Le Talisman (Walter Scott)/20

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 22p. 220-233).


CHAPITRE XX.

L’ESCLAVE NUBIEN.


Mais vous entendez bien que ce n’était pas d’après leurs femmes que Dante et Milton tracèrent le portrait de Béatrix et d’Ève.
Lord Byron. Don Juan.
Quand la beauté a pris le lion dans ses pièges, elle le charme à tel point qu’il n’ose point hérisser sa crinière, encore moins déployer ses armes terribles. C’est ainsi que pour plaire à la belle Omphale le grand Alcide changea sa massue en quenouille.
Anonyme.


Richard, l’objet sans méfiance du complot que nous venons de rapporter, ayant réussi, pour le moment du moins, à faire triompher parmi les princes croisés la résolution de continuer la guerre avec vigueur, sentit ensuite que ce qu’il avait de plus à cœur était de rétablir la paix dans sa propre famille. Maintenant qu’il était en état de juger les choses de sang-froid, il résolut de se faire rendre un compte exact des circonstances qui avaient amené la perte de la bannière, et de la nature ainsi que de l’étendue de la liaison qui existait entre sa parente Édith et le chevalier écossais qu’il avait banni.

En conséquence la reine et ses dames reçurent la visite inopinée de sir Thomas de Vaux, qui vint avertir lady Caliste de Montfaucon, première dame d’atours de Bérengère, de se rendre immédiatement chez le roi.

« Que dirai-je ? madame, » demanda-t-elle toute tremblante à la reine ; « il nous tuera toutes.

— Ne craignez rien, madame, dit le baron de Gilsland, Sa Majesté a fait grâce de la vie au chevalier écossais, qui était le principal coupable, et l’a remis entre les mains du médecin maure. Il ne sera pas plus sévère pour une dame, alors même qu’il la trouverait en faute.

— Imagine quelque histoire ingénieuse, mon enfant, reprit la reine : mon mari n’a pas le temps d’aller à la recherche de la vérité

— Dites les choses comme elles se sont passées réellement, dit Édith, si vous ne voulez que je les dise pour vous.

— J’en demande humblement pardon à Sa Majesté, ajouta de Vaux ; mais je prendrai la liberté de dire que le conseil de lady Édith est bon ; car, bien qu’il puisse plaire au roi Richard de croire ce qu’il conviendrait à Votre Grâce de lui dire, je doute fort qu’il ait la même condescendance pour lady Caliste, et par conséquent dans cette affaire…

— Le lord Gilsland a raison, » interrompit lady Caliste, fort agitée en songeant à l’interrogatoire qu’elle allait subir ; « et d’ailleurs, quand même j’aurais assez de présence d’esprit pour inventer une histoire plausible, il me semble que je n’aurais jamais assez de courage pour la débiter. »

Dans cette disposition à la franchise, lady Caliste fut conduite au roi par de Vaux, et, comme elle se l’était proposé, elle lui fit l’aveu complet de la ruse qui avait été employée pour engager le malheureux chevalier du Léopard à quitter son poste. Elle disculpa tout-à-fait lady Édith qui, elle le sentait bien, n’eût pas manqué de se disculper elle-même, et rejeta toute la charge sur la reine, sa maîtresse, à qui elle devinait facilement que Richard ne ferait pas un grand crime de la part qu’elle avait prise à cette espièglerie. Dans le fait, Richard était non seulement un époux passionné, mais encore, pour ainsi dire, l’esclave de sa femme. Le premier emportement de la colère était depuis long-temps passé, et il n’était pas disposé à se montrer trop rigoureux pour une chose à laquelle il n’y avait plus de remède. La rusée lady Caliste, versée dès l’enfance dans les intrigues de cour, et habituée à deviner au moindre signe la volonté du souverain, vola vers la reine avec la rapidité d’un vanneau pour lui annoncer une prochaine visite du roi ; la dame d’atours ajouta à cette nouvelle un commentaire fondé sur ses propres observations, et dont le but était de l’assurer que Richard se proposait de montrer à sa royale épouse toute la juste sévérité qu’il fallait pour lui inspirer le regret de cette folie, et lui accorder ensuite à elle et à tout ce qui l’entourait son gracieux pardon.

