Le Testament d’un excentrique/II/8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hetzel (p. 349-366).
John Milner eut un serrement de cœur. (Page 360.)

VIII

le coup du révérend hunter.


Si quelqu’un paraissait moins indiqué que personne pour la quarante-septième case, État de Pennsylvanie, pour Philadelphie, la principale cité de l’État, la plus importante de l’Union, après Chicago et New York, c’était assurément ce Tom Crabbe, brute de nature et boxeur de son métier.

Mais le sort n’en fait jamais d’autres, dit l’adage populaire, et au lieu de Max Réal, d’Harris T. Kymbale, de Lissy Wag, si capables d’admirer les magnificences de cette métropole, c’était cet être stupide qu’il y envoyait en compagnie de son entraîneur John Milner. Jamais le défunt membre de l’Excentric Club n’aurait prévu cela.

On n’y pouvait rien, d’ailleurs. Les dés avaient parlé dès les premières heures du 31 mai. Le point de douze par six et six s’était lancé sur le fil télégraphique entre Chicago et Cincinnati. Aussi le deuxième partenaire prit-il ses mesures pour quitter immédiatement l’ancienne Porcopolis.

« Oui ! Porcopolis ! s’écria en partant et avec l’accent du plus profond mépris John Milner. Comment, le jour où le célèbre Tom Crabbe l’honorait de sa présence, c’est à ce dégoûtant concours de bestiaux que s’est portée en foule sa population !… C’est à ce porc qu’est allée toute l’attention publique et il n’y a pas eu un seul hurrah pour le Champion du Nouveau-Monde !… Eh bien, empochons le gros sac d’Hypperbone, et je saurai nous venger. »

De quelle façon pourrait s’exercer cette vengeance, John Milner eût été sans doute fort embarrassé de s’en expliquer. Au surplus, avant tout, il s’agissait de gagner la partie. C’est pourquoi Tom Crabbe, se conformant aux indications du télégramme reçu dans la matinée, n’avait qu’à sauter dans le train pour Philadelphie.

Ce n’est pas qu’il n’eût dix fois le temps de faire ce voyage. Les États d’Ohio et de Pennsylvanie sont limitrophes. Dès qu’on a franchi la frontière orientale de l’un, on est sur le territoire de l’autre. Entre les deux métropoles, à peine six cents milles, et il existe plusieurs lignes de voies ferrées à la disposition des voyageurs. Vingt heures suffiraient à ce trajet.

Voilà de ces bonnes fortunes qui n’arriveraient pas au commodore Urrican, et que, d’ailleurs, n’eussent enviées ni le jeune peintre, ni le reporter de la Tribune, en quête de longs déplacements.

Mais John Milner ne décolérait pas, John Milner entendait ne pas demeurer un jour de plus dans cette cité trop friande des curiosités phénoménales de la race porcine. Oui ! quand il mettrait le pied sur la plate-forme du train, ce ne serait pas sans avoir dédaigneusement secoué la poussière de ses sandales. Et, en effet, personne ne s’était inquiété de la présence de Tom Crabbe à Cincinnati, personne n’était venu l’interviewer à son hôtel du faubourg de Covington, les parieurs n’avaient point afflué comme ceux d’Austin du Texas, et la salle du Post Office fut déserte le jour où il s’y présenta pour recevoir la dépêche adressée par maître Tornbrock !… Toutefois, grâce à son point de douze, Tom Crabbe devançait de trois cases Max Réal, et d’une case l’homme masqué lui-même.

John Milner, blessé dans son amour-propre, outré de l’attitude de la population cincinnatienne, furieux d’une telle indifférence, quitta l’hôtel à midi trente-sept, et suivi de Tom Crabbe, qui venait d’achever son deuxième repas, il se rendit à la gare. Le train partit et, après avoir bifurqué à Columbus, il franchit la frontière orientale formée par le cours de l’Ohio.

