Le Testament d’un excentrique/II/3

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Hetzel (p. 261-280).
Et voici ce qu'elle lut... (Page 264.)

III

à pas de tortue.

« Reçu de M. Hermann Titbury, de Chicago, la somme de trois cents dollars, en paiement de l’amende à laquelle il a été condamné par jugement du 14 mai courant, pour infraction à la loi sur les boissons alcooliques.

« Calais, Maine, ce 19 mai 1897.
« Le greffier,..................
« Walter Hoek. »

Ainsi Hermann Titbury avait dû s’exécuter, non sans une longue résistance continuée jusqu’au 19 mai. Puis, cette somme payée, l’identité du troisième partenaire dûment établie, la preuve faite que c’étaient bien M. et Mrs Titbury qui voyageaient sous le nom de M. et Mrs Field, le juge R. T. Ordak, après trois jours de prison, avait remis le reste de la peine.

Il était temps.

Ce jour-là, 19, à huit heures du matin, maître Tornbrock avait joué le sixième coup de dés, et avisé l’intéressé par le fil de Calais.

Les habitants de cette petite ville, blessés de ce que l’un des partants du match Hypperbone se fût caché sous un faux nom, ne se montrèrent pas très accueillants et rirent même de sa mésaventure. Enchantés tout d’abord que, dans le Maine, Calais eût été le lieu choisi par feu Hypperbone, ils ne pardonnaient pas au Pavillon Bleu de ne point s’être fait connaître dès son arrivée. Il suit de là que son nom véritable, lorsqu’il fut révélé, ne produisit aucune impression. Dès que le gardien lui eut rendu la liberté, Hermann Titbury prit le chemin de l’auberge. Personne ne l’accompagna, personne même ne se détourna sur son passage. Le couple ne tenait pas autrement, d’ailleurs, à ces acclamations de la foule que recherchait Harris T. Kymbale et n’avait qu’un désir : quitter Calais le plus tôt possible.

Il était neuf heures du matin, et il s’en fallait de trois encore que le moment fût venu de se présenter au bureau du télégraphe. Aussi, devant le thé et les rôties de leur déjeuner, M. et Mrs Titbury s’occupèrent-ils de mettre leur comptabilité en règle.

« Combien avons-nous dépensé depuis notre départ de Chicago ?… demanda l’époux.

— Quatre-vingt-huit dollars et trente-sept cents, répondit l’épouse.

— Tant que cela…

— Oui, et bien que nous n’ayons pas gaspillé notre argent en route. »

À moins d’avoir du sang de Titbury dans les veines, on aurait pu s’étonner, au contraire, que les dépenses eussent été réduites à ce point. Il est vrai, cette somme devait être accrue des trois cents dollars de l’amende, – ce qui portait à un chiffre assez élevé la saignée faite à la caisse titburyenne.

« Et pourvu que la dépêche que nous allons recevoir de Chicago ne nous oblige pas à partir pour l’autre bout du territoire !… soupira M. Titbury.

— Il faudrait cependant s’y résoudre, déclara formellement Mrs Titbury.

— J’aimerais mieux renoncer…

— Encore ! s’écria l’impérieuse matrone. Que ce soit la dernière fois, Hermann, que tu parles de renoncer à cette chance de gagner soixante millions de dollars ! »

Enfin, les trois heures s’écoulèrent, et à midi moins vingt, le couple, installé dans la salle du Post Office, attendait, et avec quelle impatience, on l’imagine. C’est à peine si une demi-douzaine de curieux s’y étaient donné rendez-vous.

Quelle différence avec l’empressement dont leurs partenaires furent l’objet à Fort Riley, à Austin, à Santa Fé, à Milwaukee, à Key West, devant le guichet des bureaux du télégraphe !

« Il y a un télégramme pour M. Hermann Titbury de Chicago, » dit l’employé.

Le personnage ainsi interpellé fut pris de faiblesse au moment où son sort allait se décider. Ses jambes fléchirent, sa langue se paralysa, et il ne put répondre.

« Présent, dit Mrs Titbury en secouant son mari qu’elle poussa par les épaules.

— Vous êtes bien le destinataire de cette dépêche ?… reprit l’employé.

— S’il l’est !… s’écria Mrs Titbury.

— Si je le suis !… répondit enfin le troisième partenaire. Allez le demander au juge Ordak !… Cela m’a coûté assez cher pour qu’on ne me chicane pas sur mon identité !… »

En effet, aucun doute à ce sujet. Le télégramme fut donc remis à Mrs Titbury et ouvert par elle, car la main tremblante de son mari n’aurait pu y parvenir.

