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Le Spectateur français/01

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Œuvres complètesDauthereau, Libraire9 (p. 3-11).


LE SPECTATEUR FRANÇAIS



PREMIÈRE FEUILLE.



Lecteur, je ne veux point vous tromper, et je vous avertis d’avance que ce n’est point un auteur que vous allez lire[1]. Un auteur est un homme à qui, dans son loisir, il prend une envie vague de penser sur une ou plusieurs matières, et l’on pourrait appeler cela, réfléchir à propos de rien. Ce genre de travail nous a souvent produit d’excellentes choses, j’en conviens ; mais, pour l’ordinaire, on y sent plus de souplesse d’esprit que de naïveté et de vérité. Du moins est-il vrai de dire qu’il y a toujours je ne sais quel goût artificiel dans la liaison des pensées auxquelles on s’excite. Car enfin, le choix de ces pensées est alors purement arbitraire, et c’est là réfléchir en auteur. Ne serait-il pas plus curieux de nous voir penser en hommes ? En un mot, l’esprit humain, quand le hasard des objets ou l’occasion l’inspire, ne produirait-il pas des idées plus sensibles et moins étrangères à nous, qu’il n’en produit dans cet exercice forcé qu’il se donne en composant ?

Pour moi, ce fut toujours mon sentiment ; ainsi je ne suis point auteur, et j’aurais été, je pense, fort embarrassé de le devenir. Quoi ! donner la torture à son esprit pour en tirer des réflexions qu’on n’aurait point, si l’on ne s’avisait d’y tâcher ! Cela me passe ; je ne sais point créer, je sais seulement surprendre en moi les pensées que le hasard me fait naître, et je serais fâché d’y mettre rien du mien. Je n’examine pas si celle-ci est plus fine, si celle-là l’est moins ; car mon dessein n’est de penser ni bien ni mal, mais seulement de recueillir fidèlement ce qui me vient d’après le tour d’imagination que me donnent les choses que je vois ou que j’entends ; et c’est de ce tour d’imagination, ou pour mieux dire, de ce qu’il produit, que je voudrais que les hommes nous rendissent compte, quand les objets les frappent.

Peut-être, dira-t-on, ce qu’ils imagineraient alors, nous ennuierait-il[2]. Et moi, je n’en crois rien. Serait-ce qu’il y aurait moins d’esprit, moins de délicatesse, ou moins de force dans les idées de ce genre ? Point du tout ; il y régnerait seulement une autre sorte d’esprit, de délicatesse et de force, et cette autre sorte-là vaudrait bien celle qui naît du travail et de l’attention.

Tout ce que je dis là, n’est aussi qu’une réflexion que le hasard m’a fournie ; voici comment.

Je viens de voir un homme qui attendait un grand seigneur dans son salon ; je l’examinais, parce que je lui trouvais un air de probité, mêlé d’une tristesse timide ; sa physionomie et les chagrins que je lui supposais, m’intéressaient en sa faveur. Hélas ! disais-je en moi-même, l’honnête homme est presque toujours triste, presque toujours sans biens, presque toujours humilié ; il n’a point d’amis, parce que son amitié n’est bonne à rien ; on dit de lui, c’est un honnête homme ; mais ceux qui le disent, le fuient, Je dédaignent, le méprisent, rougissent même de se trouver avec lui ; et pourquoi ? c’est qu’il n’est qu’estimable.

En faisant cette réflexion, je voyais dans la même salle des hommes d’une physionomie libre et hardie, d’une démarche ferme, d’un regard brusque et aisé ; je leur devinais un cœur dur, à travers l’air tranquille et satisfait de leur visage ; il n’y avait pas jusqu’à leur embonpoint qui ne me choquât. Celui-ci, disais-je, est vêtu simplement, mais dans un goût de simplicité garant de son opulence, et l’on voit bien à son habit que son équipage et ses valets l’attendent à la porte. L’or et l’argent brillent sur les habits de cet autre. Ne rougit-il pas d’étaler sur lui plus de biens que je n’ai de revenu ? Non, disais-je, il n’en rougit point. Je fais le philosophe ici ; mais si j’avais à faire à lui, je verrais s’il a tort de s’habiller ainsi, et si ses habits superbes ne reprendraient pas sur mon imagination les droits que ma morale leur dispute.