Cet État de Pennsylvanie doit son nom à l’illustre quaker anglais William Penn, qui, vers la fin du dix-septième siècle, devint acquéreur de vastes terrains situés sur les bords du Delaware. Voici dans quelles circonstances :

William Penn était créancier de l’Angleterre pour une grosse somme qu’on désirait ne point lui rembourser. Aussi, Charles II lui offrit-il en échange une portion des territoires que le Royaume-Uni possédait en cette partie de l’Amérique. Le quaker accepta, et, quelque temps après, en 1681, il jetait les premiers fondements de Philadelphie. Or, à cette époque, comme le sol était couvert d’immenses forêts, il parut tout naturel de l’appeler Sylvania, en y ajoutant le nom patronymique de William Penn. D’où Pennsylvania.

Cette histoire, Harris T. Kymbale l’eût certainement racontée avec bien d’autres anecdotes concernant le pays, et, au vif plaisir des lecteurs de la Tribune, si le sort lui eût attribué quinze jours de villégiature dans la région pennsylvanienne. De quelle plume alerte et souple il aurait décrit ce territoire assez semblable à celui de l’Ohio, que la chaîne des Alleghanys accidente pittoresquement du sud-est au nord-ouest, en déterminant la ligne de partage des eaux ! Il en aurait fait ressortir l’aspect général, que justifie encore la seconde moitié de son nom, vastes bois de chênes, de hêtres, de châtaigniers, de noyers, d’ormes, de frênes, d’érables, marais hérissés de sassafras, pâturages où se nourrit un nombreux bétail, où s’élèvent des chevaux de belle race que la bicyclette finira par disperser un jour comme ceux de l’Oregon ou du Kansas. Il eût célébré en phrases sonores et spirituelles ces champs spacieux où le mûrier prospère à l’avantage des sériciculteurs, et aussi des vignobles d’un rendement fructueux. Car, si la Pennsylvanie est particulièrement froide en hiver et plus que ne le comporte sa latitude, du moins subit-elle pendant l’été des chaleurs tropicales. Enfin, il eût parlé, avec chiffres à l’appui, de ce sol si riche en houille, en anthracite, en minerais de fer, en sources de pétrole et de gaz naturel, et si généreux, si inépuisable, qu’il donne un nombre de tonnes d’acier et de fer supérieur à la production du reste des États-Unis. Peut-être même l’enthousiaste reporter aurait-il raconté ses chasses à l’élan wolverene, au daim, au chat sauvage, au loup, au renard, et à l’ours brun qui fréquentent les vastes forêts de l’État, puisqu’il était grand amateur des prouesses cynégétiques.

Inutile d’ajouter, n’est-il pas vrai, que les principales cités pennsylvaniennes auraient reçu la visite d’Harris T. Kymbale, qu’il aurait été y chercher – ce dont il ne faisait aucunement fi – le bruyant accueil, les applaudissements réservés à l’un des favoris de la course excentrique. On l’aurait vu aux deux villes groupées d’Alleghany et de Pittsburg, où son concurrent Max Réal venait de passer pour se rendre à Richmond. Il aurait affecté une partie de son temps à cette capitale de l’État, Harrisburg, dont les quatre ponts sont jetés
Cincinatti. — Post Office.

d’une rive à l’autre de la Susquehanna, sortie du flanc des Blue Mountains, et que les usines métallurgiques bordent sur une étendue de plusieurs milles. Assurément, il se fût transporté au célèbre cimetière de Gettygsburg, théâtre des luttes de la guerre de Sécession, où tombèrent, en 1863, les soldats de l’armée confédérée, le jour même où le Mississippi s’ouvrait au général Grant par la reddition de la forteresse de Wicksburg. C’eût été, d’ailleurs, en compagnie des nombreux pèlerins du Sud comme du Nord, qui viennent annuellement honorer les morts couchés sous ces rangées de pierre dont est semée la sanglante nécropole. Bref, ce territoire possédait encore bien d’autres villes très prospères, Scrauton, Reading, Érié sur le lac de ce nom, Lancaster, Altoona, Wilkesbarre, dont la population dépasse trente mille âmes. Enfin, le chroniqueur en chef du grand journal chicagois eût-il négligé de se rendre près de la vallée du Leigth, à ce Mont-Ours, haut de cent toises, que le premier railway desservit dès l’année 1827, et voisin d’une mine d’anthracite qui brûle depuis un demi-siècle.

