Le Sorcier de Septêmes/VI

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Le Roman, Journal des feuilletons Marseillais (p. 34-39).

VI. — Où il prend fantaisie à Ambroise de voir le diable et où Marcel le lui montre.


En parlant ainsi, Ambroise avait versé rasade à chacun, achevé son verre et s’en était versé un second en disant :

— Décidément, ça me rapatrie un peu avec Sa Majesté infernale. À votre santé. Messieurs, à votre santé… Comment ne pas croire après cela aux sortilèges, aux enchantements et à toute la boutique ?… Voilà des faits, que diable ! voilà des faits !… Oh ! maintenant, je n’hésite plus à le reconnaître, vous êtes bien sorcier, Monsieur Marcel, — un excellent sorcier, par exemple, — et, comme vous le disiez en l’invoquant, commandé par vous, le démon est un bon diable.

— Merci pour lui, Monsieur Ambroise, — répliqua Marcel en souriant. — Le compliment ne peut manquer de le flatter ; mais, croyez-moi, il lui serait bien autrement agréable si vous daigniez le lui faire à lui-même.

— Comment ! je pourrais lui parler ? interrogea Ambroise que l’ivresse commençait à envahir.

— Le voir même si cela pouvait vous plaire.

— Ah bah !… Et quand donc ?… ce soir ?…

— Tout de suite.

— Et où faudrait-il aller pour cela ?

— Il faudrait tout simplement rester à votre place.

— Et ma femme et Monsieur resteraient-ils aussi ?

— Si vous n’y voyiez aucun inconvénient.

— En vérité, c’est bien tentant, mais…

— Mais, vous avez peur, n’est-ce pas ? acheva ironiquement Andronic.

— Oh ! ma fi ! non. Mais si néanmoins il y avait quelque péril ?…

— Est-ce que je voudrais vous y exposer, demanda Marcel d’un ton qui devait exclure toute défiance ?

— Eh bien !… commença Ambroise, en se versant une nouvelle rasade qu’il avala d’un trait pour achever de se raffermir. Eh bien ! allez-y, Monsieur Marcel.

Et regardant tour-à-tour les convives, il termina ainsi sa pensée :

— Après tout nous sommes en force ici.

— Évidemment ! fit Marcel. Mais auparavant une explication.

— Laquelle ? interrogea Ambroise, que l’hésitation commençait à reprendre.

— La voici. Je peux vous montrer le diable de deux manières. D’abord, tel qu’il est naturellement, avec sa queue qui flambe comme une torche, ses griffes qui d’un seul coup éventreraient un éléphant, ses cornes aiguës avec lesquelles il empile des centaines de damnés à la fois, ses yeux, ses narines qui jettent feu et flammes ni plus ni moins qu’un volcan en éruption.

— Oh ! mon Dieu ! interrompit Catherine avec terreur. Permettez-moi alors de m’en aller d’ici. J’ai déjà la chair de poule,

— Et moi j’en dis autant, appuya Ambroise sur le même ton. C’est trop effrayant, ma fi ! qu’un diable comme ça.

— Ou bien, continua Marcel, sans s’arrêter à l’interruption, je peux lui faire prendre une forme quelconque, celle d’un homme, par exemple, et alors la forme qu’il prendra sera si parfaite de ressemblance que, à moins de le savoir, personne ne se douterait de la substitution.

— Ah ! comme ça, passe !…

— C’est donc sous l’apparence d’un homme que vous désireriez le voir ?

— Oui, ma fi ! oui… si toutefois ça n’engage à rien, bien entendu.

— Bien entendu !… et quelle forme lui ordonnerai-je de prendre ?… Non pas celle d’un ami évidemment, car, entre nous soit dit, la personne dont le diable a emprunté les apparences, se ressent toujours quelque peu de cette opération.

— Fichtre !…

— Mais, dans le village de Septêmes, n’y-t-il pas quelqu’un qui ait particulièrement le don de vous déplaire ?

— Ma fi ! à l’exception de ce maroufle de barbier qui fait-les yeux doux à Catherine ; je n’ai d’animosité contre personne. Mais ce freluquet-là m’agace, et un jour ou l’autre…

— Eh bien ! est-ce sous la forme de votre barbier que vous désirez que je vous montre le diable ?

— Oh ! comme ça, oui !… de cette manière, loin d’en avoir peur, je vous promets d’en rire.

— Et vous, Madame Catherine, cela vous va-t-il également ?

— Eh ! Monsieur, répliqua cette dernière d’un ton qui décelait autant d’inquiétude que d’impatience, il le faut bien, puisque mon mari est assez fou pour avoir de pareilles fantaisies.

— Eh bien ! c’est réglé. Je vais faire venir le diable derrière le lit que voilà, je vais lui faire devant vous traverser toute la chambre et le faire disparaître par la porte que voici, — dit Marcel en montrant celle qui se trouvait en face de lui. — Madame Catherine et toi, Andronic, faites-moi le plaisir d’ouvrir toutes les issues du côté de la place de peur que le diable ne les incendie en y touchant.

