Le Testament d’un excentrique/I/10

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Hetzel (p. 133-156).
Le reporter de la Tribune allait ainsi pérorant. (Page 134.)

un reporter en voyage.


« Oui, messieurs, oui ! je considère ce match Hypperbone comme l’une des plus étonnantes éventualités nationales dont se sera enrichie l’histoire de notre glorieux pays ! Après la guerre de l’Indépendance, la guerre de Sécession, la proclamation de la doctrine de Monroe, l’application du bill Mac Kinley, c’est le fait le plus marquant que l’imagination d’un membre de l’Excentric Club ait imposé à l’attention du monde ! »

Ainsi parlait Harris T. Kymbale en s’adressant aux voyageurs du train qui venait de quitter ce jour-là, 7 mai, la cité chicagoise. Le reporter de la Tribune, débordant de joie et de confiance, allait ainsi, pérorant de l’avant à l’arrière du wagon par le couloir central, puis d’un wagon à l’autre par la passerelle jetée entre eux, puis de la tête à la queue du convoi lancé à toute vapeur, qui contournait alors la rive méridionale du lac Michigan.

Harris T. Kymbale était parti seul. Après avoir remercié ceux de ses confrères qui désiraient l’accompagner, il n’avait point accepté leurs offres. Non, pas même un domestique, – seul, tout seul. Lui, on le voit, ne cherchait pas à passer incognito comme Max Réal ou Hermann Titbury. Il mettait les gens dans la confidence et eût volontiers écrit sur son chapeau : Quatrième partenaire du match Hypperbone ! Un nombreux cortège l’avait conduit à la gare, honoré de ses hurrahs, accablé de ses souhaits de bon voyage. Et il était si bien entraîné, si confiant, on le savait si débrouillard, en même temps si audacieux, si déterminé, que déjà plusieurs paris avaient été engagés sur sa tête. On l’avait pris à un contre deux et même contre trois, – ce qui le flattait et ne laissait pas d’être de bon augure.

Toutefois, si Harris T. Kymbale avait refusé d’associer quelques amis aux hasards de ses déplacements à travers l’Union, il ne devait pas être réduit, on s’en aperçoit, à s’isoler dans son coin, à se concentrer en de muettes pensées, à ne se livrer qu’à des apartés silencieux. Loin de là, tous les voyageurs avec lesquels il ferait route deviendraient ses compagnons. Il était un peu de la race de ces gens qui ne pensent que lorsqu’ils parlent, et ce n’est pas de paroles qu’il se montrerait avare au cours de ses itinéraires, – de sa bourse non plus. La caisse de la richissime Tribune lui était ouverte, et il saurait la rembourser de ses dépenses en interviews, en descriptions, en nouvelles, en articles de toutes sortes, dont les péripéties du match lui fourniraient ample et intéressante matière.

« Mais, lui demanda un gentleman, – Yankee des pieds à la nuque, – n’attachez-vous pas trop d’importance à cette partie imaginée par William J Hypperbone ? »

— Non, monsieur, répondit le reporter, et j’estime qu’une si originale idée ne pouvait naître que dans une cervelle ultra-américaine.

— Vous avez raison, reprit un gros commerçant de Chicago. Tous les États-Unis sont sens dessus dessous, et, le jour de ses obsèques, on a pu voir de quelle popularité jouissait le défunt au lendemain de sa mort !

— Monsieur, lui demanda une vieille dame à râtelier et à lunettes, enfouie dans son coin sous ses couvertures, est-ce que vous avez suivi le convoi ?…

— Comme si j’avais été un des héritiers de notre grand citoyen, répliqua le Chicagois, enflé d’une bouffée d’orgueil, et je suis on ne peut plus honoré de me rencontrer avec l’un de ses futurs héritiers en allant à Détroit…

— Vous allez à Détroit ?… interrogea Harris T. Kymbale, qui lui tendit la main.

— À Détroit, Michigan.

— Eh bien, monsieur, j’aurai le plaisir de vous accompagner jusqu’à cette cité d’un si magnifique avenir… que je ne connais pas… et que je désire connaître.

— Vous n’en aurez pas le temps, monsieur Kymbale ! déclara si vivement le Yankee qu’on eût pu le prendre pour un de ses parieurs. Ce serait allonger votre itinéraire, et, je le répète, vous n’avez pas le temps…

— On a toujours le temps de tout faire, » répondit Harris T. Kymbale d’un ton affirmatif qui ne lui fut pas défavorable.

En effet, le wagon, fier de posséder un voyageur de ce tempérament, éclata en hips, dont les échos se répercutèrent jusqu’à la queue du train.

