n’était pas l’avis de saint Vincent de Paul.

Les femmes, se voyant repoussées, ont fondé entre elles des sociétés de secours mutuels qui s’administrent elles-mêmes et prospèrent sans aucune subvention. Ces sociétés étaient au nombre de 140 au commencement de 1860. Il n’est pas à souhaiter du reste que le mari et la femme appartiennent à deux sociétés différentes ; mais on peut émettre le vœu qu’un chef de famille n’entre jamais dans une association sans y agréger aussi sa femme et ses filles, et que les femmes isolées continuent à s’associer entre elles. Il est naturel qu’elles aient recours aux mêmes institutions que les hommes, ayant plus de besoins et moins de ressources. Dans les rangs élevés de la société, et même dans les conditions moyennes, les femmes sont entourées de bien-être ; on ménage leur faiblesse, on les traite un peu en malades. Les femmes d’ouvriers, qui n’ont ni la santé ni la force de leurs maris, travaillent autant qu’eux et sont plus durement traitées. Est-ce juste ?

Plusieurs chefs d’industrie ont établi chez eux, entre leurs ouvriers, des associations dont ils sont eux-mêmes membres non participans [9]. Ces sortes de fondations ne sont pas moins précieuses aux yeux de la morale qu’à ceux de l’humanité. Elles donnent des retraites aux vieillards et des pensions aux veuves [10] ; elles rendent ainsi la sécurité de l’ouvrier complète en le garantissant non-seulement contre la maladie, mais contre la vieillesse et contre la mort. Son travail, qui nourrit chaque jour sa famille, profitera encore aux siens quand il ne sera plus ; c’est une nouvelle raison pour lui d’aimer le travail et la manufacture, qui le traite en fils adoptif. Cette maison est bien sa maison, puisqu’elle lui sera fidèle au-delà du tombeau ; il est bien juste qu’il se passionne pour ses intérêts. Quand il a obtenu sa retraite, on le voit rôder dans les ateliers dont il est le patriarche, où tout le monde, depuis le maître jusqu’aux apprentis, lui témoigne de l’affection et du respect. C’est lui qui se charge de donner des conseils aux nouveau-venus et de leur apprendre à soutenir l’honneur du drapeau industriel.

Les caisses d’épargne ont un caractère plus personnel que les associations de secours. Les déposans à la caisse d’épargne restent propriétaires de leur apport, qui leur est rendu sur leur demande avec les intérêts depuis le moment du dépôt ; au contraire, dans les sociétés de secours, la cotisation, dès qu’elle est déposée, cesse d’appartenir au sociétaire, et la maladie seule donne des droits à une répartition. La caisse n’en est pas moins une institution excellente au point de vue matériel, en ce qu’elle fournit à l’ouvrier une ressource contre le chômage et la maladie, et constitue réellement, par la bonification du capital, une augmentation de salaire. Elle est excellente aussi au point de vue moral pour deux raisons : d’abord elle donne l’habitude de l’épargne. On ne saurait s’imaginer l’influence que peut avoir un premier dépôt : cette somme mise à l’abri constitue enfin une propriété ; l’ouvrier s’y attache et ne songe plus qu’à l’augmenter. Par ce premier dépôt, le cabaret est à demi vaincu déjà, service immense. Un autre bienfait de la caisse d’épargne, c’est de faire concevoir à l’ouvrier la possibilité de laisser quelque chose à ses enfans. Quand on désespère de faire des économies, on se laisse aller à la dépense, on s’étourdit sur ses devoirs. En général, il ne faut pas que le devoir soit difficile au point de paraître impossible. La caisse d’épargne dit à tout ouvrier : « Tu peux avoir les vertus et la sollicitude d’un père, si tu le veux. »

Il est donc vrai que ces sortes d’associations ont une puissance fortifiante. Elles enseignent le devoir. Elles donnent à l’ouvrier bien plus qu’un dividende, bien plus qu’un secours : elles lui donnent de la volonté. Là est leur grandeur, car on ne saurait trop le répéter : il n’y a de sécurité et de dignité que dans la liberté. Personne n’a le pouvoir de sauver l’ouvrier du paupérisme, si ce n’est l’ouvrier lui-même.

Toutefois il faut reconnaître que si les caisses d’épargne sont excellentes pour favoriser le goût de l’économie, elles sont à peu près impuissantes pour le faire naître. Le problème était de fournir à l’ouvrier le moyen d’économiser avec passion. Une application attentive de la psychologie à la bienfaisance avait déjà démontré combien la méthode qui développe l’énergie individuelle, en confiant l’ouvrier pour ainsi dire à lui-même, en le provoquant et en l’aidant à agir, est préférable à celle qui le prend en tutelle et pourvoit sans lui à ses besoins. Ne pouvait-on s’avancer plus encore dans cette voie, recourir au stimulant le plus énergique de l’activité humaine, qui est sans contredit la propriété ? Au lieu de cette chétive somme que garde la caisse d’épargne, et qu’elle rend au bout de longues années augmentée de faibles intérêts, ne pouvait-on donner à l’ouvrir, en échange de ses économies, l’immédiate et solide jouissance d’une maison et d’un coin de terre ? Si ce projet se réalisait, il contenait, pour ainsi dire, toutes les réformes dans une seule : non-seulement il développait plus puissamment que tous les autres moyens le goût du travail et de l’épargne, mais, en concentrant toutes les espérances de l’ouvrier dans la possession d’un intérieur, il lui inspirait directement le goût des vertus domestiques. Cette réforme vraiment capitale est-elle possible ? Elle est possible, puisqu’elle est faite. Chacun peut la voir réalisée de ses propres yeux dans les cités ouvrières de Mulhouse.

Ce nom de cités ouvrières ne doit pas nous effrayer. Il a été donné ailleurs à des entreprises justement tombées dans le discrédit, parce qu’elles n’étaient au fond qu’une sorte de casernement des ouvriers ; mais à Mulhouse l’ouvrier n’est soumis à aucune surveillance et à aucun règlement. Non-seulement il conserve sa liberté, mais il l’accroît, car il devient propriétaire, ce qui est la sanction et l’achèvement de la liberté. Quand on a vu cette belle ruche riante, où l’ouvrier est mieux logé que la plupart des familles aisées de Paris, où il est propriétaire de sa maison, où il trouve le soir une ménagère soigneuse, des enfans bien élevés et bien tenus, revenus de l’asile ou de l’école, on comprend qu’il y a là le germe de toute une révolution : révolution qui ne détruit que le vice et la misère, et fait concourir l’amélioration matérielle des ouvriers à leur régénération morale. Si le système des cités ouvrières, tel qu’on le voit appliqué à Mulhouse, vient à se généraliser, on peut assurer que le sort des ouvriers ne dépendra plus que d’eux-mêmes. Ce sera le plus grand pas qu’on aura fait dans la voie de l’extinction du paupérisme depuis la loi de 1833, qui a fondé l’instruction primaire.