Andronic et Catherine s’empressèrent d’obéir. Marcel aussitôt se campa devant le lit, proféra comme précédemment certaines paroles inintelligibles, fit divers signes et dit ensuite de manière à être entendu de tout le monde :

— Sire Satan, tu viens d’ouïr ce que notre hôte réclame encore de ta complaisance. Tu vas prendre la taille, le visage, le costume et toutes les allures du barbier de ce bourg. Puis, sortant par la ruelle de ce lit, tu traverseras cette chambre dans toute son étendue et tu t’en iras enfin par cette ouverture.

Et maintenant, Lucifer, obéis. Andronic, allume le punch que tu viens de préparer et éteins les lumières. Attention, Monsieur Ambroise, attention !… Le rideau remue… voilà, voilà le diable !

À ce mot, en effet, on vit très distinctement, à la lueur bleuâtre du punch, une sorte de spectre, ayant toutes les apparences du barbier de Septèmes, sortir de derrière les rideaux, parcourir la pièce sans précipitation et disparaître ensuite par la porte de la salle.

Si la vue du repas fourni par le diable avait produit une vive émotion sur Ambroise, qu’on juge de celle qu’il éprouva à l’aspect du diable lui-même. À cette apparition il demeura tout interdit, et les autres spectateurs de la scène n’en parurent pas moins impressionnés. Soit frayeur réelle, soit pour toute autre raison, Andronic avait cessé de plaisanter et de sourire ; Catherine était pâle et paraissait écouter avec le plus grand intérêt le léger bruit que faisaient les pas du fantôme sur les dalles de la salle voisine.

Pendant quelques moments tout le monde sembla frappé de mutisme. Chacun paraissait méditer, à part soi et nul ne semblait pressé de rompre le silence.

Ambroise, cependant, qui avait plus que tout autre fêté le vin du Rhône, se remit assez promptement, et, partant enfin d’un grand éclat de rire :

— Ah ! que c’est ça… tout-à-fait ça !… s’écria-t-il. Le coquin a été si bien imité qu’il s’y serait trompé lui-même. Oh ! quelle farce !… quelle farce !… c’est à se tordre… Oh ! la la !… les côtes m’en font mal… J’en rirai longtemps, je vous assure.

— Et moi donc ?… appuya Andronic, qui avait, lui aussi, secoué sa torpeur et repris ses manières goguenardes.

— Mais aussi comme il était drôle, continua Ambroise en se frottant les mains, et comme il avait l’air bête avec son habit étriqué, sa toison ébouriffée et sa taille raide comme un piquet !… Ne dirait-on pas, Messieurs, qu’il avait un manche à balai planté quelque part ?

Et s’adressant à sa femme, qui revenait de fermer au verrou la porte extérieure de la maison :

— Eh bien ! Catherine, l’as-tu reconnu ton Adonis ?… Aujourd’hui, par exemple, vous n’étiez guère cousins ensemble ; il ne t’a pas seulement regardée en passant près de toi. Et cependant on dit que toutes les femmes sont proches parentes du diable… Oh ! la la ! Monsieur Marcel, quel bon tour vous avez joué à ma femme, et quelle pinte de bon sang vous venez de me faire faire, Tenez, tout docteur et tout sorcier que vous êtes, je vous proclame un brave et amusant compagnon, et je vous jure, ma fi ! que je vous aime tout plein.

— Vous n’avez pas à faire à un ingrat, Monsieur Ambroise, répliqua Marcel en s’emparant de la main qu’il lui tendait.

— Quel dommage, continua Ambroise avec un attendrissement réel, quel dommage qu’il faille acquitter sitôt et pour ne plus se revoir peut-être !… Oh ! tenez ! à cette idée d’une séparation si prochaine, maintenant que nous avions si gaîment renouvelé connaissance, je n’ai plus le cœur à rire, je vous le jure, et je donnerais…

— Vous êtes bien bon, Monsieur Ambroise, interrompit Marcel en l’enveloppant affectueusement de son regard, mais il ne faut pas vous affecter pour cela. N’ai-je pas des pouvoirs extraordinaires ? Et si, comme je n’en doute pas, vous tenez à ce que nous nous voyions quelquefois, et même souvent, ne puis-je pas trouver cent moyens ?…

— Oh ! trouvez-en un seulement. S’il est bon, celui-là me suffira.

— Je crois en avoir déjà un qui me semble excellent, dit Marcel avec quelque hésitation.

— Dites-le donc vite, répliqua Ambroise avec feu.

— Mais il faut absolument qu’il vous plaise pour avoir toute son efficacité.

— Double raison pour que vous vous hâtiez de me le faire connaître.

— Eh bien ! alors, écoutez-moi.