« Monsieur, s’informa alors un clergyman d’âge mûr, qui, son pince-nez aux yeux, le dévorait du regard, êtes-vous satisfait de votre premier coup de dés ?…

— Oui et non, mon révérend, répondit le journaliste d’un ton respectueux. Oui… car mes partenaires, partis avant moi, n’ont pas dépassé la deuxième, la huitième et la onzième case, alors que je suis envoyé par deux et quatre à la sixième et de là à la douzième. Non… parce que c’est l’État de New York qui occupe cette sixième case « où il y a un pont », dit la légende, et que ce pont, c’est la passerelle du Niagara. Or, trop connu le Niagara !… Je l’ai visité vingt fois déjà !… Usé, vous dis-je, usées aussi la chute américaine, la chute canadienne, la grotte des Vents, l’île de la Chèvre !… Et puis, c’est trop près de Chicago !… Ce que je veux, c’est voir du pays, c’est être trimballé aux quatre coins de l’Union, c’est me fourrer des milliers de milles dans les jambes…

— À la condition, toutefois, reprit le clergyman, que vous soyez toujours à l’heure dite…

— Comme de juste, mon révérend, et croyez bien qu’on ne me prendra pas à manquer le rendez-vous d’une minute !

— Cependant, fit observer un marchand de conserves alimentaires, dont la fraîcheur de teint prévenait en faveur de ses propres marchandises, il me semble, monsieur Kymbale, que vous devez vous féliciter, puisque, après avoir posé le pied dans l’État de New York, vous vous rendez à celui de New Mexico… Ils ne confinent pas précisément l’un à l’autre…

— Peuh ! s’écria le reporter, quelques centaines de milles… qui les séparent…

— Et à moins, ajouta le Yankee, d’être envoyé à la pointe de la Floride ou au dernier village du Washington…

— Voilà ce qui me plairait, déclara Harris T. Kymbale, traverser les territoires des États-Unis du nord-ouest au sud-est…
Buffalo. — Vue générale.

— Mais, demanda le clergyman, est-ce que l’envoi à cette sixième case, où il y a un pont, ne vous oblige pas à payer une première prime ?…

— Bah ! mille dollars, voilà qui ne ruinera pas la Tribune ! de la station de Niagara Falls, je lui lancerai un chèque-télégramme qu’elle s’empressera d’acquitter…

— Et d’autant plus volontiers, déclara le Yankee, que ce match Hypperbone, c’est pour elle une affaire…

— Qui deviendra une bonne affaire, répondit avec assurance Harris T. Kymbale.

— J’en suis tellement certain, dit le commerçant chicagois, que, si je pariais, je parierais pour vous…

— Et vous feriez bien ! » répliqua le reporter.

On jugera, d’après ces réponses, que sa confiance en lui-même égalait au moins celle que Jovita Foley avait en son amie Lissy Wag.

« Pourtant, fit alors remarquer le clergyman, n’y a-t-il pas un de vos concurrents qui, à mon avis, serait plus à redouter que les autres ?…

— Lequel, mon révérend ?…

— Le septième, monsieur Kymbale, celui qui est uniquement désigné par les initiales X K Z…

— Ce partenaire de la dernière heure ! s’écria le journaliste. Allons donc ! il bénéficie des circonstances mystérieuses qui l’entourent… C’est l’homme masqué dont les badauds raffolent en général… Mais on finira par percer son incognito, et, quand ce serait le président des États-Unis en personne, il n’y aurait pas plus lieu de le craindre que n’importe quel autre des Sept ! »

Du reste, il n’était guère probable que ce fût le président des États-Unis dont le testateur eût fait choix pour septième partant. En Amérique, d’ailleurs, personne n’eût trouvé malséant que le premier personnage de l’Union fût entré en lutte pour disputer à ses concurrents une fortune de soixante millions de dollars.

Sept cents milles environ séparent Chicago de New York, et Harris T. Kymbale n’en avait à franchir que les deux tiers pour atteindre le Niagara, sans avoir à pousser jusqu’à la grande métropole américaine. Il n’avait aucune envie de la visiter, par cette raison qu’il la connaissait autant, à tout le moins, que les fameuses chutes devant lesquelles il devait se présenter.

En quittant Chicago, après avoir contourné le golfe inférieur du lac Michigan, le train entra dans l’Indiana, limitrophe de l’Illinois, à la station d’Ainsworth et il remonta jusqu’à Michigan City. Malgré son nom, cette ville n’appartient point à cet État, et elle est considérée comme un des ports de l’Indiana.

Si le confiant reporter avait choisi cette voie au milieu du réseau de la région, s’il passa par New Buffalo, s’il s’arrêta quelques heures à Jackson, important centre manufacturier de plus de vingt mille âmes, s’il continua à s’élever vers le nord-est, c’est qu’il voulait visiter Détroit, où il arriva dans la nuit du 7 au 8 mai.

Le lendemain, après un rapide sommeil dans la confortable chambre d’un hôtel d’où son nom rayonna à travers toute la ville, il fut salué dès l’aube par des centaines de curieux, – mieux que des curieux, de sympathiques partisans qui, pendant cette journée, entendaient ne pas le quitter d’une semelle. Peut-être regretta-t-il de ne pouvoir s’abriter sous le voile de l’incognito, puisqu’il ne s’agissait en somme que de parcourir la ville. Mais le moyen d’échapper à la célébrité et à ses inconvénients quand on est chroniqueur en chef de la Tribune, et l’un des « Sept » du match Hypperbone !

