Le Taureau blanc/Chapitre III

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Le Taureau blancGarniertome 21 (p. 489-493).
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CHAPITRE III.

COMMENT LA BELLE AMASIDE
EUT UN SECRET ENTRETIEN AVEC UN BEAU SERPENT.


La belle princesse recommanda le secret à ses dames sur ce qu’elles avaient vu. Elles le promirent toutes et en effet le gardèrent un jour entier. On peut croire qu’Amaside dormit peu cette nuit. Un charme inexplicable lui rappelait sans cesse l’idée de son beau taureau. Dès qu’elle put être en liberté avec son sage Mambrès, elle lui dit : « Ô sage ! cet animal me tourne la tête.

— Il occupe beaucoup la mienne, dit Mambrès. Je vois clairement que ce chérubin est fort au-dessus de son espèce. Je vois qu’il y a là un grand mystère, mais je crains un événement funeste. Votre père Amasis est violent et soupçonneux ; toute cette affaire exige que vous vous conduisiez avec la plus grande prudence.

— Ah ! dit la princesse, j’ai trop de curiosité pour être prudente ; c’est la seule passion qui puisse se joindre dans mon cœur à celle qui me dévore pour l’amant que j’ai perdu. Quoi ! ne pourrai-je savoir ce que c’est que ce taureau blanc qui excite dans moi un trouble si inouï ?

— Madame, lui répondit Mambrès, je vous ai avoué déjà que ma science baisse à mesure que mon âge avance ; mais je me trompe fort, ou le serpent est instruit de ce que vous avez tant d’envie de savoir. Il a de l’esprit ; il s’explique en bons termes ; il est accoutumé depuis longtemps à se mêler des affaires des dames.

— Ah ! sans doute, dit Amaside, c’est ce beau serpent de l’Égypte, qui, en se mettant la queue dans la bouche, est le symbole de l’éternité, qui éclaire le monde dès qu’il ouvre les yeux, et qui l’obscurcit dès qu’il les ferme.

— Non, madame.

— C’est donc le serpent d’Esculape ?

— Encore moins.

— C’est peut-être Jupiter sous la forme d’un serpent ?

— Point du tout.

— Ah ! je vois, c’est votre baguette, que vous changeâtes autrefois en serpent ?

— Non, vous dis-je, madame ; mais tous ces serpents-là sont de la même famille. Celui-là a beaucoup de réputation dans son pays : il y passe pour le plus habile serpent qu’on ait jamais vu. Adressez-vous à lui. Toutefois je vous avertis que c’est une entreprise fort dangereuse. Si j’étais à votre place, je laisserais là le taureau, l’ânesse, le serpent, le poisson, le chien, le bouc, le corbeau, et la colombe. Mais la passion vous emporte ; tout ce que je puis faire est d’en avoir pitié, et de trembler. »

La princesse le conjura de lui procurer un tête-à-tête avec le serpent. Mambrès, qui était bon, y consentit ; et, en réfléchissant toujours profondément, il alla trouver sa pythonisse. Il lui exposa la fantaisie de sa princesse avec tant d’insinuation qu’il la persuada.

La vieille lui dit donc qu’Amaside était la maîtresse ; que le serpent savait très-bien vivre ; qu’il était fort poli avec les dames ; qu’il ne demandait pas mieux que de les obliger, et qu’il se trouverait au rendez-vous.

Le vieux mage revint apporter à la princesse cette bonne nouvelle ; mais il craignait encore quelque malheur, et faisait toujours ses réflexions. « Vous voulez parler au serpent, madame ; ce sera quand il plaira à Votre Altesse. Souvenez-vous qu’il faut beaucoup le flatter, car tout animal est pétri d’amour-propre, et surtout lui. On dit même qu’il fut chassé autrefois d’un beau lieu pour son excès d’orgueil.

— Je ne l’ai jamais ouï dire, repartit la princesse.

