Le Testament d’un excentrique/II/9

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Hetzel (p. 367-386).
Lorsque s'approcha un valet de pied. (Page 378.)

IX

deux cent dollars par jour.

Un fétiche aux époux Titbury ?… Certes le besoin s’en faisait sentir, et ne fût-ce que le bout de la corde qui aurait servi à pendre ce brigand de Bill Arrol, il serait le bien venu. Or, ainsi que l’avait déclaré le magistrat de Great Salt Lake City, il fallait le prendre pour le pendre, et il ne semblait pas qu’il dût l’être de sitôt.

Certes, ce fétiche, qui eût assuré à Hermann Titbury le gain de la partie, n’aurait pas été payé trop cher au prix des trois mille dollars qui lui avaient été volés à Cheap Hotel. Mais, en attendant, le Pavillon Bleu ne possédait plus un cent, et furieux et non moins désappointé des réponses ironiques du shérif, il quitta le poste de police pour rejoindre Mrs Titbury.

« Eh bien, Hermann, lui demanda-t-elle, ce coquin, ce misérable Inglis ?…

— Il ne s’appelle pas Inglis, répondit M. Titbury en tombant sur une chaise, il s’appelle Bill Arrol…

— Est-il arrêté ?…

— Il le sera.

— Quand ?…

— Quand on aura pu mettre la main sur lui.

— Et notre argent ?… Nos trois mille…

— Je n’en donnerais pas un demi-dollar ! »

Mrs Titbury s’écroula à son tour sur un fauteuil, – en ruines. Cependant, comme cette maîtresse femme avait la réaction prompte, elle se releva, et, lorsque son mari, au dernier degré de l’accablement, lui dit :

« Que faire ?…

— Attendre.

— Attendre… quoi ?… Que ce bandit d’Arrol…

— Non… Hermann… attendre le télégramme de maître Tornbrock, qui ne tardera pas… Puis nous aviserons…

— Et de l’argent ?…

— Nous avons le temps d’en faire venir, quand bien même nous serions envoyés à l’extrémité des États-Unis…

— Ce qui ne m’étonnerait pas, avec la déveine qui ne nous épargne guère.
à bord de leur steam-yacht. (Page 384.)

— Suis-moi, » répondit résolument Mrs Titbury.

Et tous deux sortirent de l’hôtel afin de se rendre au bureau du télégraphe.

Toute la ville, on le comprend, avait été mise au courant des mésaventures du couple Titbury. Il est vrai, Great Salt Lake City ne semblait pas éprouver plus de sympathie pour eux que la bourgade de Calais d’où ils arrivaient en droite ligne. Non seulement la sympathie faisait défaut, mais également la confiance. Qui eût jamais voulu tabler sur la chance de gens auxquels survenaient tant de choses désagréables… des malchanceux qui, après deux tirages, n’étaient encore qu’à la quatrième case… des retardataires sur lesquels leurs concurrents avaient une telle avance et dont les parieurs ne voulaient plus même à cinquante contre un ?…

Si donc quelques personnes se trouvaient dans la salle du Post Office lorsque le couple y parut, c’étaient uniquement des curieux, ou plutôt de mauvais plaisants, très disposés à rire du « bon dernier », locution par laquelle on désignait l’infortuné Titbury.

Mais des moqueries ne le touchaient point, Mrs Titbury pas davantage. Il leur importait peu d’être bien ou mal cotés chez les agences, et qui sait s’ils n’allaient pas se relever par un superbe coup. En effet, en étudiant sa carte, Mrs Titbury avait calculé, que si les dés amenaient par exemple le point de dix, comme il faudrait le doubler sur la quatorzième case occupée par l’Illinois, ce point les conduirait d’un bond à la vingt-quatrième case, celle du Michigan, limitrophe de l’Illinois, ce qui les ramènerait vers Chicago. Ce serait – nul doute à cet égard – le coup le plus avantageux qu’ils pussent souhaiter… Se produirait-il ?…

À neuf heures quarante-sept, avec une régularité automatique, le télégramme sortit de l’appareil…

Ce point était désastreux.

On ne l’a pas oublié, ce jour-là, 2 juin, Max Réal, alors près de sa mère à Chicago, l’avait aussitôt connu, comme les jours suivants il devait connaître les autres points qui envoyaient Harris T. Kymbale au North Dakota. Lissy Wag au Missouri, et le commodore Urrican au Wisconsin.

