Le Sang du pauvre/Ceux qui paient

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Stock, Delamain et Boutelleau (p. 99-105).



IX

CEUX QUI PAIENT


Je me suis demandé souvent quelle pouvait être la différence entre la charité de tant de chrétiens et la méchanceté des démons.


En ce temps d’oiseux propos sur l’abolition ou la non abolition de la peine de mort, à laquelle tous les hommes, depuis Adam, sont condamnés sans commutation ni recours en grâce, il m’est arrivé d’entendre un prédicateur qui parlait de je ne sais quoi. Ce prêtre, peu éloquent mais entraîné, s’emporta jusqu’à vociférer contre certains criminels qui attendaient, depuis des mois, l’exécution, à ce moment-là très-prochaine, de leur sentence. Il les traita de « bandits » indignes de miséricorde et manifesta son impatience de voir tomber leurs têtes coupables. Cela se passait dans une Basilique fameuse.

À partir du mot bandits, il me fut impossible d’entendre autre chose qu’une voix intérieure, dominatrice implacable :

— Regarde donc à tes pieds, bavard mécanique ; sans clairvoyance ni charité. Si tu le peux encore, aveugle conducteur d’aveugles, regarde ce troupeau à canailles qui t’écoute et qui jouit de l’absolution que tu lui donnes, en flétrissant de ta bouche d’autres canailles plus évidentes et moins respectueuses des lois de l’argent. Tu n’es peut-être pas un bandit toi-même et, pourtant, vois ce que tu fais. Ces têtes qu’on va couper et pour lesquelles ton Dieu a souffert autant que pour la tienne, tu en promets, tu en donnes d’avance le sang à boire à des animaux féroces.

Vois cette dévote à museau de crocodile dont la gueule de médisance a dévoré vingt réputations ; vois cette pénitente à figure d’hyène affamée, cramponnée à tous les confessionnaux, ouvrière d’épouvante et provocatrice de malheur, qui travaille, dix heures par jour, à se confectionner un cilice avec de la corde de pendu ; et cette autre, mangeuse d’innocences et mangeuse d’eucharistie, qui n’a pas d’égale pour flairer les cœurs en putréfaction. Vois cette propriétaire, soularde et omnipotente, mais précieuse et sans couture, qui se pourlèche en songeant à l’agonie des locataires malheureux qui s’exterminent pour son estomac de vautour femelle et pour son boyau culier. Vois ces rangs de mouflons et de tapirs, ces fanons, ces crêtes, ces caroncules de commerçants estimables et recueillis. Mais surtout — oh ! je t’en prie — vois ces vierges de bourgeois, ces jeunes filles du monde aspirant au ciel, dont l’âme blanche est pleine de chiffres et de marchandises restées pour compte jusqu’à ce jour. Élevées avec une attention méticuleuse par leurs parents alignés et immobiles derrière elles, — comme des barriques sur le quai d’un entrepôt — elles n’ont plus rien à apprendre du côté de la pureté ni du côté de l’arithmétique. Il ne leur manque vraiment que du sang à boire, du sang humain de première marque et c’est précisément ce que tu leur donnes.

Ah ! tu n’es pas de ces apôtres sauvages qui diraient à leur auditoire :

— Un homme va mourir pour nous de la plus infâme des morts. Cet homme est un voleur et un assassin, comme chacun de nous. La seule différence entre nous et lui, c’est qu’il s’est laissé prendre, n’étant pas un hypocrite et que, portant ostensiblement ses crimes, il est moins abominable. C’est en ce sens qu’il va expier pour nous et c’est parce que j’ai mission de vous annoncer la Parole de Dieu que je vous en avertis. Je sais bien que ce langage vous étonne et qu’il vous révolte. Je voudrais qu’il vous fît peur. Vous vous croyez innocents parce que vous n’avez coupé la gorge à personne, jusqu’à ce jour, je veux le croire ; parce que vous n’avez pas fracturé la porte d’autrui ni escaladé son mur pour le dépouiller ; parce qu’enfin vous n’avez pas transgressé trop visiblement les lois humaines. Vous êtes si grossiers, si charnels, que vous ne concevez pas les crimes qu’on ne peut pas voir. Mais je vous dis, mon très-cher frère, que vous êtes une plante et que cet assassin est votre fleur. Cela vous sera montré au Jugement d’une manière plus que terrible. Sans le savoir et sans le vouloir, chacun de nous confie son trésor d’iniquités et de turpitudes cachées à un homicide, comme un avare peureux confie son argent à un spéculateur téméraire, et, quand la guillotine fonctionne, les deux têtes tombent ensemble ! Nous sommes tous des décapités !

Il est certain que le prédicateur qui parlerait ainsi ne garderait pas longtemps sa chaire. Il est même difficile d’imaginer la rapidité de son balayage. Mais ne parlât-il qu’une seule fois, il aurait pu faire entrer une parole véritable dans des oreilles hermétiquement bouchées jusqu’alors par le cérumen onctueux d’un clergé servile, mais plein d’une pusillanime jactance, aussi incapable de réveiller les dormants que de ressusciter les morts. Dieu aidant, le picador aurait peut-être réussi à planter la banderille d’une inquiétude au flanc de quelque vache furieuse qui ne s’en débarrasserait jamais plus.

Bossuet a fait un sermon sur « l’éminente dignité des pauvres dans l’Église ». Ce discours célèbre, digne en tout point de la perruque ordonnée de Louis XIV, ne dut pas déplaire aux viveurs de ce « siècle délicieux », ainsi qu’il s’exprime. « Non, chrétiens, je ne dis pas que vous renonciez à vos richesses… etc. » C’est de la sorte que le grand évêque du gallicanisme lisait l’Évangile.

Aujourd’hui Bossuet serait forcé de renoncer à l’épiscopat ou de faire un autre sermon et devant un autre auditoire, sur l’éminente dignité du Capital dans la même Église. Tout fait penser que ce thème lui conviendrait mieux. « … Votre vie est dans la lumière, votre piété perce les nuages. Parmi tant de gloire et tant de grandeur, quelle part pouvez-vous prendre à l’obscurité de Jésus-Christ et aux opprobres de son Évangile ?… » Oui, vraiment, Bossuet n’aurait plus autre chose à dire. Le sermonneur des rois et des princes, le théologien altier de l’Uti possidetis accommoderait en cette manière son éloquence et ses foudres. Il le faudrait bien, puisque lui-même — évêque de cour et flagorneur mitré d’un potentat concubin — avait déjà transposé l’Évangile, il y a plus de deux cents ans.