Le Sublime (ode) (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa MercœurMadame Veuve Mercœur (p. 133-138).


LE SUBLIME.
ODE.

 

Il chante, et ne craint pas le rire d’un Zoïle.
L’aigle échappe au venin que jette le reptile :
Rien n’empoisonne l’air que l’on reipire aux cieux.

Élisa Mercœur.
 

Le berceau du génie est le berceau d’Alcide ;
Il s’éveille assiégé de serpens odieux :
Il s’élance, il triomphe, il prend un dieu pour guide
Et le destin soumis l’appelle au rang des dieux.

Charles Nodier.
 

Toi qui, l’enveloppant des ombres de la terre,
N’as suivi qu’un sentier frayé par le vulgaire,
Le temps jamais pour toi s’arrêta-t-il d’un pas ?
Laisses-tu dans le monde une immortelle trace ?
Non ! ta légère empreinte… une haleine l’efface,
        Et rien ne reste où tu passas.


Dans les âges futurs toi qui vivrais, peut-être,
Laisseras-tu la tombe enfermer tout ton être ?
N’oseras-tu penser ? Faut-il qu’un joug de fer,
Appesanti sur toi, rétrécisse ton âme ?
Vois cet éclair brillant, son invincible flamme,
          Libre, jaillit au sein de l’air.

En imprimant tes pas loin des routes tracées,
Dans un immense espace égare tes pensées ;
Le laurier croît encore, et ton siècle t’attend.
Combats contre l’oubli, que ta gloire le brave ;
Un seul mot quelquefois rend l’avenir esclave,
          Mais un mot sublime et brûlant.

Invente ! immortalise un moment d’existence ;
Effeuille les pavots que jette l’ignorance ;
Des regards de ton âme embrasse l’univers.
Vole au sommet sacré t’abreuver d’harmonie :
Chacun de ces instans ravis à ton génie
          Est tout un âge que tu perds.

Quoi ! la vie est si courte, et de ses jours, qu’il pleure,
L’homme au gouffre des ans n’ose arracher une heure !
Son cœur d’un long espoir n’a-t-il donc plus besoin ?
Ah ! condamne le temps à reployer ses ailes ;
Que le burin, traçant les pages immortelles,
          Y grave pour toi : « Rien plus loin ! »


Mais ne va pas, suivant un guide qui l’égaré,
Pour un céleste essor prendre le vol d’Icare,
Et laisser un vain nom retomber ici-bas.
D’une lyre hardie obtiens un chant sublime,
Que d’Orphée, écoutant ce chant qui le ranime,
        L’ombre s’éveille sur tes pas.

D’un seul mot, t’ai-je dit, la rapide puissance
Charme, captive, entraîne, et quelquefois dispense
Aux amans de la gloire une immortalité.
C’est l’éclair s’échappant du caillou qui s’enflamme ;
Enfin, c’est le sublime, ou c’est un son de l’âme
        Que le génie a répété.

En cédant à l’effort d’un magique délire,
Le sublime jamais ne peignit un sourire :
Il faut à ses crayons de plus mâles beautés.
Au bruit inspirateur de la voix des orages,
Pour le poète ému par ses accords sauvages,
        L’effroi même a des voluptés.

Il s’élève plus près de la haute demeure,
Aux accens de son luth qu’un vent du ciel effleure
Il aime à reculer vers les siècles lointains.
La rose pâlirait en couronnant sa tête,
La flûte du berger sous ses doigts est muette,
        Mais la harpe a des sons divins.


Il chante, et ne craint pas le rire d’un Zoïle.
L’aigle échappe au venin que jette le reptile :
Rien n’empoisonne l’air que l’on respire aux cieux.
De sa lyre, en mourant, un soupir le console,
Et ce chant du trépas comme une âme s’envole
        Au séjour que cherchaient ses yeux.

Ainsi la mort obtient sous sa main égarée
Des sons nobles et purs d’une harpe sacrée :
De l’oiseau de Léda l’harmonie est l’adieu,
Et le voile mortel qui recouvrait Alcide
Se consume, brûlé par la flamme rapide,
        Quand du bûcher s’élance un dieu.

Dédaignant la faveur, cette idole éphémère
Pour laquelle un moment fume un encens vulgaire.
Il prélude loin d’elle à ses libres accens ;
Il dégage ses mains des chaînes de la terre :
Autrefois le malheur, en pesant sur Homère,
        Etouffa-t-il ses nobles chants ?

Mais par mille pinceaux la nature est tracée.
Ah ! les temps sont à Dieu, le monde à la pensée.
Quand les yeux de Milton n’avaient plus de regards
Au fond du souvenir moissonnant des images,
Il pensait, il chantait, en éclairant les âges
        D’un rayon de l’astre des arts.


Rends au luth détendu sa musique céleste :
De ta courte journée une heure au moins te reste ;
Une heure ! c’est assez pour vaincre l’avenir :
C’est au brillant séjour que ton hymne s’élance :
Le poète au tombeau retrouve l’existence ;
        Qui laisse un nom peut-il mourir ?

Vous qui deviez parer le chantre de Clorinde,
Lauriers aoniens, douces palmes du Pinde,
L’amant de Léonor n’a donc pu vous cueillir !
Le Tasse à ses destins un jour trop tôt succombe ;
Mais vos nobles rameaux, déposés sur sa tombe,
        Fleurissent pour son souvenir.

L’oubli, c’est le néant ; la gloire est l’autre vie ;
L’éternité sans borne appartient au génie :
Le monde est un écho des purs accens des cieux.
Sur la mer du passé le poète surnage ;
Chaque flot qui se brise et le pousse au rivage
        Exhale un son mélodieux.

Ennemi des tyrans, du crime qui s’élève,
Il combat, il triomphe, et sa lyre est son glaive.
Libre comme la voix qu’empruntent les remords,
Cette lyre sans cesse auprès du cœur résonne,
Et l’homme, sous le chaume, ou sous le dais du trône,
        Entend ses suprêmes accords.


Sublime, chant sacré, note pure et magique ;
Son divin, que jadis rendait la harpe antique ;
Accent toujours nouveau compris de l’univers !
Viens t’exhaler encor d’une céleste lyre :
Le poète t’attend, viens, pendant qu’il délire,
        Immortaliser ses concerts.

Qu’il n’existe que lui qu’on oppose à lui-même.
Qu’il se dise, écoutant sonner l’heure suprême :
« Ma mémoire est ma vie, et je ne mourrai pas !
« Mon souffle loin de moi chassa l’humble poussière ;
« J’ai vécu pour chanter, et je laisse à la terre
        « La place où j’ai marqué mes pas. »


(Avril 1827.)