Le Salut par les Juifs/Chapitre 33

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Joseph Victorion et Cie (p. 151-160).

XXXIII


Silence !

Une Voix d’En Bas

Voix d’exil extrêmement lointaine, exténuée, presque morte, qui paraît grandir en montant des profondeurs.

— La Première Personne est Celle qui parle.

La Seconde Personne est Celle à qui l’on parle.

La Troisième Personne, est Celle de qui l’on parle.

Cette Troisième Personne, c’est Moi, Israël, prævalens Deo, fils d’Isaac, fils d’Abraham, générateur et bénisseur des douze Lionceaux établis sur les degrés du Trône d’ivoire, pour la diligence du grand Roi et le perpétuel ombrage des nations.

Je suis l’Absent de partout, l’Étranger dans tous les lieux habitables, le Dissipateur de la Substance, et mes tabernacles sont plantés sur des collines si lugubres que les reptiles même des sépulcres ont fait des lois pour que les sentiers de mon désert fussent effacés.

Aucun voile n’est comparable à mon Voile et nul homme ne me connaît, parce que nul, excepté le Fils de Marie, n’a pu deviner l’énigme infiniment équivoque de ma damnation.

À l’âge même où je paraissais valide et glorieux, en ces temps anciens pleins de prodiges qui ont précédé le Golgotha, mes propres enfants ne me connurent pas toujours et souvent ils refusèrent de me recevoir, car mon joug est sans douceur et mon fardeau très-pesant.

J’ai tellement coutume de porter le Repentir effrayant du Jéhovah, « ennuyé d’avoir fait les hommes et les animaux[1] », et on voit si bien que je le porte en la même façon que Jésus a porté les péchés du monde !

C’est pourquoi je suis poussiéreux d’un très-grand nombre de siècles.

Je parlerai néanmoins avec une autorité de Patriarche inamissible, investi cent fois de l’élocution du Tout-Puissant.


Je n’aime pas beaucoup mes fils de Juda et de Benjamin pour avoir crucifié le Fils de Dieu. Ils sont bien la postérité de leurs deux ancêtres, engendrés de moi, que j’ai comparés jadis à deux animaux féroces.

Mais ils ont subi leur châtiment et je n’ai pas refusé d’être l’époux et le titulaire de leur excessive réprobation.

Me souvenant d’avoir perfidement spolié mon frère Ésaü, il était selon la justice que j’assumasse, jusque dans ma dernière descendance, la complicité d’une perfidie qui préparait le Salut du genre humain en me dépouillant moi-même de la domination sur tous les empires.

Il est vrai que ces misérables enfants ne savaient pas qu’ils accomplissaient ainsi la translation des images et des prophéties, et que, par leur crime sans nom ni mesure, s’inaugurait le Règne sanglant de la Seconde Personne de leur Dieu, succédant à la Première qui les avait tirés de la douloureuse Égypte.

Il faut bien qu’arrive désormais l’avènement de la Troisième dont l’empreinte est sur ma Face, par qui tous les voiles seront déchirés dans tous les temples des hommes, et tous les troupeaux confondus dans l’Unité lumineuse.

Toutefois ces choses n’arriveront pas avant qu’on ait vu « l’abomination de la désolation dans le Lieu Saint », c’est-à-dire avant que les chrétiens, réprobateurs si constants de mon infidèle progéniture, n’aient consommé à leur tour, avec un acharnement plus grand, les atrocités dont ils l’accusent.


Écoutez, ô chrétiens, les paroles d’Israël confident de l’Esprit de Dieu.

Celui qui est ne sait pas autre chose que se répéter Lui-même, et le Seigneur des Seigneurs a toujours soif de souffrir…

Quand le Promis appelé Consolateur viendra prendre possession de son héritage, il faudra nécessairement que le Christ vous ait quittés, puisqu’il déclara que ce Paraclet ne pourrait venir s’il ne s’en allait auparavant[2].

Car il paraîtra vous abandonner un jour, comme son Père avait abandonné Jérusalem et l’abandonna lui-même, et vous serez livrés aussi rigoureusement que les Juifs « à l’opprobre sempiternel et à l’ignominie perdurable qui ne sera jamais oubliée[3] ».

Ne voyez-vous pas que nous sommes, dès à présent, les convives du même festin de turpitudes et que nous allons de compagnie sous le fouet de l’exacteur ?

Depuis si longtemps qu’ils vous instruisent, vos docteurs n’ont-ils pas compris que les deux sœurs prostituées dont parle Ézéchiel ont survécu à Jérusalem et à Samarie ; qu’elles vivent toujours dans la pérennité du symbole, et qu’elles se nomment aujourd’hui la Synagogue et l’Église ?

« Parce que tu as cheminé dans le chemin de ta sœur, dit à la plus jeune le Seigneur Dieu, je mettrai son calice en ta main.

« Tu boiras le calice de ta sœur, le large et profond calice ; tu seras en dérision et en colossale subsannation.

« Tu seras comblée d’ivresse et de douleur par ce calice de deuil et de tristesse, le calice de ta sœur aînée, gardienne sans fidélité qui s’est polluée dans les immondices des nations.