C’est donc en nombreuse et bruyante compagnie qu’il visita la métropole du Michigan, dont la modeste Lansing est la capitale. Cette prospère cité, née d’un petit fortin de traite, établi par les Français en 1670, tient son nom du « détroit », large à cette place de quatre cents toises, par lequel le lac Huron déverse le trop plein de ses eaux dans le lac Érié. En face s’élève la ville canadienne de Windsor, son faubourg, où le quatrième partant se garda bien de mettre le pied. Il eut à peine le temps de visiter cette métropole de deux cent mille habitants, qui l’accueillirent avec enthousiasme, en faisant pour lui les vœux qu’ils eussent fait sans doute pour n’importe quel autre des partenaires.

Harris T. Kymbale repartit le soir. S’il lui eût été permis de prendre les voies ferrées du Canada, de franchir par le sud la province de l’Ontario, il aurait pu, à travers le long tunnel creusé sous la rivière Saint-Clair à son débouché du lac Huron, gagner plus directement Buffalo et Niagara Falls. Mais le territoire du Dominion lui était interdit. Il lui fallut pénétrer dans l’État de l’Ohio, descendre jusqu’à Toledo, ville grandissante, bâtie à la pointe sud du lac Érié, obliquer vers Sandusky, au milieu des vignobles les plus riches de l’Amérique, puis, en longeant le littoral est du lac, passer par Cleveland. Ah ! la magnifique cité, sa population de deux cent soixante-deux mille âmes, ses rues ombragées d’érables, son avenue d’Euclide, les Champs-Élysées de l’Amérique, ses faubourgs étagés sur les collines, les richesses que lui versent incessamment les bassins pétrolifères de la région, et dont Cincinnati aurait le droit d’être jalouse. Puis il toucha à Érié City de Pennsylvanie, puis il sortit de cet État à la station de Northville pour entrer dans celui de New York, puis il brûla Dunkirk, éclairée par l’hydrogène de ses puits naturels, et le soir du 10 mai il arriva à Buffalo, la seconde ville de l’État où, cent ans avant, il eût rencontré des bisons par milliers au lieu d’habitants par centaines de mille.

Décidément, Harris T Kymbale fit bien de ne pas s’attarder dans cette jolie ville, le long de ses boulevards, de ses avenues du Niagara Park, autour de ses entrepôts et de ses elevators, sur les bords du lac qui ouvre passage aux eaux du Niagara. Il importait qu’à dix jours de là, dernier délai, il fût de sa personne à Santa Fé, la capitale du New Mexico, – un parcours de quatorze cents milles que les railroads ne desservaient pas tout entier.

Le lendemain donc, après un court trajet de vingt-cinq milles environ, il débarqua au village de Niagara Falls.

Malgré tout ce que pouvait dire le reporter de cette célèbre cataracte, maintenant trop connue et trop industrialisée, et qui le sera bien davantage dans l’avenir, lorsqu’on aura dompté ses seize millions de chevaux, ce ne sont ni la Porte des Adirondaks, ce merveilleux
Buffalo — City Hall (Hôtel de Ville).

ensemble de défilés, de cirques, de forêts, dont l’Union veut faire une propriété nationale, ni les Palissades de l’Hudson, ni le Parc Central de la métropole, ni le Broadway, ni le pont de Brooklyn, si audacieusement jeté sur la rivière de l’Est, qui disputeront les touristes aux merveilles de la Horse-Shoe-Fall.

Non ! rien n’est comparable à ce tumultueux déversement des eaux du lac Érié dans le lac Ontario par le canal niagarien. C’est le Saint-Laurent, qui passe, se brisant à l’éperon de Goat Island pour former d’un côté la chute américaine, de l’autre la chute canadienne en fer à cheval ! Et ces bondissements furieux au pied des deux cataractes, et ces creusements verdâtres au centre de la seconde, après lesquels la rivière apaisée promène ses eaux tranquilles pendant trois milles jusqu’à Suspension-Bridge, où elle se déchaîne de nouveau en rapides effrayants !

Autrefois la Terrapine Tower se dressait sur les extrêmes roches de Goat Island, entourée de tourbillons dont l’écume pulvérisée jusqu’à sa tête, formait, le jour, des arcs-en-ciel de soleil, la nuit, des arcs-en-ciel de lune. Mais on a dû l’abattre, car la chute a reculé d’une centaine de pieds depuis un siècle et demi, et elle eût fini par tomber dans l’abîme. Actuellement, une hardie passerelle, jetée d’une rive à l’autre de la bruyante rivière, permet d’admirer le double courant dans toute sa splendeur.

Harris T. Kymbale, escorté de nombreux visiteurs, Américains et Canadiens, vint se placer au milieu de cette passerelle, en prenant bien garde de ne pas empiéter sur la partie qui appartient au Dominion. Puis, après avoir poussé un hurrah que mille bouches enthousiastes lancèrent à travers le brouhaha des eaux, il revint au village de Niagara Falls, dont trop d’usines enlaidissent maintenant le voisinage. Que voulez-vous, un débit de cent millions de tonnes par heure à utiliser !