En somme, si déplorable qu’il fût pour Hermann Titbury, il n’en était pas moins très singulier, et il fallait être l’objet d’une infernale déveine pour qu’il se fût produit.

Qu’on en juge, les dés avaient amené cinq par deux et trois, point qui de la quatrième case aboutissait à la neuvième. Or, la neuvième étant une case de l’Illinois, il y avait lieu de le doubler, et la quatorzième étant encore illinoise, le tripler. Cela donnait en tout quinze points qui conduisaient à la dix-neuvième case, Louisiane, Nouvelle-Orléans, marquée comme hôtellerie sur la carte de William, T. Hypperbone.

En vérité, impossible d’être plus malheureux !

M. et Mrs Titbury rentrèrent à l’hôtel, au milieu des plaisanteries des assistants, avec la démarche de gens qui ont reçu un formidable coup de massue sur le crâne. Mais Mrs Titbury avait la tête plus solide que son mari, et ne resta pas, comme lui, assommée sur place.

« À la Louisiane !… à la Nouvelle-Orléans !… répétait M. Titbury, en s’arrachant les cheveux. Ah ! pourquoi avons-nous été assez niais pour courir ainsi…

— Et nous courrons encore ! déclara Mrs Titbury en se croisant les bras.

— Quoi… tu songes ?…

— À partir pour la Louisiane.

— Mais c’est au moins treize cents milles à faire…

— Nous les ferons.

— Mais nous aurons à payer une prime de mille dollars…

— Nous la payerons.

— Mais nous aurons à rester deux coups sans jouer…

— Nous ne les jouerons pas.

— Mais il y aura une quarantaine de jours à passer dans cette ville où la vie est hors de prix, paraît-il…

— Nous les y passerons !

— Mais nous n’avons plus d’argent…

— Nous en ferons venir.

— Mais je ne veux pas…

— Et moi, je veux ! »

On le voit, Kate Titbury avait réponse à tout. Il y avait certainement en elle un fond de vieille joueuse qui prenait le dessus. Et puis, le mirage des millions de dollars, lequel l’attirait, la fascinait, l’hypnotisait…

Hermann Titbury n’essaya pas de résister. Il en aurait été pour ses peines. À tout prendre, les conséquences qu’il avait déduites de ce coup malencontreux n’étaient que trop justes, – un long et dispendieux voyage, la Confédération tout entière à traverser du nord-est au sud-ouest, la cherté de la vie dans cette opulente et ruineuse cité de la Nouvelle-Orléans, le temps qu’il y faudrait séjourner, puisque la règle obligeait d’attendre deux tirages avant d’être autorisé à rentrer dans la partie… ainsi qu’il le fit observer.

« Peut-être, répondit Mrs Titbury, car le hasard peut y envoyer un de nos partenaires, et dans ce cas nous irions le remplacer…

— Et lesquels, s’écria M. Titbury, puisqu’ils sont tous en avant de nous ?…

— Et pourquoi ne seraient-ils pas obligés de rétrograder après avoir dépassé le but… et de recommencer la partie comme cet abominable Urrican ?… »

Sans doute, le cas pouvait se produire. Il est vrai, le couple chicagois avait si peu de chances !

« Et puis, ajouta M. Titbury, pour comble de malheur, voilà que nous n’avons pas le droit de choisir l’hôtel où il nous conviendrait de descendre ! »

Effectivement, après les mots : case dix-neuvième, Louisiane, Nouvelle-Orléans, le malencontreux télégramme portait ceux-ci : Excelsior Hotel.

Il n’y avait pas à discuter. Que cet hôtel fût de premier ou de vingtième ordre, c’était celui qu’imposait la volonté de l’impérieux défunt.

« Nous irons à Excelsior Hotel, voilà tout ! » se contenta de répondre Mrs Titbury.

Telle était cette femme aussi résolue qu’avare. Mais ce qu’elle devait souffrir en songeant aux pertes déjà subies, les trois cents dollars d’amende, les trois mille dollars du vol, les dépenses effectuées jusqu’à ce jour, celles qu’imposait le présent, celles que réservait l’avenir… Seulement, l’héritage miroitait devant ses yeux au point de l’aveugler.