C’était donc dans de pareilles pensées que je m’amusais avec moi-même, quand le grand seigneur entra dans la salle. L’homme pour qui je m’intéressais ne se présenta à lui que le dernier. Sa discrétion n’était pas sans mystère ; c’est que son visage indigent n’était pas de mise avec celui de tant de gens heureux. Enfin, il s’avança ; mais le grand seigneur sortait déjà de la salle, quand il l’aborda. Il le suivit donc du mieux qu’il put, car l’autre marchait à grands pas ; je voyais mon homme essoufflé tâcher de vaincre, à force de poitrine, la difficulté de s’exprimer en marchant trop vite ; mais il avait beau faire, il articulait fort mal. Quand on demande des grâces aux puissants de ce monde, et qu’on a le cœur bien placé, on a toujours l’haleine courte. J’entendis le grand seigneur lui répondre, mais sans regarder, et prêt à monter en carrosse ; la moitié de sa réponse se perdit dans le mouvement qu’il fit pour y monter. Un laquais de six pieds vint fermer la portière, et le carrosse avait déjà fait plus de vingt pas, que mon homme avait encore le cou tendu pour entendre ce que le seigneur lui avait dit.

Supposons à présent que cet homme ait de l’esprit. Croyez-vous en vérité que ce qu’il sentit en se retirant, ne valût pas bien ce que l’auteur le plus subtil pourrait imaginer dans son cabinet en pareil cas ? Allez l’interroger, demandez-lui ce qu’il pense de ce grand seigneur. Il vient d’en essuyer cette distraction hautaine que donne à la plupart des grands le sentiment gigantesque qu’ils ont d’eux-mêmes ; ce seigneur, par un ton de voix indiscret, et sans miséricorde, vient d’instruire toute la salle que cet honnête homme est sans fortune. Quel est encore une fois l’auteur dont les idées ne soient de pures rêveries, en comparaison des sentiments qui vont saisir notre infortuné ?

Grands de ce monde, si les portraits qu’on a faits de vous dans tant de livres, étaient aussi parlans que l’est le tableau sous lequel il vous envisage[3], vous frémiriez de l’injure dont votre orgueil contriste, étonne et désespère la généreuse fierté de l’honnête homme qui a besoin de vous. Ces prestiges de vanité qui vous font oublier qui vous êtes, ces prestiges se dissiperaient, et la nature soulevée, en dépit de toutes vos chimères, vous ferait sentir qu’un homme, quel qu’il soit, est votre semblable. Vous vous amusez, dans un auteur, des traits ingénieux qu’il emploie pour vous peindre. Le langage de l’homme en question vous corrigerait ; son cœur, par ses gémissemens, trouverait la clef du vôtre ; il y aurait dans ses sentimens une convenance infaillible avec les sentimens d’humanité dont vous êtes encore capables, et que font taire vos illusions.

Je conclus donc, du plus ou du moins, en suivant mon principe ; oui, je préférerais toutes les idées fortuites, que le hasard nous donne, à celles que la recherche la plus ingénieuse pourrait nous fournir dans le travail. Enfin, c’est ainsi que je pense, et j’ai toujours agi conséquemment ; je suis né de manière que tout me devient une matière de réflexion ; c’est comme une philosophie de tempérament que j’ai reçue, et que le moindre objet met en exercice. Je ne destine d’avance aucun caractère à mes idées ; c’est le hasard qui leur donne le ton ; de là vient qu’une bagatelle me jette quelquefois dans le sérieux, pendant que l’objet le plus grave me fait rire ; et quand j’examine après le parti que mon imagination a pris, je vois souvent qu’elle ne s’est point trompée.

Quoi qu’il en soit, je souhaite que mes réflexions puissent être utiles. Peut-être le seront-elles, et ce n’est que dans cette vue que je les donne, et non pour éprouver si l’on me trouvera de l’esprit. Si j’en ai, je crois en vérité que personne ne le sait ; car je n’ai jamais pris la peine de soutenir une conversation, ni de défendre mes opinions, et cela par une paresse insurmontable. D’ailleurs, mon âge avancé, mes voyages, la longue habitude de ne vivre que pour voir et que pour entendre, et l’expérience que j’ai acquise, ont émoussé mon amour-propre sur mille petits plaisirs de vanité, qui peuvent amuser les autres hommes ; de sorte que si mes amis venaient me dire que je passe pour un bel-esprit, je ne sens pas, en vérité, que j’en fusse plus content de moi-même ; mais si je voyais que quelqu’un eût fait quelque profit en lisant mes réflexions, se fût corrigé d’un défaut, oh ! cela me toucherait, et ce plaisir-là serait encore de ma compétence.

Au reste, on ne doit s’attendre dans mes réflexions qu’à des discours généraux. Il ne m’est jamais venu dans l’esprit ni rien de malin, ni rien de trop libre. Je hais tout ce qui s’écarte des bonnes mœurs. Je suis né le plus humain de tous les hommes, et ce caractère a toujours présidé à toutes mes idées.