Le reporter n’alla donc pas s’égarer entre les verdoyants taillis de l’île de la Chèvre, il ne descendit pas à la grotte des Vents sous le massif de l’île, il ne s’aventura pas derrière les profondes nappes de Horse-Shoe-Fall, – ce qui ne peut se faire que par la rive canadienne ; mais il n’oublia pas de se rendre au Post Office du village, d’où il expédia un chèque de mille dollars à l’ordre de maître Tornbrock, de Chicago, – chèque que le caissier de la Tribune s’empresserait de payer à présentation.

Dans l’après-midi, à la suite d’un magnifique lunch servi en son honneur, Harris T. Kymbale regagna Buffalo, et le soir même il quittait cette ville afin d’effectuer dans les délais prescrits la seconde partie de son itinéraire.

Au moment où il montait en wagon, le maire de la cité, l’honorable H.-V. Exulton, lui dit d’un ton grave :

« C’est bon pour une fois, monsieur, mais ne vous amusez plus à flâner comme vous l’avez fait jusqu’ici…

— Et si cela me convient… répliqua Harris T. Kymbale, qui ne parut pas goûter l’observation, même venue de si haut. Il me semble que j’ai bien le droit…

— Non… monsieur… pas plus qu’un pion n’a celui d’en prendre à son aise sur un échiquier…

— Eh ! je m’appartiens, je suppose !

— Profonde erreur, monsieur !… Vous appartenez à ceux qui ont parié pour vous, et j’y suis de cinq mille dollars. »

En somme, l’honorable H.-V. Exulton avait raison, et dans son propre intérêt, le chroniqueur de la Tribune, lors même que ses chroniques en eussent souffert, ne devait avoir qu’une préoccupation : atteindre son poste par les voies les plus courtes et les plus rapides.

Du reste, Harris T. Kymbale n’avait rien à apprendre dans cet État de New York, maintes fois visité par lui. Entre sa métropole et Chicago les communications sont aussi nombreuses que faciles. C’est l’affaire d’une journée pour ces Américains dont les trains détiennent le record du millier de milles en vingt-quatre heures.

En somme, Harris T. Kymbale n’aurait pas eu lieu de regretter son coup de début. Après l’État de New York, n’était-il pas envoyé dans l’État de New Mexico, où ses curiosités de touriste pourraient être satisfaites. Il était à supposer d’ailleurs que le caprice des dés y expédierait plusieurs des joueurs du match, qui ne l’avaient pas encore visité, – tels Hermann Titbury, Lissy Wag et son inséparable Jovita Foley.

L’État de New York est le premier de la Confédération par sa population qui ne compte pas moins de six millions d’habitants, s’il n’est que le vingt-neuvième avec une superficie de quarante-neuf mille milles carrés. C’est l’« Empire State », ainsi le désigne-t-on quelquefois, – disposé en forme de triangle, dont les côtés sont formés de lignes droites, choisies arbitrairement à défaut de frontières naturelles.

Il est vrai, ceux de ses partenaires qui y viendraient n’auraient pas plus que Harris T. Kymbale la possibilité d’y séjourner pendant les deux semaines réservées entre chaque tirage. Comme lui, après avoir fait acte de présence sur le pont du Niagara, ils seraient dans l’obligation de gagner Santa Fé, la capitale du New Mexico. Si, à la rigueur, ils allaient jusqu’à New York, les autres villes ne recevraient point leur visite. Cependant la plupart méritent d’être vues, – Albany, le siège de la législature, peuplée de cent dix mille habitants, fière de ses musées, de ses écoles, de ses parcs, de son palais, qui n’a pas coûté moins de vingt millions de dollars, – Rochester, la cité de la farine, manufacturière par excellence, et puissamment aidée dans sa production industrielle par les laborieuses chutes du Genesee. – Syracuse, la riche ville du sel que lui fournissent inépuisablement les salines de l’Onondaga, – et nombre d’autres, toute une famille de cités que l’État peut montrer avec un juste orgueil.

D’avoir visité sa métropole, ce serait déjà quelque chose, et « ça vaut le voyage », comme on dit vulgairement. Il faut avoir vu ce New York, entre l’Hudson et l’East-river, étendu sur cette presqu’île de Manhattan, dont il couvre cent six kilomètres carrés, soit douze mille hectares et qui en occupera trois cent soixante, – plus que Paris, plus que Londres, – lorsque Brooklyn et Long Island auront été réunis dans le même municipe. Il faut avoir admiré ses boulevards, ses monuments, ses mille églises, et ce n’est pas trop pour dix-sept cent mille habitants, son Broadway, sa Fifth Avenue longue de sept milles, sa cathédrale de Saint-Patrice, bâtie en marbre blanc, son Central Park de trois cent quarante-cinq hectares, avec pelouses, bois, cours d’eau, et auquel aboutit le grand aqueduc du Croton, son pont de Brooklyn sur l’East-river, en attendant celui qui traversera l’Hudson, son port dont le mouvement commercial se chiffre par huit cent millions de dollars, sa vaste baie, semée d’îles,
Niagara Falls.

et entre autres Bedloe’s Island, où se dresse la gigantesque statue de Bartholdi, la Liberté éclairant le Monde.

