Le Testament d’un excentrique/II/2

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Hetzel (p. 247-260).
« Mal renseigné, votre journal... » (Page 248.)

II

pris l'un pour l'autre.


« Je ne crois pas qu’il soit arrivé…

— Et pour quelle raison ne le croyez-vous pas ?

— Parce que mon journal n’en a rien dit.

— Mal renseigné, votre journal, car la nouvelle est tout au long dans le mien…

— Alors je me désabonnerai…

— Et vous n’aurez pas tort…

— Assurément, car il n’est pas permis, lorsqu’il s’agit d’un fait de cette importance, qu’un journal manque d’informations, et que ses lecteurs n’en aient pas connaissance…

— C’est impardonnable. »

Ces propos s’échangeaient entre deux citoyens de Cincinnati, qui se promenaient sur ce pont suspendu, long de cent soixante toises, jeté sur l’Ohio, presque à l’embouchure du Lacking, entre la métropole et les deux faubourgs de Newport et de Covington, bâtis sur le territoire du Kentucky.

C’est l’Ohio, la « Belle Rivière », qui sépare au sud et au sud-est l’État de ce nom du Kentucky et de la Virginie Occidentale. Des longitudes géodésiques lui sont communes à l’est avec la Pennsylvanie, au nord avec le Michigan, à l’ouest avec l’Indiana, et ce sont les eaux du lac Érié qui baignent son littoral.

En traversant ce pont, dont l’élégance égale la hardiesse, le regard voit se développer l’industrieuse cité sur neuf milles de la rive droite du fleuve, jusqu’à la cime des collines qui l’encadrent de ce côté. Puis, la vue s’étend au delà du parc de l’Eden, à l’est, et sur une banlieue de villas et de cottages perdus sous leurs verdoyantes frondaisons.

Quant à l’Ohio, on a pu justement le comparer aux fleuves d’Europe, avec ses arbres européens et ses villages à l’européenne. Alimenté, dans son cours supérieur, par l’Alleghany et la Monowghila, dans son cours moyen, par le Muskingum, le Sicoto, les deux Miami et le Licking, dans son cours inférieur, par le Kentucky, la Green River, le Wabash, le Cumberland, le Tennessee et autres tributaires, il va se confluer à Cairo au cours du Mississippi.

Tout en causant, les deux citoyens, dont la postérité pourra regretter
la grande chute, vue de lookout point. — parc national du yellowstone. (Page 246.)
de ne connaître ni le nom ni la situation sociale, regardaient entre les mille fils du pont les ferry-boats qui sillonnaient le fleuve, les bateaux à vapeur, les chalands qui le remontaient ou le descendaient, passant sous le viaduc d’amont et les deux viaducs d’aval dont les railroads mettent en communication les deux États limitrophes.

Au surplus, ce jour-là, 28 mai, d’autres citoyens, non moins inconnus que les précédents, se livraient un peu partout à des conversations animées, dans les quartiers industriels ou commerçants, dans les usines ou manufactures dont on compte près de sept mille à Cincinnati, brasseries, minoteries, raffineries, abattoirs, sur les marchés, aux abords des gares, où stationnaient des groupes démonstratifs et bruyants. Mais il ne semblait pas, à vrai dire, que ces honorables citadins appartinssent aux classes supérieures, à la haute société savante et artiste qui fréquente les cours universitaires et les riches bibliothèques, qui visite les précieuses collections, les musées de la métropole. Non ! cet affairement était plutôt à remarquer dans la partie basse de la ville et il ne s’étendait pas jusqu’aux quartiers somptueux, aux rues à la mode, aux squares, aux parcs ombragés de magnifiques arbres, – entre autres ces châtaigniers qui ont valu à l’Ohio le nom de Buckeye-State.

En circulant à travers les rassemblements, en écoutant les conversations, on aurait entendu des propos de ce genre :

« Est-ce que vous l’avez vu ?…

— Non… Il a débarqué très tard dans la soirée, on l’a mis en voiture bien fermée, et son compagnon l’a conduit…

— Où ?…

— Voilà ce qu’on ne sait pas, et ce qu’il serait si intéressant de savoir…

— Mais enfin… il n’est pas venu à Cincinnati pour ne pas s’y montrer !… On l’exhibera, j’imagine…

— Oui… après-demain… dit-on… au grand concours de Spring Grove.

