Le Sorcier de Septêmes/V

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Le Roman, Journal des feuilletons Marseillais (p. 27-34).

V. — Où l’on voit Marcel improviser, avec l’aide de l’enfer le meilleur souper qui ait jamais été fait à Septèmes.


L’on sait à peu près ce qu’était, comme disposition et comme configuration, la pièce dans laquelle se trouvaient réunis nos quatre personnages.

Qu’on nous permette néanmoins d’ajouter quelques traits à ce que nous en avons déjà dit, ces détails nous semblant nécessaires à la complète intelligence des scènes que nous avons à décrire.

La pièce où se passe notre histoire servait à la fois, on le sait, de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Sa disposition et son aménagement répondaient en conséquence à cette triple destination.

Au fond, dans le coin de droite, il, y avait un de ces grands lits appelés, à la duchesse avec un ciel de lit de même dimension, supporté par quatre, colonnes, et supportant à son tour des rideaux de grosse serge verte qui, une fois hermétiquement clos, enceignaient la couche de telle façon qu’ils en rendaient l’intérieur complètement impénétrable aux regards. C’était une sorte de petite chambre dans la grande. Pour le moment, ces rideaux étaient légèrement tirés sur le devant et laissaient voir que la couche avait été à peine foulée.

Entre le lit et le mur il existait une ruelle obscure à peine assez large pour y placer une chaise, et cette ruelle disparaissait entièrement aussitôt que la porte du cellier qui était au pied du lit, était ouverte.

En face de la porte du cellier s’en trouvait une autre donnant sur une grande salle d’auberge qui séparait la pièce dont nous parlons de la place du village.

Entre les deux portes, au mur de gauche, on voyait un évier, un vaisselier, un dressoir couvert de vaisselle en faïence du temps et une de ces grandes armoires en noyer où nos aïeux avaient l’habitude d’amonceler des quantités énormes de linge.

À la suite de cette armoire il y avait une troisième porte. C’était celle de l’escalier qui conduisait à l’étage et par laquelle nous avons vu descendre les deux étudiants ; puis, sur l’évier, une fenêtre cintrée garnie de fort barreaux de fer, quoiqu’elle donnât sur la cour.

En face, une de ces immenses cheminées qu’on trouve encore si fréquemment dans les campagnes, garnissait presque la moitié du mur et en occupait le milieu. Dans l’intérieur de cette cheminée, à quatre pieds environ au-dessus de l’âtre, mais sur un des côtés seulement, sa trouvait la gueule d’un four dont l’ouverture était close par une porte en fer noircie par la fumée et à moitié rongée par la flamme et la rouille.

À côté de la cheminée on voyait une épaisse table de cuisine et quelques étagères supportant, l’une, les pains du ménage et autres divers ustensiles de cuisine. De l’autre côté, entre le lit et la cheminée, s’ouvrait une seconde fenêtre cintrée comme la précédente, donnant également sur une des fenêtres de là cour et pareillement garnie de barreaux.

Enfin, au centre de la pièce se trouvait dressée une grosse table ronde autour de laquelle, les convives étaient assis et ces derniers étaient placés de telle manière que Ambroise tournait le dos à la cheminée, ayant Catherine en face, Andronic à sa droite, du côté de la porte de la salle d’auberge, et à sa gauche, Marcel, qui avait ainsi le lit à une dizaine de pieds derrière lui.

Inutile de dire que cette pièce était d’une étendue qu’on trouverait très grande de notre temps. On sait, en effet, que nos pères n’avaient pas l’habitude de se priver d’air et de jour sous prétexte de ménager l’espace. Et comme telle n’était éclairée que par les deux chandelles posées sur la table, il en résultait que les angles restaient plongés dans une demi obscurité et formaient une sorte de pénombre, qui ajoutait je ne sais quoi de fantastique à l’effet général de l’ensemble.

Ces détails précisés, revenons à notre récit.

Aussitôt ses dernières paroles prononcées, Marcel se leva donc lentement de sa place, se tourna successivement vers les quatre faces de la chambre, fit certains signes cabalistiques, marmotta quelques phrases qui ne paraissaient appartenir à aucune langue humaine, et puis il prononça d’une voix claire et sonore :

— Ô Satan, mon patron, toi devant qui tout tremble, toi qui fais frémir la terre et règnes en despote sur les enfers, écoute mes invocations, obéis à ma voix, exécute mes ordres.

