Le Théâtre d’hier/Victorien Sardou/L’écrivain et l’art dramatique

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VI

L’ÉCRIVAIN ET L’ART DRAMATIQUE.


Pour certaines renommées, l’impression est l’écueil. Assurément, une pièce de théâtre est d abord et surtout écrite pour la représentation. Mais elle n’est œuvre d’art dramatique qu’à la condition de supporter l’examen loyal et d’appeler l’admiration réfléchie de la lecture. La gloire est à ce prix. Après que l’illusion s’est envolée, que la voix de l’interprète s’est éteinte, et que le silence s’est fait sur la scène, alors la lettre moulée, d’une précision implacable, remet toute chose en sa place, fixe la matière de l’œuvre, en arrête les contours, écarte la tromperie des yeux et les surprises des sens, expose à nu le talent, la conscience et les procédés de l’écrivain. Car le style du théâtre a cela pour lui, qu’affranchi, par le voisinage de la réalité et la fiction de la vie, de la plupart des contraintes qui pèsent sur les autres genres littéraires, il est aussi plus transparent, et irrécusable en ses indices.

L’écriture de M. Sardou a une qualité dont on est d’abord frappé : c’est l’esprit, qui est étourdissant. Étourdissant ; je ne dis pas toujours naturel et mesuré. Étourdissant, mais sans rebuter les mots d’auteur, ni se défier des fautes de goût. M. Sardou a beaucoup d’esprit, et il en fait. Et comme il arrive à tous ceux qui font de l’esprit, il n’est pas suffisamment armé contre sa verve. La vraisemblance en souffre quelquefois.

« Vous faites de l’opposition. » — « Oh ! on commence toujours par là. » — « Mais enfin vous avez des principes. » — « Si j’en ai, Monsieur le maire, j’en ai à choisir. »

Sa fantaisie, partout agissante, et toujours en peine de combler le vide débordant des cinq actes, se contente trop souvent de la quantité. De ces nécessaires défaillances elle paye ses aptitudes au vaudeville et à la caricature.

« Le moment est solennel, déclame un Parisien en villégiature… Les campagnes manquent de bras. La terre nourrice voit ses enfants déserter le labeur des champs pour l’industrie forcenée de la capitale. C’est aux Parisiens à corriger le mal et à profiter de la belle saison pour reboiser les forêts, dessécher les marais, fertiliser les landes (les landes de Ville-d’Avray), et retremper la nature dans leur sein en se retrempant eux-mêmes dans le sein de la nature. »

C’est le coq-à-l’âne de Labiche, moins épanoui et inconscient. M. Sardou a de la verve ; il a toute sorte d’esprit, hormis l’esprit de sacrifice.

Son imagination fait merveille dans l’écriture pittoresque et imagée. Il brosse adroitement son style, comme ses décors. Je n’affirmerais pas que ses peintures fussent toujours enlevées en pleine pâte, ni sa poésie d’une originalité saisissante, ni ses analyses psychologiques d’une nouveauté rare, ni ses métaphores exactes et scrupuleuses. Il enlumine volontiers ; la chromolithographie ne lui inspire pas de dédain ; le lac bleu, la fête des étoiles lui sont des thèmes à variations agréables, et dont il est assuré qu’elles feront impression sur le grand public. Il se plait à ce qui réussit, sans fausse délicatesse. Il ne raffine ni sur la sensation, ni sur l’expression.

« Je ne l’attends plus avec la même impatience, dit une femme un peu lasse. Cette inquiétude, quand il tardait un peu ! Cette émotion si douce au bruit de sa voiture, au son de sa voix, au son de ses pas… »

Il soigne son effet, et ne fait pas sa phrase. Il a des euphémismes très concrets et très exquis.

« Non, je ne vous ai pas fait l’injure de vous apporter ici les restes d’un amour prodigué aux pieds d’une autre. »

Ses images, qui sont le plus souvent vives, ne manquent pas parfois d’imprévu.

« Tu me fais l’effet d’un corsaire qui veut devenir confiseur. Tu vides tes barils de poudre pour y verser du sirop… »

En revanche, il prend son bien où il le trouve, et utilise sans fausse honte les clichés qui ont déjà servi. Il promène le « char conjugal » sur le chemin battu du couplet sentimental ; et nous savons, pour l’avoir étudié plus haut, de quels agréments de forme il rehausse une morale sans prétention. Et il est vrai que son imagination ne se pique pas d’une originalité à rebours.

Mais il possède le style de son métier, haché, rapide, haletant, saccadé, tout en formules, en répliques, en tirades, en litanies ; inachevé, quand il convient, déclamatoire à propos, larmoyant à point nommé ; qui éclate en apostrophes ; qui se marie au trémolo, qui souligne tous les jeux de scène, qui ne néglige aucun des accessoires.

« Travaille, forçat !… » — « Ah ! Dieu, oui !» — « Ah ! Dieu, non ! » — « Je coupe consciencieusement tous les feuillets… Henri ! Mais en tête de chaque chapitre… Henri ! Tous les personnages… Henri !… Tous les mots… Henri ! Henri ! Henri !… »

C’est un semis de points suspensifs et exclamatifs, où germe le pathétique, où fleurit la gaité.

Sous ces membres épars de phrases fragmentaires se devine le flonflon vibrant et articulé du comédien. L’incidente rit ou sanglote dans un mouvement réglé à l’avance. Tout cela relevé de digressions piquantes, d’apologues spirituels, de prières et de confessions émouvantes, qui résolument s’enchâssent dans le moule classique de la tirade. C’est une joie aisée pour l’oreille, un régal pour la sensibilité. Tout cela est ajusté, agencé, machiné ; cela porte, et passe la rampe, comme on dit, sans dépasser le technique et le procédé d’un spécialiste, qui se répète et se connaît…

Car si M. Sardou est victime d’un malentendu, personnellement il n’en est pas la dupe. Pour avoir toujours su ce qu’il faisait, il a longtemps apprivoisé le succès. Il l’a même exporté. Sa réputation s’étend du côté de l’Orient et de l’Occident jusqu’aux régions extrêmes, où le soleil se lève et se couche. Et j’ose dire qu’elle est proportionnée à son talent. Il est l’heureux artisan de sa fortune. L’étranger le cite avec admiration. Il a des intermédiaires et des comptoirs qui sont en pleine prospérité. Il fait au dehors honneur à l’article de Paris. Il en est bien l’adroit et imaginatif ouvrier. Seulement, si nos successeurs lui réservent une place dans l’histoire du Théâtre d’Hier, il devra cet équivoque honneur moins aux qualités de son esprit qu’à l’abus qu’il en a fait, moins aux ouvrages qu’il laisse et qui lui donneront l’illusion de la gloire tant que, lui vivant, ils garderont leur valeur marchande, qu’à la réaction qu’ils ont soulevée contre les règles les plus élémentaires de la composition et de l’invention dramatiques. Et l’on peut craindre que le jugement des hommes ne lui soit d’autant plus sévère, que cette réaction aura été plus violente et dommageable à l’Art.