Le Sorcier de Septêmes/VII

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Le Roman, Journal des feuilletons Marseillais (p. 39-45).

VII. — Où Marcel se dévoile et où tout s’explique.


Pendant qu’Amhroise et Marcel s’entretenaient ainsi, Andronic, comprenant sans doute que son intervention serait superflue et pourrait même devenir préjudiciable à la réussite des projets de son ami, n’avait pas quitté la table, mais il y semblait uniquement occupé à grignoter quelques pièces de dessert et à faire de fréquents emprunts à l’immense bol de punch qu’il avait devant lui et qui, comme on l’a vu, avait joué son rôle dans la scène du fantôme.

De son côté, Catherine paraissait ne prêter aucune attention aux épanchements de Marcel et de son ami.

Elle avait rallumé les deux lampes, et, en la voyant aller et venir de la table au buffet, de la cuisine au cellier, on l’aurait dite complètement absorbée par le souci de desservir, de ranger les reliefs du repas et de mettre un peu d’ordre dans l’appartement.

Cependant, on le devine aisément, elle ne perdait pas un mot de la conversation, et, d’après les divers mouvements qui se produisaient dans sa physionomie à chacune de ses phases, il était facile de deviner que cette conversation avait pour elle un puissant intérêt, et qu’elle y prenait plus de part qu’elle ne voulait le faire paraître.

L’activité physique qu’elle déployait en ce moment n’avait d’autre but évidemment que de dissimuler son agitation morale.

Ambroise, du reste, s’en inquiétait assez peu. À cette heure, il n’avait d’yeux et d’oreilles que pour Marcel et se préoccupait exclusivement de la révélation qu’il venait de lui faire pressentir.

Aussi le trouvant trop lent au gré de son impatience, il crut devoir interrompre la courte méditation à laquelle le jeune homme paraissait se livrer, pour lui dire :

— Eh bien ! Monsieur Marcel, je vous écoute.

— Monsieur Ambroise, dit alors ce dernier avec une émotion qu’il cherchait vainement à dominer, pendant que j’étais enfant, j’avais, si vous ne l’avez pas oublié, la plus vive affection pour votre demoiselle.

L’absence, dix années passées sur les bancs des colléges et des Facultés, n’ont affaibli en rien ce sentiment.

En tous lieux et toujours l’image de Mlle Angélique est restée gravée en moi, et, si j’ai pu me préserver de certains écarts dans lesquels ne tombe que trop souvent la jeunesse livrée à elle-même, c’est en très-grande partie à la persistance de ce souvenir que je l’attribue.

Plus tard, étant allé passer quelques jours à Aix auprès de mon camarade Andronic, le hasard m’a fait me rencontrer avec votre fille, et, en la voyant si belle, si bien élevée et douée de tant de qualités charmantes, je n’ai pu me défendre d’un sentiment plus tendre.

Plusieurs fois, je suis revenu à Aix pour la voir et chaque fois, je m’en suis retourné plus passionné, plus épris.

Bref, Monsieur Ambroise, j’aime, j’adore, j’idolâtre Angélique, et je sens là que, sans elle, il m’est impossible de vivre. Aussi viens-je vous dire nettement, franchement : Monsieur Ambroise, voulez-vous me rendre le plus heureux des hommes ?

— Je ne demande pas mieux, ma fi !

— Eh bien ! accordez-moi la main de vôtre demoiselle.

— Comment ! vous, Monsieur Marcel, un médecin, un savant, vous, le fils unique d’un des plus riches commerçants de Marseille, vous songeriez à épouser notre fille ?

— C’est le plus cher de mes vœux, c’est le plus ardent de mes désirs.

— Et votre père ?

— Je suis sûr d’avance de son acquiescement.

— Et ma fille ?

— C’est elle-même qui m’a autorisé à faire cette démarche. Tenez, lisez.