Tu vois les personnes ici présentes, tu connais leurs goûts ; eh bien ! il faut qu’instantanément tu leur envoies un souper composé et apprêté de façon à ce que chacun de nous y trouve de quoi se satisfaire.

Nous nous en rapportons à toi pour le choix ; mais, n’oublie pas que pour tous tu dois demeurer invisible. Ton aspect pourrait occasionner quelque émoi auprès de mes hôtes, et, pour ton honneur et pour le mien, je tiens à ce qu’ils soient forcés de reconnaître que tout démon qu’il est, Satan est un bon diable.

Et, maintenant que tu m’as entendu, mets-toi à l’œuvre tout de suite. Je ne te donne plus que trente secondes pour tout exécuter.

L’incantation terminée, Marcel se rassit, resta quelques instants recueilli et les yeux fixés dans le vague comme s’il regardait ou s’il écoutait quelque chose qui devait échapper à la vue ou à l’ouïe des autres convives. Puis il se leva brusquement et s’écria en étendant les bras :

— C’est fait, Messieurs, c’est fait !

À ce mot proféré d’une voix ferme et d’un air prophétique, chacun éprouva une sorte de commotion. Ambroise tressaillit, Catherine frissonna et Andronic lui-même témoigna d’une certaine agitation ; mais tout le monde demeura muet et personne ne bougea. Mais à la fin, Audronic plus hardi rompit ainsi le silence.

— Comment, fait ?… Et il n’y a rien sur la table !…

Marcel sourit et se contenta de répondre :

— N’ai-je pas recommandé au diable de ne pas se montrer ?

— Mais alors ?…

— Que dit l’Écriture ?

— Cherchez et vous trouverez.

— Cherchez donc.

— C’est juste, dit Andronic.

— C’est juste, répéta Ambroise à son tour.

Et aussitôt chacun d’eux se mit à fureter à droite, à gauche, dans le buffet, dans l’armoire, sur les étagères, sous l’évier et sous la table même, tandis que Catherine, de son côté, s’empressait d’aller regarder sous le lit et derrière les rideaux. Mais ces diverses recherches étant restées sans résultat, chacun se tourna vers Marcel en disant :

— Rien ! rien !

— Ah ça, demanda Andronic d’un ton ironique, est-ce qu’il voudrait nous faire poser, ton Belzébuth ?

— Ah bah ! répliqua Ambroise que l’insuccès de révocation semblait avoir tout-à-fait rassuré, c’est M. Teinturier qui a tout simplement voulu se gausser de nous.

— Satan n’aime pas les mauvaises plaisanteries et je ne saurais pour ma part les supporter. Cherchez donc mieux et vous trouverez.

— Mais je ne vois plus rien à fouiller, — objecta Andronic que la confiance de Marcel paraissait ébranler. Et vous, Monsieur Ambroise ?…

En même temps, il jetait un regard scrutateur du côté de la cheminée.

Ce fut pour Ambroise comme un trait de lumière. Il se retourna subitement et, avisant la gueule du four, il se frappa le front et s’écria :

— Que je suis bête, ma fi !… Et le four ?

— Ah ! oui ! et le four ? répéta Andronic comme un écho.

Aussitôt tous les deux y coururent. Ambroise enleva la porte et poussa une exclamation de surprise. Andronic, qui était à côté de lui, la réitéra en l’accentuant encore davantage et s’écria ensuite, pendant que Marcel regardait Catherine en souriant et que cette dernière se pinçait les lèvres.

Noces et festins ! Voilà le souper et au grand complet encore !… Ouvrez les yeux et voyez… Voici d’abord un civet si je ne me trompe.

En même temps il sortait du four un plat qu’il posait sur la table.

— Et voici une tourte qui a un excellent air, ma fi ! — dit Ambroise imitant Andronic… — Voyons si elle sera aussi bonne que celles que Catherine sait faire.

— Un poisson !… continua Andronic. C’est encore mieux, par ma foi ! que dans la pêche miraculeuse. Celui-ci au moins me semble cuit au point.

— Un pâté de foie gras, des olives, des anchois… ajouta Ambroise de plus en plus émerveillé.

— Ciel !… cria encore Andronic, un dindonneau rôti et doré sur tranche comme un bréviaire !… Et moi qui les adore ? — les dindonneaux j’entends. — Mais, cordieu ! c’est un repas de chanoine que Satan nous a préparé là !… Il n’y manque plus que la salade et le dessert.