Mais, on le répète, tout ce merveilleux n’aurait pas eu pour le chroniqueur en chef de la Tribune, l’attrait de la nouveauté. Après la visite au Niagara, il allait se conformer minutieusement à son itinéraire, sans s’en écarter.

En effet, on était au 11 mai, et il fallait qu’il fût à Santa Fé le 21 au plus tard, avant midi. Or, deux États séparés par quinze à seize cents milles ne sont pas précisément voisins l’un de l’autre.

En quittant Buffalo, Harris T. Kymbale s’était proposé de revenir à Chicago, afin de prendre le Grand Trunk en direction de l’ouest. Mais, comme il ne s’en détache aucun embranchement qui le mette en communication directe avec Santa Fé, c’eût été une faute, car il y aurait un très long trajet de voiture à travers un pays mal desservi au point de vue des transports. Heureusement, ses confrères de la Tribune, après une étude approfondie de cette partie du Far West, avaient combiné un itinéraire qui lui fut indiqué par un télégramme envoyé à Buffalo.

Ce télégramme était conçu en ces termes :

« Revenir de Niagara Falls à Buffalo et redescendre jusqu’à Cleveland. Traverser obliquement l’Ohio, par Columbus et Cincinnati, l’Indiana par Laureneebourg, Madison, Versailles et Vincennes, le Missouri par Salem, Belley et Saint-Louis. Choisir la ligne de Jefferson pour Kansas City. Franchir le Kansas par la voie ferrée plus méridionale, Laurence, Emporia, Toleda, Newton, Hutchinson, Plum Buttes, Fort Zarah, Larned, Petersburg, Dodge City, Fort Atkinson, Sherbrock, puis l’est du Colorado par Grenade et Las Arimas. Prendre l’embranchement à Pueblo, et par Trinidad gagner Clifton sur la frontière du New Mexico. Enfin par Cimarron, Las Vegas et Galateo rejoindre le petit tronçon qui remonte à Santa Fé. Ne pas oublier que le signataire de présente dépêche a mis cent dollars sur vous, et que tout autre itinéraire risquerait de les lui faire perdre.

« BRUMAN S. BICKHORN,
Secrétaire de la rédaction. »

Comment celui des « Sept » que ses amis servaient avec tant de zèle, qui lui facilitaient avec tant de précision l’accomplissement de sa tâche, n’eût-il pas eu les meilleures chances pour arriver bon premier ? Oui, sans doute, mais à la condition de suivre le conseil de l’honorable H. V. Exulton, c’est-à-dire de ne pas s’attarder en admirations intempestives.

« Entendu, mon brave Bickhorn, c’est l’itinéraire que je suivrai, se dit Harris T. Kymbale, et je ne me permettrai pas le plus léger écart ! Pour le chemin de fer, il n’y a pas à s’en inquiéter. Sois tranquille, aimable secrétaire de la rédaction, s’il y a des retards, ils ne proviendront ni de mon étourderie, ni de ma négligence, et tes cent dollars seront aussi énergiquement défendus que les cinq mille de Sa Hautesse, le premier magistrat de Buffalo ! Je n’oublie pas que je porte les couleurs de la Tribune ! »

Un jockey n’eût pas mieux dit. Ce jockey-là, il est vrai, était plutôt un centaure et courait pour son propre compte.

Et c’est ainsi que, par une judicieuse combinaison d’horaires et de trains, sans se presser, se reposant la nuit dans les meilleurs hôtels, Harris T. Kymbale traversa en soixante heures les cinq États de l’Ohio, de l’Indiana, de l’Illinois, du Missouri, du Kansas, du Colorado, et s’arrêta le 19 au soir à la station de Clifton, sur la frontière du New Mexico.

Là, si le reporter n’échangea que cinq cent quarante-six poignées de main, c’est qu’il n’y avait que deux cent soixante-treize bimanes dans ce petit village perdu au fond des immenses plaines du Far West.

Il comptait bien passer une bonne nuit à Clifton. Mais, lorsqu’il descendit du wagon, quel fut son désappointement en apprenant que, pour cause d’importantes réparations, la circulation serait interrompue pendant plusieurs jours sur le railroad. Et il était encore à cent vingt-cinq milles de Santa Fé, et il n’avait plus que trente-six heures pour les faire. Le sage Bruman S. Bickhorn n’avait pas prévu cela !

Heureusement, au sortir de la gare, Harris T. Kymbale se trouva en présence d’un type, moitié américain, moitié espagnol, qui l’attendait. Dès qu’il aperçut le reporter, cet homme fit claquer trois fois son fouet, – triple pétarade dont, paraît-il, il se servait d’habitude pour saluer les gens. Puis, en une langue qui rappelait plutôt celle de Cervantes que celle de Cooper :

« Harris T. Kymbale ?… dit-il.