On a fait, il y a quelques années, à Paris et à Marseille, des essais de cités ouvrières. Dans les quartiers populeux, on a jeté bas de vieilles maisons à demi croulantes, aux escaliers obscurs, aux chambres mal éclairées, aux dégagemens impossibles, et on les a remplacées par de beaux édifices en pierres de taille, avec des escaliers monumentaux, de vastes couloirs, des appartemens bien distribués, pourvus de tout ce qui est nécessaire à un ménage. Cela fait, on a affiché un règlement à la porte extérieure et attendu les locataires, qui ne se sont pas présentés. C’est que les ouvriers ne veulent point être casernes. Ils aiment la liberté du chez soi, et ils en aiment jusqu’à l’apparence. Ils ont cru qu’on voulait les rendre heureux en dépit d’eux-mêmes ; ils ont regardé avec quelque raison les cités ouvrières comme une sorte d’hospice des petits ménages. Dans quelques autres villes, où les cités ouvrières semblent construites tout exprès pour rendre la surveillance facile, on a eu presque autant de peine à trouver des locataires. À Amiens, la Cité-Damisse est une rue bien percée, entièrement bordée de maisons à un seul étage bâties sur un plan uniforme. La rue est large, les maisons sont spacieuses et commodes ; cependant elles restent en grand nombre inhabitées. La cité que MM. Scrive ont fondée à Marcq-en-Barœul, à II kilomètres de Lille, est au contraire littéralement envahie. Les maisons en sont entourées de jardins, et la fabrique est située au milieu de la cité, de sorte que les ouvriers y sont comme chez eux. Les propriétaires ont établi une agence qui vend à des prix très équitables tout ce qui est nécessaire à la nourriture et au vêtement. Quelques habitans de la cité sont des musiciens passables. La musique des ouvriers remplace l’orgue à la messe, ce qui ne l’empêche pas de servir d’orchestre, une heure après, pour les bals en plein vent. Le restaurant est à des prix modérés ; le café est décent ; on ne s’y enivre pas, on n’y joue pas, on ne s’y querelle pas, La cité de Marcq n’a qu’un défaut, c’est d’appartenir au patron. Jamais on ne se passionnera pour une maison dont on n’est que locataire. On a beau faire un long bail, il y a une fascination dans ces mots : « ma maison. » Partout en effet où l’on a pu vendre la maison aux ouvriers qui l’habitent, on a transformé la population. À Rouen, où les améliorations sont bien lentes, on commence pourtant à vendre des terrains aux ouvriers. Ces terrains, pierreux, incultes jusqu’ici, et qui ne peuvent être embellis et fertilisés qu’à force de patience, sont situés sur une colline qu’on appelle la Californie, et qui appartenait aux hospices. Pour certains terrains d’un rendement problématique, le travail opiniâtre d’un petit propriétaire vaut mieux que les millions d’un capitaliste. Les ouvriers qui se sont emparés de la Californie, et qui ont enfin l’espoir de reposer sous leur propre toit, n’ont plus d’autre pensée que de rendre leur coin de terre habitable et productif. Ils se transforment eux-mêmes plus vite que la terre qu’ils défrichent. Il existe à Reims une rue où demeurent des tisserands à bras, presque tous propriétaires de leur maison : c’est la rue Tournebonneau. La population de cette rue fait le plus frappant et le plus heureux contraste avec celle des autres quartiers habités par les ouvriers. À Sedan, où l’on ne connaît ni le lundi, ni les cabarets, où les ouvriers mènent en général une vie régulière, l’excellente conduite de la population est due à deux causes : la première, c’est que tous les ouvriers sont du terroir, nés à Sedan, d’habitans de Sedan, et la plupart travaillant de père en fils dans la même maison ; la seconde, c’est qu’ils ont au plus haut degré l’amour du jardinage. C’est une vraie passion chez eux. Il faut aux plus malheureux un jardin grand comme la main, qu’ils puisent soigner le dimanche avec amour, et auquel ils puissent rêver toute la semaine. Beaucoup d’entre eux ont acheté le leur, les autres ne sont que simples locataires. Le prix de la location varie de 5 à 15 francs par mois. Le dimanche, d’assez bonne heure, commence le départ général pour les jardins. Chaque père de famille s’avance, très proprement vêtu d’excellent drap (on est connaisseur à Sedan), et accompagné de sa femme et de tous ses enfans. Pendant toute la journée, on bêche, on plante, on sarcle. Il y a dans chaque jardin un petit berceau où se prend le repas. Le menu n’est pas brillant : de la salade, des œufs durs, des fruits dans la saison, le tout arrosé d’assez bonne bière. Les jardins ne sont séparés que par une haie à hauteur d’appui, et d’une propriété à l’autre on échange de mutuels services. Ces détails semblent insignifians : ils ne le sont pas pour qui sait réfléchir. Ces jardins-là ont tué les cabarets ; Ils ont entretenu dans la population l’esprit de famille. Ils ont plus fait que toutes les exhortations pour répandre le goût et l’habitude de l’économie.

Un riche fabricant de Roubaix avait un chauffeur habile ouvrier, mais adonné à l’ivrognerie, Un jour, en sortant du cabaret, l’ivrogne fit une chute et se cassa la jambe. À peine sur son lit de douleur, l’inquiétude de l’avenir des siens le saisit. Son patron le rassura. « Je vous ferai soigner à mes frais, lui dit-il, et quant à votre famille, elle touchera tous les jeudis votre semaine, comme si vous étiez au travail. Une fois guéri, vous me rembourserez au moyen d’une retenue sur le prix de vos journées. » La maladie fut longue, et le remboursement dura un an. Comme le salaire était assez élevé, la famille put vivre, à force d’économie, avec la part qui lui restait. Pendant ce temps, l’ouvrier s’abstint du cabaret, travailla constamment, vécut en bon père de famille. L’année finie, le patron lui proposa de persévérer deux ans encore. « Vous épargnerez douze cents francs » lui dit-il ; c’est le prix de la maison que je vous loue : dans deux ans, vous serez chez vous, vous serez un propriétaire. » L’ouvrier consentit ; les deux années passèrent bien vite. À la première paie, après la maison soldée, on voulut donner au chauffeur la totalité de ce qu’il avait gagné ; dans la semaine. « Gardez, gardez, dit-il ; dans quinze mois, j’aurai acheté la maison voisine. » Il a trois maisons aujourd’hui. Sa femme est marchande. L’ancien ivrogne se retirera bientôt avec une honnête aisance, presque de la richesse. La propriété a fait ce miracle.

C’est ce principe qu’ont pris pour base les fondateurs des cités ouvrières de Mulhouse. Entre Mulhouse et Dornach s’étend une vaste plaine, traversée par le canal qui entoure la ville. C’est là, sur la double rive du canal, à proximité des fabriques, que la société des cités ouvrières a tracé en 1854 l’enceinte de sa ville. Le terrain est parfaitement uni ; les rues, pour lesquelles on n’a pas ménagé l’espace, sont tirées au cordeau. Comme chaque maison est entourée d’un jardin, l’œil aperçoit de toutes parts des arbres et des fleurs ; l’air est aussi pur et circule aussi librement qu’en rase campagne ; Parmi les noms de rues, on remarque avec plaisir la rue Papin, la rue Thénard, la rue Chevreul ; il y a aussi la rue Rœchlin et la rue Dollfus, et en vérité c’est de toute justice. Sur la place Napoléon, située au centre, et à laquelle aboutissent les rues principales, s’élèvent deux maisons plus grandes que les autres, et qui renferment, la première, les bains et le lavoir, la seconde, le restaurant, la boulangerie, la bibliothèque et le magasin, une salle d’asile pouvant contenir 150 enfans s’ouvre sur l’autre rive, au carrefour formé par la rue Lavoisier et la rue Napoléon. Il n’y a pas d’école particulière, parce qu’on a jugé avec raison qu’on n’égalerait pas l’école communale, qui est une des belles institutions de Mulhouse [11]. Enfin la société a consacré une de ses maisons au logement d’un médecin et d’une diaconesse [12].

Il y a deux sortes de maisons dans la cité ouvrière de Mulhouse, les unes isolées au milieu d’un jardin, les autres alignées pour former une rue ; l’une de ces dernières est aménagée pour servir de logement garni aux célibataires. Les maisons de la première sorte étaient en 1860 au nombre de 139, et l’on vient d’en construire 38 nouvelles. Chacune est divisée par des murs de refend en quatre logemens semblables, qui se louent ou se vendent séparément. Tous les logemens affectés à l’habitation d’un ménage ont la même dimension, et ne diffèrent que par quelques détails insignifians de distribution intérieure [13]. Les arrangemens qui dépendent des locataires ne manquent pas d’une certaine élégance. En voyant ces planchers bien frottés, ces rideaux blancs aux fenêtres, ces jolis papiers, ces meubles solides et bien entretenus, on se rappelle involontairement les misérables logemens de la Kattenbach, à Thann. Cette ville est pourtant bien voisine de la cité mulhousienne ; il ne faut qu’une heure pour y aller, et de toutes les rues de la cité on aperçoit à l’horizon les montagnes couvertes de neige au pied desquelles Thann est bâtie.