« Le vent souffle-t-il de ce côté ? ma bonne, » dit la reine très soulagée par cette nouvelle. « Eh bien, crois-moi, tout grand général qu’il est, Richard aura de la peine à nous circonvenir de cette manière ; et, comme le disent nos bergers des Pyrénées dans mon royaume natal de Navarre : « Tel qui vient chercher de la laine, souvent s’en retourne tondu. »

Ayant eu soin de se faire donner tous les éclaircissements que Caliste pouvait procurer, la reine Bérengère se vêtit du costume qu’elle savait être le plus attrayant, et attendit avec confiance l’arrivée de l’héroïque Richard.

Il vint, et se trouva dans la situation d’un prince qui, entrant dans une province qui l’a offensé, avec la confiance que toute son affaire sera de réprimander et de recevoir des soumissions, la surprend inopinément dans un état complet de révolte et d’insurrection. Bérengère connaissait bien le pouvoir de ses charmes et toute l’étendue de l’amour de Richard, et elle était assurée qu’elle pourrait dicter ses conditions dès que la première explosion de la colère du roi aurait eu lieu sans résultat fâcheux. Loin d’écouter les reproches que le roi voulut lui faire comme se les étant justement attirés par la légèreté de sa conduite, elle tenta de la défendre comme une innocente plaisanterie. Elle nia de la manière la plus gracieuse qu’elle eût ordonné à Nectabanus d’attirer le chevalier au delà du pied de l’éminence sur laquelle il était de garde. Ce qu’il y avait de vrai là-dedans, c’est qu’elle n’avait pas effectivement eu l’intention que sir Kenneth fût introduit dans sa tente. Mais si la reine avait été éloquente dans sa défense, elle le fut bien davantage en accusant Richard de cruauté envers elle, en lui refusant un aussi faible don que la vie d’un malheureux chevalier qui, par son étourderie à elle, avait encouru la rigueur des lois militaires. Elle se mit à pleurer et à sangloter tout en s’étendant sur la dureté de son mari, et la lui reprochant comme une rigueur qui avait failli empoisonner toute sa vie par la pensée qu’elle avait pu être la cause involontaire de cette sanglante catastrophe. L’ombre de cette victime assassinée l’aurait poursuivie dans ses rêves ; et qui sait, on avait entendu parler de pareilles choses, si son spectre même ne serait pas venu la menacer pendant ses nuits d’insomnie ? Et des regrets si amers lui auraient été occasionnés par celui qui prétendait être idolâtre de ses moindres regards, et qui pourtant n’aurait pas renoncé à une misérable vengeance, quoique le résultat eût dû la rendre malheureuse toute sa vie.

Ce torrent d’éloquence féminine fut accompagné de larmes et de soupirs, arguments infaillibles en pareil cas, et il s’y joignait une expression et des gestes destinés à prouver que le ressentiment de la reine ne provenait ni d’orgueil ni de dépit, mais d’une sensibilité blessée par cette preuve que son empire sur son époux était moindre qu’elle ne l’avait imaginé.

Le bon roi Richard se trouva fort embarrassé. Il essaya en vain de raisonner avec une femme trop jalouse de son amour pour être en état de prêter l’oreille à aucun argument ; et lui-même ne put se décider à avoir recours à son autorité légitime avec une si charmante créature, pour mettre un terme à son mécontentement déraisonnable. Il fut donc réduit à se tenir sur la défensive, et chercha, en la grondant doucement de ses soupçons, à calmer son déplaisir, à lui rappeler que le passé ne devait exciter en elle aucun souvenir qui pût faire naître des remords ou des craintes superstitieuses, puisque sir Kenneth était vivant et se portait bien, et qu’enfin il l’avait donné au grand médecin arabe, qui de tous les hommes était sans aucun doute le plus en état de le conserver en bonne santé. Mais ceci ne fit que rendre la blessure plus cuisante, et la douleur de la reine se renouvela avec plus de vivacité à l’idée qu’un Sarrasin, un médecin, avait obtenu une grâce qu’elle avait en vain implorée de son époux à deux genoux devant lui et la tête nue. À cette nouvelle accusation, la patience de Richard commença à lui échapper, et il répondit d’un ton un peu sévère : « Bérengère, ce médecin m’a sauvé la vie ; si elle a quelque prix à vos yeux, vous ne lui envierez pas une telle récompense, puisque c’est la seule que j’aie pu le déterminer à accepter. »

La reine sentit qu’elle avait porté cet artifice de coquetterie aussi loin qu’elle pouvait sans danger.

