Le Trésor de Carcassonne/04

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H. Laurens, Éditeur (p. 25-31).


Le Grand-Puits.

IV

LA MAISON DE LA TANTE GIRONNE

Le lendemain matin, Cassagnol n’alla pas chez la tante de Colombe, un peu de jardinage urgent le retint ; puis il passa chez M. le Sénéchal qui se montra généreux.

Carcassonne était encore tout remué par la visite du Roi à qui l’on devait donner la réjouissance de danses populaires devant le château et, bien entendu, Cassagnol et sa flûte étaient retenus, avec les autres musiciens de la ville.

Cassagnol appréhendait un peu d’affronter la tante Gironne qu’il prétendait d’humeur si difficile et si quinteuse ; il cherchait à se donner du courage en essayant de s’imaginer toutes les richesses et merveilles possibles du fameux trésor. L’esprit bien échauffé, le cœur résolu, il était enfin décidé à s’en aller frapper à la porte de la tante, lorsqu’en rentrant de chez M. le Sénéchal il apprit que l’on n’avait pas vu la pauvre tante de toute la journée de la veille, alors que tout Carcassonne était dehors pour acclamer le Roi et les beaux seigneurs à cheval.

Colombe aussitôt courut chez elle. Hélas ! la bonne femme était malade et ne bougeait point de son lit. C’était sérieux. Colombe s’installa pour la soigner.

Il ne pouvait être question de lui parler du Grand-Puits et du trésor d’Alaric. Cassagnol d’ailleurs avait assez à faire avec le jardinage, les huit enfants et Belleàvoir qui s’ennuyait. Il dut se partager entre les deux maisons et courir de l’une à l’autre, en ayant soin de n’égarer aucun des petits.

Moins d’une semaine après, malgré les soins de Colombe, debout jour et nuit près de la malade, tout était fini pour la pauvre vieille tante.

Maintenant la famille Cassagnol habite la maison de la place du Grand-Puits. Pendant quelque temps Cassagnol, très affairé, n’a plus songé au trésor, mais peu à peu il y revient.

C’est que tous les matins quand il ouvre sa fenêtre, son premier regard tombe forcément sur le puits mystérieux. Toute la journée il entend le grincement de la poulie, ou le bavardage des ménagères en train de tirer de l’eau. Forcément il ne peut s’empêcher de songer à ces richesses cachées dont il est maintenant le si proche voisin. Quelle tentation ! Il est là, ce trésor, il le touche presque, il marche dessus peut-être, quelques coups de pioche à donner et il le tient ! Mais le bon endroit à fouiller, où est-il, le bon endroit ? Qui pourrait le dire ?

Et quand il s’en va tirer de l’eau pour ses arrosages ou pour les lessives de Colombe, comme il se penche sur la margelle, tout en sachant bien qu’il n’apercevra rien dans l’ombre vague, rien que ce noir profond et mystérieux, que tant de fois ses yeux ont cherché à percer. Comme il écoute aussi, dans l’espoir de saisir autre chose que de vagues clapotements, et d’entendre quelque murmure de voix lointaines, quelque chanson des fées ou des naïades gardiennes du trésor.

Une fois en se penchant un peu trop parce qu’il croyait distinguer des lueurs bleuâtres, un filet de lumière glissant le long des pierres jusqu’au fond, il faillit se laisser tomber et s’en aller rejoindre les fées, en se brisant la tête aux parois de la muraille. Il put heureusement s’accrocher à la corde et reprendre son équilibre, mais il prétendit avoir senti parfaitement des mains qui le saisissaient au collet et le tiraient par les cheveux.

— J’irai ! gronda-t-il en s’asseyant le cœur battant sur les marches du puits, j’irai les voir, ces fées méchantes, mais à mon aise et pas comme ça !

Il se mit résolument au travail, tirant des plans, examinant minutieusement toutes les pierres de la maison et le sol du jardin. La maison était petite, d’une maçonnerie ancienne et rude, établie sur d’antiques substructions ; le jardin par derrière n’était pas bien grand, il touchait à d’autres jardins, à d’autres vieilles maisons, au-dessus desquelles se dressaient les hautes tours wisigothes de la plus vieille partie de l’enceinte.

