Le Salut par les Juifs/Chapitre 19

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Joseph Victorion et Cie (p. 73-78).

XIX


Et l’immense regard désolé dont l’étoile du matin noyait tous ces compatissants avec Elle, était pour eux une réponse de la suavité la plus déchirante :

— Les méchants Juifs — croyaient-ils entendre, — ont accusé mon Enfant divin d’être un homme gourmand et buveur[1], et c’est bien vrai, je vous assure, que, même en sa Croix, il a gémi pour qu’on lui donnât à boire.

Dites-vous bien qu’à ce moment, il voyait mes Larmes !

Ces larmes étroitement apparentées à son Humanité sainte et armées alors contre lui de la toute-puissance d’impétration pour un univers frappé de folie, s’élevèrent comme un grand nombre de vagues autour de sa Croix solitaire…

Avant que tout fût consommé, quand toutes les prophéties anciennes avaient achevé d’engendrer leurs effroyables accomplissements, — lorsqu’après quatre fois mille ans d’humiliation, la Femme est enfin debout, devant l’Arbre de vie, les pieds sur la tête du Serpent et le front dans les douze étoiles, — toute la descendance misérable du premier Désobéissant, magnifiée par ma Compassion, apparut dans la splendeur de mes larmes.

Le Calice d’amertume infinie que Jésus priait son Père d’écarter de lui, sous les oliviers, et qui épouvantait son Âme sacrée jusqu’à la Sueur de sang et jusqu’à l’Agonie, il fallait maintenant le boire de la main de Celle qu’il avait choisie dès le commencement pour être le ministre sans tache de la plus cruelle partie de son Supplice.

Puisqu’il s’était plaint d’avoir soif, il fallait bien qu’il le vidât jusqu’à la dernière goutte, et il ne devait lui être permis d’expirer que lorsque toutes les larmes des générations seraient sorties de ce véritable Calice de son Agonie qui était Mon Cœur !

L’Ange qui l’avait assisté la veille s’était enfui vers le ciel, son Père venait de l’abandonner, la sentence rigoureuse : « Malheur à celui qui est seul », se réalisait en lui d’une manière infinie et sans exemple.

Sa Mère elle-même lui était devenue comme une étrangère, depuis qu’il s’en était dépouillé pour son disciple, avant de demander à boire.

Il était désormais seul à seule et face à face avec Judith, comme un Holopherne cloué dans le lit de sa perdition[2].

Le soleil déjà s’obscurcissait pour échapper à l’horreur de cette confrontation silencieuse et les morts commençaient à se démener dans leurs sépultures…

— Buvez, mon Fils, — disaient les voix désolées de mon abîme, — buvez ces larmes de tristesse et ces larmes de colère. Le fiel n’avait pas assez d’amertume et le vinaigre n’avait pas assez d’acidité pour éteindre une soif pareille à la vôtre.

Buvez ces larmes d’orphelins, de veuves et d’exilés ;

Buvez ces larmes d’adultères, de parricides et de désespérés ;

Buvez encore ceci qui est l’océan des larmes de l’Avarice, de la Concupiscence charnelle et de l’Orgueil ;

Buvez enfin ces larmes d’argent qui seront désormais l’unique patrimoine en Israël, et qu’un jour la dérision sacrilège des faux chrétiens répandra sur le catafalque vermiculeux de la vanité des morts.

Tout cela, c’est ce que le Peuple de Dieu a gardé pour le rafraîchissement de votre seconde Agonie, et c’est par moi qu’il vous l’offre, parce que c’est moi que vous désignâtes cruellement pour vous en abreuver avant votre dernier souffle.

Vous avez dit que « ceux qui pleurent sont bienheureux », et c’est parce que je pleure les larmes de toutes les générations que « toutes les générations m’appelleront Bienheureuse ».

Je n’avais parlé que six fois dans l’Évangile. Telle fut ma Septième Parole, inentendue de l’Évangéliste à ma droite et de Madeleine à ma gauche, mais à laquelle répondit le cri puissant du Consummatum.

Jésus baissa sa Tête effrayante pour que la Mort pût s’approcher…

Et le Voile du Temple fut déchiré du haut en bas, comme la robe de Caïphe ou le ventre du Proditeur, — pour exprimer que les Juifs cruels n’auraient plus que des tabernacles déserts.

  1. Ecce homo vorax et potator vini. — Matthieu, XI, 19.
  2. Épître de la messe des Sept Douleurs.