« Mon Richard, dit-elle, pourquoi ne m’avez-vous pas amené ce sage, afin que la reine d’Angleterre pût montrer le cas qu’elle fait de celui qui a su conserver le flambeau de la chevalerie, la gloire d’Albion, la lumière et la vie de la pauvre Bérengère ? »

En un mot la querelle conjugale fut apaisée ; mais afin que la justice ne perdît pas tout-à-fait ses droits, le roi et la reine s’accordèrent pour rejeter tout le blâme de cette affaire sur l’instrument Nectabanus, dont la bouffonnerie commençait à ennuyer la reine, et qui, avec sa royale épouse Genèvre, fut condamné à être banni de la cour. Le malheureux nain n’échappa même au fouet, qui lui aurait été donné par forme de supplément, que sur les assurances de la reine qu’il avait déjà subi un châtiment corporel. On décréta aussi qu’un envoyé serait expédié vers Saladin pour lui apprendre la résolution du conseil de reprendre les hostilités aussitôt la fin de la trêve ; et comme Richard se proposait d’envoyer un présent de prix à Saladin en reconnaissance du bien qu’il avait éprouvé des services d’El Hakim, on décida d’y joindre ces deux malheureuses créatures qui, en raison de leur figure grotesque et de l’affaiblissement de leur raison, étaient en effet des curiosités que pouvaient s’offrir des souverains.

Richard eut encore à soutenir une lutte avec une autre femme, mais il s’y prépara comparativement avec indifférence ; car quoique Édith fût belle et très estimée de son royal parent, quoique, par ses injustes soupçons, elle eût réellement souffert le tort dont Bérengère affectait de se plaindre, après tout elle n’était ni la femme ni la maîtresse de Richard, et il craignait moins ses reproches, basés sur la raison, que les plaintes injustes de la reine. Ayant demandé à lui parler sans témoins, il fut conduit dans son appartement qui était attenant à celui de la reine, et deux femmes esclaves, Cophtes de nation, restèrent à genoux pendant leur entrevue dans le coin le plus éloigné de l’appartement. Un long voile noir couvrait de ses larges plis la haute et gracieuse taille de l’illustre damoiselle ; elle ne portait sur sa personne aucune espèce d’ornements. Elle se leva, et après avoir fait une profonde révérence lorsque Richard entra, elle se rassit à sa prière. Lorsqu’il eut pris place à côté d’elle, elle attendit, sans proférer une parole, qu’il lui exprimât sa volonté.

Richard, qui avait l’habitude d’être avec Édith sur le pied de familiarité que leur parenté permettait, se sentit glacé par cet accueil, et commença la conversation avec un peu d’embarras.

« Notre belle cousine nous en veut, dit-il enfin ; et nous avouons que de graves circonstances nous ont induit sans cause à concevoir sur sa conduite des soupçons tout opposés à l’opinion qu’elle nous avait toujours donnée d’elle. Mais pendant leur passage dans la vallée ténébreuse de la vie, les hommes prendront toujours l’ombre pour la réalité. Ma belle cousine ne pardonnera-t-elle pas à son impétueux cousin ?…

— Qui peut refuser de pardonner à Richard, répondit Édith, si Richard peut obtenir son pardon du roi ?

— Allons, cousine, tout ceci est par trop solennel… Par Notre-Dame ! je ne t’ai jamais vu une physionomie plus triste, et ce grand voile de deuil pourrait donner à penser que tu viens de perdre un époux, ou du moins un fiancé chéri… Pourquoi cette tristesse ? tu as sans doute appris qu’il n’y a aucune cause réelle de douleur ! Pourquoi donc conserver ce deuil ?

— Pour l’honneur éteint des Plantagenet, pour la gloire éclipsée de la maison de mes pères. »

Richard fronça le sourcil. « Honneur éteint ! gloire éclipsée ! » répéta-t-il avec colère. « Mais ma cousine Édith est privilégiée. Je l’ai condamnée avec précipitation, elle a droit de me juger avec sévérité ; mais qu’elle m’apprenne au moins en quoi j’ai failli.

— Plantagenet, dit Édith, devait pardonner la faute ou la punir. Il ne lui convient pas de livrer des hommes libres, des chrétiens, de braves chevaliers aux fers de l’infidèle. Il ne lui convient pas de faire de tels compromis, ni d’accorder la vie au prix de la liberté. Condamner cet infortuné à mort eût été un acte de sévérité rigoureuse, mais qui conservait une apparence de justice ; le vouer à l’esclavage et à l’exil est une tyrannie que rien ne peut justifier.

— Je le vois, mon aimable cousine, répliqua Richard, vous êtes une de ces beautés qui pensent que la mort d’un amant est encore préférable à son absence ! mais tranquillisez-vous, une trentaine de cavaliers l’auront bientôt rattrapé, et il leur sera facile de remédier à cette bévue, s’il est vrai que votre amant soit le dépositaire d’un secret qui rende sa mort préférable à son exil.