Et voici ce qu’elle lut d’une voix décroissante qui s’étreignit sans articuler les derniers mots :

« Hermann Titbury, point de deux par un et un, Great Salt Lake City, Utah.

Tornbrock. »

Le couple défaillit au milieu des railleries peu contenues de l’assistance, et il fallut l’asseoir sur un des bancs de la salle.

La première fois, par un et un, envoyé à la deuxième case au fond du Maine, la seconde fois, encore par un et un, envoyé à la quatrième case en plein Utah !… Quatre points en deux coups !… Et, pour comble, après avoir été de Chicago à l’extrémité de l’Union, aller presque à l’autre extrémité dans l’ouest !

Passé ces quelques moments de faiblesse très compréhensible, on l’avouera, Mrs Titbury se ressaisit, redevint la virago résolue qui dominait le ménage, prit son mari par le bras et l’entraîna vers l’auberge de Sandy Bar.

Non ! la malchance était vraiment trop prononcée ! Quelle avance avaient déjà les autres partenaires, Tom Crabbe, Max Réal, Harris T. Kymbale, Lissy Wag, sans parler du commodore Urrican !… Ils filaient comme des lièvres, et les Titbury marchaient comme des tortues !… Aux milliers de milles parcourus entre Chicago et Calais, il faudrait maintenant ajouter les deux mille deux cents qui séparent Calais de Great Salt Lake City…

Enfin, si les Titbury ne se résignaient pas à abandonner le match, il convenait de ne point s’attarder à Calais, quitte à prendre quelques jours de repos à Chicago, le délai pour se rendre à l’Utah s’étendant du 19 mai au 2 juin. Et comme Mrs Titbury n’entendait pas renoncer à la partie, le couple quitta Calais le jour même par le premier train, accompagné de tous les vœux que la population faisait… pour leurs concurrents. Après une telle déveine, la cote du troisième partenaire – s’il en avait une toutefois – allait certainement tomber à un taux dérisoire. Le Pavillon Bleu ne serait même plus ni classé, ni placé.

L’infortuné couple n’eut pas d’ailleurs à se préoccuper de l’itinéraire, tout indiqué, qui consistait à reprendre celui qu’il avait suivi jusqu’au Maine. Arrivé à Chicago, il aurait à sa disposition les trains de l’Union Pacific, qui par Omaha, Granger et Ogden atteignent la capitale de l’Utah.

Dans l’après-midi la petite ville fut débarrassée de la présence de ces gens peu sympathiques qui y avaient fait triste figure. On espérait bien que les hasards du Noble Jeu des États-Unis d’Amérique ne les ramèneraient point, – espoir qu’ils partageaient eux-mêmes, on peut le croire.

À quarante-huit heures de là, les Titbury débarquèrent à Chicago, passablement éreintés, il faut en convenir, à la suite de ces déplacements que leur âge et leurs habitudes ne comportaient guère. Ils durent même séjourner quelques jours dans leur maison de Robey Street. M. Titbury fut pris en route d’une attaque de ces rhumatismes de quinquagénaire, qu’il traitait d’ordinaire par le mépris, – sorte de traitement économique, très en rapport avec sa ladrerie originelle.

La vérité est que ses jambes lui refusèrent tout service, et que, de la gare, on dut le transporter jusque chez lui.

Il va de soi que les journaux annoncèrent son arrivée. Les reporters du Staats Zeitung, favorables à sa cause, lui rendirent visite. Mais, en le voyant dans un tel état, ils durent l’abandonner à sa mauvaise chance, et les agences ne lui trouvèrent plus preneurs, pas même à sept contre un.

Toutefois, on comptait sans Kate Titbury, cette maîtresse femme, et elle le fit bien voir. Ce ne fut pas par l’indifférence qu’elle traita les rhumatismes de son mari, ce fut par la violence. Aidée de son dragon de servante, elle frotta le rhumatisant avec tant de vigueur qu’il faillit y laisser la peau de ses jambes. Jamais âne ou cheval ne fut étrillé de cette façon. Inutile d’ajouter que ni docteur ni pharmacien n’eurent à intervenir, et peut-être le patient ne s’en trouva-t-il que mieux.

Bref, le retard ne fut que de quatre jours. Le 23, les dispositions étaient prises en vue de la continuation du voyage. Il y eut lieu de tirer de la caisse quelques milliers de dollars-papier, et le 24, dès le matin, le mari et la femme se remirent en route, ayant tout le temps nécessaire pour atteindre la capitale mormone.

En effet, le railroad relie directement Chicago à Omaha ; puis, à partir de ce point, l’Union Pacific aboutit à Ogden, et, sous le nom de Southern Pacific, étend sa ligne jusqu’à San Francisco.