Les organisateurs de cette cité de Mulhouse auraient pu sans trop de dépense rendre les maisons plus vastes ; mais ils ne l’ont pas voulu, pour qu’on ne fût pas tenté de sous-louer. Il importait que les membres de la famille vécussent entre eux. La présence d’un étranger ôte toujours quelque chose à l’intimité du foyer [14]. Au reste, chaque groupe de quatre maisons avec les jardins couvre 150 mètres carrés. Les jardins sont bien cultivés. Le travail en plein air délasse les ouvriers. C’est une émulation entre eux à qui aura les plus belles fleurs. Ils se prennent de passion pour leurs légumes et leurs plates-bandes. L’eau ne leur manque pas, et l’administration place dans chaque jardin deux arbres à fruits. M. Bernard, l’habile directeur-gérant de la cité, pense que le produit d’un jardin bien cultivé en légumes et en fruits peut être estimé à 40 francs par année.

Le prix de location des logemens d’ouvriers était très élevé dans la ville de Mulhouse et dans les faubourgs ; il l’est encore malgré la construction de la cité. Une maison qui a été vendue à la criée pour expropriation, au commencement de 1859, au prix de 9,560 fr., rapporte 2,400 fr. à l’acquéreur. Lorsque les ouvriers de Mulhouse virent à la porte de la ville les maisons qu’on vient de décrire, riantes, commodes, bien situées, entourées de jardins, et qu’ils pouvaient habiter pour le même loyer, il y eut un moment d’hésitation. Ils craignirent d’être parqués, enrégimentés ; ils furent surtout étonnés quand on leur parla d’acheter ces maisons. Jamais l’idée de se transformer en propriétaires ne leur était venue. La société ne leur faisait aucun mystère ; elle leur disait : « Voilà mes maisons tout ouvertes ; entrez-y, parcourez-les depuis le grenier jusqu’à la cave. Le terrain m’a coûté 1 franc 20 centimes le mètre ; avec les constructions, le salaire de l’architecte, l’achat des matériaux, elles me reviennent, les unes à 2,400 fr., les autres à 3,000 fr. ; je vous les vends pour le même prix ; je ne veux rien perdre, mais je ne veux rien gagner. Vous êtes hors d’état de me payer 3,000 fr. ; mais moi, société, je puis attendre. Vous verserez une première mise de 3 ou 400 francs, qui couvriront les frais de contrat et de mutation, après quoi vous me paierez 18 fr. par mois pour une maison de 2,400 fr., 23 fr. pour une maison de 3,000 fr. C’est 4 ou 5 fr. de plus que ne vous coûterait votre loyer. En continuant ce paiement pendant quatorze ans, vous aurez remboursé le prix de votre maison, vous en serez propriétaires. Non-seulement vous y demeurerez pour rien, mais vous pourrez la laisser à vos enfans, la donner ou la vendre. Vos cinq francs d’économie par mois, qui vous auraient rapporté à la caisse d’épargne moins de 1,500 fr. en quatorze ans, vous auront rapporté une maison qui vaut aujourd’hui 3,000 fr., mais qui alors en vaudra très probablement le double. Et fendant ce temps-là vous aurez été parfaitement logés, à l’abri des caprices d’un propriétaire ; vous aurez joui d’un jardin qui vous aura produit de 30 à 40 francs par an, sans compter les vastes rues, les places plantées d’arbres, la salle d’asile, enfin tous ces établissemens d’utilité publique que vous n’eussiez pas rencontrés dans l’ancienne ville, et qu’on ne fait pas entrer en ligne de compte dans le prix de revient de votre maison. »

Ces raisons toutefois ne firent que lentement leur chemin dans les esprits. Il ne se présentait que peu d’acquéreurs et même peu de locataires. Enfin la lumière s’est faite : aujourd’hui non-seulement toutes les maisons non vendues sont louées, mais il y a demande de location pour les maisons qui viennent d’être terminées en 1860. Quant à la vente, elle a marché si rapidement qu’au mois de novembre 1860, sur 560 maisons bâties, il y en avait 403 de vendues. Voilà donc, au bout de six ans, 403 familles d’ouvriers de Mulhouse qui sont propriétaires de leur maison et de leur jardin ou en train de le devenir, 403 familles soustraites à ces rues malsaines et infectes, à ces chambres délabrées où tout offense les yeux et menace la santé, à ces voisinages compromettans qui obligent trop souvent l’ouvrier rangé de souffrir la compagnie d’un ivrogne, et l’honnête mère de famille d’avoir des relations avec une fille de mauvaise vie. Le père, après son travail, n’est plus obligé de choisir entre un galetas et un cabaret ; il n’y a pas de cabaret dans la ville qui soit aussi gai que sa maisonnette. S’il a quelques momens à perdre avant son dîner, il donne un coup de bêche à son jardin, met un tuteur à un jeune arbre, sème un carré de légumes, arrose une plate-bande. On peut faire des projets d’amélioration, changer un papier, planter un arbre, essayer une culture nouvelle ; il n’y a pas à craindre que le propriétaire mette obstacle à ces améliorations, puisque le propriétaire, c’est le père de famille. Il est doublement chez lui au milieu des siens, dans sa maison, dans leur commune maison, Quand la vieillesse sera venue et que ses bras lui refuseront le service, il ne rougira pas de vivre du salaire de ses fils, puisqu’il aura amplement payé sa dette à la famille. Il vieillira et mourra chez lui, et ses enfans, même en le nourrissant, seront toujours chez leur père. Peut-être leur laissera-t-il un autre héritage que la maison, car au bout de quatorze ans l’habitude d’épargner sera prise, et il pourra placer chaque année les 276 francs de son loyer. Héritage ! Voilà un mot nouveau dans l’histoire d’une famille d’ouvriers. Oui, les enfans succéderont à leur père dans sa propriété ; ils deviendront maîtres à leur tour de ce joli jardin témoin de leur enfance, de ce foyer où leur mère leur souriait. Ils raconteront leur histoire à leurs enfans, car leur famille peut avoir une histoire à présent qu’elle est attachée à ce coin de terre. Nous voilà loin de ces nomades, de ces demi-sauvages, chassés de taudis en taudis par les exigences du propriétaire, habitués à la malpropreté, vivant séparés les uns des autres par nécessité, ne pensant à leur maison que pour se rappeler leur misère, obligés de demander au cabaret, quelquefois à l’ivrognerie, un moment de distraction et d’oubli. Cette maison est pauvre, mais c’est la maison paternelle, et ceux qui l’habitent et qui la possèdent ne se sentent plus étrangers au milieu de la société. Ils comprennent, pour la première fois peut-être, l’étroite parenté de la propriété et du travail.