Il va sans dire que le temps ne ferait pas défaut au troisième partenaire pour se rendre à son poste, – quarante-cinq jours. On était au 2 juin, et il suffirait que le pavillon vert fût déployé à la date du 15 juillet dans la métropole de la Louisiane. Toutefois, ainsi que l’observa Mrs Titbury, un autre des « Sept » pouvait y être envoyé d’un jour à l’autre, d’où nécessité de se trouver alors à la dix-neuvième case afin de lui céder la place. Donc, mieux valait ne point perdre son temps à Great Salt Lake City. Aussi fut-il décidé que les Titbury se mettraient en route dès que serait arrivé l’argent demandé par télégramme à Fint National Bank de Chicago, Dearborn and Monroe Streets, où M. Titbury avait un compte courant.

Cette opération ne prit que deux jours. Le 4 juin, dans la matinée, M. Titbury put toucher à la Banque de Great Salt Lake City cinq mille dollars qui, hélas ! ne devaient plus produire d’intérêt.

Le 5 juin, M. et Mrs Titbury quittèrent Great Salt Lake City au milieu de l’indifférence générale, et, par malheur, sans emporter le bout de corde qui lui aurait peut-être ramené la veine, si Bill Arrol eût été pendu.

Ce fut l’Union Pacific – décidément très utilisé par les partenaires du match Hypperbone, – qui les transporta à travers le Wyoming jusqu’à Cheyenne, et à travers le Nebraska, jusqu’à Omaha City.

Là, par mesure d’économie, les frais étant moins élevés en steamboat qu’en railroad, les voyageurs gagnèrent par le Missouri la ville de Kansas, ainsi que l’avait fait Max Réal lors de son premier déplacement ; puis de Kansas ils atteignirent Saint-Louis, où Lissy Wag et Jovita Foley ne tarderaient pas à prendre gîte afin d’y purger leur temps de prison.

Pont de Saint-Louis sur le Mississippi.

Entrer dans les eaux du Mississippi en abandonnant celles du Missouri, qui est son principal tributaire, cela s’effectua par un simple transbordement. Les bateaux à vapeur sont nombreux sur ces fleuves, et, à la condition de s’accommoder de la dernière classe, on peut voyager à des prix très restreints. De plus, en se pourvoyant de comestibles à bon marché, faciles à renouveler aux escales, il est facile de diminuer encore les dépenses quotidiennes. Et c’est bien ce que firent M. et Mrs Titbury, liardant le plus possible en prévision des futures notes d’un séjour long peut-être à Excelsior Hotel de la Nouvelle-Orléans.

Donc, le steamboat Black-Warrior reçut à son bord les deux époux qu’il devait transporter à la métropole louisianaise. Il n’y avait qu’à suivre le cours du « Père des Eaux », entre les États de l’Illinois, du Missouri, de l’Arkansas, du Tennessee, du Mississippi et de la Louisiane, auxquels ce grand fleuve donne une frontière plus naturelle que ces degrés de longitude ou de latitude affectés à leurs autres limites géodésiques.

Il n’est pas étonnant que cette superbe artère, dont la longueur dépasse quatre mille cinq cents milles, ait reçu des dénominations successives, Misi Sipi, c’est-à-dire Grande Eau en langue algonquine, puis Rio d’El Spiritu Santo par les Espagnols, puis Colbert, au milieu du dix-septième siècle, par Cavelier de la Salle, puis Buade par l’explorateur Joliet, et enfin qu’elle soit devenue le Meschacebé sous la plume poétique de Chateaubriand.

Du reste, cette série de noms, remplacés par celui de Mississippi, n’a qu’un intérêt purement géographique dont ne se préoccupaient guère les Titbury, – pas plus que de l’étendue de son bassin, bien qu’il comprenne trois millions deux cent onze mille kilomètres carrés. L’essentiel était qu’il les conduisit économiquement là où ils devaient aller. Ce trajet, d’ailleurs, n’offrirait aucun obstacle. Ce qu’on appelle le Mississippi industriel, déjà grossi de nombreux affluents, Minnesota, Cedar, Turkey, Iowa, Saint-Croix, Chippewa, Wisconsin, commence en amont de Saint-Louis, dans le Minnesota, en aval des retentissantes chutes de Saint-Antoine. C’est à Saint-Louis même que sont jetés les deux derniers ponts qui mettent en communication sa rive droite et sa rive gauche, après un cours de douze cents milles.