— Trêve de plaisanteries, » s’écria Édith en rougissant d’indignation… « Songez plutôt que, pour satisfaire votre colère, vous avez enlevé un membre utile à cette sainte entreprise, privé la croix d’un de ses plus braves soutiens, et livré un serviteur du vrai Dieu aux mains d’un païen. Enfin des esprits aussi soupçonneux que le vôtre même pourront se dire : « Richard Cœur-de-Lion a banni le plus brave soldat qu’il y eût dans son camp, de peur que son nom dans les combats ne vînt à égaler le sien.

— Moi ! moi ! » s’écria Richard vivement ému par ces reproches. « Est-ce à moi d’être jaloux d’un nom ? je voudrais qu’il fût ici pour décider à qui des deux appartient la supériorité ! Je mettrais de côté mon rang et ma couronne, et le combattrais en champ clos, d’égal à égal, pour montrer si Richard Plantagenet a lieu d’envier ou de craindre les hauts faits d’aucun chevalier ! Allons, Édith, tu ne songes pas à ce que tu dis… Que la colère ou la douleur de l’absence de ton amant ne te rende pas injuste envers un parent qui, malgré ta mauvaise humeur, fait autant de cas de ta bonne opinion que de celle de qui que ce soit au monde.

— L’absence de mon amant ! répéta lady Édith ; mais oui, on peut l’appeler mon amant, il a payé ce titre assez cher. Tout indigne que je pusse être d’un tel hommage, j’étais pour lui comme un flambeau qui le guidait dans la noble route de la chevalerie… Mais quand un roi même devrait le dire, il est faux que j’aie oublié mon rang, ou qu’il ait jamais osé sortir du sien.

— Ma belle cousine, ne me prêtez pas des discours que je n’ai pas tenus. Je n’ai jamais dit que vous eussiez accordé à cet homme d’autre faveur que celle qu’un brave chevalier, quelle que soit sa naissance, peut obtenir, même d’une princesse. Mais, par Notre-Dame ! je connais moi-même quelque chose de ces manœuvres d’amour ! On commence par de muets respects, par la plus humble vénération. Mais quand l’occasion s’en présente, la familiarité augmente, et bientôt… Mais à quoi bon parler ainsi à celle qui se croit plus sage que toutes les autres ?

— J’écouterai volontiers les conseils d’un parent, quand ils ne renfermeront rien d’injurieux pour mon rang et mon caractère.

— Les rois, ma belle cousine, ne conseillent pas, ils commandent.

— Les soudans commandent, en effet, répartit Édith, mais c’est parce qu’ils ont pour sujets des esclaves.

— Allons, allons, vous pourriez apprendre à mettre de côté tout ce mépris pour les soudans, puisque vous faites tant de cas d’un Écossais. Je crois Saladin plus fidèle à sa parole que ce William d’Écosse, auquel il faut aussi le titre de Lion… Il m’a bassement manqué de foi, en ne m’envoyant pas les secours auxiliaires qu’il m’avait promis. Le moment peut venir, Édith, où tu préféreras un loyal Turc à un traître Écossais.

— Jamais ! quand Richard lui-même embrasserait la fausse religion qu’il a entrepris de détruire en Palestine.

— Tu veux avoir le dernier mot, et tu l’auras, ma belle cousine. Mais pense ce que tu voudras de moi, gentille Édith, je n’oublierai jamais que nous sommes proches parents et amis. »

En parlant ainsi il prit congé d’elle avec courtoisie, mais au fond, très peu satisfait du résultat de sa visite.

Le quatrième jour après le départ de sir Kenneth, le roi Richard, assis dans sa tente, jouissait de la brise du soir qui, soufflant de l’ouest, avec une fraîcheur peu commune, semblait venir de la joyeuse Angleterre pour ranimer son monarque aventureux, et aider au rétablissement des forces qu’il recouvrait graduellement, forces si nécessaires à l’exécution de ses projets gigantesques. Il n’y avait personne auprès de lui. De Vaux avait été envoyé à Ascalon pour amener des renforts et des munitions de guerre, et la plupart des autres officiers attachés à la personne du roi étaient occupés de différentes manières pour la reprise des hostilités, et pour une grande revue préparatoire de l’armée des croisés, qui devait avoir lieu le lendemain. Le roi était assis ; il écoutait le bourdonnement des soldats affairés ; les coups de marteau sortaient des forges où l’on préparait des fers de cheval, et des tentes des armuriers. Les soldats, en passant et repassant, parlaient d’un ton bruyant et joyeux, qui indiquait une pleine confiance en leur courage et semblait être un augure de victoire. Pendant que l’oreille de Richard recueillait tous ces différents bruits avec ivresse, et qu’il se livrait aux rêves de conquêtes et de gloire qu’ils faisaient naître en lui, un écuyer vint lui dire qu’un messager de Saladin demandait à être introduit.