Il faut dire également que, si dédaigneux qu’il fût des régions industrielles, Max Réal eût rencontré sur les territoires pennsylvaniens plus d’un beau site qui aurait certainement tenté son pinceau, des paysages variés et pittoresques au versant des Alleghanys, et dans les vallées du massif des Appalaches.

Mais ni le premier ni le quatrième partenaire n’avaient été envoyés à la quarante-septième case, et ce sera un éternel regret pour la postérité.

On le pense bien, rien à attendre de Tom Crabbe, ou pour mieux dire de John Milner. Son héros était à destination de Philadelphie, il irait à Philadelphie, nulle part ailleurs. Et, cette fois, l’attention publique ne se détournerait pas de lui. Il y reviendrait l’homme du jour. Au besoin, John Milner saurait le remettre en lumière, et forcer la grande ville à s’occuper d’un personnage qui tenait une place si considérable dans le monde pugiliste du Nord-Amérique.

Ce fut vers dix heures du soir, le 31 mai, que Tom Crabbe fit son entrée dans la « Ville de l’Amour Fraternel », où son entraîneur et lui passèrent incognito leur première nuit.

Le lendemain, John Milner voulut voir d’où venait le vent. Soufflait-il du bon côté, et avait-il apporté le nom de l’illustre boxeur jusqu’aux rives du Delaware ?… Selon son habitude, John Milner avait laissé Tom Crabbe à l’hôtel, après avoir pris les mesures nécessaires au sujet de ses deux déjeuners du matin.

Cette fois, encore, comme à Cincinnati, il n’avait point inscrit leurs noms et qualités sur le livre des voyageurs. Une promenade à travers la cité lui paraissait indiquée. Puisque le résultat du dernier tirage y devait être connu depuis la veille, il saurait si la population se préoccupait de l’arrivée de Tom Crabbe.

Lorsqu’il s’agit de parcourir une ville de troisième ou quatrième ordre, d’étendue restreinte, cela peut se faire en quelques heures. Mais il n’en va pas ainsi pour une agglomération urbaine, qui, en y comprenant ses annexes de Manaynak et de Germanstown, de Camden et de Gloucester, ne compte pas moins de deux cent mille maisons et de onze cent mille âmes. Dans sa disposition oblique du nord-est au sud-ouest en suivant le cours du Delaware, Philadelphie se développe sur une longueur de six lieues, et sa superficie est bien près d’égaler celle de Londres. Cela tient surtout à ce que, en très grand nombre, les Philadelphiens habitent chacun sa maison, que les énormes bâtisses avec des centaines de locataires, comme à Chicago ou à New York, y sont rares. C’est la cité du « home » par excellence.

En réalité, cette métropole est immense, superbe aussi, ouverte, aérée, régulièrement construite avec certaines rues larges d’une centaine de pieds. Elle possède des maisons sur les façades desquelles alternent les briques et le marbre, de frais ombrages conservés depuis l’époque sylvanienne du territoire, des jardins luxueusement entretenus, des squares, des parcs, et le plus vaste de tous ceux des États-Unis, Fairmount Park, un morceau de campagne de douze cents hectares qui borde le Schnylkill, et dont les ravins ont gardé leur sauvage aspect.

