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Le Salve Regina des prisonniers

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Le Salve Regina des Prisonniers, adressé à la Royne, mère du Roy.

1626



Le Salve Regina des Prisonniers, adressé
à la Royne, mère du Roy
1.

La frayeur qui nous espouvante,
Poussée d’un injuste courroux,
Nous a faict d’une voix tremblante
Vous dire humblement à genoux :

Salve, Regina.

Nous voyons qu’une grand’ misère
Nous viendra saisir pour jamais,
Si vous, ô reyne debonnaire,
Vous ne vous montrez desormais

Mater misericordiæ.

C’est à vous que nos vœux s’adressent
Pour obtenir nostre pardon ;
Desjà les poursuites nous pressent ;
Ne nous laissez à l’abandon,

Vita, dulcedo.

En vous seule est nostre asseurance,
Delivrez nous d’un tel méchef ;
Car sous cette seule esperance
Nous venons dire de rechef :

Et spes nostra, salve.

Helas ! ne soyez courroucée
Des outrages par nous commis,
Puisque, craignant ceste menée
Que nous trassent nos ennemis,

Ad te clamamus.

Ouy, nous crions d’une voix haute :
Reine mère, priez pour nous ;
Faites pardonner nostre faute,
Ou bien nous sommes presque tous

Exules filii Evæ.

Et ceux qui sont sous garde seure
Et qui sont venus des derniers,
Madame, vous disent à cet heure
Qu’ils sont detenus prisonniers :

Ad te suspiramus, gementes et flentes.

Quand nous voyons un camarade
Qu’on emmène dans les prisons,
Nous aymerions mieux battre l’estrade
Qu’estre, nous et nos compagnons,

In hac lacrymarum valle.

Après avoir préveu l’orage,
Nous nous sommes mis à prier,
Ayant jugé qu’estant en cage
On nous contraindra de crier

Eya !

Et, voyant que personne n’ose
Venir deferer des premiers,
Qu’est-ce qu’on demande autre chose,
Sinon nous tenir prisonniers ?

Ergo,

On veut remettre cette faute
Sur nous, et, ce qui est le pis,
C’est que l’on le dit à voix haute ;
Soyez vers le Roy vostre fils

Advocata nostra.

Vous le pouvez, ô grande Reyne !
Un chacun de nous le prevoid.
Changez en douceur ceste haine ;
Chacun l’espère, car on void

Illos tuos misericordes oculos.

Le bruit de nos malheurs s’embarque
Sur le ponant et au levant ;
L’amitié d’un si grand monarque
Est comm’ elle estoit auparavant

Ad nos convertere.

Rendez la liberté perdue
Par tous ces accidens divers ;
Vostre clemence assez congnue
L’on chantera par l’univers

Et Ludovicum benedictum.

Au lieu d’un superbe carosse,
D’une lictière ou de mulets,
On nous menasse d’une fosse ;
Intercedez donc, s’il vous plaist,

Fructum ventris tui.

Ostez nous la peur des supplices
Puis qu’en prison nous sommes mis
Et nos estats et nos offices
Que desjà l’on declare unis,

Nobis post hoc exilium ostende.

Nous avons merité la haine
Ou un semblable traictement ;
[Mais] c’est une chose incertaine
Que vous usiez de chastiment,

O demens !

Nostre confession de bouche,
La satisfaction du pecheur,
Et la contricion nous touche
Jusqu’au centre de nostre cœur,

O pia !

Ces bons Pères, qui sont si sages,
Nous ont promis dans peu de jours
La meilleur par[t] de leurs suffrages
Et nous à eux de nos secours.

O mater Maria !

Quand vous direz au Roy, Madame :
« Pardonnez à vos prisonniers »,
Vous verrez que de cœur et d’âme
Ils crieront tous les premiers :

Amen.