« Faites-le entrer sur-le-champ, Jocelin, répondit le roi, et qu’il soit reçu avec les égards convenables. »

Le chevalier anglais introduisit, en conséquence, un individu qui ne semblait pas être au dessus du rang d’un esclave nubien, mais son aspect inspirait néanmoins un puissant intérêt. Il était d’une taille remarquable, et se distinguait par la beauté de ses formes et la noblesse de ses traits, qui, bien que d’un noir de jais, n’avaient rien qui rappelât la race nègre. Il portait sur ses cheveux, noirs et brillants, un turban aussi blanc que la neige, et sur ses épaules un petit manteau également blanc, ouvert sur le devant et aux manches ; ce manteau par dessous laissait apercevoir un vêtement de peau de léopard qui descendait un peu au dessus du genou. Le reste des membres vigoureux de l’esclave était entièrement nu ; il avait des sandales aux pieds, et il portait un collier et des bracelets d’argent. Un sabre droit, avec une poignée de buis et une gaine de peau de serpent, était suspendu à sa ceinture. Il tenait de sa main droite une courte javeline avec une large et brillante pointe d’acier poli d’une palme de longueur, et de la gauche il conduisait par une laisse d’or et de soie un grand et beau lévrier.

Le Nubien se prosterna en se découvrant en partie les épaules en signe d’humilité, et ayant touché la terre de son front, il se releva sur un genou et resta dans cette attitude en présentant au roi un morceau de soie qui en renfermait un autre de drap d’or, dans lequel était enveloppée une lettre de Saladin, écrite en langue arabe, avec une traduction en anglo-normand, qui peut être rendue ainsi :

« Saladin, roi des rois, à Melec-Ric, le lion d’Angleterre. Attendu que nous avons été informé par ton dernier message que tu préfères la guerre à la paix, et notre inimitié à notre alliance, nous te regardons comme aveuglé dans cette affaire, et nous espérons te convaincre bientôt de ton erreur à l’aide des forces invincibles de nos mille tribus. C’est alors que Mahomet, le prophète de Dieu, et Allah, le dieu de Mahomet, décideront cette querelle entre nous. Quant au reste, nous faisons le plus grand compte de toi, et te remercions des présents que tu nous as envoyés, ainsi que des deux nains, aussi singuliers qu’Ysop[1] dans leur difformité, et aussi divertissants que le luth d’Isaac. En retour de ces gages de ta générosité, nous t’envoyons un esclave nubien, nommé Zohank, dont nous te prions de ne pas juger d’après sa couleur, comme les insensés de la terre ; car le fruit dont l’écorce est brûlée par le soleil a le goût plus exquis. Sache qu’il est aussi prompt à exécuter la volonté de son maître que Rustan du Zablestan. Tu le trouveras aussi plein de sagesse dans ses conseils, quand tu auras appris à communiquer avec lui, car la reine de la parole a été frappée de silence entre les murs d’ivoire de son palais. Nous le recommandons à tes soins, espérant que le moment n’est pas éloigné où il pourra te rendre de bons services. Sur quoi, nous te disons adieu, dans la confiance que notre saint prophète t’appellera un jour à la vraie lumière : dans le cas contraire, nous n’avons pas de vœu plus ardent que de te voir promptement rendu à la santé, afin qu’Allah puisse décider entre nous deux sur un champ de bataille. »

Cette missive était revêtue de la signature et du sceau de Saladin.

Richard contempla en silence le Nubien, qui, se tenant devant lui, les yeux fixés sur la terre, les bras croisés sur sa poitrine, offrait l’image d’une statue de marbre noir du plus admirable travail, prête à s’animer sous la main de Prométhée. Le roi d’Angleterre, ainsi qu’on l’a dit d’un de ses successeurs, Henri VIII, aimait à regarder un homme ; il contemplait avec plaisir les membres musclés et nerveux, et les belles proportions de celui qui était devant lui ; enfin il lui dit en langue franque : « Es-tu païen ? »

L’esclave secoua la tête, et, portant le doigt à son front, il fit le signe de la croix, puis reprit son altitude humble et immobile.