Dans tous les cas, pendant cette première journée, John Milner ne put visiter que la partie de la ville située sur la rive droite du Delaware, et il remonta vers le quartier de l’ouest on suivant le Schnylkill, un affluent du fleuve, qui coule du nord-ouest au sud-est. De l’autre côté du Delaware s’étend New Jersey, l’un des petits États de l’Union, et auquel appartiennent ces annexes de Camden et de Gloucester, qui, faute de ponts, ne communiquent que par les ferry-boats avec la métropole.

Ce ne fut donc pas ce jour-là que John Milner traversa le centre
Philadelphie. — Independence Hall.

de la cité d’où rayonnent les principales artères, autour de l’Hôtel de Ville, vaste édifice de marbre blanc, bâti à coups de millions, et dont la tour, lorsqu’elle sera achevée, portera à près de six cents pieds dans les airs l’énorme statue de William Penn.

Au surplus, si, pendant son séjour à Philadelphie, John Milner ne pouvait faire autrement que d’apercevoir les monuments de la ville,
Tous deux confinés dans une chambre d'hôtel... (Page 366.)

jamais la pensée de les visiter ne devait lui venir, ni l’arsenal et les chantiers de construction situés dans la League Island, une île du Delaware, ni la Douane construite en marbre alleghanyen, ni l’Hôtel des Monnaies, où se frappent encore toutes les pièces de la République fédérale, ni l’Hôpital de la Marine, ni le Musée historique installé dans Independence Hall, où fut signée la déclaration de 1776, ni le Grand Collège, d’architecture corinthienne, où sont élevés des centaines d’orphelins, ni les bâtiments universitaires, ni ceux de l’Académie des Sciences naturelles et leurs précieuses collections, ni l’Observatoire, ni le Jardin botanique, l’un des plus beaux et des plus riches de l’Union, ni enfin aucune des deux cent soixante églises, aucun des six temples quakériens de cette ancienne et célèbre capitale des États-Unis d’Amérique.

Après tout, John Milner n’était pas venu pour voir Philadelphie. On n’attendait pas de lui comme de Max Réal ou de Harris T. Kymbale des tableaux ou des articles. Il avait pour mission de conduire Tom Crabbe là où le dernier tirage l’obligeait à se rendre. Mais il entendait bien faire de ce voyage une réclame au profit dudit Tom Crabbe, en cas que, faute de gagner les soixante millions de dollars, il serait obligé de continuer son métier.

Du reste, les amateurs de ce genre de sport ne devaient pas manquer à Philadelphie, où abondent les ouvriers par centaines de mille dans les mines métallurgiques, dans les ateliers de construction de machines, dans les raffineries, dans les fabriques de produits chimiques, dans les tissages de tapis et d’étoffes, – plus de six mille manufactures de toutes sortes, – et aussi les ouvriers du port, où se font les expéditions de charbons, de pétrole, de grains, d’objets ouvrés, et dont le mouvement commercial n’est dépassé que par celui de New York.

Oui, Tom Crabbe ne pouvait qu’être estimé à sa juste valeur en ce monde où les qualités physiques priment les qualités intellectuelles. Et, d’ailleurs, même en d’autres classes, dites supérieures, combien de gentlemen se rencontrent qui savent apprécier un coup de poing appliqué en pleine figure et la démantibulation d’une mâchoire suivant les règles de l’art !

À tout prendre, ce que John Milner constata, non sans une réelle satisfaction, c’est que le marché de Market Street de Philadelphie, qui passe pour être le plus grand des cinq parties du monde, n’était pas alors affecté à quelque concours régional de bestiaux. Donc, de ce chef, son compagnon n’aurait aucun rival à redouter comme dans cet abominable Spring Grove de Cincinnati, et le Pavillon Indigo ne s’abaisserait pas, cette fois, devant la majesté d’un porc phénoménal.