— Je le crois bien, reprit le vieillard. » Alors il lui apprit tous les bruits qui avaient couru sur ce serpent si fameux. « Mais, madame, quelque aventure singulière qui lui soit arrivée, vous ne pouvez arracher son secret qu’en le flattant. Il passe dans un pays voisin pour avoir joué autrefois un tour pendable aux femmes ; il est juste qu’à son tour une femme le séduise.

— J’y ferai mon possible », dit la princesse.

Elle partit donc avec ses dames du palais et le bon mage eunuque. La vieille alors faisait paître le taureau blanc assez loin. Mambrès laissa Amaside en liberté, et alla entretenir sa pythonisse. La dame d’honneur causa avec l’ânesse ; les dames de compagnie s’amusèrent avec le bouc, le chien, le corbeau, et la colombe. Pour le gros poisson, qui faisait peur à tout le monde, il se replongea dans le Nil par ordre de la vieille.

Le serpent alla aussitôt au-devant de la belle Amaside dans le bocage, et il eurent ensemble cette conversation :

LE SERPENT.

Vous ne sauriez croire combien je suis flatté, madame, de l’honneur que Votre Altesse daigne me faire.

LA PRINCESSE.

Monsieur, votre grande réputation, la finesse de votre physionomie, et le brillant de vos yeux, m’ont aisément déterminée à rechercher ce tête-à-tête. Je sais, par la voix publique (si elle n’est point trompeuse), que vous avez été un grand seigneur dans le ciel empyrée.

LE SERPENT.

Il est vrai, madame, que j’y avais une place assez distinguée. On prétend que je suis un favori disgracié : c’est un bruit qui a couru d’abord dans l’Inde[1]. Les bracmanes sont les premiers qui ont donné une longue histoire de mes aventures. Je ne doute pas que des poëtes du Nord n’en fassent un jour un poème épique bien bizarre[2], car, en vérité, c’est tout ce qu’on en peut faire. Mais je ne suis pas tellement déchu que je n’aie encore dans ce globe-ci un domaine très-considérable. J’oserais presque dire que toute la terre m’appartient.

LA PRINCESSE.

Je le crois, monsieur, car on dit que vous avez le talent de persuader tout ce que vous voulez, et c’est régner que de plaire.

LE SERPENT.

J’éprouve, madame, en vous voyant et en vous écoutant, que vous avez sur moi cet empire qu’on m’attribue sur tant d’autres âmes.

LA PRINCESSE.

Vous êtes, je le crois, un aimable vainqueur. On prétend que vous avez subjugué bien des dames, et que vous commençâtes par notre mère commune, dont j’ai oublié le nom.

LE SERPENT.

On me fait tort : je lui donnai le meilleur conseil du monde. Elle m’honorait de sa confiance. Mon avis fut qu’elle et son mari devaient se gorger du fruit de l’arbre de la science. Je crus plaire en cela au Maître des choses. Un arbre si nécessaire au genre humain ne me paraissait pas planté pour être inutile. Le Maître aurait-il voulu être servi par des ignorants et des idiots ? L’esprit n’est-il pas fait pour s’éclairer, pour se perfectionner ? Ne faut-il pas connaître le bien et le mal pour faire l’un et pour éviter l’autre ? Certainement on me devait des remerciements.

LA PRINCESSE.

Cependant on dit qu’il vous en arriva mal. C’est apparemment depuis ce temps-là que tant de ministres ont été punis d’avoir donné de bons conseils, et que tant de vrais savants et de grands génies ont été persécutés pour avoir écrit des choses utiles au genre humain.

LE SERPENT.

Ce sont apparemment mes ennemis, madame, qui vous ont fait ces contes. Ils vont criant que je suis mal en cour. Une preuve que j’y ai un très-grand crédit, c’est qu’eux-mêmes avouent que j’entrai dans le conseil quand il fut question d’éprouver le bonhomme Job, et que j’y fus encore appelé quand on y prit la résolution de tromper un certain roitelet nommé Achab[3] : ce fut moi seul qu’on chargea de cette noble commission.

LA PRINCESSE.