« Tu le boiras et le videras jusqu’à la lie, et tu en dévoreras les tessons, et tu te déchireras les mamelles…

« Et vous serez l’une et l’autre livrées au tumulte et à la rapine, lapidées par tous les peuples et passées au fil de leurs glaives[4]. »


Il se sera donc retiré de vous à la distance d’un jet de pierre[5], ce Rédempteur impuissant à vous réveiller, et vos âmes seront désertes de lui, comme les tabernacles de ses autels au jour mortifié du Vendredi lamentable.

En cet abandon de Celui qui est votre force et votre espoir, l’univers tout fumant d’effroi contemplera l’irrévélable Tourment de l’Esprit-Saint persécuté par les membres de Jésus-Christ.

La Passion recommencera, non plus au milieu d’un peuple farouche et détesté, mais au carrefour et à l’ombilic de tous les peuples, et les sages apprendront que Dieu n’a pas fermé ses fontaines, mais que l’Évangile de Sang qu’ils croyaient la fin des révélations était, à son tour, comme un Ancien Testament chargé d’annoncer le Consolateur de Feu.

Ce Visiteur inouï, attendu par moi quatre mille ans, n’aura pas d’amis et sa misère fera ressembler les mendiants à des empereurs.

Il sera le fumier même où l’indigent Iduméen râclait ses ulcères. On se penchera sur lui pour voir le fond de la Souffrance et de l’Abjection.

À son approche, le soleil se convertira en ténèbres et la lune en sang ; les fleuves superbes reculeront en fuyant comme des chevaux emportés ; les murs des palais et les murs des bagnes sueront d’angoisse.

Les charognes en putréfaction se couvriront de parfums puissants achetés à des navigateurs téméraires, pour se préserver de sa pestilence, et, dans l’espoir d’échapper à son contact, les empoisonneurs des pauvres ou les assassins d’enfants diront aux montagnes de tomber sur eux.

Après avoir exterminé la pitié, le dégoût tuera jusqu’à la colère, et ce Proscrit de tous les proscrits sera condamné silencieusement par des magistrats d’une irréprochable douceur.

Jésus n’avait obtenu des Juifs que la haine, et quelle haine ! Les Chrétiens feront largesse au Paraclet de ce qui est au-delà de la haine.

Il est tellement l’Ennemi, tellement l’identique de ce Lucifer qui fut nommé Prince des Ténèbres, qu’il est à peu près impossible — fût-ce dans l’extase béatifique — de les séparer…

Que celui qui peut comprendre comprenne[6].

La Mère du Christ a été dite l’Épouse de cet Inconnu dont l’Église a peur, et c’est assurément pour cette raison que la Vierge très-prudente est invoquée sous les noms d’Étoile du matin et de Vaisseau spirituel.

Il faudra, néanmoins, en vue d’opérer le « déchaînement » de l’Abîme, que cette Église des Martyrs et des Confesseurs, à genoux aux pieds de Marie, renouvelle contre l’Esprit Créateur, — avec une férocité pacifique, — le déchaînement de la Synagogue.

Mais le cœur des hommes se dessécherait à la pensée de ce solstice brûlant de l’été du monde, où l’Essence même du Feu grondera dans les Sept brasiers de l’Amour vainqueur ; et où l’avare Figuier si longtemps maudit, si longtemps arrosé d’ordures, sera tenu de donner enfin le seul Fruit de délectation et de réconfort capable d’arrêter les vomissements de Dieu.

Il sera tout simple alors qu’il descende, le Crucifié, puisque la Croix de son opprobre est justement l’image et la ressemblance infinie du Libérateur vagabond qu’il appela dix-neuf siècles, — et, sans doute aussi, comprendra-t-on que je suis moi-même cette Croix, de la tête aux pieds !…

Car le SALUT du monde est cloué sur Moi, ISRAËL, et c’est de Moi qu’il lui faut « descendre ».


Antony, Décollation de saint Jean-Baptiste, 1892

  1. Genèse, VI, 7.
  2. Jean, XVI, 7.
  3. Jérémie, XXIII, 40.
  4. Ézéchiel, XXIII, 31-47.
  5. Luc, XXII, 41.
  6. Ces dernières lignes ont eu l’honneur d’émouvoir un Jésuite qui prétendit que de telles assertions étaient destructrices du dogme. « Est-ce une assimilation métaphorique ou une affirmation absolue ? » Tel fut son cercle de Popilius. Comment lui expliquer que ce n’est ni l’une ni l’autre ? Comment faire entrer dans un cerveau plein de formules que la difficulté cesse et que le cercle est rompu aussitôt, par exemple, qu’on rapproche de ce passage la prière liturgique du Samedi Saint : Lucifer, inquam, qui nescit occasum ? Les très-rares chrétiens qui font encore usage de leur raison peuvent remarquer qu’il ne s’agit pas, ici ou là, de métaphore, non plus que d’affirmation rigoureuse dans le sens de la doctrine révélée, mais simplement de constater le Mystère, la présence du Mystère, au scandale des imbéciles ou des théologiens pédants qui affirment que tout est éclairci.