— Mais ça y est, Monsieur Andronic, ça y est. Voyez plutôt.

Et en disant cela, Ambroise déposait dessert et salade sur la table. Mais alors une réflexion subite sembla traverser son esprit.

— C’est singulier, dit-il, en regardant fixement, non les mets, mais leurs contenants, plus j’examine cette vaisselle et plus je trouve qu’elle ressemble à la mienne… On dirait ces plats-là sortis de mon vaisselier.

Et il leva les yeux vers le dressoir où l’on pouvait remarquer plusieurs vides.

— Mais, oui, Monsieur Ambroise, vous ne vous méprenez nullement, — s’empressa de répliquer Marcel, qui avait suivi la direction de son regard, — oui, oui, Satan s’est servi de vos plats, et il avait de bonnes raisons pour cela. Il a craint de nous griller les doigts avec les siens.

— Ah ! je comprends… murmura Ambroise avec une certaine hésitation.

— Pardieu ! — ajouta Andronic du ton le plus convaincu. — C’est clair comme de l’eau de roche, et, pour ma part, je remercie Satanas d’avoir eu cette précaution.

Puis, sans donner à Ambroise le temps de réfléchir davantage, il s’écria :

— Ah ça ! attaquons-nous, mon cher hôte ?

— Mais, Monsieur Marcel, est-ce qu’on peut ?… demanda l’aubergiste indécis.

— Parbleu ! répliqua Marcel, en se servant du civet et en y goûtant. — Voyez, je vous donne l’exemple, moi, et je vous garantis que ce levreau n’a rien d’infernal. Goûtez, Messieurs, goûtez vous-mêmes.

— Excellent, en effet ! C’est à s’en lécher les doigts jusqu’au coude, appuya Andronic, qui avait imité Marcel ainsi que Catherine.

— Exquis en vérité, approuva à son tour Ambroise, qui s’était enfin décidé à faire comme les autres.

— Quel dommage ! dit Andronic avec un ton de regret, que nous ayions déjà pris un à-compte !… C’est égal… l’appétit vient en mangeant.

Sur cette réflexion, tous les convives, voulant prouver sans doute que les proverbes ne sauraient jamais avoir tort, se mirent à faire honneur à la cuisine du diable avec autant d’entrain que s’ils n’avaient rien mangé depuis deux jours. Le pâté de foie gras fut aussi fêté que le lièvre, et, du poisson, il ne resta que les arêtes.

En même temps, les pichets allaient leur train et se vidaient.

— Au dindonneau maintenant, — dit enfin Ambroise tout à fait mis en bonne humeur par la bonté des mets et légèrement ému déjà par les fumées du vin qu’il avait bu. — Passez-moi le volatile, s’il vous plaît, que je voie s’il est de chair et d’os comme ceux que j’ai dans ma cour.

Il en enleva immédiatement une cuisse, l’examina, la flaira et la montrant au bout de la fourchette :

— Un vrai dindon, ma fi !… et tendre… et parfumé… qu’on en jouit rien qu’à le dépecer. Mais, — ajouta-t-il, après en avoir absorbé quelques morceaux, — mais, ainsi que le dit si bien M. Andronic, la pépie vient en mangeant. Et le vin ?

— Fichtre ! s’écria Andronic en s’emparant comme lui d’un pichet et en se levant pour aller le remplir.

Mais Marcel les arrêtant du geste :

— Inutile, mes amis, inutile !… Satan fait trop bien les choses pour avoir oublié l’essentiel. Revenez au four et passez-en de nouveau l’inspection.

Ambroise, éclairé par Andronic, se hâta de faire ce que Marcel conseillait, et presque aussitôt on le vit se retourner vers la table, la figure épanouie et une vieille bouteille à chaque main.

— Oui, oui ! voilà bien, s’écria-t-il, des bouteilles cachetées et poudrées à frimas comme des marquises !… On dirait, ma fi ! mon vin du Rhône.

Il en déboucha une en même temps et, après l’avoir dégustée :

— Oh ! oh ! fit-il en faisant claquer sa langue, c’est bien du vin du Rhône, en effet, mais plus vieux et meilleur que le mien, sans contredit. Crâne vin, va !… Ça réveillerait un mort si seulement il pouvait y goûter !… Dégustez-moi ça, Messieurs, et vous m’en direz des nouvelles.