Ah ! monsieur, je ne crois pas que vous soyez fait pour tromper. Mais, puisque vous êtes toujours dans le ministère, puis-je vous demander une grâce ? J’espère qu’un seigneur si aimable ne me refusera pas.

LE SERPENT.

Madame, vos prières sont des lois. Qu’ordonnez-vous ?

LA PRINCESSE.

Je vous conjure de me dire ce que c’est que ce beau taureau blanc pour qui j’éprouve dans moi des sentiments incompréhensibles, qui m’attendrissent, et qui m’épouvantent. On m’a dit que vous daigneriez m’en instruire.

LE SERPENT.

Madame, la curiosité est nécessaire à la nature humaine, et surtout à votre aimable sexe : sans elle on croupirait dans la plus honteuse ignorance. J’ai toujours satisfait, autant que je l’ai pu, la curiosité des dames. On m’accuse de n’avoir eu cette complaisance que pour faire dépit au Maître des choses. Je vous jure que mon seul but serait de vous obliger ; mais la vieille a dû vous avertir qu’il y a quelque danger pour vous dans la révélation de ce secret.

LA PRINCESSE.

Ah ! c’est ce qui me rend encore plus curieuse.

LE SERPENT.

Je reconnais là toutes les belles dames à qui j’ai rendu service.

LA PRINCESSE.

Si vous êtes sensible, si tous les êtres se doivent des secours mutuels, si vous avez pitié d’une infortunée, ne me refusez pas.

LE SERPENT.

Vous me fendez le cœur ; il faut vous satisfaire ; mais ne m’interrompez pas.

LA PRINCESSE.

Je vous le promets.

LE SERPENT.

Il y avait un jeune roi, beau, fait à peindre, amoureux, aimé……

LA PRINCESSE.

Un jeune roi ! beau, fait à peindre, amoureux, aimé ! et de qui ? et quel était ce roi ? quel âge avait-il ? qu’est-il devenu ? où est-il ? où est son royaume ? quel est son nom ?

LE SERPENT.

Ne voilà-t-il pas que vous m’interrompez, quand j’ai commencé à peine. Prenez garde : si vous n’avez pas plus de pouvoir sur vous-même, vous êtes perdue.

LA PRINCESSE.

Ah ! pardon, monsieur, cette indiscrétion ne m’arrivera plus ; continuez, de grâce.

LE SERPENT.

Ce grand roi, le plus aimable et le plus valeureux des hommes, victorieux partout où il avait porté ses armes, rêvait souvent en dormant ; et, quand il oubliait ses rêves, il voulait que ses mages s’en ressouvinssent, et qu’ils lui apprissent ce qu’il avait rêvé, sans quoi il les faisait tous pendre, car rien n’est plus juste. Or il y a bientôt sept ans qu’il songea un beau songe dont il perdit la mémoire en se réveillant ; et un jeune Juif, plein d’expérience, lui ayant expliqué son rêve, cet aimable roi fut soudain changé en bœuf[4] ; car……

LA PRINCESSE.

Ah ! c’est mon cher Nabu……

Elle ne put achever ; elle tomba évanouie. Mambrès, qui écoutait de loin, la vit tomber, et la crut morte.

  1. Les brachmanes furent en effet les premiers qui imaginèrent une révolte dans le ciel, et cette fable servit longtemps après de canevas à l’histoire de la guerre des géants contre les dieux, et à quelques autres histoires. (Note de Voltaire.)
  2. Le Paradis perdu, de Milton.
  3. Troisième livre des Rois, chapitre xxii, v. 21 et 22. Le Seigneur dit qu’il trompera Achab, roi d’Israël, afin qu’il marche en Ramoth de Galaad, et qu’il y tombe. Et un esprit s’avança et se présenta devant le Seigneur, et lui dit : « C’est moi qui le tromperai. » Et le Seigneur lui dit : « Comment ? Oui, tu le tromperas ; et tu prévaudras. Va, et fais ainsi. » (Note de Voltaire.)
  4. Toute l’antiquité employait indifféremment les termes de bœuf et de taureau. (Note de Voltaire.)