Et, à tout prendre, il était heureux que les époux Titbury n’eussent pas été expédiés en Californie, car le voyage se fût allongé d’un millier de milles.

C’est dans l’après-midi du 28 qu’ils arrivèrent à Ogden, importante station, qu’un embranchement met en communication avec Great Salt Lake City.

Là se produisit une rencontre, – non pas entre deux trains, on se hâte de le dire, – mais entre deux des partenaires, rencontre qui devait avoir de singulières conséquences.

Dans cette après-midi, Max Réal, retour de sa visite au Parc National, venait de rentrer à Ogden. De là, il se rendrait le lendemain 29 à Cheyenne afin d’y recevoir le résultat de son troisième coup de dés. Or, en arpentant le quai de la gare, voici qu’il se trouva face à face avec ce Titbury, en compagnie duquel il avait suivi le cortège de William J. Hypperbone et figuré sur la scène de l’Auditorium, pendant la lecture du testament de l’excentrique défunt.

Cette fois, le couple s’était bien gardé de voyager sous un nom d’emprunt. Il ne voulait pas s’exposer de nouveau aux inconvénients dont il avait été victime à Calais. S’il s’était dispensé de se faire connaître pendant le parcours, il ne manquerait pas de s’inscrire sous son nom véritable à un hôtel de Great Salt Lake City. Inutile, n’est-ce pas, de révéler en route cette situation de futur héritier de trois cents millions. Ce serait assez de le dire dans la capitale de l’Utah, et là, si on prétendait l’exploiter, M. Titbury saurait se défendre.

Que l’on juge donc de la désagréable surprise qu’éprouva le Pavillon Bleu, lorsque, devant un certain nombre de personnes descendues du train, il s’entendit interpeller de la sorte par le Pavillon Violet :

« Si je ne me trompe, c’est bien à M. Hermann Titbury, de Chicago, mon concurrent dans le match Hypperbone, que j’ai l’honneur de parler ?… »

Le couple tressaillit à l’unisson. Visiblement ennuyé d’être signalé à l’attention du public, M. Titbury se retourna et ne parut pas se souvenir d’avoir jamais vu l’importun, bien qu’il l’eût parfaitement reconnu, d’ailleurs.

« Je ne sais, monsieur… répondit-il. Est-ce à moi… par hasard… que vous vous adressez ?…

— Pardon, reprit le jeune peintre, il n’est pas possible que je me trompe !… Nous étions ensemble aux fameuses obsèques… à Chicago… Max Réal… le premier partant…

— Max Réal ?… » répliqua Mrs Titbury, comme si elle entendait prononcer ce nom pour la première fois.

Max Réal, qui commençait à s’impatienter, dit alors : « Ah çà ! monsieur, êtes-vous ou n’êtes-vous pas M. Hermann Titbury, de Chicago ?…

— Mais, monsieur, lui fut-il aigrement répondu, de quel droit vous permettez-vous de m’interroger ?…

— C’est ainsi que vous le prenez ! dit Max Réal, en renfonçant son chapeau sur sa tête. Vous ne voulez pas être M. Titbury, l’un des Sept, expédié d’abord au Maine, et ensuite à l’Utah… soit ! Cela vous regarde !… Quant à moi, je suis Max Réal, qui reviens du Kansas, et du Wyoming !… Et là-dessus, bonsoir !… »

Puis, comme le départ pour Cheyenne allait s’effectuer à l’instant, il s’élança dans un des wagons, avec Tommy, laissant le couple interdit de l’aventure et maudissant ces propres à rien qu’on appelle des artistes.

À ce moment, un homme qui avait suivi cette petite scène, non sans un évident intérêt, s’approcha. Cet individu, mis avec une certaine recherche, âgé d’une quarantaine d’années, montrait une physionomie franche, et ne pouvait inspirer que de la confiance, même aux gens les plus soupçonneux.

« Voilà, dit-il, en s’inclinant devant Mrs Titbury, un impertinent personnage et qui aurait eu droit à une bonne correction pour son insolence !… Et si je n’avais pas craint de me mêler de ce qui ne me regardait pas…

— Je vous remercie, monsieur, répondit M. Titbury, flatté de voir un homme si distingué venir à sa défense.

