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Le Singe et le Léopard

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Le Singe et le Léopard
Fables, 2e recueil, livres ix, x, xiClaude Barbin et Denys Thierry4 (p. 17-20).

III.

Le Singe & le Leopard.



LE Singe avec le Leopard
Gagnoient de l’argent à la foire :
Ils affichoient chacun à part.
L’un d’eux diſoit : Meſſieurs, mon merite & ma gloire

Sont connus en bon lieu ; le Roy m’a voulu voir ;
Et ſi je meurs il veut avoir
Un manchon de ma peau ; tant elle eſt bigarrée,
Pleine de taches, marquetée,
Et vergetée, & mouchetée.
La bigarrure plaiſt ; partant chacun le vid.
Mais ce fut bien-toſt fait, bien-toſt chacun ſortit.
Le Singe de ſa part diſoit : Venez de grace,
Venez Meſſieurs ; Je fais cent tours de paſſe-paſſe.
Cette diverſité dont on vous parle tant,
Mon voiſin Leopard l’a ſur ſoy ſeulement ;
Moy je l’ay dans l’eſprit : voſtre ſerviteur Gille,
Couſin & gendre de Bertrand,

Singe du Pape en ſon vivant ;
Tout fraîchement en cette ville
Arrive en trois baſteaux exprés pour vous parler ;
Car il parle, on l’entend, il ſçait danſer, baler,
Faire des tours de toute ſorte,
Paſſer en des cerceaux ; & le tout pour ſix blancs :
Non Meſſieurs, pour un ſou ; ſi vous n’êtes contens,
Nous rendrons à chacun ſon argent à la porte.
Le Singe avoit raiſon ; ce n’eſt pas ſur l’habit
Que la diverſité me plaiſt, c’eſt dans l’eſprit :
L’une fournit toûjours des choſes agreables ;

L’autre en moins d’un moment laſſe les regardans.
O que de grands Seigneurs au Leopard ſemblables,
Bigarrez en dehors, ne ſont rien en dedans !