À l’âge de dix-sept ans, je m’attachai à une jeune demoiselle, à qui je dois le genre de vie que j’embrassai. Je n’étais pas mal fait alors, j’avais l’humeur douce et les manières tendres. La sagesse que je remarquais dans cette fille, m’avait rendu sensible à sa beauté. Je lui trouvais d’ailleurs tant d’indifférence pour ses charmes, que j’aurais juré qu’elle les ignorait. Que j’étais simple dans ce temps-là ! Quel plaisir, disais-je en moi-même, si je puis me faire aimer d’une fille qui ne souhaite pas d’avoir des amants, puisqu’elle est belle sans y prendre garde, et que par conséquent elle n’est pas coquette ! Jamais je ne me séparais d’elle, que ma tendre surprise n’augmentât, de voir tant de grâces dans un objet qui ne s’en estimait pas davantage. Était-elle assise ou debout, parlait-elle ou marchait-elle, il me semblait toujours qu’elle n’y entendait point finesse, et qu’elle ne songeait à rien moins qu’à paraître ce qu’elle était.

Un jour qu’à la campagne je venais de la quitter, un gant que j’avais oublié fit que je retournai sur mes pas pour l’aller chercher. J’aperçus la belle de loin, qui se regardait dans un miroir, et je remarquai, à mon grand étonnement, qu’elle s’y représentait à elle-même dans tous les sens où, durant notre entretien, j’avais vu son visage, et il se trouvait que ses airs de physionomie que j’avais crus si naïfs n’étaient, à les bien nommer, que des tours de gibecière ; je jugeais de loin que sa vanité en adoptait quelques-uns, qu’elle en réformait d’autres ; c’étaient de petites façons qu’on aurait pu noter, et qu’une femme aurait pu apprendre comme un air de musique. Je tremblai du péril que j’aurais couru, si j’avais eu le malheur d’éprouver encore de bonne foi ses friponneries, au point de perfection où son habileté les portait ; mais je l’avais crue naturelle, et ne l’avais aimée que sur ce pied-là ; de sorte que mon amour cessa tout d’un coup, comme si mon cœur ne s’était attendri que sous condition. Elle m’aperçut à son tour dans son miroir, et rougit. Pour moi j’entrai en riant, et ramassant mon gant : Ah ! mademoiselle, je vous demande pardon, lui dis-je, d’avoir mis jusqu’ici sur le compte de la nature des appas dont tout l’honneur n’est dû qu’à votre industrie. Qu’est-ce que c’est ? que signifie ce discours ? me répondit-elle. Vous parlerai-je plus franchement ? lui dis-je ; je viens de voir les machines de l’Opéra ; il me divertira toujours, mais il me touchera moins. Je sortis là-dessus, et c’est de cette aventure que naquit en moi cette misanthropie qui ne m’a point quitté, et qui m’a fait passer ma vie à examiner les hommes, et à m’amuser de mes réflexions.


  1. Je vous avertis d’avance que ce n’est point un auteur que vous allez lire ici. Marivaux annonce, par ce peu de mots, qu’il ne suivra point de marche méthodique dans la composition des feuilles de son Spectateur, et qu’il donnera ses réflexions comme elles lui viendront à l’esprit ; mais dans ce désordre apparent l’art sera d’autant plus nécessaire qu’il devra n’y point paraître, et Marivaux sera encore auteur, quoiqu’il essaie de récuser ce titre. Au reste, l’écrivain auquel on doit Marianne et le Jeu de l’Amour et du Hasard, avait moins que personne le droit de médire de l’art, et il a été puni aussitôt de son ingratitude par le défaut de justesse et de précision que l’on remarque dans son parallèle entre un auteur de profession et je ne sais quel être imaginaire qui est censé écrire un ouvrage, et un ouvrage philosophique, machinalement et sans avoir rien de ce qui caractérise un auteur.
  2. Peut-être, dira-t-on, ce qu’ils imagineraient alors, nous ennuierait-il. Sans doute, s’ils se contentaient d’observer la nature, et s’ils croyaient, après cela, pouvoir la reproduire, sans avoir étudié l’art si difficile d’écrire et de peindre. Il n’est pas inutile de revendiquer fortement les prérogatives de l’art, aujourd’hui surtout que tant de gens cherchent à l’en dépouiller au profit du génie, comme si l’un ou l’autre devait gagner quelque chose à cette séparation violente et contre nature.
  3. Le tableau sous lequel il vous envisage. Il faudrait : les traits sous lesquels, etc. On n’envisage pas une personne sous un tableau.