— Mais, reprit l’homme si distingué, est-ce réellement Max Réal, votre partenaire ?…

— Oui… je crois… en effet… répliqua M. Titbury, quoique je le connaisse à peine…

— Eh bien, ajouta le voyageur, je lui souhaite tous les désagréments possibles pour avoir parlé avec ce sans-gêne à des personnes infiniment respectables, et à vous, monsieur, de le battre dans cette partie… lui et les autres… s’entend ! »

Il eût fallu avoir l’esprit mal tourné pour ne pas faire bon accueil aux avances d’un homme de tant de politesse, et même de tant d’obséquiosité, un gentleman qui s’intéressait à ce point au succès de M. et de Mrs Titbury.

Qui était ce personnage ?… M. Robert Inglis, de Great Salt Lake City, et qui se disposait à y revenir – le jour même – un courtier de commerce des plus répandus, qui connaissait à fond la province pour l’avoir parcourue pendant nombre d’années. Aussi, après avoir décliné ses nom et profession, s’offrit-il très galamment à piloter les époux Titbury, se chargeant de trouver un hôtel à leur convenance.

Comment refuser les services de M. Robert Inglis, lequel déclara, d’ailleurs, avoir engagé une très forte somme sur les chances du troisième partenaire. Il prit les menus bagages de Mrs Titbury, et les déposa dans un des wagons du train qui allait quitter Ogden. M. Titbury se montrait particulièrement touché, surtout, de ce que M. Robert Inglis eût traité Max Réal comme le méritait ce polisson. En outre, il ne pouvait que se féliciter d’avoir rencontré un compagnon de voyage si aimable, qui lui servirait de guide dans la capitale de l’Utah.

Great Salt Lake City. — Le Temple mormon.

Tout était donc pour le mieux. Les voyageurs montèrent en wagon, et on peut affirmer que jamais le temps ne passa pour eux aussi vite que durant ce parcours, qui ne comptait qu’une cinquantaine de milles.

M. Inglis fut aussi intéressant qu’intarissable. Ce qui parut plaire à l’excellente dame, c’est qu’il était le quarante-troisième enfant d’un ménage mormon, bien entendu avant que la polygamie eût été interdite par décret du Président des États-Unis.

Et cela ne saurait étonner, puisque l’apôtre Hébert Kimball, premier conseiller de l’Église, était mort en laissant treize femmes et cinquante-quatre enfants. Il faut espérer que si le chroniqueur de la Tribune, Harris T. Kymbale, est jamais astreint à se transporter dans l’Utah, il ne prendra pas exemple sur son homonyme. Au surplus, les deux noms ne s’écrivent pas de la même manière, et, en outre, il n’est plus permis à Great Salt Lake City d’être polygame, fût-on un des « Fidèles du Coran ».

Si cette conversation plut aux Titbury, ce fut surtout parce qu’il eût été impossible d’imaginer un conteur plus charmant que M. Inglis. Nul doute qu’il regrettât le temps où l’Église mormone fonctionnait dans toute sa splendeur. Il vantait l’excellence de cette religion, la « meilleure » qui fut révélée par « l’Esprit de Dieu ». Il parla de Joseph Smith, qui se sentit devenir prophète en 1830, qui retrouva les tablettes d’or sur lesquelles étaient inscrites les divines lois du Mormonisme, et qui fut assassiné depuis. Il narra l’exode des « Saints des Derniers Jours », établis d’abord dans le New York, dans l’Illinois, puis dans l’Ohio, puis dans le Missouri. Et alors, le voilà qui s’étend en termes émus et dithyrambiques sur Brigham Young, pape et président de l’Église, lequel, bravant les fatigues, bravant les dangers, conduisit la communauté sur les territoires voisins du Grand Lac Salé, où il fonda, en 1847, la Nouvelle Jérusalem.

Et la cité sainte ne méritait-elle pas ce nom, comme méritait celui de Jourdain le cours d’eau sur les bords duquel elle s’élève, à une dizaine de milles du lac ? C’étaient les temps prospères, et l’État ne comptait pas moins de cent quarante-cinq mille Fidèles, qui se sont réfugiés actuellement, pour le plus grand nombre, sur un territoire concédé par le Mexique. Mais les persécutions s’accrurent, et ce que ne dit pas M. Robert Inglis, c’est que le gouvernement fédéral comprit très bien que l’Utah cherchait plus à se rendre indépendant qu’à vivre dans les pratiques du mormonisme. Aussi, en 1871, le général Grant fit-il emprisonner le pape et les apôtres, replaça l’ancien pays des Utahs sous le joug administratif et en même temps interdit les unions polygames, fussent-elles réduites à la bigamie, au nom de la morale publique. Et, aujourd’hui, la Nouvelle Sion est maintenue dans l’ordre par le fort Douglas, que le gouvernement fit construire à trois milles dans l’est afin de l’obliger à se conformer aux lois de la République Nord-Américaine.

