Le Salut par les Juifs/Chapitre 28

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Joseph Victorion et Cie (p. 119-124).

XXVIII


Je sais trop combien doit paraître absurde, monstrueux et blasphématoire de supposer un antagonisme au sein même de la Trinité ; mais il n’est pas possible de pressentir autrement l’inexprimable destinée des Juifs, et quand on parle amoureusement de Dieu, tous les mots humains ressemblent à des lions devenus aveugles qui chercheraient une source dans le désert.

Il s’agit bien vraiment d’une rivalité pouvant être conçue par des hommes !

Tous les viols imaginables de ce qu’on est convenu d’appeler la Raison peuvent être acceptés d’un Dieu qui souffre, et quand on songe à ce qu’il faut croire pour être seulement un misérable chien de chrétien, ce n’est pas un très-grand effort de conjecturer de surcroît « une sorte d’impuissance divine provisoirement concertée entre la Miséricorde et la Justice en vue de quelque ineffable récupération de Substance dilapidée par l’Amour[1] ».

Puisqu’on nous enseigne, dès le commencement de la vie, que nous fûmes créés à la ressemblance de Dieu, est-il donc si difficile de présumer bonnement, comme autrefois, qu’il doit y avoir, dans l’Essence impénétrable, quelque chose de correspondant à nous, sans péché, et que le synoptique désolant des troubles humains n’est qu’un reflet ténébreux des inexprimables conflagrations de la Lumière ?

S’il existe au monde un fait notoire vérifié par l’expérience la plus rectiligne, c’est l’impossibilité d’assortir et d’atteler efficacement l’Amour avec la Sagesse. Les deux incompatibles chevaux de ton char funèbre s’entre-dévorent depuis toujours, ô identique Humanité !… Que celui qui peut comprendre, comprenne ; mais assurément, c’est là que se cache le Secret de Dieu.

Et voici maintenant que, du fond des hypogées de la mémoire, me revient un apologue sublime d’Ernest Hello sur la Gloire et la Justice, — réduplicatives appellations de ces deux antagonistes éternels.

Cette parabole étonnante, qui ne fut peut-être jamais écrite et que l’auteur, vraisemblablement, n’eût pas osé publier, je la livre de bon cœur, telle à peu près qu’il me la conta lui-même, quelques années avant de mourir.

Le Juge vient à son heure que nul ne connaît. À son approche, les morts ressuscitent, les montagnes tremblent, les océans se dessèchent, les fleuves s’envolent, les métaux entrent en fusion, les plantes et les animaux disparaissent ; les étoiles accourues du fond des cieux montent les unes sur les autres pour assister à la Séparation des bons d’avec les méchants. L’épouvante humaine est au-delà de ce qui peut être pensé.

« — J’ai eu faim et vous ne M’avez pas donné à manger ; J’ai eu soif et vous ne M’avez pas donné à boire ; J’étais étranger et vous ne M’avez pas accueilli ; J’étais nu et vous ne M’avez pas vêtu ; J’étais malade et captif et vous ne M’avez pas visité[2]… »

C’est tout le Jugement, — effroyablement infaillible, effroyablement sans appel.

Enfin, un homme se présente, un être horrible, noir de blasphème et d’iniquités.

C’est le seul qui n’ait pas eu peur.

C’est celui-là et non pas un autre qui fut maudit des malédictions du ciel, maudit des malédictions de la terre, maudit des malédictions de l’abîme d’en bas. C’est pour lui que la malédiction descendit jusqu’au centre du globe pour y allumer la colère qui devait dormir jusqu’au Jour des grandes Assises.

C’est lui qui fut maudit par les cris du Pauvre, plus terribles que les rugissements des volcans, et les corbeaux des torrents ont affirmé aux cailloux roulés dans le lit des fleuves qu’il était vraiment maudit par tous les souffles qui passaient sur les champs en fleurs.

Il fut maudit par l’écume blanche des vagues exaltées dans la tempête, par la sérénité du ciel bleu, par la Douceur et la Splendeur, et maudit enfin par la fumée qui sort des chaumières à l’heure du repas des très-humbles gens.

Et comme tout cela n’était rien encore, il fut maudit dans son infâme cœur, maudit par Celui qui a besoin, éternellement besoin, et que jamais il ne secourut.

Il se nomme peut-être Judas, mais les Séraphins qui sont les plus grands des Anges ne pourraient pas prononcer son nom.

Il a l’air de marcher dans une colonne de bronze.

Rien ne le sauverait. Ni les supplications de Marie, ni les bras en croix de tous les Martyrs ni les ailes éployées des Chérubins ou des Trônes… Il est donc damné, et de quelle damnation !

J’en appelle ! dit-il.

Il en appelle !… À ce mot inouï les astres s’éteignent, les monts descendent sous les mers, la Face même du Juge s’obscurcit. Les univers sont éclairés par la seule Croix de Feu.

— À qui donc en appelles-tu de Mon Jugement ? demande à ce réprouvé Notre Seigneur Jésus-Christ.

C’est alors que, dans le silence infini, le Maudit profère cette réponse :

J’en appelle de ta JUSTICE à ta GLOIRE !

  1. Le Désespéré, page 51, édition Soirat.
  2. Matth., XXV, 31-46.