Le Talisman du pharaon/29

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Librairie Beauchemin, Limitée (p. 143-148).


XXIX

MEKTOUB


Le Nil charriait dans ses flots verts le cadavre du crocodile qui flottait, le ventre en l’air, la garde du poignard restant visible dans la plaie affreuse… Il le charriait vers le nord, vers le delta, vers la mer…

Assis parmi les herbes, au bord du fleuve, Karl von Haffner réfléchissait profondément. Ahmed, son âme damnée était à ses côtés, mais ses yeux troubles ne regardaient pas les flots. La vision de la jeune fille disparaissant dans les roseaux hantait trop son cerveau en feu.

Karl songeait… Son œil bleu était plus dur encore, sous ses sourcils rapprochés, et son poing se crispait… Ainsi, malgré son forfait, c’était l’échec, l’échec complet… Il n’avait pas trouvé le Talisman du Pharaon. Comme un mauvais chasseur, il allait rentrer bredouille… Oh ! si cette obstinée Bretonne avait, voulu parler, révéler le secret, il l’aurait découvert, lui !… Quelle joie et quelle fierté de revenir en Allemagne après cette expédition, en rapportant l’antique bijou ! Il croyait voir la bague, dans une vitrine, au musée, merveille parmi tant de trésors, désignée à la foule des admirateurs par une belle plaque gravée : Don de Herr Karl von Haffner.

Il s’était oublié au point de sourire à la vision. Mais quand la réalité lui revint — la réalité, c’est-à-dire l’échec — il reprit son attitude haineuse et sombre… Il se leva brusquement et s’écria, pensant à sa victime :

— J’ai bien fait !

Soudain, ses yeux fixèrent, dans l’eau, une longue chose qui approchait, roulée par les flots… Il s’approcha plus près et regarda avec attention… Il reconnut en cette chose morte, ballottée par le Nil, le cadavre d’un saurien.

La bête n’était plus qu’à quelques mètres de lui, et il vit distinctement la garde du poignard sur le ventre jaunâtre… Ses yeux devinrent égarés…

— Ahmed, dit-il, la gorge soudain serrée, regarde…

Mais le traître n’osait pas. Ce qu’il craignait de voir, ce qui, il le sentait, l’aurait rendu fou, c’était le cadavre de la pauvre enfant, noyée et à demi-dévorée… Oh ! la hantise terrible, le plus grand châtiment des criminels…

— Regarde, Ahmed !

Et le traître regarda.

— Oh ! fit-il seulement, saisi d’une appréhension affreuse.

— Attrape cela, ordonna von Haffner, d’un ton qui ne souffrait aucune réplique, il me faut ce poignard.

Ahmed surmonta son horreur. Il saisit un long bâton, muni d’un crochet, dont il se servait pour fouetter les buissons et en éloigner les reptiles, et fut assez adroit pour atteindre et amener, de son bras de colosse, la dépouille du saurien.

Karl s’était précipité et avait ôté le poignard de la plaie béante. Il examinait la riche poignée damasquinée, aux dessins capricieux, admirablement exécutés… Au milieu des filets d’or, bien visible sur l’acier un S se détachait… Karl crut comprendre ; une sueur froide l’inonda.

— Ahmed, dit-il, ne connais-tu pas ce poignard ?…

L’Égyptien tremblait ; ses dents claquaient.

— Oui, dit-il. Ali m’en a souvent fait la description : cette arme appartient à Sélim Pacha…

La main de Karl lâcha le poignard qui se piqua dans le sable, tout droit…

— Le châtiment est proche, murmura le musulman. Nous ne le fuirons pas… c’est écrit !

Mais von Haffner se résignait moins facilement à la fatalité. Il avait compris que selon toute apparence, Yvaine était sauvée, et il eut peur du compte terrible que le savant français pourrait lui demander.

Demeuré sur la berge un peu en pente, le lourd cadavre du saurien glissait doucement. Son propre poids l’entraînait, et il retomba à l’eau avec bruit, dans un rejaillissement d’écume, faisant sursauter de frayeur les deux complices à l’âme tourmentée.

Ils reprirent à grands pas le chemin du camp. Von Haffner donna l’ordre de se préparer au départ, et le lendemain, à l’aube, ses tentes avaient disparu… Il avait franchi le Nil et marchait, là-bas, vers l’Ouest, vers le grand désert…

Depuis deux jours, ses tentes étaient plantées en plein désert lybique. L’Allemand respirait. Il n’avait plus en son âme que l’humiliation de la défaite. Il avait oublié son forfait et ne craignait plus ni ses ennemis ni leur vengeance.

La solitude et le calme des sables brûlants, portaient son esprit à la songerie…

Le Grand Désert d’Afrique, cette immense mer de sable, est souvent la proie d’un fléau : le simoun.

Tous les Africains craignent ce vent brûlant qui souffle du sud au septentrion, avec rage, fait tourbillonner, avec d’atroces sifflements le sable arraché aux dunes qu’il nivelle d’ici pour les reformer de nouveau plus loin, qui ne connait aucun frein, qui bouleverse, tue, étouffe, ensevelit. L’air alourdi devient irrespirable, le ciel est obscurci par le sable qui tourne, serré, fouette et brûle les visages, aveugle, remplit la bouche, les oreilles, les narines, et s’amoncelle enfin, linceul de poussière rousse.

Karl von Haffner n’avait pas pensé au simoun. Le fataliste Ahmed était sûr du châtiment, il l’attendait : c’était écrit !…

L’après-midi d’une de ces journées étouffantes qu’on connaît sous les tropiques, le vent commença à s’élever… Déchaîné, violent, impétueux, invincible, le simoun, le maître du désert accourait avec une rapidité extrême, du midi, des régions équatoriales. Il arracha avec fureur les tentes de l’Allemand qui ne put se protéger et l’ensevelit à jamais, avec son âme damnée, dans les sables d’Égypte.

Ainsi finit Karl von Haffner, le bourreau conscient de la jeune Bretonne.