« Un chrétien de Nubie, sans doute. Et ces chiens de païens t’auront mutilé l’organe de la parole. »

Le muet secoua encore une fois la tête en signe de négation, puis éleva son index vers le ciel, et le posa ensuite sur ses lèvres.

« Je t’entends, cette infirmité te vient du ciel, et non de la cruauté des hommes. Sais-tu nettoyer une armure et un ceinturon, et en revêtir un chevalier ? »

Le muet fit un signe affirmatif, et, s’avançant vers la cotte de mailles qui, avec le bouclier et le casque du monarque guerrier, était pendue au support de la tente, il la mania avec une adresse qui indiquait assez qu’il connaissait bien tous les soins qu’exigeait une armure.

« Tu me parais adroit, et je ne doute pas que tu ne me sois utile, dit le roi… Je t’attache à ma chambre et à ma personne, pour montrer combien j’estime le don du royal soudan… Si tu n’as pas de langue, il en résulte que tu ne feras pas de rapports, et que tu ne me mettras pas en colère par des réponses déplacées. »

Le Nubien se prosterna de nouveau, et toucha la terre de son front, puis se releva et se tint droit, à quelques pas, comme attendant les ordres de son nouveau maître.

« Je veux que tu commences dès à présent ton service, reprit le roi. Je vois une tache de rouille sur ce bouclier, et quand je l’offrirai aux regards de Saladin, je désire qu’il soit brillant et sans tache comme l’honneur du sultan. »

On entendit un cor au dehors, et le moment d’après, sir Henri Neville entra avec un paquet de dépêches. « Cela vient d’Angleterre, milord, » dit-il en les remettant à Richard.

« D’Angleterre ! de notre Angleterre ! » répéta Richard d’un ton d’intérêt et de mélancolie… « hélas ! mes sujets sont loin de se douter à quel point leur souverain a été assiégé par la maladie et le chagrin… entouré d’amis froids et d’ennemis entreprenants ! » Puis, ouvrant les dépêches, il dit vivement : « Ah, ah ! ces nouvelles ne viennent pas d’un royaume paisible… Il est aussi livré aux divisions… Neville, retirez-vous, que j’examine ces dépêches seul et à loisir. »

Neville se retira en conséquence, et Richard fut bientôt absorbé dans les tristes détails qui lui étaient transmis d’Angleterre sur les factions qui déchiraient alors ses États. On lui apprenait les divisions de ses frères Jean et Geoffroi, et les querelles de ces deux princes avec le grand justicier Longchamps, évêque d’Elby ; l’oppression exercée par les nobles sur les paysans, et les révoltes de ces derniers contre leurs maîtres ; révoltes qui avaient amené partout des scènes de discorde accompagnées, dans plusieurs cas, d’effusion de sang. À ce récit de circonstances mortifiantes pour son orgueil et attentatoires à son autorité, étaient mêlés les avis et les prières que lui adressaient les plus sages et les plus fidèles de ses conseillers, afin qu’il se hâtât de retourner en Angleterre où sa présence seule pouvait donner l’espoir de sauver le royaume des horreurs d’une guerre civile, dont il était probable que la France et l’Écosse ne manqueraient pas de profiter. Rempli de la plus pénible inquiétude, Richard lut et relut ces lettres pleines de tristes présages ; il compara les nouvelles que quelques unes contenaient avec les mêmes faits contenus dans d’autres, mais différemment rapportés, et bientôt il cessa complètement de s’apercevoir de ce qui se passait autour de lui, quoique pour jouir de la fraîcheur il fût assis à l’entrée de sa tente, dont les rideaux étaient levés de manière qu’il pouvait voir les gardes et ceux qui étaient postés au dehors, et pouvait lui-même en être vu.

Au fond du pavillon, dans l’ombre et s’occupant du soin que son nouveau maître venait de lui imposer, l’esclave nubien était assis le dos tourné vers le roi. Il avait fini d’ajuster et de nettoyer le haubert et la cotte de mailles, et s’occupait activement d’un large bouclier, d’une grandeur peu commune, et couvert de lames d’acier, dont Richard se servait ordinairement pour reconnaître, et même pour monter à l’assaut des places fortifiées, comme d’une protection plus efficace que l’étroit bouclier triangulaire dont on faisait usage à cheval. Ce pavois ne portait ni les lions d’Angleterre, ni aucune autre armoirie qui aurait pu attirer l’attention de l’ennemi. L’armurier avait seulement eu soin que sa surface unie fût aussi brillante que le cristal, et, en cela, il semblait avoir merveilleusement réussi. Plus loin encore que le Nubien, et à peine visible du dehors, était le grand lévrier dont on a déjà parlé, qu’on aurait pu appeler son frère d’esclavage, et qui, comme s’il eût été intimidé de passer au pouvoir d’un maître royal, était couché derrière le muet, la tête et les oreilles basses, les membres arrondis, et entourés de sa queue.