— C’est moi.

— Voulez-vous que je vous conduise à Santa Fé ?…

— Si je le veux !…

— Convenu.

— Tu te nommes ?…

— Isidorio.

— Isidorio me va.

— Ma voiture est là, prête à partir.

— Partons, et n’oublie pas, mon ami, que si une voiture marche grâce à son attelage, c’est grâce à son cocher qu’elle arrive. »

L’Hispano-Américain comprit-il tout ce qu’il y avait d’insinuant dans cet aphorisme ?… Peut-être.

C’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, la peau très basanée, l’œil très vif, la physionomie goguenarde – un de ces malins qui ne se laissent pas facilement rouler. Quant à penser qu’il fût fier d’avoir à conduire un personnage qui avait une chance sur sept de valoir soixante millions de dollars, le reporter ne voulait pas en douter, bien que rien ne fût moins sûr.

Harris T. Kymbale occupait seul la voiture. Ce n’était point un stage à six chevaux, mais une simple carriole qui trouverait à relayer aux pueblos de la route. Le véhicule s’élança sur le chemin cahoteux de l’Aubey’s Trail, coupé de nombreux creeks qu’il passait à gué, s’approvisionnant aux relais, se reposant quelques heures de nuit.

Le lendemain, au petit jour, la carriole avait franchi une quarantaine de milles par Cimarron, en longeant la base des White-Mountains, sans avoir fait aucune mauvaise rencontre. Du reste, il n’y a plus rien à redouter des Apaches, des Comanches et autres tribus de Peaux-Rouges qui couraient autrefois la contrée, et dont quelques-unes ont obtenu du gouvernement fédéral de conserver leur indépendance.

Dans l’après-midi, la voiture avait dépassé Fort Union, Las Vegas, et elle s’engagea à travers les défilés de Moro Peaks. Route montueuse, difficile, dangereuse même, – en tout cas peu propice à un rapide cheminement. En effet, à partir de ces basses plaines, il fallait s’élever de sept à huit cents toises, qui est l’altitude de Santa Fé au-dessus du niveau de la mer.

Au delà de cette énorme échine du New Mexico s’étend le bassin arrosé par les nombreux tributaires qui font du Rio Grande del Norte l’un des plus magnifiques cours d’eau du versant ouest de l’Amérique. Là s’engage l’importante voie qui va de Chicago à Denver et favorise le commerce avec les provinces du Mexique.

Pendant cette nuit du 20 au 21, l’allure de la carriole fut bien lente et bien rude. L’impatient voyageur, non sans raison, eut cette crainte de ne point arriver à temps. De là, exhortations et objurgations incessantes adressées au flegmatique Isidorio.

« Mais tu ne marches pas…

— Que voulez-vous, monsieur Kymbale, nous n’avons que des roues, et il nous faudrait des ailes…

— Mais tu ne comprends donc pas l’intérêt que j’ai à être le 21 à Santa Fé…

— Bon !… si nous n’y sommes pas ce jour-là, nous y serons le lendemain…

— Mais il sera trop tard…

— Mon cheval et moi, nous faisons tout ce que nous pouvons, et on ne saurait exiger plus d’une bête et d’un homme ! »

Le fait est qu’Isidorio n’y mettait point de mauvaise volonté et ne s’épargnait guère.

C’est alors que Harris T. Kymbale crut devoir l’intéresser plus directement à la partie qu’il jouait. Aussi, tandis que l’attelage s’exténuait en remontant l’un des plus raides défilés de la chaîne, au milieu d’épaisses forêts d’arbres verts, en suivant les lacets d’un labyrinthe semé d’éboulis et de troncs abattus par l’âge, il dit à son automédon :

« Isidorio, j’ai une proposition à te faire.

— Faites, monsieur Kymbale.

— Mille dollars pour toi… si je suis demain… avant midi… à Santa Fé…

— Mille dollars… que vous dites ?… répliqua l’Hispano-Américain en clignant de l’œil.

— Mille dollars… à la condition, bien entendu, que je gagne la partie !

— Ah ! fit Isidorio, à la condition que…

— Évidemment.

— Soit… ça va tout de même ! » et il enleva son cheval d’un triple coup de fouet.

À minuit, la carriole n’avait encore atteint que le haut de la passe, et les inquiétudes de Harris T. Kymbale redoublèrent. C’est pourquoi, ne se contenant plus :

« Isidorio, déclara-t-il en lui frappant sur l’épaule, j’ai une nouvelle proposition à te faire…

— Faites, monsieur Kymbale.

— Dix mille… oui ! dix mille dollars… si j’arrive à temps…

— Dix mille… que vous dites ?… répéta Isidorio.

— Dix mille !

— Et toujours si vous gagnez la partie ?…

— Assurément ! »

Pour redescendre la chaîne, sans aller jusqu’à Galisteo prendre le petit tronçon du railroad, – ce qui eût fait perdre un certain temps, – puis suivre la vallée du rio Chiquito et atteindre Santa Fé, soit une cinquantaine de milles, il n’y avait plus que douze heures.