« Ah ! mes amis, s’écria alors Robert Inglis, dont la voix s’attendrit au point de tirer des larmes des yeux de Mrs Titbury, si vous aviez connu Brigham Young, notre pape vénéré, avec ses cheveux en toupet, sa barbe grisonnante encadrant les joues et le menton, ses yeux de lynx, et George Smith, cousin du prophète et historien de l’Église, et Hunter, président des évêques, et Orson Hyde, président des douze apôtres, et Daniel Wels, second conseiller, et Elisa Snow, l’une des femmes spirituelles du pape…

— Était-elle jolie ?… demanda Mrs Titbury.

— Abominablement laide, madame, mais qu’est-ce que la beauté chez une femme ?… »

Et celle à qui s’adressait Robert Inglis eut un petit sourire approbateur.

« Quel âge a maintenant le célèbre Brigham Young ?… interrogea M. Titbury.

— Il n’en a plus, puisqu’il est mort !… Mais, s’il vivait, il aurait cent deux ans.

— Et vous, monsieur, demanda Mrs Titbury, avec un peu d’hésitation, êtes-vous marié ?…

— Moi, chère dame !… À quoi bon se marier, depuis que la polygamie est défendue ?… Une seule femme est plus difficile à conduire que cinquante ! »

Et M. Inglis de rire si gaîment de sa répartie, que le couple prit largement part à son hilarité.

Le territoire que traverse l’embranchement d’Ogden est plat et aride, du sable et de l’argile, mélangés de sels alcalins qui le couvrent d’efflorescences blanchâtres comme le grand désert dans l’ouest du lac. Il n’y pousse que du thym, de la sauge, du romarin, des bruyères sauvages, et aussi de prodigieuses quantités de tournesols à fleurs jaunes. Vers l’est s’élevaient les cimes lointaines et embrumées des monts Wahsatch.

Il était sept heures et demie, lorsque le train s’arrêta en gare de Great Salt Lake City.

Une magnifique ville, avait dit Robert Inglis, et certainement il ne laisserait pas partir ses nouveaux amis avant qu’ils l’eussent visitée, une ville de cinquante mille habitants, – il exagérait de cinq mille, – une ville magnifique, encadrée à l’est par de magnifiques montagnes, et que le magnifique Jourdain met en communication avec le magnifique lac Salé, une ville salubre entre toutes, avec ses maisons, ses cottages entourés de massifs verdoyants, leurs vergers, leurs potagers plantés de pommiers, pruniers, abricotiers, pêchers, qui donnent les plus beaux fruits du monde !… Et en bordure des rues marchandes magnifiques… des édifices bâtis en pierre, et d’aspect magnifique !… Et ses monuments, magnifiques spécimens de l’architecture mormone, la magnifique Présidence où résidait autrefois Brigham Young, le magnifique Temple mormon, le magnifique Tabernacle, une merveille de charpente, dans lequel huit mille Fidèles pouvaient trouver place !… Et autrefois, quelles magnifiques cérémonies, le pape et les apôtres sur une estrade magnifique, autour, la foule des Saints, hommes, femmes, enfants, oh ! combien ! assistant à la lecture de la Bible écrite de la magnifique main de Mormon lui-même !… Enfin, tout magnifique.

La vérité est que M. Robert Inglis, par amour pour sa cité natale, se laissait aller à quelque exagération. La ville du Grand Lac Salé ne mérite pas de tels éloges. Elle est trop vaste pour sa population, et si elle possède quelques beautés naturelles, elle n’en montre aucune d’artistique. Quant au fameux Tabernacle, ce n’est, à vrai dire, qu’un énorme couvercle de chaudière posé à plat sur le sol.
« On ne passe pas ! » (Page 275.)

Dans tous les cas, il n’était pas question de visiter Great Salt Lake City ce soir-là. Le plus pressé consistait à faire choix d’un hôtel, et, comme M. Titbury entendait qu’il ne fut pas de prix exorbitant, son guide lui en proposa un en dehors de la ville, Cheap Hotel, autrement dit « Hôtel du bon marché ».

Rien qu’à ce nom, le couple fut séduit et rassuré. Puis, laissant la valise en gare, quitte à venir la rechercher, si Cheap Hotel lui convenait, il suivit M. Inglis qui avait voulu porter lui-même le sac et la couverture de l’« excellente et honorable dame ».

On descendit vers les bas quartiers de la cité dont les époux Titbury ne purent rien voir, car il faisait déjà presque nuit, on atteignit la rive droite d’une rivière que M. Inglis dit être Crescent River, et on chemina pendant environ trois milles.