— Il y aura foule…

— On s’y écrasera ! »

Pourtant, cette façon de juger le héros du jour n’était pas unanime. Du côté des abattoirs, là où sont plus volontiers appréciées les qualités physiques de préférence aux qualités morales ou intellectuelles, la taille, la vigueur, la puissance musculaire des individus, nombre de ces solides abatteurs haussaient les épaules.

« Une réputation surfaite… disait l’un.

— Et nous en avons qui le valent… disait l’autre.

— Plus de six pieds, à en croire les réclames…

— Des pieds qui n’ont pas douze pouces, peut-être…

— Faudra voir…

— Il paraît cependant qu’il a jusqu’ici la chance de battre tous ses concurrents…

— Bah !… On déclare tenir le record… Une manière d’attirer le public… Et puis, le public est volé…

— Ici, nous ne nous laisserons pas refaire…

— Est-ce qu’il ne vient pas du Texas ?… demanda un robuste gaillard, aux larges épaules, aux bras vigoureux, maculés du sang de l’abattoir.

— Du Texas… tout droit, répondit un de ses camarades, non moins taillé en force.

— Alors, attendons…

— Oui… attendons… Il y en a plus d’un déjà qui nous est arrivé du dehors, et qui aurait mieux fait de rester chez lui…

— Après tout, s’il gagne !… C’est possible, et cela ne m’étonnerait pas !… »

Il y avait divergence d’appréciations, on le voit, et, au total, cela n’eût pas été pour satisfaire John Milner, débarqué la veille à Cincinnati avec le deuxième partenaire, Tom Crabbe, que son second coup de dés avait expédié de la capitale du Texas à la métropole de l’Ohio.

C’était à Austin, le 17 mai, midi, que John Milner avait reçu avis télégraphique du tirage relatif au Pavillon Indigo, le fameux pugiliste de la cité Chicagoise.

Décidément, Tom Crabbe pouvait se dire en pleine veine, et même avec plus de raison que Max Réal, bien que celui-ci eût fait un grand pas, grâce à son point doublé. Lui, c’était le point de douze que maître Tornbrock avait amené à son profit, le plus haut que l’on puisse obtenir avec deux dés. Or, comme ce douze tombait également sur une des cases de l’Illinois, il y avait lieu de le doubler aussi, et le nombre de vingt-quatre faisait passer Tom Crabbe de la onzième à la trente-cinquième case.

Il convient d’ajouter que ce tirage le ramenait vers les provinces les plus populeuses du centre des États-Unis, où les communications sont rapides et faciles, au lieu de l’envoyer aux confins du territoire fédéral.

C’est pourquoi, avant de quitter Austin, John Milner fut vivement félicité. Ce jour-là, les paris grossirent, la cote de Tom Crabbe monta, non seulement au Texas, mais en maint autre État, – principalement sur les marchés de l’Illinois, où les agences purent le placer à un contre cinq, taux plus élevé que celui de Harris T. Kymbale, favori jusqu’alors.

« Et ménagez-le… ménagez-le !… recommanda-t-on à John Milner, sous prétexte qu’il est doué d’une constitution de fer météorique, qu’il possède des muscles d’acier chromé, ne l’exposez pas !… Il faut qu’il arrive au but sans avarie…

— Rapportez-vous-en à moi, déclara nettement l’entraîneur. Ce n’est pas Tom Crabbe qui est dans la peau de Tom Crabbe, c’est John Milner.

— Et, ajoutait-on, plus de traversée maritime, ni longue ni courte, puisque le mal de mer le met dans un tel état de décomposition physique et morale…

— Qui n’a pas duré, répliqua John Milner. Mais n’ayez crainte… Point de navigation entre Galveston et la Nouvelle-Orléans… Nous gagnerons l’Ohio par les railroads, à petites journées, en promeneurs, puisque nous avons quinze jours pour gagner Cincinnati. »

C’était, en effet, cette métropole qui, d’après le choix du testateur, occupait la trente-cinquième case sur sa carte, et Tom Crabbe allait se trouver en avant des autres partenaires, à l’exception du commodore Urrican.

Le jour même, encouragé, choyé, caressé par ses partisans, Tom Crabbe fut conduit à la gare, hissé en wagon, enveloppé de bonnes couvertures, par précaution, étant donnée la différence de température qui existe entre l’Ohio et le Texas. Puis, le train démarra et fila directement vers la frontière de la Louisiane.

