Le Salut par les Juifs/Chapitre 24

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Joseph Victorion et Cie (p. 97-102).

XXIV


La Race anathème fut donc toujours, pour les chrétiens, à la fois un objet d’horreur et l’occasion d’une crainte mystérieuse.

Sans doute, on était le troupeau soumis de la douce et puissante Église, infaillible et indéfectible, au sein de laquelle on était assuré de ne pas périr ; mais on savait bien aussi que le Seigneur n’avait pas tout dit, que sa révélation parabolique ou similitudinaire n’était pénétrable qu’à une faible profondeur…

On sentait quelque chose qui n’était pas expliqué, que l’Église elle-même ne connaissait pas tout à fait et qui pouvait être infiniment redoutable.

Autrement, pourquoi ces fureurs, ces supplications ?

Si on avait la force ou l’audace de s’aventurer jusqu’au bord du gouffre, de se pencher sur l’effrayant entonnoir des arcanes indévoilés, c’était à mourir par le vertige de songer seulement qu’Israël, si « fort contre Dieu » et qui méprisait tant les leçons du Christ, était, néanmoins, l’unique, peut-être, ayant eu véritablement le droit et la confondante prérogative d’exhaler — à partir du cinquième millénaire de la Catastrophe primordiale — la cinquième revendication du Pater noster : « Remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs » ?

Quelles dettes ? Quels débiteurs ?

Puisque les fils de Jacob ont le pauvre pour créancier, — le Pauvre qui est Fils de Dieu, — ne faut-il pas qu’ils soient à leur tour, en un sens plus mystérieux, les créanciers de ce prodigue Esprit-Saint dont Jésus aurait, par sa mort, laissé protester les Écritures ?…

Et cette mort elle-même, qui fut leur ouvrage, ne serait-elle pas alors, et par conséquent, la canaillerie profonde et parfaite, la scélératesse en abîme que la précision liturgique a désignée sous le nom très-particulier de « perfidie juive » ?

Ne s’agissait-il pas, en effet, — pour ne pas sortir des comparaisons abjectes qui conviennent si parfaitement au Dieu de l’abjecte humanité, — de faire des frais au Consolateur pour le contraindre à satisfaire, avec une extrême usure, fût-ce dans vingt siècles, aux dépens du douloureux Christ qui continuerait à saigner et à mourir sur le bois d’opprobre, en attendant que les exacteurs cruels s’estimassent désintéressés ?

Car le Salut n’est pas une plaisanterie de sacristains polonais, et quand on dit qu’il a coûté le sang d’un Dieu incarné dans de la chair juive, cela veut dire qu’il a tout coûté depuis les temps et depuis les éternités.

Qu’on se souvienne de ce Père qui attend toujours, lui aussi, et qui attend bien mieux que personne, puisqu’il est seul à savoir la Fin.

L’histoire de l’Enfant prodigue est une parabole si lumineuse de son éternelle Anxiété béatifique dans le fond des cieux, qu’elle en est devenue banale et que nul n’y comprend plus rien.

Allez donc dire aux catholiques modernes que le Père dont il est parlé dans le récit de saint Luc, lequel partage la Substance entre ses deux fils, est Jéhovah lui-même, s’il est permis de le nommer par son Nom terrible ; que le fils aîné demeuré sage, et qui « est toujours avec lui », symbolise, à n’en pas douter, son Verbe Jésus, patient et fidèle ; enfin que le fils plus jeune, celui qui a voyagé dans une « région lointaine où il dévora sa substance avec des prostituées », jusqu’au point d’être réduit à garder les porcs et à « désirer d’emplir son ventre des siliques mangées par ces animaux », signifie, très-assurément, l’Amour Créateur dont le souffle est vagabond et dont la fonction divine paraît être, en vérité, depuis six mille ans, de nourrir les cochons chrétiens après avoir pâturé les pourceaux de la Synagogue !

Ajoutez, si cela vous amuse, que le Veau gras « qu’on tue, qu’on mange et dont on se régale », pour fêter la résipiscence du libertin, est encore ce même Christ Jésus dont l’immolation chez les « mercenaires » est inséparable toujours de l’idée d’affranchissement et de pardon.

Essayez un peu de faire pénétrer ces similitudes grandioses, familières tout au plus à quelques lépreux, dans la pulpe onctueuse et cataplasmatique de nos dévots accoutumés dès l’enfance à ne voir dans l’Évangile qu’un édifiant traité de morale, — et vous entendrez de jolies clameurs !