D’ailleurs John Milner fut, dès le début, rassuré à ce sujet. Les journaux de Philadelphie avaient annoncé à grand fracas d’articles que l’État de Pennsylvanie devait attendre la prochaine arrivée du deuxième partenaire dans les quinze jours compris entre le 31 mai et le 14 juin. Les agences de paris s’en étaient mêlées. Les courtiers avaient chauffé le monde des joueurs en faveur de Tom Crabbe, établissant qu’il avait l’avance sur tous ses concurrents, calculant qu’il lui suffisait de deux coups heureux pour atteindre le but… etc., etc…

Et, lorsque le lendemain, Tom Crabbe, à travers les rues les plus fréquentées de la ville, fut promené par son entraîneur, combien il aurait eu lieu d’être satisfait, s’il avait su lire !

Partout des affiches gigantesques, dans le genre, il est vrai, de celles qui concernaient le porc de Cincinnati, – avec le nom du deuxième partenaire en lettres d’un pied de haut, et des points d’exclamation l’escortant comme une garde d’honneur, sans parler des prospectus distribués par les vociférants courtiers des agences !

TOM CRABBE ! TOM CRABBE !! TOM CRABBE !!!
L’illustre Tom Crabbe, Champion du Nouveau-Monde !!!
Le grand favori du match Hypperbone !!!
Tom Crabbe qui a battu Fitzsimons et Corbett !
Tom Crabbe qui bat Réal, Kymbale, Titbury, Lissy Wag, Hodge Urrican et X K Z !!!
Tom Crabbe qui tient la tête !!!
Tom Crabbe qui n’est plus qu’à seize cases du but !!!
Tom Crabbe qui va planter le pavillon indigo sur les hauteurs de l’Illinois !!!
Tom Crabbe est dans nos murs !!!
Hurrah ! Hurrah !! Hurrah pour Tom Crabbe !!!!

Il va de soi que d’autres agences, qui ne faisaient pas du deuxième partenaire leur favori, ripostaient par d’autres affiches non moins fourmillantes de points d’exclamation, opposant surtout à ses couleurs celles de Max Réal et de Harris T. Kymbale. Hélas ! les autres partenaires, Lissy Wag, le Commodore et Hermann Titbury, étaient déjà considérés comme hors de concours.

On comprendra donc quel sentiment de fierté dut éprouver John Milner, lorsqu’il exhiba son triomphant sujet à travers les rues de Philadelphie, les principales places, les squares, à Fairmount Park, et aussi au marché de Market Street !… Quelle revanche des déboires de Cincinnati !… Quel gage de succès final !…

Cependant, le 7, au milieu de cette joie délirante, John Milner eut un serrement de cœur, provoqué par l’incident très inattendu que voici. Ce fut le coup d’épingle qui risque de dégonfler le ballon prêt à s’enlever dans les airs.

Une affiche non moins colossale venait d’être apposée par un rival, sinon un concurrent du match Hypperbone.

CAVANAUGH CONTRE CRABBE !

Qui était ce Cavanaugh ?… Oh ! on le connaissait bien dans la métropole. C’était un boxeur de grand renom, qui, trois mois avant, avait été vaincu dans une lutte mémorable contre Tom Crabbe en personne, sans avoir pu jusqu’ici obtenir sa revanche, malgré les réclamations les plus instantes. Aussi, puisque Tom Crabbe se trouvait à Philadelphie, ces mots s’étalaient-ils sur l’affiche à la suite du nom de Cavanaugh :

défi pour le championnat !
défi !!
défi !!!
On l’avouera, Tom Crabbe avait autre chose à faire que de répondre à cette provocation : c’était d’attendre tranquillement dans un confortable farniente la date du prochain tirage. Mais
Philadelphie. — L’Université.
Cavanaugh, — ou plutôt ceux qui le lançaient dans les jambes du Champion du Nouveau-Monde – ne l’entendaient pas de cette façon. Qui sait même si ce n’était pas le coup de quelque agence rivale qui méditait d’arrêter en route le plus avancé des partenaires ?…

John Milner aurait dû se contenter de hausser les épaules. Les partisans de Tom Crabbe intervinrent même pour lui dire de dédaigner ces défis un peu trop intéressés.