En visitant la cité ouvrière de Mulhouse, on sent un vif désir de voir une si belle institution se propager par toute la France, et on ne peut s’empêcher d’être surpris que l’exemple donné par Mulhouse il y a déjà six ans n’ait pas encore porté de fruits ailleurs. L’agrandissement de Lille va permettre au bureau de bienfaisance de créer une cité ouvrière, et M. Dorémieux en a déjà les plans tout prêts ; M. Scrive a pris les devans, on l’a vu, à moins d’une lieue de Lille. L’honneur de l’initiative en reviendra toujours à la Société industrielle de Mulhouse, et il n’y a peut-être pas d’académie en Europe qui ait déployé autant d’intelligente activité, ni rendu des services aussi éminens à la cause de l’industrie et à celle de l’humanité. C’est une association entre les premiers fabricans de l’arrondissement pour faire étudier toutes les questions industrielles sans regarder à la dépense, pour récompenser et propager les découvertes utiles, provoquer toutes les améliorations possibles dans le sort des travailleurs. Cette constante préoccupation du sort des ouvriers est le caractère propre de cette société ; c’est par là qu’elle rend des services incalculables. Elle a compris et elle démontre à tous qu’un bon ouvrier est le premier facteur de la richesse nationale, et qu’en s’occupant du bien-être et de la moralisation des classes laborieuses, on fait à la fois une bonne action et un bon calcul. Mulhouse a eu le bonheur d’avoir des dynasties de fabricans ; sans cela, une telle société et toute le bien qu’elle a fait auraient été impossibles. Les Dollfus, les Kœchlin, les Schlumberger, les Schwartz rendent largement à leur pays la richesse qu’il leur a donnée. Ils sont à Mulhouse ce que sont dans les Ardennes les Bacot, les Cunin-Gridaine, les Bertèche, ce qu’est Charles Kestner à Thann, ce que sont à Wesserling MM. Gros et Roman, M. Jean Dollfus en particulier peut être considéré comme le fondateur des cités ouvrières, qu’il dirige encore si habilement avec MM. Louis Huguenin et Zuber. Il ne faut pas croire qu’il n’ait pas rencontré d’objections ; le bien serait trop facile à faire sans les entraves que de très honnêtes gens apportent de très bonne foi aux meilleures entreprises. On a commencé avec soixante actions de 5,000 francs, souscrites par douze personnes qui s’imposèrent l’obligation, acceptée depuis par les nouveaux actionnaires, de ne prélever que 4 pour 100 d’intérêt et de renoncer à tout autre bénéfice [15]. Le gouvernement donna 300,000 francs à la condition que la compagnie en dépenserait 900,000, qu’elle vendrait les maisons à prix de revient et ne les louerait pas au-dessus de 8 pour 100. On a créé depuis onze autres actions qui ont été souscrites par sept personnes, ce qui porte le nombre des actions à soixante et onze, le nombre des actionnaires à dix-neuf, le capital souscrit à 355,000 fr., auxquels il faut ajouter les 300,000 francs du gouvernement. Tout a été fait, et largement fait, avec des ressources si restreintes, et cependant il n’y a eu aucune perte pour les actionnaires. Ainsi voilà une grande chose faite à bon marché. L’habileté de la société a consisté à emprunter sur les maisons bâties pour en bâtir de nouvelles ; elle a trouvé à Bâle des capitalistes qui lui ont avancé les trois quarts de la valeur vénale de ses maisons à 5 pour cent d’intérêt d’abord, et qui les lui avancent aujourd’hui à 4 1/2 pour 100 moyennant la garantie de M. Jean Dollfus. Pendant les cinq premières années, elle paie seulement l’intérêt des sommes prêtées, et pendant les quinze années suivantes elle en fait le remboursement par quinzièmes, de telle sorte que l’amortissement de sa dette marche parallèlement avec l’amortissement de la dette que les ouvriers acquéreurs contractent envers elle. Le crédit foncier a fait aussi une avance remboursable en trente années, aujourd’hui réduites à vingt-quatre par les paiemens déjà opérés. C’est ainsi que la société a trouvé moyen d’étendre ses opérations jusqu’à 1,600,000 fr ; , non compris les 300,000 fr. alloués par l’état, qui ont été employés pour des usages d’utilité générale, tels que la création de bains et lavoirs, l’éclairage au gaz, l’établissement de la place Napoléon et de vastes rues plantées d’arbres, les trottoirs, les égouts, etc. L’état s’est tenu à cette subvention ; les maisons nouvellement bâties sont affranchies de l’impôt foncier pendant trois ans, mais ce dégrèvement est réglementaire ; on n’a pas songé à l’étendre à l’impôt des portes et fenêtres, ce qui semblerait assez juste et aurait été facile, puisque l’état en réalité ne perd rien les trois premières années et bénéficie la quatrième.

Une amélioration bien plus importante consisterait à affranchir de tout droit de mutation les ouvriers qui se rendent acquéreurs d’une maison. La perte serait absolument insignifiante pour le trésor, qui ne fera jamais un sacrifice plus opportun ni mieux justifié. Il n’y aurait pas grand mal assurément quand il donnerait une petite prime aux ouvriers rangés et laborieux ; mais il s’agit ici d’un intérêt très général, car, en améliorant le sort des ouvriers, on rend service à l’industrie et à la société tout entière. Cette mesure rendrait inutile le premier versement exigé des acquéreurs par la compagnie, et qui sert précisément à couvrir ces droits. On croit que la possession d’une somme de 3 ou 400 francs est une garantie de la moralité de l’acquéreur, et que la compagnie, en les exigeant, écarte le danger de contracter avec des acquéreurs non sérieux. L’intérêt de la compagnie est réel ; mais la garantie de 400 francs ne vaut pas celle qu’elle peut trouver dans le témoignage des patrons. C’est une erreur de croire que les ouvriers les plus riches aient plus d’ordre que les autres. Le directeur-gérant de la cité de Mulhouse, M. Bernard, a remarqué au contraire que les ouvriers pauvres sont les plus réguliers dans leurs paiemens mensuels. Une fois entrés dans la voie de l’épargne, ils comprennent très vite la transformation qu’elle doit opérer dans leur condition. Il ne faut pas d’ailleurs regarder comme insignifiante cette petite somme de 400 francs ; elle est, il est vrai, bien petite, mais elle paraît immense à l’ouvrier qui la prélève sur son nécessaire et sur celui de sa famille. On doit prendre garde que le bienfait ne sera pas entier tant qu’on n’aura point rendu la propriété accessible aux ouvriers les plus pauvres.

Beaucoup d’établissemens situés loin des villes ont fait de louables efforts pour loger leurs ouvriers. Cela se comprend : un chef d’industrie réduit, par son isolement, à ses propres forces ne peut guère songer à fonder un hôpital. L’entretien d’une école est déjà pour lui une lourde charge. C’est même un des argumens dont on se sert pour réclamer, dans l’intérêt des travailleurs, la concentration sur un même point d’un grand nombre d’établissemens industriels. Cet argument n’a plus de valeur, quand la sollicitude du chef d’industrie crée un village tout exprès pour le vendre à ses ouvriers. À quoi bon un hôpital, quand il n’y a pas de malades ? L’air des champs, une maison salubre, un jardin, une certaine aisance, des habitudes régulières, entretiennent autour de la fabrique une population saine et vigoureuse. Le patron, de son côté, y trouve un double profit, car il attire les ouvriers, ce qui lui est très nécessaire dans sa situation, et il les retient, ce qui est un avantage capital en industrie, car les pires ouvriers sont les nomades. De si excellens résultats ne demandent aucun sacrifice : il ne s’agit que d’une avance. Il n’y a rien de plus comfortable et de plus gai que les maisons construites par la compagnie de Baccarat dans un coin de son vaste enclos. Comme on ne pouvait pas loger treize cents ménages, les maisons ont été données par privilège aux verriers, qui sont les ouvriers d’élite de l’établissement. À la papeterie d’Essonne, les logemens ressemblent un peu plus à des chambres de caserne, mais ils sont très salubres et bien tenus. La compagnie les loue à bas prix dès la première année ; ce prix va en décroissant tous les ans ; au bout de cinq ans, le logement est gratuit. C’est une excellente idée, non-seulement au point de vue de la bienfaisance, mais au « point de vue d’une bonne administration. Et pourtant combien ce logement gratuit est encore loin de la maison vendue ! Un ouvrier bien logé est certainement un meilleur ouvrier qu’un habitué de garni et de taverne ; mais quelle différence encore entre lui et un ouvrier propriétaire !

La généralisation du système des cités ouvrières détruira une des principales objections qui s’opposent à la dispersion des établissemens industriels. Nous avons trop de cours d’eau et trop de voies ferrées pour que la question des messageries conserve l’importance qu’elle avait jadis ; l’abolition du régime prohibitif, en contraignant nos industriels à se servir d’outillages de premier choix, rend la proximité des mécaniciens moins nécessaire ; enfin plus l’industrie se développe, plus la vente et l’achalandage deviennent indépendans de la situation topographique de l’établissement. Il ne s’agissait donc plus, pour les maisons isolées, que de trouver le moyen d’avoir toujours un personnel suffisant. Ce moyen est trouvé : il n’y a pas à craindre que les habitans de la cité de Mulhouse quittent leur propriété pour aller vivre en nomades à Rouen ou à Lille.

La transformation des ouvriers de Mulhouse a été rapide. Ces rudes enfans de l’Alsace, devenus propriétaires par leur travail, administrent leur avoir avec une sorte d’âpreté, ne négligent rien pour l’étendre à force d’activité et d’économie, et gouvernent leur famille avec bon sens, honnêteté et fermeté. Dans tous les centres industriels où les ouvriers n’ont pas été considérés comme de pures machines à pousser la navette ou à battre l’enclume, leur esprit a contracté des habitudes sérieuses, et leur moralité s’en est heureusement ressentie. La même réforme se remarque toujours chez ceux d’entre eux qu’on appelle à exercer quelque autorité dans l’atelier, siéger dans un conseil de prud’hommes ou même dans un simple conseil d’administration de société de secours mutuels. Ces faits ne seront pas niés par les défenseurs de la propriété et de la famille, qui ont démontré, il y a quelque dix ans, avec tant de zèle, d’éloquence et de succès, l’étroite solidarité qui unit la liberté, le travail, la propriété et les vertus domestiques.