Les deux voyageurs se reposèrent vingt-quatre heures à la Nouvelle-Orléans où ils furent accueillis plus chaleureusement encore que la première fois. Cela tenait à ce que la cote du célèbre boxeur suivait toujours une marche ascendante. Le Tom Crabbe était demandé dans les agences et s’enlevait en toutes les villes de l’Union. C’était un délire, une fureur. Les journaux n’estimèrent pas à moins de quinze cent mille dollars les sommes qui furent engagées sur la tête du deuxième partenaire au cours de son itinéraire entre la capitale du Texas et la métropole de l’Ohio.

« Quel succès ! se disait John Milner, et quel accueil nous attend à Cincinnati !… Eh bien, il faut que ce soit un triomphe… J’ai mon idée ! ».

Et voici quelle était l’idée de John Milner, – que n’eût pas désavouée l’illustre Barnum, – afin de surexciter la curiosité et redoubler l’emballement du public à propos de Tom Crabbe.

Il ne s’agissait pas, comme on serait tenté de le croire, d’annoncer bruyamment, à grand renfort de réclames, l’arrivée du Champion du Nouveau-Monde, et de défier les plus hardis boxeurs de Cincinnati à quelque lutte, dont Tom Crabbe sortirait évidemment victorieux pour reprendre ensuite le cours de ses pérégrinations. Peut-être, d’ailleurs, John Milner tenterait-il un jour de le faire si l’occasion s’en présentait.

Ce qu’il voulait, au contraire, c’était de débarquer dans le plus strict incognito, de laisser la foule des joueurs sans nouvelles de son favori jusqu’au dernier jour, de donner à croire qu’il avait disparu, qu’il ne serait plus à temps pour la date du 31… Et alors il le produirait dans des circonstances telles que l’on acclamerait son apparition comme celle d’Élie, si le prophète revient jamais du ciel rechercher son manteau sur la terre.

Précisément, John Milner avait appris par les journaux qu’il y aurait un grand concours de bétail, le 30 courant, à Cincinnati, – concours où les bêtes à cornes et autres seraient honorées de ces primes auxquelles elles semblent attacher tant d’importance. Quelle occasion d’exhiber Tom Crabbe à Spring Grove, au milieu de cette fête foraine, lorsqu’on aurait perdu toute espérance de le revoir, et cela la veille du jour où il devait se trouver au Post Office de la métropole.

Inutile de dire que John Milner ne consulta point son compagnon à ce sujet, et pour cause. Et c’est ainsi que tous deux partirent de nuit, sans avoir prévenu personne, après s’être fait conduire à la première station du railroad en dehors de la Nouvelle-Orléans. Qu’étaient-ils devenus ?… Ce fut ce que toute la ville se demanda le lendemain.

John Milner ne reprit pas l’itinéraire qu’il avait suivi en quittant l’Illinois pour se rendre en Louisiane. D’ailleurs, le réseau des voies ferrées est si serré en ces régions du centre et de l’est des États-Unis qu’il semble recouvrir les cartes des indicateurs d’une toile d’araignée. Et c’est ainsi que, sans se hâter, sans que la présence de Tom Crabbe eût été signalée nulle part, voyageant la nuit, se reposant le jour, soucieux de ne point attirer l’attention, le Pavillon Indigo et son entraîneur traversèrent les États du Mississippi, du Tennessee, du Kentucky, et s’arrêtèrent le 20, à l’aube naissante, dans un modeste hôtel du faubourg de Covington. Ils n’avaient plus qu’à franchir l’Ohio pour fouler le sol de Cincinnati.

Ainsi s’était heureusement réalisée l’idée de John Milner. Arrivé aux portes de la métropole, Tom Crabbe avait passé incognito.

D’après les journaux les mieux informés, on ne savait pas ce qu’il était devenu… On avait perdu ses traces au delà de la Nouvelle-Orléans… Aussi se demandera-t-on ce que signifiaient les propos rapportés ci-dessus, et qu’aurait pensé John Milner, s’il lui eût été donné de les entendre ?…

Certes, il avait raison de compter sur un gros effet chez la population de Cincinnati désespérant de le voir à son poste, le 31 courant, parmi les parieurs, engagés sur lui pour des sommes considérables, quand, la veille du jour où il devait se présenter au Post Office, et après qu’on aurait vainement demandé de ses nouvelles à tous les échos de l’Union, – il apparaîtrait au milieu de la foule au concours de Spring Grove !