En suivant la frontière de l’Illinois, le Black-Warrior longea de hautes falaises calcaires, élevées d’une soixantaine de toises, d’un côté les dernières ramifications des monts Ozark, de l’autre les dernières collines de la campagne illinoise.

L’aspect changea complètement à partir de Cairo. Ce fut celui de l’immense plaine alluviale, à travers laquelle l’un des grands tributaires du Mississippi, l’Ohio, lui verse des masses d’eau considérables. Cependant, malgré cet apport et, au-dessous, ceux de l’Arkansas et de la Rivière-Rouge, le débit du fleuve est moindre à la Nouvelle-Orléans qu’à Saint-Louis, c’est-à-dire à son embouchure sur le golfe du Mexique. Cela tient à ce que son trop-plein s’écoule latéralement par les bayous avoisinant ses rives basses. C’est ainsi qu’est presque entièrement inondé le Sunk Country, le « Pays effondré », région spacieuse à l’ouest du fleuve, creusée de lagunes, recouverte de marécages, sillonnée d’eaux lentes ou stagnantes, et qui semble s’être affaissée lors du tremblement de terre de 1812.

Le Black-Warrior, adroitement et prudemment manœuvré, se glissait entre de nombreuses îles peu stables, qui se déforment ou se déplacent, emportées au caprice des crues et des courants, ou créées en quelques mois par un barrage qui a retenu les sables et les terres. Aussi la navigation du Mississippi ne s’accomplit-elle pas sans grandes difficultés, dont se tirent avec bonheur les habiles pilotes de la Louisiane.

C’est ainsi que les Titbury passèrent par Memphis, cette importante ville du Tennessee où les curieux avaient pu pendant quelques heures contempler Tom Crabbe pendant son premier voyage. Puis, ce fut Helena, sur une pente de colline, bourg qui deviendra ville sans doute, car les steamboats y font fréquemment escale. Puis, ce fut, sur la rive droite, l’embouchure de l’Arkansas laissée en arrière, une autre contrée de bayous et de marécages, au sol mobile, où disparut un jour le village de Napoléon. Puis, si le Black-Warrior ne fit pas halte à Vicksburg, l’une des rares villes industrielles du Mississippi, c’est que l’infidèle fleuve, à la suite d’une grande crue, s’est détourné d’elle quelques milles plus au sud. Toutefois, le steam-boat stationna une heure à Natchez, dont le commerce emploie une batellerie nombreuse qui dessert toute la région. Le Mississippi devint alors plus capricieux, multipliant ses lacets, ses détours, ses méandres, revenant sur lui-même, si bien qu’à regarder la carte, on dirait un grouillement d’anguillules autour de la mère anguille. Ses rives incultes, de plus en plus basses, se confondant avec la plaine alluvionnaire, ne présentaient que des bancs de sable et des berges à grands roseaux, rongées par les courants.

Enfin, à trois cents milles de la mer, le Black-Warrior dépassa l’embouchure de la Rivière-Rouge, à l’angle par lequel se touchent les deux États, près de Fort Adam, et pénétra sur le territoire de la Louisiane. Là, grondent et bouillonnent de tumultueux rapides, car la largeur du fleuve a toujours diminué jusqu’à son delta depuis Cairo. Mais, comme l’étiage des eaux atteignait alors sa hauteur moyenne, le Black-Warrior put les franchir sans trop de risques de s’engraver.

Après Natchez on ne trouve plus de villes de quelque importance avant la Nouvelle-Orléans, si ce n’est Bâton-Rouge, et encore n’est-ce à vrai dire qu’une grosse bourgade de dix mille cinq cents habitants. Mais là est le siège de la législature de l’État, la capitale parlementaire de la Louisiane, dont, comme tant d’autres grandes cités de l’Union, la Nouvelle-Orléans n’est que la métropole. Bâton-Rouge est située d’ailleurs dans une position agréable et salubre, ce qui n’est point à dédaigner en des régions que ravagent trop souvent les épidémies de fièvre jaune. Enfin, après Donaldsonville, il n’y eut plus que des hameaux, à vrai dire, une succession de villas, de cottages qui bordent les deux rives du grand fleuve américain jusqu’à son contact avec la Nouvelle-Orléans.