III

Qu’est-ce qu’un chef de famille ? C’est d’abord le protecteur et le pourvoyeur de la maison ; c’est aussi, au milieu des siens, la raison vivante. Il faut que tout le monde se sache abrité contre toute attaque et contre le besoin par son dévouement et sa force ; il faut en outre que tout le monde se sente éclairé et dirigé par lui. Il fait acte de père quand il apporte le samedi l’argent gagné par son travail, et qui pendant huit jours va donner le pain et le vêtement à la famille ; mais il n’est pas chargé seulement du corps de ses enfans, il est responsable de leur âme. Jusqu’au moment où leur raison sera mûrie, c’est à lui, et lui seul, de décider et de penser pour eux. Si son esprit n’est pas formé, s’il ne se rend point compte de ses actes, s’il est condamné par son ignorance à une minorité et à une enfance perpétuelles, comment remplira-t-il son devoir ? Comment pourra-t-il inspirer autour de lui la confiance et le respect ?

Pendant très longtemps, la France a été au-dessous des autres grandes nations sous le rapport de la diffusion des connaissances élémentaires. Elle tenait la tête de la civilisation par ses hommes d’élite, et elle laissait la masse de la population croupir dans l’ignorance. Un très grand nombre de nos communes manquaient d’écoles primaires, et beaucoup d’écoles, étaient dirigées par des instituteurs tout à fait incapables. Les efforts tentés à diverses reprises depuis la création de l’université n’avaient abouti qu’à des résultats insignifians, quand la loi de 1833, à laquelle on ne peut songer sans un sentiment de patriotique reconnaissance, donna des écoles primaires à toutes les communes, et assura le recrutement du personnel par la fondation des écoles normales. Depuis cette époque, les progrès ont été rapides, moins rapides cependant qu’on n’était en droit de l’espérer ; on n’a pas su tirer de cette grande et excellente loi tout ce qu’elle pouvait donner. En Prusse, en Hanovre, en Saxe, en Bavière, en Autriche même, les écoles sont plus fréquentées que chez nous. On peut dire qu’en Prusse l’universalité des enfans de sept à douze ans reçoit l’instruction primaire [16]. Chez nous au contraire, quoique tout le monde ait pour ainsi dire une école à sa porte, et une école gratuite, on constate encore chaque année au moment du tirage au sort, avec une douloureuse surprise, que près de la moitié des jeunes soldats ne savent pas lire. Il en est de même des apprentis dans les manufactures malgré la loi sur le travail des enfans. Quelques instituteurs commettent la faute impardonnable de donner des certificats de complaisance. Les parens et les patrons se montrent indifférens. L’inspection est à peine organisée ; elle ne se fait pas ou se fait mal. Dans les filatures, où le rattacheur est payé par l’ouvrier qui l’emploie, le chef de la maison ne connaît pas toujours le nom de ses apprentis, il n’exerce à leur égard aucune surveillance. Même quand on obéit à la lettre de la loi, on ne le fait pas d’une façon sérieuse ; à l’heure dite, la manufacture ouvre ses portes, les apprentis envahissent l’école communale, dont ils troublent les exercices ; le maître les voit venir avec chagrin, et n’interrompt pas pour eux la leçon commencée. Leur présence, dans ces conditions, n’est guère qu’une formalité ; ils n’en retirent aucun profit, et nuisent aux autres élèves. Ce n’est pas avoir d’école pour les apprentis que de ne pas avoir une école, ou du moins des heures d’école pour eux seuls.

Ajoutons que ces premières connaissances ne sont si précieuses que parce qu’elles sont l’unique moyen d’en acquérir de plus étendues. Pour que les écoles primaires produisent tous leurs fruits, il faut qu’elles donnent aux enfans le goût de l’instruction et de la lecture. Deux ou trois ans passés languissamment dans une école n’aboutissent qu’à une instruction tout à fait insuffisante, si l’ouvrier n’a pas les moyens de revenir sur ce qu’on lui a enseigné et de pousser un peu au-delà. On a beaucoup fait à Paris pour favoriser la bonne volonté de ces vaillans esprits qui, au lieu de se plaindre éternellement de leur sort, sans dignité et sans justice, entreprennent de le changer, ou tout au moins de l’améliorer, en acquérant de l’instruction. Il y a dans la rue du Vertbois une école qui porte le glorieux nom de Turgot, et qui prépare les enfans d’ouvriers aux diverses carrières industrielles [17]. Cette école est dirigée avec autant de zèle que de talent par M. Marguerin. Le cours normal y dure trois ans. Elle met les élèves en état d’entrer aux écoles d’arts et métiers de Châlons, Angers et Aix, à l’École Centrale, à l’École des Beaux-Arts. S’ils se consacrent immédiatement à l’industrie ou au commerce, leur aptitude spéciale ne tarde pas à leur créer de bonnes positions. Il est vrai que l’école, dont le prix est assez élevé (15 fr. par mois), n’est accessible qu’aux enfans d’ouvriers aisés ; mais la ville de Paris, qui l’a fondée et qui l’entretient, y a institué cent places de boursiers. Toutes ces bourses se donnent au concours, et sont un puissant encouragement pour les élèves des écoles primaires.

Le Conservatoire des arts et métiers a aussi ce qu’il appelle sa petite école, où l’on enseigne le dessin, la géométrie appliquée, quelques-unes des matières du programme de l’école Turgot. Les classes d’adultes, spécialement fréquentées par des ouvriers et des employés du petit commerce, sont au nombre de trente environ pour les garçons ; il y en a aussi pour les filles. Elles s’ouvrent tous les soirs une heure après la sortie des ateliers. On voit là des hommes faits, en grand nombre, qui apprennent à épeler, et se montrent plus fiers de leur résolution qu’humiliés de leur ignorance. D’autres possèdent déjà tous les élémens d’une bonne instruction, et ne viennent que pour s’entretenir et se fortifier. Tout récemment des professeurs de dessin ont été adjoints à l’instituteur ; ce n’est qu’un commencement, mais qui pourra avoir d’heureuses conséquences dans une ville comme Paris, où fourmillent les industries de luxe, et où la plupart des ouvriers sont nés artistes. Outre ces classes d’adultes fondées par la ville, il existe à Paris deux associations qu’on ne sait comment louer, tant elles font de bien et tant elles sont méritoires. L’une, l’Association Polytechnique, remonte à 1830. Elle a trois sièges dans Paris : à l’École Centrale, à l’école communale de la rue Jean-Lantier et à l’École de Médecine. L’autre, l’Association Philotechnique, est un démembrement de la première et ne date que de 1848 ; elle fait chaque soir trois cours dans le local de l’école Turgot, et un cours de dessin dans celui de l’école de la rue Sainte-Elisabeth. Un arrêté du préfet, du 7 février 1861, vient de l’autoriser à ouvrir de nouveaux coure rue des Poirées n° 1, section de la Sorbonne. Ces deux associations ont du reste le même but et le même succès. La ville et le gouvernement supportent tous les frais d’éclairage, d’affiches, etc. ; quant aux fonctions des professeurs, elles sont absolument gratuites et on ne peut plus fatigantes, car chaque soir les amphithéâtres débordent. Le ministre de l’instruction publique vient en personne, chaque année, distribuer des livres, des médailles et des livrets de la caisse d’épargne aux élèves des deux associations : la distribution se fait dans la vaste enceinte du Cirque, où se pressent six mille spectateurs. Outre les cours de grammaire française, de géométrie, de dessin, de langues vivantes, professés par l’Association Polytechnique et l’Association Philotechnique, les ouvriers ont encore à Paris des cours spéciaux de dessin. Il y a d’abord celui de la rue de l’École de Médecine, qui est très ancien et excellent ; le jour on y enseigne le dessin et les sciences accessoires à des jeunes gens qui se destinent à l’École des Beaux-Arts, et le soir aux adultes. C’est là qu’on a fondé en 1859 un cours de gravure sur bois, déjà en pleine prospérité. Cinq autres cours de dessin sont ouverts gratuitement tous les soirs ; les ciseleurs, les graveurs sur métaux, les bijoutiers, les dessinateurs pour étoffes, les ornemanistes y affluent. Les deux plus remarquables sont peut-être ceux de M. Lequien père, rue Ménilmontant, et de M. Justin Lequien, rue de Chabrol. Les cours du Conservatoire des arts et métiers doivent être cités en dernier lieu, à la place d’honneur ; c’est la Sorbonne de l’ouvrier. Le Conservatoire est sans contredit un des plus beaux et des plus utiles établissemens de la capitale. C’est à la fois un musée industriel de premier ordre, une excellente bibliothèque, et une académie ; les hommes les plus éminens y viennent faire chaque soir des leçons que les ouvriers peuvent suivre et où les savans profitent. L’auditoire de tous ces cours est plus intéressant pour certains observateurs que les sciences mêmes qui s’y enseignent. Qui ne se sentirait ému en voyant ces jeunes hommes que le travail manuel a absorbés dès leur enfance, qui mènent la dure vie de l’atelier, et qui le soir, après une journée de fatigue, viennent sur ces bancs demander à la science le plus noble des plaisirs et le plus sûr moyen d’améliorer leur condition ?

