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Le Trésor, et les deux Hommes

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Le Trésor, et les deux Hommes
Fables, 2e recueil, livres ix, x, xiClaude Barbin et Denys Thierry4 (p. 66-69).

XVI.

Le Treſor, & les deux Hommes.



Un homme n’ayant plus ny credit, ny reſource,
Et logeant le Diable en ſa bourſe,
C’eſt à dire, n’y logeant rien,
S’imagina qu’il feroit bien

De ſe pendre, & finir luy-meſme ſa miſere ;
Puiſ qu'auſſi bien ſans luy la faim le viendroit faire,
Genre de mort qui ne duit pas
À gens peu curieux de gouſter le trépas.
Dans cette intention une vielle mazure
Fut la ſcene où devoit ſe paſſer l’aventure.
Il y porte une corde ; & veut avec un clou
Au haut d’un certain mur attacher le licou.
La muraille vieille & peu forte,
S’ébranle aux premiers coups, tombe avec un treſor.
Notre déſeſperé le ramaſſe, & l’emporte ;
Laiſſe là le licou ; s’en retourne avec l’or ;
Sans compter : ronde ou non, la ſomme plût au ſire.
Tandis que le galant à grands pas ſe retire,
L’homme au treſor arrive & trouve ſon argent
Abſent.

Quoy, dit-il, ſans mourir je perdray cette ſomme ?
Je ne me pendray pas ? & vrayment ſi feray,
Ou de corde je manqueray.
Le lacs eſtoit tout preſt, il n’y manquoit qu’un homme,
Celuy-cy ſe l’attache, & ſe pend bien & beau.
Ce qui le conſola peut-eſtre,
Fut qu’un autre eût pour luy fait les frais du cordeau,
Auſſi-bien que l’argent le licou trouva maître.

L’avare rarement finit ſes jours ſans pleurs :
Il a le moins de part au treſor qu’il enſerre,
Theſaurizant pour les voleurs,
Pour ſes parens, ou pour la terre.
Mais que dire du troc que la fortune fit ?
Ce ſont-là de ſes traits ; elle s’en divertit.

Plus le tour eſt bizarre, & plus elle eſt contente.
Cette Deeſſe inconſtante
Se mit alors en l’eſprit
De voir un homme ſe pendre ;
Et celuy qui ſe pendit
S’y devoit le moins attendre.