La Louisiane, que le premier Empire vendit vingt millions de francs aux Américains, ne tient que le trentième rang parmi les États de la République fédérale. Mais sa population, noire en majorité, dépasse onze cent mille âmes. Il a fallu la défendre contre les crues du Mississippi par de solides levées dans sa partie basse, où la fabrication du sucre est si considérable que, sous ce rapport, elle tient la tête de cette fabrication. Au nord-ouest, arrosées par la Rivière-Rouge et ses affluents, les terres plus élevées sont à l’abri des inondations et se prêtent à toutes les exigences de l’agriculture. La Louisiane produit aussi du fer, du charbon, de l’ocre, du gypse ; les champs de cannes, les plantations d’orangers, de citronniers, de limoniers y abondent ; elle possède encore de vastes forêts impénétrables, asile des ours, des panthères, des chats sauvages,
Nouvelle-Orléans. — Les quais.
et tout un réseau de creeks fréquentés par les alligators.

La Nouvelle-Orléans reçut enfin le couple Titbury, le 9 juin au soir, après un voyage de sept jours depuis le départ de Great Salt Lake City. Entre temps, avaient été proclamés les tirages des 4, 6 et 8 juin, concernant Harris T. Kymbale, Lissy Wag et Hodge Urrican. Ils n’étaient pas de nature à améliorer la situation d’Hermann Titbury, puisqu’ils ne lui envoyaient point un remplaçant à l’hôtellerie de la dix-neuvième case.

Ah ! s’il n’avait pas été dans l’obligation de se rendre en cette ruineuse cité, d’y séjourner six semaines, peut-être à sept jours de là les dés l’auraient-ils gratifié d’un nombre de points plus favorable, et il eût pu se mettre en ligne avec les plus avancés de ses partenaires !…

Au sortir du débarcadère. M. et Mrs Titbury aperçurent une voiture superbement attelée, qui attendait sans doute quelques passagers du Black-Warrior. Eux n’avaient qu’à se rendre pédestrement, en faisant porter les bagages par un commissionnaire, à Excelsior Hotel. Aussi, que l’on imagine leur surprise, – surprise à laquelle se joignit un serrement de cœur, – lorsque s’approcha un valet de pied, nègre du plus beau noir, qui leur dit :

« Mister et mistress Titbury, je pense ?…

— Eux-mêmes… », répondit M. Titbury.

Allons ! les journaux avaient dû annoncer leur départ de l’Utah, leur passage à Omaha, leur navigation à bord du Black-Warrior, leur arrivée imminente à la Nouvelle-Orléans. Eux, qui espéraient bien ne pas être si attendus que cela, ne pourraient-ils donc échapper aux inconvénients toujours coûteux de la célébrité ?…

« Et que nous voulez-vous ?… demanda M. Titbury d’un ton rébarbatif.

— Cet équipage est à votre disposition.

— Nous n’avons pas commandé d’équipage…

— On ne va pas autrement à Excelsior Hotel, répondit le nègre du plus beau noir en s’inclinant.

— Cela commence bien ! » murmura M. Titbury avec un gros soupir.

Enfin, puisqu’il n’était pas d’usage de se transporter d’une façon plus simple à l’hôtel désigné, le mieux était de monter dans ce superbe landau. Le couple y prit place, tandis qu’un omnibus se chargeait de la valise et du sac. Arrivée à Canal Street, devant un bel édifice, un palais, à vrai dire, au fronton duquel brillaient ces mots Excelsior Hotel Company, limited, et dont le hall resplendissait de lumières, la voiture s’arrêta, et le valet de pied se hâta d’en ouvrir la portière.

Du reste, les Titbury, très fatigués, très ahuris, se rendirent à peine compte de la cérémonieuse réception qui leur fut faite par le personnel de l’hôtel. Un majordome, en habit noir, les conduisit à leur appartement. Absolument éblouis, les yeux hagards, ils ne virent rien des magnificences qui les entouraient et remirent au lendemain les réflexions que devait leur inspirer un si extraordinaire apparat.

Le matin, après une nuit passée dans le calme de cette confortable chambre, protégée par de doubles fenêtres qui ne laissaient point s’introduire les bruits de la rue, ils se réveillèrent sous la douce clarté d’une veilleuse, alimentée aux sources de l’électricité de l’hôtel. Le cadran transparent d’une pendule de grand prix marquait huit heures.

À portée de la main, au chevet du vaste lit, où tous deux avaient si tranquillement reposé, une série de boutons n’attendaient que la pression du doigt pour appeler la femme de chambre ou le valet de chambre. D’autres boutons commandaient le bain, le premier déjeuner, les journaux du matin, et – ce que devaient réclamer des voyageurs pressés de se lever – la lumière du jour.