Pendant que le monarque et son nouveau serviteur étaient ainsi occupés, un nouvel acteur parut sur la scène, se mêla au groupe de soldats anglais, dont une vingtaine, respectant l’attitude pensive et les occupations sérieuses de leur monarque, faisaient, contre leur coutume, une garde silencieuse devant sa tente. Cette garde n’était pas cependant très vigilante. Quelques uns jouaient à des jeux de hasard avec de petits cailloux ; d’autres se parlaient tout bas des nouveaux combats qui se préparaient, et plusieurs étaient étendus, dormants, enveloppés dans leurs manteaux verts.

Parmi ces sentinelles négligentes se glissa la maigre forme d’un petit vieillard turc, pauvrement habillé en marabout ou santon du désert, espèces d’enthousiastes qui se risquaient quelquefois dans le camp des croisés, quoiqu’ils fussent toujours traités avec mépris, quelquefois même avec violence. Il faut dire que le luxe et la vie dissolue des chefs chrétiens avaient attiré dans leurs tentes un concours varié de musiciens, de courtisanes, de marchands juifs, de Cophtes, de Turcs, et de tout le rebut des différentes nations orientales ; de sorte que le but de l’expédition étant de chasser le cafetan et le turban de la Terre-Sainte, il n’était cependant ni rare ni alarmant d’en rencontrer dans le camp des croisés. Quand le pauvre personnage que nous avons décrit fut assez près des sentinelles pour craindre d’en être arrêté, il ôta de sa tête son turban d’un vert foncé ; on put voir alors que sa barbe et ses sourcils étaient rasés comme ceux d’un bouffon de profession, et que l’expression de ses traits bizarres et ridés et de ses petits yeux noirs qui étincelaient comme des jais, était celle d’une imagination en délire.

« Danse, marabout ! » s’écrièrent les soldats habitués aux manières de ces enthousiastes vagabonds, « danse ou nous te fouettons avec les cordes de nos arcs jusqu’à ce que tu tournes comme jamais toupie n’a tourné sous le fouet d’un écolier. » Ainsi parlèrent les hommes d’armes aussi enchantés d’avoir un objet à tourmenter, qu’un enfant qui attrape un papillon, ou découvre un nid d’oiseaux.

Le marabout, comme s’il n’eût demandé qu’à leur faire plaisir, bondit de terre, et se mit à danser et à tourner avec une singulière agilité qui, contrastant avec son corps chétif et amaigri et sa figure ridée, le faisait ressembler à une feuille sèche enlevée par un ouragan. Une seule mèche de cheveux s’élevait sur le sommet de son front chauve et ras, comme pour donner prise à quelque génie invisible ; et en effet, on eût pu croire qu’un art surnaturel coopérait à l’exécution de cette danse sauvage et de ces tournoiements bizarres, pendant lesquels le pied du danseur semblait à peine toucher la terre. S’abandonnant aux caprices de son humeur dansante, il voltigeait çà et là d’un endroit à un autre, quoique se rapprochant toujours insensiblement de la tente royale, de sorte que, après deux ou trois bonds plus hauts que les précédents, il tomba sur la terre, épuisé de fatigue, à cinquante pas environ de la personne du roi.

« Donnez-lui de l’eau, dit un des gardes ; ils demandent toujours à boire après leurs cabrioles.

— Ah, ah ! de l’eau, dis-tu ? Long-Allen, » répliqua un autre archer avec une forte expression de mépris pour cet élément, « serais-tu bien aise qu’on te donnât de l’eau à boire après un exercice de ce genre-là ?

— Du diable s’il boit ici une goutte d’eau, dit un troisième. Nous apprendrons à ce vieil infidèle au pied léger à boire du vin de Chypre en bon chrétien.

— Oui, oui, dit un quatrième, et dans le cas où il serait rétif, va chercher la corne de Dick Hunter, dans laquelle il fait boire sa jument. »

Un cercle se forma immédiatement autour du derviche épuisé et renversé à terre, et tandis qu’un grand et robuste soldat le soulevait, un autre lui présenta un énorme flacon de vin. Incapable de parler, le vieillard secoua la tête et éloigna de la main la liqueur défendue par le Prophète. Mais ses persécuteurs ne se contentèrent pas de cela.