Il est vrai, la route était praticable, peu montante, et il eût été difficile d’avoir un meilleur cheval que celui du relais de Tuos. Donc, à la rigueur, il était possible d’arriver au but dans le délai fixé, mais à la condition de ne pas s’attarder une minute, et si l’état climatérique restait favorable.

Or, la nuit était magnifique, une lune qui semblait avoir été commandée par une dépêche de l’obligeant Bickhorn, température agréable, jolie brise de nord très rafraîchissante, vent arrière qui, du moins, ne contrarierait pas la marche du véhicule. Le cheval piaffait d’impatience à la porte de l’auberge, une bête pleine de feu, de cette race mexico-américaine élevée dans les corrals des provinces de l’ouest.

Quant à celui qui tenait les rênes de la carriole, on n’aurait pas trouvé mieux. Dix mille dollars de bonne main, même en ses rêves les plus insensés, il n’avait jamais entrevu le miroitement d’une pareille somme ! Et, cependant, Isidorio ne paraissait pas aussi émerveillé de ce coup de fortune qu’il aurait dû l’être, – à ce que pensait Harris T. Kymbale.

« Est-ce donc, se demanda-t-il, que le brigand en voudrait davantage… dix fois plus, par exemple ?… Après tout, qu’est-ce que des milliers de dollars au milieu des millions de William J. Hypperbone… une goutte d’eau dans la mer !… Eh bien ! s’il le faut, j’irai jusqu’à cent gouttes ! »

Et, au moment de partir :

« Isidorio, lui dit-il à l’oreille, il ne s’agit plus maintenant de dix mille dollars…

— Tiens… voilà que vous retirez votre promesse !… se récria Isidorio d’un ton sec.

— Eh non, mon ami, non… bien au contraire !… C’est cent mille dollars pour toi… si nous sommes avant midi à Santa Fé…

— Cent mille dollars que vous dites ?… » répéta Isidorio, l’œil gauche à demi fermé.

Puis, il ajouta :

« Toujours… si vous gagnez ?…

— Oui… si je gagne…

— Est-ce que vous ne pourriez pas m’écrire cela sur un bout de papier, monsieur Kymbale… rien que quelques mots…

— Avec ma signature ?…

— Votre signature et votre paraphe… »

Il va de soi que dans une affaire de cette importance la parole échangée ne pouvait suffire. Sans hésiter, Harris T. Kymbale tira son carnet, et sur un des feuillets fit un engagement de cent mille dollars au profit du sieur Isidorio de Santa Fé, – engagement qui serait fidèlement acquitté si le reporter devenait l’unique héritier de William J. Hypperbone. Puis il signa, parapha et remit le papier à son destinataire.

Indiens du New Mexico.

Isidorio le prit, le lut, le plia soigneusement, le fourra dans sa poche et dit :

« En route. »

Ah ! ce que fut cette galopade échevelée, à bride abattue, cette course vertigineuse de la carriole sur la route qui longe la rive du rio Chiquito. Et, malgré tant d’efforts, au risque de briser le véhicule, de verser dans la rivière, Santa Fé ne put être atteinte qu’à midi moins dix.

On ne compte pas plus de sept mille habitants dans cette capitale.
ce que fut cette galopade échevelée... (Page 152.)
Si le New Mexico, depuis 1850, est annexé au domaine de la République fédérale, son admission au nombre des cinquante États ne datait que de quelques mois, – ce qui avait permis à l’excentrique défunt de le placer sur sa carte.
Santa Fé.

D’ailleurs, il est manifestement resté espagnol de mœurs et d’aspect, et le caractère anglo-américain n’y gagne pas rapidement. Quant à Santa Fé, sa situation au cœur de gisements argentifères lui assure un avenir de toute prospérité. À entendre ses habitants, la ville repose même sur une épaisse base d’argent, et on a pu extraire du sol de ses rues un minerai qui donnait jusqu’à deux cents dollars par tonne.

Quoi qu’il en soit, la ville offre peu de curiosités aux touristes, si ce n’est les ruines d’une église bâtie par les Espagnols près de trois siècles auparavant, et un « Palais des Gouverneurs », humble bâtisse dont l’unique rez-de-chaussée est orné d’un portique à colonnettes de bois. Quant aux maisons, espagnoles et indiennes, construites en adobes ou briques non cuites, quelques-unes ne forment qu’un cube de maçonnerie, percé d’embrasures irrégulières, comme il s’en rencontre dans les pueblos indigènes.

Harris T. Kymbale fut accueilli ainsi qu’il l’avait été sur tout son parcours. Mais il n’eut pas le temps de répondre aux sept mille mains qui se tendirent vers lui autrement que par un merci général. En effet, il était déjà onze heures cinquante, et il fallait qu’il fût au bureau du télégraphe avant que le dernier coup de midi eût sonné à l’horloge municipale.

Deux télégrammes l’y attendaient, expédiés le matin et presque en même temps de Chicago. Le premier, signé de maître Tornbrock, lui notifiait le résultat du deuxième coup de dés qui le concernait. Par dix, formé des points cinq et cinq, le quatrième partenaire était expédié à la vingt-deuxième case, South Carolina.