C’est sur ce bouton spécial que s’appuya l’index crochu de Mrs Titbury.

Aussitôt les épais stores des fenêtres de remonter mécaniquement, les persiennes de se rabattre à l’extérieur, les rayons du soleil de pénétrer à flots dans la chambre.

M. et Mrs Titbury se regardèrent. Ils n’osaient prononcer une seule parole, se demandant si chaque phrase n’allait pas leur coûter une piastre le mot.

Le luxe de la chambre était insensé, tout d’une incomparable richesse, meubles, tentures, tapis, capitonnage des murs en soie brochée.

Le couple se leva, passa dans un cabinet voisin, du plus étonnant confort : les toilettes avec leurs robinets d’eau chaude, tiède ou froide à volonté, les pulvérisateurs prêts à lancer leurs gouttelettes parfumées, les savons aux couleurs et aux odeurs variées, les éponges d’une douceur exceptionnelle, les serviettes d’une blancheur de neige.

Dès qu’ils furent habillés, les Titbury s’aventurèrent à travers les pièces contiguës, – un appartement complet : la salle à manger dont la table étincelait d’argenterie et de porcelaines, – le salon de réception, mobilier d’un luxe inouï, lustre, appliques, tableaux de maîtres, bronzes d’art, rideaux de lampas frappé d’or, – le boudoir de madame, piano avec partitions, table avec romans en vogue, et albums de photographies louisianaises, – le cabinet de monsieur, où s’empilaient les revues américaines, les journaux les plus répandus de l’Union, puis toute une papeterie de choix à l’en-tête de l’hôtel, et même une petite machine à écrire, dont le clavier était prêt à fonctionner sous le doigt du voyageur.

« C’est la caverne d’Ali-Baba !… s’écria Mrs Titbury absolument fascinée.

— Et les quarante voleurs ne sont pas loin, ajouta M. Titbury, et à tout le moins une centaine ! »

À ce moment, ses yeux se portèrent sur une pancarte affichée dans un cadre doré, avec la nomenclature des divers services de l’hôtel, l’heure des repas pour ceux qui préféraient ne point se faire servir dans leurs appartements.

Celui qui avait été attribué au quatrième partenaire était désigné sous le numéro 1, avec cette mention : Réservé aux partenaires du match Hypperbone par Excelsior Hotel Company.

« Sonne, Hermann, » se contenta de dire Mrs Titbury.

Le bouton pressé, un gentleman, habit noir et cravate blanche, se présenta à la porte du salon.

Et, tout d’abord, en termes choisis, il offrit aux deux époux les compliments de la Société d’Excelsior Hotel et de son directeur, honorés d’avoir pour hôte un des plus sympathiques tenants de la grande partie nationale. Puisqu’il avait quelque temps à passer en Louisiane et plus spécialement à la Nouvelle-Orléans avec son honorable épouse, on s’ingénierait à les entourer de toute la confortabilité possible, comme à leur multiplier les distractions. Quant au régime de l’hôtel, s’il leur convenait de s’y conformer, il comportait le thé du matin à huit heures, le déjeuner à onze, le lunch à quatre, le dîner à sept, le thé du soir à dix. Cuisine anglaise, américaine ou française au choix. Vins des premiers crus d’outre-mer. Toute la journée, un équipage à la disposition du grand banquier de Chicago (sic), un élégant steam-yacht toujours sous vapeur pour excursions jusqu’à l’embouchure du Mississippi ou promenades sur le lac Borgne ou le lac Ponchartrain. Une loge à l’Opéra, desservi, à cette époque, par une troupe française de la plus haute valeur.

« Combien ?… demanda brusquement Mrs Titbury.

— Cent dollars.

— Par mois ?…

— Par jour.

— Et par personne, sans doute ?… ajouta Mrs Titbury d’un ton où l’ironie le disputait à la colère.