Enfin, dans cette rapide revue des efforts tentés à Paris pour éclairer les masses, on ne nous pardonnerait pas d’oublier l’Orphéon. La ville envoie dans toutes les écoles communales un répétiteur de chant ; elle a des inspecteurs et des directeurs de l’Orphéon, qui sont des compositeurs habiles. À certains jours, tous ces musiciens, enfans et adultes, viennent de leurs écoles ou de leurs ateliers se grouper dans un vaste amphithéâtre sous le bâton du chef d’orchestre, et alors les habitués des Italiens et de la Société des concerts entendent des chœurs chantés par des milliers de voix, qui remplissent l’âme d’un mâle enthousiasme. Et ce n’est pas seulement cette harmonie qui les enchante ; ce qui les frappe surtout, c’est le peuple initié aux grandes jouissances de l’art, le peuple émancipé deux fois, par la musique et par la science.

Faut-il avouer, après cette énumération de nos richesses, que ce n’est là qu’un début ? On se sent pour ainsi dire le cœur réchauffé quand on a parcouru pendant un mois toutes ces écoles du soir, quand on a vu ici déjeunes ouvriers étudiant les élémens du dessin et de l’architecture, là des hommes en cheveux gris traçant d’une main mal assurée les premières lettres de l’alphabet, ailleurs un auditoire en blouse écoutant avec avidité une grave dissertation sur la législation ou sur une théorie scientifique d’un ordre élevé. Ces amphithéâtres remplis à déborder font illusion un moment ; mais en y réfléchissant qu’est-ce que cela devant l’immense population des ateliers ? Quelles foules restent encore pour les bals, pour les cabarets, pour les théâtres ! Combien de villes manufacturières n’ont pas même essayé de suivre le généreux exemple de la capitale ! combien d’autres se sont arrêtées trop promptement après un premier essai infructueux ! Ce n’est rien que de fonder des cours, il faut conquérir les premiers auditeurs. On se décourage vite, parce qu’on ne réfléchit pas que la science est pour les ouvriers un monde nouveau et mystérieux, dont les uns ne connaissent pas les beautés, et que les autres désespèrent de pouvoir jamais atteindre. Il est dans notre caractère national de savoir lutter contre tous les obstacles, excepté contre la solitude. Si les professeurs avaient autant de persévérance et de sang-froid qu’ils ont d’entrain et de dévouement, ils verraient les ouvriers se décider peu à peu. La curiosité les amènerait d’abord, et ils ne tarderaient pas à comprendre de quel immense intérêt est pour eux la possession d’une instruction solide. On ose dire que s’il n’y a pas de classe plus ignorante que celle des ouvriers pris en masse, il n’y en a pas à laquelle l’ignorance pèse davantage, et qui soit plus empressée de lui échapper dès qu’elle en aperçoit la possibilité. On se défie trop de leur apathie, dont on ne prend pas la peine de chercher la cause réelle. À la suite d’un accident arrivé dans un atelier de Lille par l’inexpérience d’un chauffeur, on y a fondé par souscription, il y a quelques années, un cours de physique appliquée. La plupart des souscripteurs, en donnant leur argent par bienséance, prophétisaient que le cours serait désert ; la salle ne suffit plus pour contenir les auditeurs. Les fondateurs ont eu l’idée de délivrer des brevets de mécanicien ; c’est à qui se présentera pour en obtenir. Bientôt les fabricans n’accepteront plus un chauffeur, s’il n’est breveté. Partout où l’on a fait appel à l’intelligence des ouvriers ? ils ont répondu !

Il ne serait ni moins important ni moins facile de développer en eux le goût de la lecture en leur prêtant de bons livres. C’est ce qu’on ne fait nulle part en France. Les bibliothèques publiques sont fermées avant les ateliers, et elles ne prêtent pas de livres. On peut même dire qu’elles n’en ont pas, si ce n’est pour les savans. Les ouvriers se trouvent réduits aux cabinets de lecture, qu’ils fréquentent peu, et l’on ne saurait s’en affliger. Il a été question à plusieurs reprises de fonder des bibliothèques communales : l’intention était bonne ; mais ce n’est pas à l’état de faire de pareilles entreprises, il n’y a rien de plus difficile que d’établir une bibliothèque communale qui puisse convenir également à toutes les communes de la France. D’ailleurs commande-t-on un livre ? Le plus infaillible moyen de l’avoir mauvais, c’est de le faire faire sur commande. L’Angleterre, qui nous est peut-être inférieure pour la diffusion de l’instruction primaire [18], prend glorieusement sa revanche du côté des livres spéciaux et des bibliothèques circulantes. Des associations locales se chargent de fournir aux ouvriers, moyennant un prix d’abonnement très peu élevé, des livres amusans et des livres instructifs [19]. Les livres ne manquent pas en France, ils manqueraient. La tâche d’écrire un livre populaire est toujours abandonnée chez nous à des écrivains sans réputation et sans talent, qui offensent les ouvriers en affichant la prétention de les instruire, ou se rendent ridicules à leurs yeux en leur empruntant leurs idées et jusqu’à leur langage. La vérité est qu’il n’y a pas d’autre précepte ici que de parler le meilleur français, et d’exprimer constamment les sentimens les plus naturels et les plus nobles. L’art d’enseigner ne consiste pas à descendre au niveau de son auditoire, mais à l’élever jusqu’à soi.

Tous ceux qui se sont occupés de l’instruction publique, et le nombre en est grand dans notre pays depuis la révolution, ont insisté sur l’importance de l’éducation des femmes ; cependant c’est à peine si on découvre quelque insignifiant article sur ce point capital dans les nombreuses lois qui ont successivement régi l’instruction primaire. L’université impériale, pourtant si absorbante, ne s’était pas souciée de se charger des écoles de filles ; elle les avait laissées sous la surveillance des préfets, qui naturellement ne les surveillaient pas. Une circulaire du 19 juin 1820 avait créé des dames inspectrices, dont les fonctions étaient gratuites, c’est-à-dire à peu près nulles : voilà tout ce qu’avait fait la sollicitude publique. Plus tard, on soumit les écoles de filles au même régime que les écoles de garçons, mais en exceptant les écoles tenues par des religieuses, qui continuèrent à n’être surveillées que par les autorités administratives et ecclésiastiques. Ce privilège accordé aux congrégations cessa en 1836. À partir de ce moment, les comités locaux et les comités d’arrondissement exercèrent la même autorité sur les écoles des deux sexes. Ainsi l’enseignement des filles était surveillé, mais il n’était pas organisé [20]. Aucune disposition législative n’assurait le sort des institutrices et n’obligeait les communes à fonder des écoles spéciales pour les filles. La loi de 1833 est muette. Le projet présenté aux chambres par M. Guizot contenait un titre spécial qui disparut dans la discussion. L’administration-se borna à permettre aux communes d’assurer un logement et un traitement aux institutrices, soit par une allocation régulière inscrite à leur budget, soit en acceptant des legs ou donations pour cette destination particulière. Enfin la loi de 1850 inaugura une ère nouvelle en rendant la création d’une école de filles obligatoire pour toutes les communes ayant 800 âmes de population agglomérée [21] : loi tardive et incomplète, qu’il faut pourtant accepter comme un bienfait ou tout au moins comme une espérance. Il est à remarquer que, d’après le texte même de la loi, le conseil académique peut autoriser l’introduction des filles dans les écoles de garçons, quel que soit d’ailleurs le chiffre de la population de la commune. Il n’a qu’à user de cette liberté pour prolonger la situation à laquelle on a voulu mettre fin, et pour rendre la loi inutile [22].