Eh bien, cet intrépide, cet infatigable « traveller », qui rêvait d’itinéraires insensés, était servi à souhait ! Quinze cents bons milles à dévorer en se dirigeant vers le versant Atlantique des États-Unis !… Il ne se permit que cette observation :

« Avec la Floride, j’aurais eu quelques centaines de milles en plus ! »

À Santa Fé, les Anglo-Américains voulurent fêter la présence de leur compatriote en organisant des meetings, des banquets et autres cérémonies de ce genre. Mais, à son grand regret, le reporter en chef de la Tribune refusa. Instruit par l’expérience, il était résolu à tenir compte des conseils de l’honorable maire de Buffalo, à ne s’attarder sous aucun prétexte, à voyager par le plus court, quitte à excursionner quand il serait arrivé à son poste.

Au surplus, le dernier télégramme, à lui envoyé par le précautionneux Bickhorn, contenait un nouvel itinéraire, non moins bien étudié que le précédent, auquel ses confrères le priaient de se conformer en partant dès la première heure. Aussi se décida-t-il à quitter le jour même la capitale du New Mexico.

Les cochers de la ville n’ignoraient pas ce que ce voyageur ultra-généreux avait fait pour Isidorio. Il n’eut donc que l’embarras du choix, et tous lui offrirent leurs services dans la pensée qu’ils ne seraient pas moins bien partagés que leur camarade.

Sans doute, on s’étonnera qu’Isidorio n’eût pas réclamé l’honneur – presque le droit – de reconduire le reporter à la plus prochaine ligne de railroad, et qui sait ?… avec la pensée d’ajouter cent mille dollars à ceux que lui assurait l’engagement d’Harris T. Kymbale… Mais il est probable que ce très pratique Hispano-Américain était non moins satisfait que fatigué. Il vint cependant faire ses adieux au journaliste qui, après avoir traité avec un autre conducteur, se préparait à partir dès trois heures de l’après-midi.

« Eh bien, mon brave, lui dit Harris T. Kymbale, ça va bien ?…

— Ça va bien, monsieur.

— Et, maintenant, je ne crois pas en être quitte avec toi, parce que je t’ai associé à ma fortune…

— Mille et mille fois bon, monsieur Kymbale, je ne mérite pas…

— Si… si… j’ai des remerciements à t’adresser, car, sans ton zèle, ton dévouement, je serais arrivé trop tard… j’eusse été mis hors de partie, et il ne s’en est fallu que de dix minutes !… »

Isidorio écouta cette élogieuse appréciation, calme et goguenard suivant son habitude, et dit :

« Puisque vous êtes content, monsieur Kymbale, je le suis, moi aussi…

— Et les deux font la paire, comme disent nos amis les Français, Isidorio.

— Alors… c’est comme pour les chevaux d’attelage…

— Juste, et quant à ce papier que je t’ai signé, conserve-le précieusement. Puis, lorsque tu m’entendras proclamer dans le monde entier comme le vainqueur du match Hypperbone, fais-toi conduire à Clifton, prends le chemin de fer qui te débarquera à Chicago et passe à la caisse !… Sois sans inquiétude, je ferai honneur à ma signature ! » Isidorio hochait la tête, se grattait le front, clignait de l’œil, dans l’attitude d’un homme assez indécis, qui veut parler et hésite à le faire.

« Voyons, lui demanda Harris T. Kymbale, est-ce que tu ne te trouves pas suffisamment rémunéré ?…

— Sans doute, répondit Isidorio. Mais… ces cent mille dollars… c’est toujours… si vous gagnez…

— Réfléchis, mon brave, réfléchis !… Est-ce qu’il peut en être autrement ?…

— Pourquoi pas ?…

— Voyons… me serait-il possible de te verser une pareille somme, si je n’empochais pas l’héritage ?…

— Oh ! je comprends, monsieur Kymbale… Je comprends même très bien !… Aussi… je préférerais…

— Quoi donc ?…

— Cent bons dollars…

— Cent au lieu de cent mille ?…

— Oui… répondit placidement Isidorio. Que voulez-vous, je n’aime pas à compter sur le hasard… et cent bons dollars que vous me donneriez tout de suite… ce serait plus sérieux… »

Ma foi, – et peut-être au fond regrettait-il sa générosité, – Harris T. Kymbale tira de sa poche cent dollars, et les remit à ce sage, qui déchira le billet et en rendit les morceaux.

Le reporter partit accompagné de bruyants souhaits de bon voyage et disparut au galop par la grande rue de Santa Fé. Cette fois, sans doute, le nouveau conducteur, le cas échéant, se montrerait moins philosophe que son camarade.

Et quand on interrogea Isidorio sur la détermination qu’il avait prise :

« Bon ! fit-il, cent dollars… c’est cent dollars !… Puis… je n’avais pas confiance !… Un homme si sûr de lui !… Voyez-vous… je ne mettrais pas vingt-cinq cents sur sa tête ! »