Et, pourtant, qui sait si John Milner n’eût pas mieux mis à profit les deux semaines dont il disposait au départ du Texas, en promenant son phénomène à travers les territoires de l’Ohio ?… Est-ce que cet État ne tient pas le quatrième rang dans la République Nord-Américaine, avec sa population de trois millions sept cent mille âmes ?… Dès lors, tant au point de vue de sa situation dans le match Hypperbone que dans le monde des amateurs de la boxe, n’y avait-il pas intérêt à le véhiculer de ville en ville, de bourgade en bourgade, à l’exhiber dans les principales cités de l’Ohio ?… Et elles sont nombreuses et prospères, et Tom Crabbe y eût reçu le meilleur accueil…

À supposer que John Milner n’eût pas tenu à son coup de théâtre, il aurait certainement eu intérêt à montrer le superbe boxeur à Cleveland, une magnifique ville sur le lac Érié, à le promener le long de son avenue d’Euclide, la plus belle de toutes les avenues de l’Union, à lui faire parcourir ses rues larges et régulières, ombragées de superbes érables. Cette ville s’est enrichie par l’exploitation de sources d’huile minérale, dont les bassins sont en communication avec son port, l’un des plus actifs de l’Érié ; son mouvement commercial dépasse deux cents millions de dollars. De Cleveland, Tom Crabbe se fût transporté à Toledo et à Sandusky, également ports lacustres où se concentrent les flottilles de pêche, puis dans tous ces centres industriels qui puisent leur vie au cours de l’Ohio comme les organes du corps humain au sang des artères, Starbenville, Marietta, Gallipolis et tant d’autres ! Et enfin, cet État n’a-t-il pas fait sa capitale de Columbus, qui ne compte pas moins de quatre-vingt-dix mille habitants, cité aux splendides édifices publics, et l’un des plus riches entrepôts des denrées agricoles, en même temps que centre d’industrie métallurgique et d’exploitation carbonifère ?…

Il va de soi que les railroads rayonnent en toutes les directions, à travers les opulentes campagnes, les champs de céréales, où le maïs domine, les champs de tabac, les vignobles, qui, très éprouvés au début, prospèrent depuis le remplacement des ceps d’Europe par les ceps américains, les verdoyantes plaines et les massifs d’arbres de toute beauté, acacias, micocouliers, érables à sucre, érables rouges, peupliers noirs, platanes d’une circonférence de trente à quarante pieds, comparables aux gigantesques séquoias des territoires de l’ouest. On admettra volontiers que, si généreusement doté par la nature, l’Ohio, un des plus puissants États de l’Union, soit représenté au Congrès par deux sénateurs et vingt-cinq députés sur les trente-cinq sénateurs et les cent députés de sa propre législature.

Il faut ajouter que le bétail est l’objet d’un grand commerce dans la contrée, qu’il fournit abondamment aux usines de Chicago, d’Omaha, de Kansas City, – ce qui explique l’importance de ses marchés, et entre autres de ce concours des espèces bovine, ovine et porcine qui devait se tenir le 30 du présent mois.

Enfin, il n’y avait pas à revenir sur le parti auquel s’était arrêté John Milner. Tom Crabbe ne sera point produit dans les principales villes. Il est arrivé sur la frontière kentuckienne, sans accident, sans fatigues, – voyageant comme il a été dit ci-dessus. Pendant son séjour au Texas, il a recouvré toute sa vigueur habituelle, toute sa puissance physique. Il n’en a rien perdu en route, il est en bonne forme, et quel triomphe lorsqu’il apparaîtra devant l’assistance de Spring Grove.

Le lendemain, John Milner voulut faire un tour par la ville, bien entendu, sans être accompagné de sa bête curieuse. Avant de quitter l’hôtel, il lui dit :

« Tom, je te laisse ici, et tu m’attendras. »

Comme ce n’était pas dans le but de le consulter que John Milner lui faisait cette recommandation, Tom Crabbe n’eut point à répondre.

« Tu ne sortiras de ta chambre sous aucun prétexte, » ajouta John Milner.

Tom Crabbe fût sorti, si on lui eût dit de sortir. On lui disait de ne pas sortir, il ne sortirait pas.