Peut-être les Titbury trouvèrent-ils la course un peu longue ; mais à la pensée que l’hôtel serait d’autant moins cher qu’il était plus éloigné de la ville, ils ne songèrent point à se plaindre.

Enfin, vers huit heures et demie, au milieu d’une obscurité complète, le ciel était chargé, les voyageurs arrivèrent devant une maison dont ils ne purent juger l’apparence.

Quelques instants plus tard, l’hôtelier, – un gaillard de farouche mine, il faut l’avouer, – les introduisait dans une chambre du rez-de-chaussée, blanchie à la chaux, uniquement meublée d’un lit, d’une table et de deux chaises. Cela leur suffirait, et ils remercièrent M. Inglis, qui prit congé en promettant de revenir le lendemain matin.

Très fatigués, M. et Mrs Titbury, après avoir soupé des quelques provisions qui restaient dans le sac de voyage, se mirent au lit. Puis, bientôt endormis côte à côte, tous deux rêvèrent que les pronostics de cet obligeant M. Inglis se réalisaient et que le prochain coup de dés leur faisait gagner une vingtaine de cases.

Ils se réveillèrent à huit heures, ayant passé une bonne nuit bien reposante. Ils se levèrent sans hâte, n’ayant rien de mieux à faire que d’attendre leur guide afin de visiter la ville avec lui. Ce n’est pas qu’ils fussent curieux de leur nature, oh non ! mais comment refuser les offres de M. Robert Inglis, qui voulait leur montrer les merveilles de la grande cité mormone ?…

À neuf heures, personne. M. et Mrs Titbury, habillés, prêts à partir, regardaient par la fenêtre qui s’ouvrait sur la grande route devant Cheap Hotel.

Cette route, leur avait dit la veille leur obligeant cicerone, était l’ancien « Emigrants road ». Elle longeait Crescent River. Là cheminaient autrefois les fourgons chargés de marchandises destinées aux campements des pionniers et que conduisait le bull-waker, le bouvier, alors que l’on mettait plusieurs mois pour aller de New York aux territoires de West Union.

Cheap Hotel devait être isolé, car, en se penchant hors de la fenêtre, M. Titbury n’apercevait aucune maison, ni sur cette rive, ni sur la rive gauche de la rivière. Rien que le sombre massif des verdoyantes forêts de pins qui s’étageaient sur les flancs d’une haute montagne.

À dix heures, personne encore. M. et Mrs Titbury commencèrent à s’impatienter, et d’ailleurs la faim se faisait sentir.

« Sortons, dit l’une.

— Sortons, » dit l’autre.

Et, poussant la porte de leur chambre, ils pénétrèrent dans une salle centrale, une vraie salle de cabaret, dont l’entrée donnait sur la route.

Là, sur le seuil, se tenaient deux hommes, mal vêtus, d’aspect peu rassurant, les yeux noyés de gin, et qui semblaient garder la porte.

« On ne passe pas ! »

Telle fut l’injonction envoyée d’un ton rude à M. Titbury.

« Comment… on ne passe pas ?…

— Non… sans payer.

— Payer ? »

Ce mot était évidemment, de toute la langue anglaise, celui qui plaisait le moins à M. Titbury, lorsqu’on le lui adressait.

« Payer… répéta-t-il, payer pour sortir ?… C’est une plaisanterie… »

Mais Mrs Titbury, soudain saisie d’inquiétude, ne prit pas la chose ainsi, et demanda :

« Combien ?…

— Trois mille dollars. »

Cette voix, elle la reconnut… C’était la voix de Robert Inglis, qui parut à l’entrée de l’hôtel.

Cependant M. Titbury, moins perspicace que sa femme, voulut prendre la chose en riant.

« Eh !… s’écria-t-il, voilà notre ami…

— En personne, répondit celui-ci.

— Et toujours de bonne humeur…

— Toujours.

— Et vraiment, elle est bien drôle, cette réclamation de trois mille dollars…

— Que voulez-vous, cher monsieur, répondit M. Inglis, c’est le prix d’une nuit à Cheap Hotel.

— Vous parlez sérieusement ?… demanda Mrs Titbury qui pâlissait.

— Très sérieusement, madame. »

M. Titbury, dans un mouvement de colère, voulut s’élancer au dehors.

Deux bras vigoureux s’appesantirent sur ses épaules et le clouèrent sur place.