Et Marcel, dépliant une lettre qu’il avait dans son pourpoint, la présenta toute ouverte à Ambroise, qui, après l’avoir parcourue d’un coup d’œil, se prit à sourire et murmura eutreses dents :

— Oh ! la petite rusée !… voyez-vous ça ?… sainte nitouche, va !… Pendant que nous la supposions entièrement absorbée par ses études, Mademoiselle s’occupait à se trouver un mari… et y parvenait… et un bon encore !… Allons, puisqu’elle a su si bien réussir là où nous redoutions si fort d’échouer, nous aurions tort de trop lui en vouloir. D’ailleurs ce qui est fait est fait…

Et s’adressant à Marcel :

— Tenez, Monsieur Teinturier, avec vous je n’irai pas par quatre chemins. Vous pensez bien que votre demande me flatte et que je serais heureux d’avoir un gendre tel que vous… Mais, voyez-vous…

— Quoi donc, Monsieur Ambroise ?…

— En cette matière, il n’y a ici qu’un seul maître, et ce maître… le voilà !… — acheva Ambroise en montrant sa femme qui revenait en ce moment du cellier. — Entendez-vous avec elle. Je ratifie d’avance tout ce que vous ferez ensemble. Pendant ce temps je vais à la cave tâcher de dénicher un vieux cognac sur le compte duquel je serais bien aise d’avoir votre avis… Venez-vous avec moi, Monsieur l’avocat ?…

— Comment donc ? — s’écria Andronic, qui recouvra tout-à-coup l’ouïe, la parole et des jambes. — Du cognac ?… et du vieux ?… Je n’y cours pas, j’y vole.

Catherine et Marcel purent ainsi se trouver seuls pour la première fois de la soirée.

Ils allèrent aussitôt l’un à l’autre, et, avant que Marcel eût pu commencer à parler, Catherine s’emparait de sa main, la baisait à plusieurs reprises, malgré sa résistance, et en même temps lui disait, les yeux humides et la voix tremblante d’émotion :

— Oh ! Monsieur Marcel ! quel service vous venez de me rendre ! Vous m’avez sauvée, Monsieur Teinturier… sauvée !… Entre moi et cet homme que vous avez si adroitement fait sortir d’ici, qui m’amusait, j’en conviens, mais qui m’est odieux à présent, il ne s’est et ne se serait jamais rien passé de grave, je vous assure. Cependant je reconnais à cette heure combien j’avais été étourdie en le recevant si tard chez moi, et en acceptant son souper à l’insu de mon mari…

— Ne parlons plus de cela, Madame.

— Au contraire, continua Catherine avec explosion, parlons-en pour n’avoir plus à y revenir, car je me sens rougir de honte rien qu’en y pensant… Il est certain que ma légèreté pouvait avoir les plus terribles conséquences. Ambroise est bon comme le bon pain ; il m’aime de tout son cœur, et je le lui rends bien, je vous jure, mais il est jaloux et violent… Si ce soir il avait trouvé cet homme chez nous… tenez, j’en frémis !…il nous aurait rompu les os à tous les deux… Et puis, quel esclandre dans le pays ? Les apparences m’accusaient, j’étais perdue de réputation, et je sens que je n’aurais pas survécu à cette honte !… Et vous m’avez tirée de là, Monsieur Marcel !… Tenez ! vous m’avez sauvé plus que la vie, vous m’avez sauvé l’honneur…

— Madame, vous vous exagérez le…

— Non, non ! je vois les choses telles qu’elles sont, allez !… Je vous dois plus encore, je vous dois le repos de mon mari, et, avec l’estime du monde, l’estime de mon enfant. Laissez-moi donc vous en remercier à mon gré et croyez qu’à jamais je vous en serai reconnaissante.