Depuis ces dernières années, le nombre des écoles de filles et des élèves qui les fréquentent a augmenté, tandis qu’un mouvement en sens inverse avait lieu dans les écoles de garçons. Néanmoins la différence en faveur des écoles de garçons est encore aujourd’hui de 470,000 élèves [23]. On a peine à se rendre compte de cette infériorité de l’éducation des filles. Elles ont certainement le même droit que les garçons à recevoir l’instruction élémentaire, et l’état a les mêmes devoirs envers elles. Quand nous ne serions pas tenus par un sentiment de stricte justice à ne pas les priver du premier de tous les biens, et à ne pas les condamner, en les retenant dans l’ignorance, à la plus intolérable de toutes les inégalités, l’égoïsme devrait nous apprendre à les instruire pour nous, pour notre bonheur, pour celui de nos enfans. Ces pauvres créatures, que l’on a envoyées dès l’âge de huit ans à la fabrique, et qui ne savent faire autre chose que présenter le coton à la carde ou rattacher un fil rompu, sont incapables de tenir un ménage, et bien plus incapables encore de rendre une maison agréable. Beaucoup d’entre elles ne savent pas coudre, de sorte qu’il faut que tout le monde autour d’elles soit en haillons. Elles sont hors d’état de faire le plus simple calcul, ce qui leur rend l’économie impossible, et met étrangement à l’aise la mauvaise foi des petits fournisseurs. Un peu de lecture leur procurerait un fonds de conversation pour retenir leurs maris près d’elles, tandis que l’ignorance les rend muettes, les condamne à l’impuissance. Si leurs enfans vont aux écoles, ils se sentent bien vite plus savans qu’elles, supérieurs à elles ; s’ils n’y vont pas par misère ou par maladie, qui suppléera au maître ? Est-ce le père, absent tout le jour ? La nature a voulu que la première éducation fût l’ouvrage des femmes. Ce sont elles qui soignent le petit enfant impuissant ; elles lui sourient les premières, elles lui apprennent à marcher, à bégayer, à penser. Cette première éducation, qui fait l’homme même, est surtout nécessaire à l’enfant du pauvre, jeté si jeune au milieu des difficultés de la vie, et qui, dès l’âge de huit ou neuf ans, est obligé de travailler pour son pain, de passer ses journées dans une manufacture, au milieu d’étrangers. La société sera quitte envers ce pauvre enfant, que tant de misères accablent dès le berceau, si elle lui rend sa mère.

Nous parlons de l’instruction d’une manière générale, et sans entrer dans le détail des doctrines qui devraient être inculquées aux ouvriers. C’est d’abord que l’instruction est bonne par elle-même. Elle fortifie l’esprit comme le travail et l’exercice fortifient et développent le corps. Elle inspire à celui qui la possède la confiance en ses propres forces, qui est le commencement de la virilité. Les ouvriers, dans leurs jours d’irréflexion et de colère, accusent le travail d’être une sorte d’esclavage : il n’y a d’autre esclavage que l’ignorance, car c’est être esclave que de ne pouvoir obéir qu’à la passion, et pouvoir obéir à la raison, c’est être libre, c’est être homme.

Personne ne nous soupçonnera d’être indifférent sur le fond des croyances ; mais sans renoncer, pour les doctrines qui nous sont chères, au droit sacré de la propagande, nous craignons fort qu’il n’y ait plus d’apôtres. Cette société, qui périt de scepticisme, a-t-elle le droit de prêcher des croyances qu’elle a perdues ou qu’elle n’a pas encore retrouvées ? De toutes les entreprises, la plus déloyale et en même temps la plus inutile est de prêcher la foi, étant incrédule, et de faire de Dieu un instrument de domination. Quand on aura ouvert aux ouvriers les champs sans horizon de la pensée, qui sait si ces nouveau-venus ne dépasseront pas leurs maîtres ? Ils voient de plus près les rudes conditions de la vie, et dût notre délicatesse en murmurer, à force de tout pénétrer et de tout expliquer, nos savans sont peut-être devenus incapables de rien respecter et de rien croire.

Gardons-nous d’ailleurs de nous exagérer la puissance de la prédication directe. On fait quelques conversions à coups d’aumônes ; reste à savoir ce qu’elles valent, et si l’aumône, qui en est la cause, n’en est pas aussi le but. La prédication directe, dogmatique, par les livres ou par la parole a rarement des effets durables ; elle n’est tout au plus, et à grand’peine, qu’un auxiliaire. On est touché un moment, et le moment d’après on n’y pense plus. Telle est la légèreté humaine. Les ouvriers sont particulièrement rebelles à la morale qui leur arrive sous forme de leçon. Ils se demandent s’ils sont incapables de penser, et s’ils ont tant besoin qu’on le leur apprenne. Pauvres et aigris de leur pauvreté, ignorans et honteux de leur ignorance, ils craignent toujours d’être ou trompés ou exploités. La seule école qu’ils puissent aimer et, à vrai dire, la seule puissante et féconde école en ce monde, c’est la famille. Quand par une mâle discipline on aura donné aux ouvriers le sentiment de leur responsabilité, quand on les aura dégoûtés des joies serviles du cabaret et ramenés à la source pure et intarissable des nobles sentimens et des fortes résolutions, ils trouveront dans les enseignemens du foyer cette religion du devoir que nous n’avons, hélas ! ni le droit ni la force de leur annoncer. Oui, la croyance est aussi nécessaire à l’âme de l’homme que le pain à son corps ; c’est seulement quand l’homme a le sentiment du devoir, qu’il est maître de sa destinée ; c’est par le devoir qu’il grandit, c’est par le devoir qu’il est consolé. En présence des affreux malheurs où languit une portion considérable de l’humanité, quand tous les efforts de la loi et de la science sont impuissans, le devoir seul est un remède égal à la profondeur du mal. Cependant, si nous voulons que le sentiment du devoir pénètre jusque dans nos os et se lie en nous aux sources mêmes de la vie, ne comptons pour cette grande cure que sur la famille. Ce n’est pas trop de cette force, qui est la plus grande des forces humaines, pour obtenir un tel résultat.


JULES SIMON.