Mais, d’une part, John Milner connaissait l’indiscutable supériorité de son sujet sur Cavanaugh en matière de boxe, et de l’autre il se dit cette réflexion : si en fin de compte, Tom Crabbe ne gagnait pas la partie, s’il n’était pas enrichi par les millions du testament, s’il lui fallait continuer à boxer en public, ne serait-il pas perdu de réputation pour avoir refusé cette revanche demandée dans des circonstances si solennelles ?…

Bref, de tout cela, après de nouvelles affiches plus provocantes encore et qui n’allaient à rien moins qu’à entacher l’honneur du Champion du Nouveau-Monde, on put lire dès le lendemain sur tous les murs de Philadelphie :

réponse au défi !
crabbe contre cavanaugh !!

Qu’on juge de l’effet !

Quoi ! Tom Crabbe acceptait la lutte ! Tom Crabbe en tête des « Sept » allait risquer sa situation dans une revanche de pugilat !… Oubliait-il donc en quelle partie il était engagé, – et nombre de parieurs à sa suite ?… Eh bien, oui !… D’ailleurs, se disait avec assez de raison John Milner, ce n’étaient pas une mâchoire fracassée ou un œil exorbité qui empêcheraient Tom Crabbe de se remettre en route et de faire bonne figure dans le match Hypperbone !

Donc la revanche aurait lieu, et mieux valait que ce fût plus tôt que plus tard.

Or il arriva ceci : c’est que, comme les combats de ce genre sont interdits, même en Amérique, la police philadelphienne fit défense aux deux héros de se rencontrer sous peine de prison et d’amende. Il est vrai, d’être détenu dans ce Penitentiary Western, où les prisonniers sont astreints à apprendre un instrument et à en jouer toute la journée, – et quel charivarique concert dans lequel le lamentable accordéon domine ! – cela ne constitue pas une peine bien sévère ! Mais la détention, c’était l’impossibilité de repartir au jour indiqué, c’était s’exposer à ces retards dont Hermann Titbury avait failli être victime au Maine…

Restait peut-être un moyen de procéder sans avoir à craindre l’intervention du shérif. En effet, ne suffirait-il pas de se transporter dans une petite localité voisine, de tenir secrets le lieu et l’heure de la rencontre, de vider enfin hors de Philadelphie cette grande question de championnat ?…

C’est ce qui allait être fait. Seuls, les témoins des deux boxeurs et quelques amateurs de haute respectabilité furent mis au courant des dispositions prises.

Les choses se passeraient pour ainsi dire entre professionnels, et lorsqu’on serait de retour, les autorités métropolitaines n’auraient point à s’occuper de cette affaire. Ce n’en était pas moins fort imprudent, on en conviendra… Que voulez-vous ! quand les amours-propres sont en jeu…

Les pourparlers achevés, comme les provocations par affiches ne se renouvelèrent pas, comme le bruit se répandit même que la revanche était remise après l’issue du match, on put croire que le combat n’aurait pas lieu.

Et pourtant, le 9, vers huit heures du matin, dans la petite bourgade d’Arondale, à une trentaine de milles de Philadelphie, un certain nombre de gentlemen se trouvèrent réunis à l’intérieur d’une salle, secrètement louée pour cette cérémonie.

Des photographes et des cinématographistes les accompagnaient, afin de conserver à la postérité toutes les phases d’une si palpitante lutte.

Parmi les personnages figuraient Tom Crabbe, bien en forme, prêt à détendre ses formidables bras dans la direction de son adversaire à hauteur de tête, Cavanaugh, moins haut de taille, mais aussi large d’épaules et d’une vigueur exceptionnelle, – deux lutteurs capables d’aller jusqu’à vingt ou trente « rounds », c’est-à-dire vingt ou trente reprises de boxe.