Ce Robert Inglis était tout simplement un de ces malfaiteurs comme il s’en rencontre trop en ces lointaines contrées de l’Union, gens toujours à l’affût d’occasions qui ne sont pas rares. Plus d’une fois déjà, maint voyageur avait été détroussé par ce prétendu quarante-troisième enfant d’un mariage mormon, aidé de complices tels que les deux individus de cette méchante auberge de Cheap Hotel, un abominable coupe-gorge ou tout au moins coupe-bourse. Mis sur une bonne piste, après l’interpellation de Max Réal, il avait offert ses services aux époux Titbury ; puis, ayant appris d’eux qu’ils étaient porteurs de trois mille dollars, – aveu très imprudent, on en conviendra, – il les avait conduits à ce cabaret isolé, où ils seraient entièrement à sa merci.

M. Titbury le comprit, mais trop tard.

« Monsieur, dit-il, j’entends que vous nous laissiez sortir à l’instant… J’ai affaire à la ville…

— Pas avant le 2 juin, le jour où doit arriver la dépêche, répondu en souriant M. Inglis, et nous ne sommes qu’au 29 mai.

— Ainsi vous prétendez nous retenir pendant cinq jours ?…

— Et même davantage, et même plus que davantage… répondit le gracieux gentleman, à moins que vous ne me versiez trois mille dollars en bons billets de la Banque de Chicago…

— Misérable !…

— Je suis poli avec vous, fit observer M. Inglis, veuillez l’être avec moi, monsieur le Pavillon Bleu !…

— Mais cet argent… c’est tout ce que j’ai…

— Il sera facile au riche Hermann Titbury d’en faire venir de Chicago autant qu’il lui sera nécessaire !… Sa caisse est bien garnie, au riche Hermann Titbury !… Remarquez, mon cher hôte, que ces trois mille dollars, vous les avez sur vous, et que je pourrais vous les prendre dans votre poche. Mais, par Jonathan ! nous ne sommes pas des voleurs. Seulement, ce sont les prix de Cheap Hotel, et vous voudrez bien vous y conformer…

— Jamais !

— À votre aise. »

Sur ce mot, la porte fut refermée, et les époux restèrent emprisonnés dans la salle basse.

Quelles récriminations alors sur ce maudit voyage, sur les tribulations, sans parler des dangers, qui s’abattaient sur le couple voyageur ! Après l’amende de Calais, le vol de Great Salt Lake City !… Et quelle malchance d’avoir rencontré ce bandit d’Inglis !…

« Et c’est ce coquin de Réal qui nous vaut cela !… s’écria M. Titbury. Notre nom, nous ne voulions le faire connaître qu’à l’arrivée, et le gueux l’a crié à Ogden, en pleine gare !… Et il a fallu que ce brigand fût là pour l’entendre !… Que faire ?…

— Sacrifier les trois mille dollars… dit Mrs Titbury.

— Jamais… jamais !

— Hermann !… » se contenta de dire l’impérieuse et acariâtre épouse.

D’ailleurs, il faudrait bien en arriver à cette dure extrémité. Lors même que M. Titbury s’entêterait à ce refus, ces malfaiteurs sauraient le contraindre à s’exécuter. Et s’ils voulaient lui arracher son argent, puis le précipiter ensuite au fond de Crescent River avec Mrs Titbury, qui s’inquiéterait d’étrangers dont on ne connaissait pas la présence dans la ville ?…

M. Titbury résista pourtant. Peut-être un secours surviendrait-il… un détachement de milice remontant la route, ou tout au moins quelques passants qu’il appellerait à l’aide ?… Vain espoir ! une minute après, tous deux étaient conduits dans une chambre dont la fenêtre ne s’ouvrait que sur une cour intérieure. Le farouche hôtelier mit alors quelques aliments à leur disposition. Décidément, pour le prix demandé, ce n’était pas trop exiger que d’être, à raison de mille dollars par jour, non seulement couchés, mais nourris à Cheap Hotel !

Vingt-quatre, quarante-huit heures s’écoulèrent en ces conditions. À quel degré de rage arrivèrent les prisonniers, on ne saurait le dire. Du reste, ils n’eurent même pas l’occasion de revoir M. Inglis, qui se tenait à l’écart par discrétion, sans doute, et pour ne pas paraître exercer de pression sur ses hôtes.

Enfin, le 1er juin s’inscrivit sur les calendriers de l’Union. C’était le lendemain, avant midi, que le troisième partenaire devait être de sa personne au bureau du télégraphe de Great Salt Lake City. Faute que sa présence y fût constatée, il perdrait tous ses droits à continuer cette partie si désastreuse jusqu’alors pour les couleurs du Pavillon Bleu.