— Oui, madame, et ces prix ont été établis dans les conditions les plus acceptables dès que les journaux nous ont appris que le troisième partenaire et mistress Titbury allaient séjourner quelque temps à Excelsior Hotel. »

Voilà où sa mauvaise chance avait conduit le couple infortuné… et il ne pouvait aller ailleurs… et Mrs Titbury n’avait même pas la ressource de transporter sa personne dans une humble auberge !… C’était l’hôtel imposé par William J. Hypperbone, et qu’on n’en soit pas surpris, puisqu’il en était un des principaux actionnaires… Oui ! deux cents dollars pour le couple, six mille dollars pour trente jours, s’il restait le mois entier dans cette caverne…

Or, il fallait, bon gré, mal gré, se soumettre. Abandonner Excelsior Hotel c’eût été abandonner la partie, dont les règles ne souffraient aucune discussion !… C’eût été renoncer à tout espoir de rentrer – et des millions de fois au delà – dans ses dépenses, en héritant de la fortune du défunt.

Et pourtant, dès que le majordome se fut retiré :

« En route !… s’écria M. Titbury. Reprenons notre valise et retournons à Chicago… Je ne resterai pas une minute de plus ici… à huit dollars l’heure !…

— Si, » répondit l’impérieuse matrone.

La cité du Croissant, – ainsi appelle-t-on la métropole louisianaise, fondée en 1717 dans la courbe du grand fleuve qui la limite au sud, – absorbe, on peut le dire, toute la Louisiane. À peine d’autres villes, Bâton-Rouge, Donaldsonville, Shreveport, comptent-elles plus de onze à douze mille âmes. Située à cinq cent soixante-quatorze lieues de New York et à quarante-cinq de l’embouchure du Mississippi, neuf railroads y aboutissent, et quinze cents steamboats parcourent son réseau fluvial. Gagnée à la cause des Confédérés, le 18 avril 1862, elle fut bombardée pendant six jours par l’amiral Farragut et prise par le général Butler.

C’est dans cette vaste cité de deux cent quarante-deux mille habitants, très diversifiés par les mélanges de sang, où les noirs, s’ils jouissent de tous les droits politiques, n’ont pas l’égalité sociale, c’est dans ce milieu hybride de Français, d’Espagnols, d’Anglais, d’Anglo-Américains, en pleine métropole d’un État qui nomme trente-deux sénateurs, quatre-vingt-dix-sept députés et se fait représenter par quatre membres au Congrès, où se trouve le siège d’un évêque catholique, au milieu des dissidents baptistes, méthodistes, épiscopaux, c’est dans ce cœur de la Louisiane qu’allait mener une existence telle qu’il ne l’aurait pu même imaginer, ce ménage Titbury, si invraisemblablement arraché de sa maison chicagoise. Mais, puisqu’un mauvais sort l’y obligeait, le mieux, – à moins de s’en retourner chez soi, – n’était-il pas d’en avoir pour son argent ?… Ainsi raisonnait la dame.

Donc, chaque jour, leur magnifique équipage vint les promener en grande pompe. Une bande criarde les accompagnait de ses hurrahs moqueurs, car on les connaissait pour de fieffés avares, qui n’avaient inspiré aucune sympathie ni à Great Salt Lake City, ni à Calais, pas plus qu’ils n’en inspiraient à Chicago. Qu’importait ! ils ne s’en apercevaient même pas, et rien ne les empêchait, malgré tant de déconvenues, de se croire les grands favoris du match.

C’est ainsi qu’ils s’exhibèrent à travers les wards du nord, les faubourgs de Lafayette, de Jefferson, de Carrolton, ces quartiers élégants où resplendissent les hôtels, les villas, les cottages, encorbeillés dans la verdure des orangers, des magnolias et autres arbres en pleine floraison, à la place Lafayette, à la place Jackson [1].

C’est ainsi qu’ils se promenèrent sur la solide levée, large de cinquante toises, qui protège la ville contre les inondations, sur les quais bordés d’un quadruple rang de steamers, de steamboats, de remorqueurs, de voiliers, de caboteurs, d’où s’expédient par année jusqu’à dix-sept cent mille balles de coton. Qu’on ne s’en étonne pas, puisque le mouvement commercial de la Nouvelle-Orléans se chiffre par deux cents millions de dollars.

C’est ainsi qu’on les vit aux annexes d’Algiers, de Gretna, de Mac Daroughville, après s’être fait transporter sur la rive gauche du fleuve, là où sont plus particulièrement établis les usines, les fabriques et les entrepôts.

C’est ainsi qu’ils se firent véhiculer dans leur fastueuse voiture le long des rues élégantes, bordées de maisons de briques et de pierres qui se sont substituées aux maisons de bois détruites par tant d’incendies, et le plus souvent dans la rue Royale et la rue Saint-Louis, qui coupent en croix le quartier français. Et, là, quelles charmantes habitations aux vertes persiennes, avec leurs cours où murmurent les jets d’eau des bassins, où fleurissent les caisses de belles plantes !