Le premier était assisté de John Milner, le second de son entraîneur particulier. Amateurs et professionnels les entouraient, avides de juger les passes et contrepasses de ces deux machines de la force de quatre poings.

Mais à peine les bras sont-ils en position, qu’on voit apparaître le shérif d’Arondale, Vincent Bruck, accompagné du clergyman Hugh Hunter, ministre méthodiste de la paroisse, grand vendeur de Bibles, à la fois antiseptiques et antisceptiques. Prévenus par une indiscrétion, tous deux accouraient sur le champ clos pour empêcher cette rencontre immorale et dégradante, l’un au nom des lois pennsylvaniennes, l’autre au nom des lois divines.

On ne s’étonnera pas s’ils furent fort mal reçus, et par les deux champions, et par leurs témoins, et par les spectateurs, très friands de ce genre de sport sur lequel ils avaient même engagé des paris considérables.

Le shérif et le clergyman voulurent parler, on refusa de les entendre. Ils voulurent séparer les combattants, on leur résista. Or, à deux, que pouvaient-ils contre des gens râblés et musclés, assez vigoureux, semblait-il, pour les envoyer d’un revers de main rouler à vingt pieds de là ?…

Sans doute, les deux intervenants avaient pour eux leur caractère sacré. Ils représentaient les autorités terrestre et céleste, mais il leur manquait le concours de la police, qui lui vient en aide d’habitude.

Et, au moment où Tom Crabbe et Cavanaugh allaient se mettre sur l’offensive et la défensive :

« Arrêtez… s’écria Vincent Bruck.

— Ou prenez garde !… » s’écria le révérend Hugh Hunter.
Le monument de Washington à Philadelphie.

Rien n’y fit, et plusieurs coups de poing furent lancés, qui se perdirent dans le vide, grâce à une opportune retraite des deux adversaires.

Alors eut lieu une scène digne de provoquer la surprise, puis l’admiration de ceux qui en furent les témoins.

Ni le shérif ni le clergyman n’étaient de haute taille non plus que de large encolure, – des homme maigres et moyens. Toutefois, ce qu’ils n’avaient pas en vigueur, ils l’avaient – on va le voir – en souplesse, adresse et agilité.

En un instant, Vincent Bruck et Hugh Hunter furent sur les deux boxeurs. John Milner, ayant essayé de retenir le clergyman au passage, en reçut une maîtresse gifle qui l’étendit sur le sol où il resta à demi pâmé.

Une seconde après, Cavanaugh était gratifié d’un coup de poing que le shérif lui administra sur l’œil gauche, tandis que le révérend écrasait l’œil droit de Tom Crabbe.

Les deux professionnels voulurent assommer les assaillants. Mais ceux-ci, évitant leur attaque, sautant, cabriolant avec une prestesse de singes, esquivèrent à merveille les plus violentes ripostes.

Et, à partir de ce moment, – ce qui ne saurait surprendre, puisque cela se passait au milieu d’un groupe de connaisseurs – c’est à Vincent Bruck et à Hugh Hunter qu’allèrent les applaudissements, les hurrahs, les hips.

Bref, le méthodiste se montra si particulièrement méthodique dans sa manière d’opérer selon toutes les règles de l’art, qu’après avoir fait de Tom Crabbe un borgne, il en fit un aveugle en lui plaquant l’œil gauche au fond de l’orbite.

Enfin, quelques policemen apparaissant, le mieux était de décamper au plus vite, et c’est ce qui fut fait.

Ainsi se termina ce mémorable combat à l’avantage et aussi à l’honneur d’un shérif et d’un clergyman, lesquels avaient combattu pour la loi et pour la religion.

Quant à John Milner, une joue gonflée, un œil frit, il ramena Tom Crabbe à Philadelphie, où tous deux, confinés dans une chambre d’hôtel cachèrent leur honte, en attendant l’arrivée de la prochaine dépêche.