Eh bien, non !… M. Titbury ne voulait pas céder… il ne céderait pas. Mais, pressée par les délais, Mrs Titbury intervint avec une rare vigueur à l’effet d’imposer sa volonté. À supposer que M. Titbury, de par le caprice des dés, eût été envoyé dans l’hôtellerie, dans le labyrinthe, dans le puits, dans la prison, est-ce qu’il n’aurait pas eu à payer des primes doubles et triples ?… Est-ce qu’il eût hésité à le faire ?… Non !… Eh bien, c’était à tout le moins aussi obligatoire dans les circonstances actuelles, car, s’il est bien de tenir à l’argent, il est encore mieux de tenir à la vie, et leur existence à tous deux, aux mains de ces malfaiteurs… Enfin… il fallait payer.

M. Titbury résista jusqu’à sept heures dans l’espoir d’un secours providentiel qui ne vint pas.

Or, précisément, à sept heures et demie, M. Inglis, on ne peut plus aimable et poli, se fit annoncer.

« C’est demain le grand jour, dit-il. Il serait bon, mon cher hôte, que vous fussiez ce soir à Great Salt Lake City.

— Et qui m’en empêche si ce n’est vous… s’écrie M. Titbury que la colère étouffait.

— Moi ?… répondit M. Inglis toujours souriant. Mais il suffit que vous soyez décidé à régler votre note…

— Voici, » dit Mrs Titbury en tendant à M. Inglis la liasse de billets que son mari, la mort dans l’âme, lui avait remise.

M. Titbury faillit passer de vie à trépas, lorsqu’il vit ce coquin prendre la liasse, compter la somme, et il ne trouva rien à répondre, quand ce brigand ajouta :

« Il est inutile que je vous donne un reçu de cet argent, n’est-il pas vrai ?… Mais n’ayez crainte, je la porterai à votre compte, mon cher hôte. Et maintenant, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter, avec un sympathique bonsoir, cette bonne chance de gagner les millions du match Hypperbone ! »

La porte était libre, et, sans en entendre davantage, le couple s’élança au dehors.

Il faisait presque nuit, et l’endroit serait difficile à reconnaître. Dès lors, comment désigner à la police le théâtre de cette scène tragi-comique ? Enfin le plus pressé était de regagner Great Salt Lake City dont on apercevait les lumières à trois milles de là, en amont de Crescent River. Et c’est ainsi qu’une heure après, M. et Mrs Titbury atteignirent la Nouvelle Sion, où ils descendirent dans le premier hôtel venu. Il ne leur coûterait jamais aussi cher que Cheap Hotel !

Le lendemain 2 juin, M. Titbury se rendit aux bureaux du shérif, afin de déposer sa plainte et demander que les agents se missent à la recherche de Robert Inglis. Peut-être serait-il encore temps de lui reprendre les trois mille dollars…

Le shérif, – un magistrat très intelligent, – reçut avec grand empressement la déposition du volé contre le voleur. Par malheur, M. Titbury ne put donner que de vagues renseignements sur le cabaret… Il y avait été conduit le soir… il en était parti le soir… Lorsqu’il parla de Cheap Hotel sur les bords de Crescent River, le shérif lui répondit qu’il ne connaissait pas d’hôtel de ce nom, et qu’il n’existait même pas de Crescent River dans le pays. Il serait donc bien difficile de mettre la main sur le malfaiteur, qui, d’ailleurs, devait avoir pris la fuite avec ses complices. Quant à lancer une brigade de détectives à leurs trousses en ce pays de bois et de montagnes, cela n’aboutirait à rien.

« Vous dites, monsieur Titbury, demanda le shérif, que cet homme s’appelle…

— Inglis… le misérable… Robert Inglis…

— Oui… c’est le nom qu’il vous a donné !… Mais, en y réfléchissant, je ne doute pas qu’il s’agisse du fameux Bill Arrol… Je le reconnais à sa manière d’opérer… Il n’en est pas à son coup d’essai…

— Et vous ne l’avez pas encore arrêté ?… s’écria furieusement M. Titbury.

— Pas encore, répondit le shérif. Nous n’en sommes qu’à la période de surveillance… Il se fera prendre un jour… ou l’autre…

— Il sera bien temps pour moi !

— Oui… mais il sera temps pour lui, et on l’électrocutera… à moins qu’on ne le pende…

— Et mon argent, monsieur, mon argent ?…

— Que voulez-vous… il faudrait appréhender ce diable de Bill Arrol, et ce n’est pas chose aisée !… Tout ce que je puis vous promettre, monsieur Titbury, c’est de vous envoyer un bout de sa corde, si on le pend, et, à la condition que la partie ne soit pas terminée, vous serez sûr de la gagner avec un pareil fétiche !… »

Et ce fut là tout ce que M. Titbury put obtenir de cet original shérif de la cité mormone !