« Si je tardais à revenir, ajouta encore John Milner, on te monterait ton premier déjeuner, puis ton second, puis ton lunch, puis ton dîner, puis ton souper. Je vais donner des ordres, et tu n’auras pas à t’inquiéter de ta nourriture ! »

Non, certes, Tom Crabbe ne s’inquiéterait pas, et, dans ces conditions, il attendrait patiemment le retour de John Milner. Puis, dirigeant son énorme masse vers une large rocking-chair, il l’y déposa, et, imprimant un léger balancement à son siège, il s’enferma dans le néant de ses pensées.

John Milner descendit au bureau de l’hôtel, fit le menu des substantiels repas qui devraient être servis à son compagnon, franchit la porte, se dirigea vers l’Ohio à travers les rues de Covington, passa le fleuve en ferry-boat, débarqua sur la rive droite, et, les mains dans les poches, en flâneur, remonta le quartier commerçant de la ville.

Une assez grande animation y régnait, John Milner put le constater. Aussi essaya-t-il de surprendre au passage quelques mots des propos qui s’échangeaient. Il ne doutait pas d’ailleurs que l’on ne fût déjà très préoccupé de la prochaine arrivée du deuxième partenaire.

Voilà donc John Milner qui déambule d’une rue à l’autre, entre des gens visiblement affairés, s’arrêtant près des groupes, devant les
la foule encombrait déjà le lieu du concours. (Page 259.)
boutiques, sur les places où l’animation se manifestait par de plus bruyants propos. Jusqu’aux femmes qui s’en mêlaient, et, en Amérique, elles ne sont pas moins démonstratives qu’en n’importe quel pays du vieux continent.

John Milner fut très satisfait, mais il aurait voulu savoir à quel point on s’impatientait de ne pas avoir encore vu Tom Crabbe à Cincinnati. C’est pourquoi, avisant l’honorable Dick Wolgod, charcutier de son état, en chapeau de haute forme, en habit noir et en tablier de travail, qui se tenait sur le pas de sa porte, il entra dans la boutique et demanda un jambon dont il aurait, on le sait, le facile placement. Puis, après qu’il l’eut payé sans marchander, il dit au moment de sortir :

« C’est demain le concours…

— Oui… une belle cérémonie, répondit Dick Wolgod, et ce concours va faire honneur à notre cité.

— Il y aura sans doute grande foule à Spring Grove ?… demanda John Milner.

— Toute la ville y sera, monsieur, répondit Dick Wolgod avec cette politesse que tout charcutier sérieux doit au client qui vient de lui acheter un jambon. Songez donc, monsieur, une pareille exhibition… »

John Milner dressa l’oreille. Il était interloqué. Comment pouvait-on se douter qu’il eût l’intention d’exhiber Tom Crabbe à Spring Grove ?…

Et alors, il dit :

« Ainsi… on ne s’inquiète pas de retards… qui pourraient survenir…

— Aucunement. »

Et, comme une pratique entrait en cet instant, John Milner s’en alla en proie à un certain ahurissement. Que l’on veuille bien se mettre à sa place…

Il n’avait pas fait cent pas, quand, au coin de la cinquième rue transversale, il s’arrêta soudain, leva les bras vers le ciel, et laissa tomber son jambon sur le trottoir.

Là, à l’angle d’une maison, s’étalait une affiche sur laquelle se lisaient ces mots en grosses lettres :

« il arrive !... il arrive !!... il arrive !!!
« il est arrivé !!!! »

Du coup, cela passait les bornes !… Comment, on connaissait la présence de Tom Crabbe à Cincinnati !… On savait qu’il n’y avait rien à craindre en ce qui concernait la date assignée au Champion du Nouveau-Monde !… C’était donc l’explication de cette joie qui animait la ville, et de la satisfaction qu’avait montrée le charcutier Dick Wolgod ?…

Décidément, il est bien difficile – disons impossible – à un homme célèbre d’échapper aux inconvénients de la célébrité, et il fallait renoncer désormais à jeter sur les épaules de Tom Crabbe le voile de l’incognito.

Du reste, d’autres affiches plus explicites ne se bornaient pas à dire qu’il était arrivé, mais qu’il venait directement du Texas, et qu’il figurerait au concours de Spring Grove.