« La corne ! la corne ! s’écria l’un d’eux ; il n’y a pas grande différence entre un Turc et un cheval turc : aussi le traiterons-nous de même.

— Par saint George ! vous l’étoufferez, dit Long-Allen ; et d’ailleurs c’est un péché de perdre pour un chien d’infidèle le vin qui pourrait donner un triple bonnet de nuit à un bon chrétien[2].

— Tu ne connais pas le tempérament de ces Turcs et païens, répliqua Henri Woodstall ; je te dis, moi, que ce flacon de vin lui fera tourner la cervelle dans une direction contraire à celle que lui avait donnée la danse, et la remettra dans son assiette. L’étouffer ! cela ne l’étouffera pas plus qu’une livre de beurre n’étouffe la chienne noire de Ben.

— Et d’ailleurs, dit Tomalin Blacklee, pourquoi regretterais-tu de payer à ce pauvre diable un peu de liquide sur cette terre, puisque tu sais qu’il n’en doit pas avoir une goutte pour rafraîchir le bout de sa langue pendant tout une éternité ?

— C’est une sentence bien dure pourtant, reprit Long-Allen. Et cela uniquement parce qu’il est Turc comme son père ? Si c’était un renégat, cela serait différent, le coin le plus chaud de la fournaise serait encore trop bon pour lui.

— Tais-toi, Long-Allen, dit Henri Woodstall ; je te dis que la langue n’est pas le plus court de tes membres, et je te prédis qu’elle te fera tomber dans la disgrâce du père Francis, comme cela t’est déjà arrivé au sujet de cette jeune Syrienne aux yeux noirs ; mais voici la corne : un peu d’activité, mon homme, ouvre-lui les dents de force avec le manche de ton petit poignard.

— Arrêtez, arrêtez ; il se résigne, s’écria Tomalin. Voyez, voyez, il fait signe qu’on lui apporte le gobelet. Laissez-le faire, mes enfants. Oop sey es[3], comme dit le Hollandais. Cela file comme de la laine d’agneau[4]. Oh ! quand une fois ils s’y mettent, ces Turcs font de fameux buveurs. N’ayez pas peur que celui-ci tousse dans son verre, ou s’arrête pour reprendre haleine. »

Dans le fait le derviche, ou quel qu’il fût, avait bu ou paru boire d’un seul trait tout le contenu de l’énorme flacon, et lorsqu’il le détacha de ses lèvres, après l’avoir épuisé jusqu’au fond, il dit seulement avec un profond soupir : « Allah kernin ! (Dieu est miséricordieux.) Il s’éleva, parmi les témoins de cette forte libation, un rire si bruyant, qu’il troubla les rêveries du roi, qui, étendant son bras vers eux, dit avec colère : « Comment, drôles ! aucun respect, aucun égard ? »

Le silence se rétablit tout-à-coup, chacun connaissant bien le caractère de Richard qui permettait quelquefois beaucoup de liberté à ses soldats, et d’autres fois en exigeait le respect le plus sévère, quoique cette dernière disposition fût beaucoup plus rare en lui. Se hâtant de se mettre à une distance plus respectueuse de la personne du roi, ils essayèrent de traîner avec eux le marabout ; celui-ci, épuisé par ses fatigues précédentes, et accablé par l’effet de la liqueur qu’il venait d’avaler, s’opposa par ses gémissements et par ses efforts à ce qu’on le transportât plus loin.

« Laissez-le là, imbéciles que vous êtes, » dit tout bas Long-Allen à ses compagnons. « Par saint Christophe ! vous allez mettre notre Dickon[5] si fort en colère, qu’il jouera du poignard. Laissez tranquille ce vieux sauteur, et dans une minute il dormira comme une marmotte. »

En ce moment le roi jeta un autre regard impatient sur les soldats, et tous s’empressèrent de se retirer, laissant à terre le derviche, qui paraissait hors d’état de se remuer. Un instant après tout fut aussi calme qu’avant l’arrivée du santon.



  1. Ésope. a. m.
  2. A treble night-cap
  3. L’archer prend pour du hollandais cette phrase française : Oup ça y est ! corrompue par la prononciation wallonne.
  4. Lamb’s wool signifie également : laine d’agneau et une sorte de bière mêlée avec de la pulpe de pomme cuite.
  5. Abréviation familière de Richard.