1. Cette pièce, in-8 de huit pages, est cataloguée par le P. Lelong, sous le nº 17,761, comme se rapportant au règne de François II, et le titre d’un recueil factice de la Bibliothèque de l’Arsenal, contenant cette pièce, les deux suivantes et une requeste des prisonniers, en prose, a suivi le P. Lelong. L’éclat de la conjuration d’Amboise, le titre de reine-mère, conservé par l’histoire à Catherine de Médicis, alors qu’on a perdu l’habitude de l’appliquer à la veuve de Henri IV, désignée plus habituellement sous son nom de Marie de Médicis, sont les causes de l’erreur du P. Lelong, dont l’attribution est tout à fait fausse. Et d’abord, bien que le journal de Brulart (Mémoires de Condé, édit. de 1743, t. 1, p. 8) dise que dans la conjuration d’Amboise « il y avoit plus de malcontentement que de huguenoterie », il seroit étonnant que trois pièces sur ce sujet fussent toutes trois catholiques, et elles le sont certainement. Dans la première, l’emploi du Salve Regina et l’allusion aux bons Pères ; dans les deux autres, la présence du purgatoire, qui figure sur le titre de la seconde et dans un vers de la troisième, et dont l’existence étoit contestée par les protestants, ne permettent pas sur ce point le moindre doute. Mais surtout il est, dans la Requeste en prose, écrite dans un goût de mythologie trop inutilement amphigourique pour valoir la peine d’être donnée, fait allusion aux fêtes du mariage du frère du roi, et on le dit de la maison de Bourbon ; or celle-ci ne commence qu’à Henri IV. Les fleurons, lourds, pâteux, taillés et imprimés d’une façon par trop indigne du 16e siècle, auroient, au reste, déjà suffi à témoigner que l’impression ne remonte pas au delà du 17e. Cette quatrième pièce étoit donc en dehors ; mais les trois pièces en vers restoient encore en question. Il n’y avoit ni fleurons, ni têtes de pages, et les caractères d’imprimerie ne décidoient rien. Heureusement, à la fin d’une des strophes du Salve Regina, se trouve :

Et Ludovicum benedictum.

La preuve étoit complète ; le tout se rapportoit au règne de Louis XIII, et, après les avoir, sur la foi du P. Lelong, destinées à mon Recueil de pièces des 15e et 16e siècles, je n’avois plus qu’à les faire passer dans le Recueil des Variétés, auquel elles reviennent de droit. Il n’y a pas eu de conjuration à Amboise sous Louis XIII ; mais, en 1626, dans un de ces complots de cour qu’excitoit et que trahissoit toujours Gaston, il y a eu des prisonniers à Amboise. On lit dans une lettre sur l’exécution de Chalais (Aubery, Mémoires pour servir à l’histoire du cardinal duc de Richelieu, Cologne, 1667, t. 1, p. 579) : « Il fera encore parler de lui, ayant chargé plus de quatre-vingts personnes, et particulièrement ceux du bois de Vincennes, et le cadet, qui est à Amboise, dont on dit qu’il a fort déchargé l’aîné. » Ceux du bois de Vincennes, ce sont le maréchal d’Ornano et Chaudebonne, arrêtés en même temps que Modène, Deageant et les frères du maréchal d’Ornano, conduits à la Bastille ; cela se passoit le 4 mai (Mémoires de Richelieu, coll. Mich. et Pouj., 2e série, t. 7, p. 382). Bassompierre (Mémoires, t. 6, p. 250) nous dira ce qu’étoient ceux d’Amboise : « Cependant les dames et ses partisans pressèrent Monsieur de se retirer de la cour ; à quoi il fut encore convié quand il vit que MM. de Vendôme et grand prieur, frères, étant arrivés à Blois le 2 juin, avoient, le lendemain matin, été faits prisonniers et conduits en sûre garde dans le château d’Amboise. » Les Mémoires de Richelieu (p. 387) mettent cette arrestation au 12 mai. Chalais ne fut arrêté que plus tard, au commencement de juillet, et il fut exécuté le 19 août, à Nantes, sur la place du Bouffay, — et non Bouffe, comme l’ont imprimé à tort les éditeurs des Mémoires de Richelieu. Je mettrois toutes les pièces en vers non-seulement avant l’exécution de Chalais, mais peut-être même avant son arrestation, moment où tout l’intérêt et toute l’attention ne portoient encore que sur les prisonniers de Vincennes et d’Amboise. Pour la requête en prose, elle est au moins antérieure à l’exécution, puisqu’il y est question des fêtes du mariage du frère du roi, et Gaston fut marié à Nantes le 5 août, neuf jours avant la mort de Chalais. — J’ajouterai qu’un Salve Regina des finaciers imprimé en 1624 est l’original de celui-ci ; l’on a mis prisonniers pour financiers, et dans le reste changé le moins de mots possible ; on ne peut vraiment copier d’une manière plus éhontée.

Anatole de Montaiglon.