  1. Statut général de 1816 56, George III, ch. 129.
  2. Voyez le rapport de M. Thiers à l’assemblée législative sur l’assistance publique et l’étude de M. Louis Reybaud dans la Revue du 1er avril 1855.
  3. A Paris, où l’assistance publique a 20,912 enfans à sa charge, 7,172 lits dans ses hôpitaux, 10,642 lits dans ses hospices ce sont les chiffres de 1860, qui seront nécessairement dépassés par suite de l’agrandissement de Paris, il s’en faut bien qu’elle suffise à tous les besoins. Les médecins sont obligés, faute de place, d’arrêter les malades sur le seuil de l’hôpital ; la succession d’un lit dans un hospice est attendue par des centaines de misérables. On voudrait voir transporter dans cette grande ville et dans chaque ville de fabrique l’école d’apprentissage de Nancy et le petit couvent de Mulhouse, qui fait si doucement et si modestement tant de bien.
  4. Ces paroles sont extraites de la circulaire adressée aux préfets en 1840 par M. de Rémusat, ministre de l’intérieur.
  5. Au patronage de Lille, situé rue Voltaire, et qui est dirigé par les révérends pères jésuites, il y a une salle de spectacle éclairée au gaz.
  6. A Paris, l’administration est entrée dans cette voie, où la pousse avec prudence et fermeté son directeur actuel, M. A. Husson. Pour encourager les mères à élever leurs enfans, on leur accorde des secours de 12 francs par mois pendant deux ans et quelquefois pendant trois ans. Dans quelques villes, notamment à Amiens, de pareils secours sont accordés, mais seulement aux filles-mères. Les hospices de Paris ont maintenant leurs pensionnaires externes, comme l’hôtel des Invalides. Onze cent trente-sept secours en remplacement d’hospice sont distribués annuellement ; ces secours sont de 253 francs pour les hommes, et de 195 francs pour les femmes. Dans ce nombre ne sont pas compris les secours de 5 à 12 francs par mois distribués aux aveugles, aux paralytiques et aux septuagénaires : 5,271 personnes ont pris part à ces secours en 1860. Enfin, pour employer de plus en plus la coopération de la famille, on étudie en ce moment un projet de réorganisation des deux hospices de l’enfance. L’un d’eux deviendrait un véritable hospice des incurables ; dans l’autre, on ne recevrait chaque jour les enfans que le temps nécessaire pour les panser et pour surveiller l’application des remèdes.
  7. Une enquête faite en 1853 par la commission supérieure des sociétés de secours mutuels constate qu’il y avait alors en France 2,438 sociétés ; mais il est certain que ce chiffre était notablement inférieur au chiffre réel. Sur 2,301 sociétés, 45 avaient été fondées antérieurement au XIXe siècle, 114 de 1800 à 1814, 337 de 1814 à 1830, 1,088 de 1830 à 1848, 411 de février 1848 au 15 juillet 1850, daté de la loi de l’assemblée législative, 242 du 15 juillet 1850 au 23 mars 1852. Il y avait, à la fin de 1858, 3,800 sociétés, comprenant 448,914 membres participans et 58,066 membres honoraires. Le nombre des membres participans, à la fin de 1859, était de 472,855.
  8. En 1858, la moyenne des journées payées a été, pour chaque sociétaire homme, de 5,30 pour 100, et pour chaque sociétaire femme de 4,53 pour 100.
  9. Nous citerons la caisse de secours de M. David Bacot, au Dijonval, fondée il y a vingt ans. M. Bacot double toutes les mises. M. Charles Kestner, à Thann, donne des pensions de retraite à ses ouvriers, sans exercer pour cela aucun prélèvement sur leurs salaires. Ces retraites peuvent monter jusqu’à une rente annuelle de 540 francs. La veuve d’un ouvrier mort après vingt ans de collaboration a droit à une pension annuelle de 120 francs. L’établissement de Wesserling consacre 17,000 francs tous les ans à des pensions de cette nature.
  10. Les sociétés de secours mutuels ne donnent de pensions aux veuves en aucun cas. L’article 6 du décret du 23 mars 1852 ne les autorise à « promettre des pensions de retraite » que lorsqu’elles ont un nombre suffisant de membres honoraires.
  11. Habilement dirigée par M. Riss, cette école contient 1,600 garçons et 1,200 filles. Il est sans doute inutile d’avertir que les deux sexes sont rigoureusement séparés. On compte en outre à Mulhouse 200 garçons dans les écoles libres, 300 dans les classes élémentaires de l’école professionnelle et du collège, 700 fllles à l’école des sœurs.
  12. Les diaconesses protestantes remplissent des fonctions analogues à celles des sœurs de charité.
  13. Au rez-de-chaussée, deux pièces, dont l’une sert de salle à manger et de cuisine, et l’autre de chambre à coucher au père et à la mère ; l’escalier est ordinairement placé dans cette seconde chambre, pour que les enfans ne puissent ni entrer ni sortir à l’insu du chef de la famille. L’étage supérieur se compose de trois chambres à coucher et d’un privé bien établi, qu’il est facile de tenir proprement. Le grenier est assez vaste, et l’on peut au besoin y ménager une petite chambre. Sous une partie du rez-de-chaussée règne un cellier voûté, qui sert en même temps de bûcher et de cave. Les fenêtres sont à deux vantaux et de belle grandeur ; la principale pièce du rez-de-chaussée a deux fenêtres, qui ne prennent pas jour sur la même façade et sont disposées de façon à permettre de bien ventiler l’appartement. Tous les besoins de la famille sont prévus, tout concourt à rendre la propreté et la décence faciles. — L’architecte est M. Emile Müller.
  14. Les contrats de vente stipulent : 1° que l’immeuble sera laissé dans son état extérieur actuel, 2° que le jardin sera cultivé et conservé en sa nature, 3° que les clôtures seront entretenues, et que les tilleuls qui bordent les rues, quoique plantés en dedans des palissades, seront conservés, 4° que l’acquéreur ne pourra, sans l’autorisation de la société, ni revendre l’immeuble avant dix ans révolus, ni sous-louer à une seconde famille.
  15. La société mulhousienne des cités ouvrières a été constituée en juin 1853.
  16. Voyez les rapports de M. Cousin au ministre de l’instruction publique sur les écoles primaires en Prusse et en Hollande, et le livre de M. Eugène Rendu, intitulé De l’Éducation populaire dans l’Allemagne du nord.
  17. On a créé récemment, passage Saint-Pierre, une école analogue pour les jeunes filles. Cette école est encore à ses débuts, mais elle ne peut manquer de rendre les plus grands services.
  18. Dans une adresse présentée au parlement en 1850 par l’union des écoles du Lancashire, on lit ce qui suit : « Près de la moitié des habitans de cette grande nation ne sait ni lire ni écrire, et de l’autre moitié une grande partie ne possède que la plus misérable instruction. » M. Eugène Rendu, dans son livre sur l’Éducation populaire en Allemagne, évalue à un million les jeunes Anglais qui ne fréquentent pas les écoles p. 136, et les jeunes Français à 500,000 seulement, sur une population beaucoup plus considérable.
  19. Ces bibliothèques populaires se sont tellement multipliées qu’il s’est fondé à Londres plusieurs sociétés dont le but est de leur fournir de bons livres à prix réduits ; nous citerons entre autres : The pure Literature Society, the Christian Knowledge, the religions tract Society.
  20. A la vérité, on avait pourvu au recrutement du personnel. Une ordonnance royale de 1842 avait régularisé la fondation de cinq écoles normales d’institutrices. Ce chiffre s’accrut rapidement. Il y a aujourd’hui dix écoles normales et vingt-six cours normaux. Sept écoles sur dix, treize cours normaux sur vingt-six, sont tenus par des religieuses.
  21. Sur le nombre total des institutrices, plus de 4,000 ne jouissent que d’un revenu inférieur à 400 fr. Près de 2,000 ont entre 100 et 200 fr. Le produit de la rétribution des élèves payantes est presque partout insignifiant. C’est seulement depuis la loi du 14 juin 1859 que les conseils municipaux portent la rétribution scolaire des filles à leur budget et la font recouvrer par le percepteur.
  22. La circulaire du 29 juillet 1819 avait réglé qu’aucune institutrice ne pourrait, sous quelque prétexte que ce fût, recevoir des garçons dans son école. Cette disposition réglementaire n’était guère observée, et les préfets se refusaient avec raison à en reconnaître l’importance, puisqu’on tolérait dans le même temps la présence des filles dans les écoles de garçons. S’il fallait choisir entre deux maux, il est clair qu’il y aurait plus d’inconvéniens à confier des filles à un instituteur que des garçons à une institutrice. L’administration actuelle l’a pensé, car, par un décret du 31 décembre 1853, elle a modifié l’application de la loi de 1850 en permettant de confier à des institutrices « la direction des écoles publiques communes aux enfans des deux sexes qui, d’après la moyenne des trois dernières années, ne reçoivent pas annuellement plus de 40 élèves. » Tout en approuvant cette disposition, il sera permis de dire que la séparation des sexes dans les écoles devrait être un principe absolu, et que la justice et l’intérêt de la société sont d’accord pour exiger la fondation d’une école spéciale de filles dans toutes les communes de France.
  23. L’instruction primaire est donnée en France à 1,950,000 garçons et à 1,480,000 filles : différence, 470,000. Il y a 36,300 écoles communales de garçons et 13,000 écoles communales de filles. On a remarqué en Angleterre une disproportion analogue entre les sexes. Sur 367,894 couples mariés pendant les années 1839, 1840 et 1841, 122,458 hommes et 181,378 femmes ont déclaré ne pas savoir signer.