C’est ainsi qu’ils honorèrent de leur visite le Capitole, à l’angle des rues Royale et Saint-Louis, un ancien édifice transformé pendant la guerre de Sécession en palais législatif, où fonctionnent les Chambres des sénateurs et des députés. Mais ils n’eurent jamais pour l’hôtel Saint-Charles, l’un des plus importants de la ville, qu’un dédain bien justifié chez des hôtes de l’incomparable Excelsior Hotel.

C’est ainsi qu’ils visitèrent le très architectural palais de l’Université, la cathédrale de style gothique, le bâtiment de la douane, la Rotonde et son immense salle. C’est là que le lecteur trouve un cabinet de lecture des mieux assortis, le flâneur un promenoir aménagé sous des galeries couvertes, les spéculateurs sur les valeurs et les fonds publics une bourse très animée, dans laquelle s’agitaient fiévreusement les courtiers des agences, en criant les cours si variables de la cote Hypperbone !

C’est ainsi qu’ils excursionnèrent, à bord de leur élégant steam-yacht, sur les eaux calmes du lac Ponchartrain et jusque dans les passes du Mississippi.

C’est à l’Opéra enfin que les amateurs des grandes œuvres lyriques les virent se prélasser dans la loge mise à leur disposition, et tendre désespérément, aux accords de l’orchestre, leurs oreilles fermées à toute compréhension musicale.

Ainsi vécurent-ils comme dans un rêve, mais quel réveil, lorsqu’ils retomberaient dans la réalité !

D’ailleurs, un singulier phénomène s’était produit. Oui ! ces ladres, ces pingres, ces liardeurs, se firent à cette nouvelle existence, ils furent étourdis par cette situation anormale, ils se grisèrent, au sens physique du mot, devant cette table toujours luxueusement servie, et dont ils ne voulaient pas laisser miette au risque de se préparer des gastralgies ou des dilatations d’estomac pour leurs
Nouvelle-Orléans. — Hôtel de Ville et statue de Franklin.
vieux jours. Mais il fallait s’en donner pour les deux cents dollars quotidiens d’Excelsior Hotel.

Cependant le temps s’écoulait, bien que les Titbury ne s’en rendissent que très imparfaitement compte. Puisque leur séjour à l’hôtellerie ne semblait pas devoir être interrompu, quatorze coups allaient être tirés à Chicago avant qu’ils eussent le droit de se remettre en route. De quarante-huit heures en quarante-huit heures, ces tirages étaient proclamés à la Rotonde comme ils venaient de l’être à l’Auditorium.

Celui du 8 juin, on le sait, avait envoyé le commodore Hodge Urrican au Wisconsin. On sait également que celui du 10 avait envoyé le mystérieux X K Z au Minnesota.

Aucun n’avait désigné la Louisiane, ni celui du 12, concernant Max Réal, ni celui du 14, concernant Tom Crabbe. Aussi, le 16, – date réservée à Hermann Titbury, avant que la malchance l’eût consigné dans la dix-neuvième case, – aucun tirage ne fut-il effectué. Le 18, ce fut pour le quatrième partenaire, Harris T. Kymbale, que maître Tornbrock avait fait rouler les dés sur la table de l’Auditorium.

Les deux époux étaient-ils donc condamnés à mener cette existence aussi agréable que ruineuse pour la bourse et la santé pendant les six semaines d’exclusion qu’entraînait le séjour dans l’État de la Louisiane ?…

Et, même avant qu’ils eussent pu rentrer dans la partie, celle-ci n’aurait-elle pas pris fin, et le gagnant ne serait-il pas arrivé à la soixante-troisième case ?…

Cela, c’était le secret de l’avenir. En attendant, les jours s’écoulaient, et si, le match terminé, M. et Mrs Titbury n’avaient plus qu’à retourner dans l’Illinois, après avoir payé la formidable note d’Excelsior Hotel, jointe aux dépenses antérieures, songe-t-on à ce que leur aurait coûté cette folie de figurer parmi les « Sept » du match Hypperbone !



  1. C’est le nom d’un brillant général de l’armée sécessionniste, qui, en 1863, fut mortellement et involontairement blessé par ses propres soldats.