— Alors, interrogea Marcel en répondant à son étreinte et en la regardant avec un sourire dans lequel Catherine put lire son absolution, — alors vous ne me refuserez pas Angélique ?…

— Vous refuser Angélique ?… quelle question !… Puisque, — d’après ce que vous venez de dire à mon mari et dont je n’ai pas perdu un seul mot, — puisque vous aimez ma fille et que ma fille vous aime, de quel droit, pour quelle cause, tenterais-je de séparer ce que le cœur a réuni ?… Allez, Monsieur Marcel, Dieu fait bien ce qu’il fait. Vous êtes bon, Angélique est sage : vous êtes nés l’un pour l’autre. Mariez-vous dose, mes pressentiments de mère et d’amie me disent que vous serez aussi heureux que vous le méritez.

— Oh ! Madame ! s’écria Marcel en se jetant dans ses bras, c’est moi maintenant qui vous devrai de la reconnaissance. Aussi veuillez bien croire…

— À votre tour, Monsieur Marcel, ne parlez plus de cela. Ma fille est à vous, c’est entendu. Pour vous acquitter envers moi je ne vous demande qu’une chose.

— Quoi donc ?

— Comment avez-vous appris ou deviné que… mon voisin… ce soir ?… Enfin comment avez-vous pu savoir que… le souper était là — elle montrait le four — et l’homme… ici ? — elle montrait la ruelle du lit.

— Ah ! ah ! vous savez bien, répliqua Marcel en riant, que je ne suis pas plus devin que sorcier… Seulement votre plancher n’est pas de la première fraîcheur. Quelques planches en sont disjointes, et par là j’ai entendu d’abord, j’ai vu ensuite… voilà tout le mystère.

— Ah ! je comprends actuellement. Et à vous dire la vérité vraie, je m’applaudis de toute mon âme qu’il en ait été ainsi.

— Sans doute !… Néanmoins, ajouta Marcel avec une tendre malice, de peur de nouvelles surprises, il faudra y faire passer le menuisier.

— Oh ! c’est parfaitement inutile maintenant, — reprit Catherine d’un air enjoué. — J’ai payé par trop d’angoisses mon imprudence de ce soir : je vous affirme qu’on ne m’y prendra plus. D’ailleurs vous serez là souvent, vous et ma chère Angélique, et avec semblable compagnie on peut aisément se passer de toute autre distraction.

Catherine achevait à peine ces paroles qu’Andronic et Ambroise rentrèrent dans la chambre portant, l’un la lumière, et l’autre un vieux flacon tout couvert de poussière et des toiles d’araignée.

— Eh bien ! interrogea aussitôt ce dernier, avez-vous réussi, Monsieur Marcel ?

— Complètement, répliqua Marcel, Mme Catherine consent à tout. N’est-ce pas, chère dame ?

— Et de grand çœur ençore ! répondit la mère d’Angélique, heureuse doublement de pouvoir à si peu de frais assurer le bonheur de ma fille et de Monsieur.

— Te voilà donc de la famille, — dit Andronic à Marcel en lui secouant cordialement la main. C’est fâcheux vraiment que Mlle Angélique soit fille unique ; puisque le nid est si bon, j’aurais profité de l’occasion pour faire une seconde demande. À quand la noce maintenant ?

— Cela regarde M. Marcel, répondit Ambroise.

— En ce cas, au plus tôt, conclut Marcel.

— Au plus tôt, répéta Ambroise, mais cette fois, c’est moi qui me charge du repas.

— Comment ! objecta Andronic, vous avez quelque reproche à faire à la cuisine de Satan ?…

— Oh ! non, pour sûr. Je la déclare même excellente. Mais, malgré moi, je ne peux m’y faire, et je vous avouerai franchement que le repas de noce perdrait pour moi la moitié de ses charmes, si, comme celui de ce soir, de l’enfer il nous arrivait.

— À votre guise, beau-père. On vous laissera carte blanche.

— C’est donc entendu. Laissez-moi faire, et Catherine vous prouvera que, pour avoir un bon dîner, il n’est nul besoin que le diable y mette sa griffe.