« Ah ! c’est trop fort !… s’écria John Milner. On connaît mon projet d’y amener Tom Crabbe !… Cependant… je n’en ai dit mot à qui que ce soit !… Allons !… j’aurai parlé devant Crabbe… et Crabbe, qui ne parle jamais, aura parlé en route !… Cela ne peut se comprendre autrement ! »

Là-dessus, John Milner regagna le faubourg de Covington, rentra à l’hôtel pour le second déjeuner, ne dit rien à Tom Crabbe de l’indiscrétion que celui-ci avait assurément commise, et, persistant à ne point le montrer encore, demeura le reste de la journée avec lui.

Le surlendemain, dès huit heures, tous deux se dirigèrent vers le fleuve, le traversèrent sur le pont suspendu, et remontèrent les rues de la ville.

C’était au nord-ouest, dans l’enceinte de Spring Grove qu’allait se tenir ce grand concours national de bétail. Déjà la population s’y portait en masse et, – ce que John Milner fut bien obligé de constater – elle ne laissait percer aucune inquiétude. De tous côtés s’empressaient des bandes de ces gens joyeux et bruyants, dont la curiosité va être prochainement satisfaite.

Peut-être John Milner se disait qu’avant d’arriver à Spring Grove, Tom Crabbe serait reconnu, à sa taille, à sa tournure, à son visage, à toute sa personne que les photographies avaient reproduite des milliers de fois et popularisée jusque dans les plus infimes bourgades de l’Union ?… Eh bien, non ! nul ne s’occupa de lui, nul ne se retourna à son passage, nul n’eut l’air de se douter que ce colosse, qui réglait son pas sur celui de John Milner, fût le célèbre pugiliste doublé d’un partenaire du match Hypperbone, celui que le point de vingt-quatre venait d’expédier à la trente-cinquième case, État de l’Ohio, Cincinnati.

Ils atteignirent Spring Grove, comme sonnaient neuf heures. La foule encombrait déjà le lieu du concours. Au tumulte des spectateurs s’ajoutaient les beuglements, les bêlements, les grognements des animaux, dont les plus favorisés allaient figurer, à leur grand honneur, sur les pages du palmarès officiel.

Là étaient rassemblés d’admirables types des espèces bovines, ovines et porcines, nombre de moutons et de porcs des plus belles races, vaches laitières, bœufs dont l’Amérique fournit en une année plus de quatre cent mille à l’Angleterre. Là paradaient avec ces rois de l’élevage, ces « cattle-kings », cotés parmi les plus honorables citoyens des États-Unis. Au centre s’élevait une estrade sur laquelle devaient être exposés les produits.

Et alors l’idée vint à John Milner de fendre la foule, de gagner le pied de l’estrade, d’y faire monter son compagnon et de crier à l’assistance :

« Voilà Tom Crabbe, le Champion du Nouveau-Monde, le deuxième partenaire du match Hypperbone ! »

Quel effet à cette révélation inattendue, en présence de ce héros du jour, dominant ce public surchauffé !…

Alors, poussant Tom Crabbe en avant et comme remorqué par ce tug puissant, il fendit les flots du populaire et voulut monter sur l’estrade…

La place était prise, et qui l’occupait ?… Un porc, un énorme porc, colossal produit des deux races américaines Polant China et Red Jersey – un porc vendu à trois ans deux cent cinquante dollars, alors qu’il pesait déjà treize cent vingt livres, – un cochon phénoménal, sa longueur près de huit pieds, sa hauteur quatre, son tour de cou six, son tour de corps sept et demi, son poids actuel dix-neuf cent cinquante-quatre livres !…

Et c’était cet échantillon de la famille Suillienne qui avait été amené du Texas !… C’était lui dont les affiches annonçaient l’arrivée à Cincinnati !… C’était lui qui absorbait ce jour-là toute l’attention publique !… C’était lui que présentait aux applaudissements de la foule son heureux propriétaire !…

Voilà donc devant quel nouvel astre avait pâli l’astre de Tom Crabbe ! Un porc monstrueux qui allait être primé au concours de Spring Grove !…

John Milner, atterré, recula. Puis, faisant signe à Tom Crabbe de le suivre, il reprit le chemin de son hôtel par des rues détournées, et, désappointé, humilié, après s’être confiné dans sa chambre, il n’en voulut plus sortir.

Et si jamais Cincinnati eut l’occasion de recouvrer ce surnom de Porcopolis que venait de lui ravir Chicago, ce fut bien ce 30 mai 1897 !