Il y en avait une de ces tours wisigothes, la tour du Moulin, qui plongeait dans le jardin, et, percée de quelques brèches ouvertes comme des yeux, semblait, par-dessus le toit de Cassagnol, veiller sur le Grand-Puits et ses trésors. Cassagnol méditant et travaillant, sentait peser sur lui le regard soupçonneux de la vieille tour…

Le jardin se trouva bientôt criblé de trous profonds, au
Des mains le saisissaient au collet.
détriment des quelques légumes qui s’efforçaient de pousser dans le sol pierreux. Cassagnol espérait rencontrer quelque souterrain se dirigeant vers le puits ; il descendait le plus possible dans chaque excavation et, ne trouvant rien que de vieilles pierres parfois et des restes de constructions, il s’en allait le cœur battant interroger un autre coin.

Ils existaient pourtant, ces souterrains, la tradition le garantissait, mais sans doute enfoncés plus profondément dans le sol, ou sur un autre point, venant d’une autre direction.

— Du courage, et piochons ! se disait Cassagnol allant d’un trou à l’autre sans se décourager, j’aurai le trésor !

Colombe, qui n’avait pas la même confiance, se lamentait. Ces trous mettaient le jardinet en bien triste état. Ils avaient abîmé, presque détruit les groseilliers de la tante Gironne, « en plein rapport, Antoine, en plein rapport ! »

Mais Cassagnol ne perdait pas son temps à gémir sur les groseilliers dont ses coups de pioche compromettaient l’existence. D’autres inquiétudes le tracassaient. Voilà qu’un vilain individu, noir et barbu, inconnu à tous dans le quartier, était venu se loger juste en face de la maison Cassagnol, de l’autre côté du Grand-Puits.

Dès le premier jour, Cassagnol avait été mal impressionné et l’avait dit à Colombe. L’homme était de mine louche, ce vilain chafouin vous avait un œil mobile et rusé qui ne disait rien de bon. Et toujours en mouvement, cet œil, toujours revenant au Grand-Puits, tournant autour et paraissant vouloir percer les pierres.

Chaque fois que Cassagnol met le nez dehors, son regard se heurte à cet œil rusé du vilain chafouin, qui se voile ou se détourne, et l’homme regarde en l’air en affectant des airs indifférents qui ne trompent point le perspicace Antoine.

— Pas de doute ! dit Antoine à Colombe, guette l’individu,
Le vilain chafouin.
tu le verras aller et venir sur la place, entre sa porte et le Grand-Puits, en ayant l’air de mesurer ses pas… Cet escroc cherche aussi le trésor, notre trésor !… Et tu sais, il n’est pas du pays, lui, personne ici ne le connaît… Il faut donc nous dépêcher pour ne pas lui laisser enlever le trésor à notre barbe !

Cassagnol n’a pas dormi de la nuit, il a médité longuement. Le jardin n’a rien donné et ne donnera rien décidément, il faut chercher le souterrain ailleurs, il faut fouiller sous la maison en partant de la cave, c’est la bonne méthode.

Cette cave d’ailleurs est profonde et biscornue, elle s’en fonce un peu de côté et se termine à des éboulements qui sont peut-être des remblais de caveaux. Que n’a-t-il commencé ses fouilles par là, sans nul doute il toucherait au but maintenant.

Au petit matin Cassagnol s’établit dans la cave et sonde les murs çà et là. De quel côté se diriger ? Le puits est-il par ici ou par là ?… Oui, par ici nous devons être sous la rue, en poussant une galerie dans cette direction, nous arriverons au puits, six pas et demi, ce n’est rien… Mais il faudra étançonner sérieusement la galerie.

— Tu sais que tu as tes salades à repiquer à l’autre jardin et que les haricots souffrent… Depuis quinze jours c’est une vraie sécheresse ! Il ne pleut pas, il ne pleut que dans le Nord, ils ont des inondations, eux, ils ont de la chance, ces gens du Nord ! Ici, nous devons remplacer saint Médard, lui crie Mme Cassagnol, et faire le travail nous-mêmes !

— J’irai, j’irai, répond Antoine, dès que j’aurai trouvé le fil. Et il fait des marques, des croix dans le mur de la cave, il donne des coups de pioche, des pierres tombent, une ouverture se dessine.

— Oui, mais c’est que l’ouvrage devient difficile, pense Cassagnol en se grattant la tête, c’est la partie délicate de l’entreprise, il faut se glisser sous la rue, et c’est lourd à porter, la rue, avec le pavé, les gens qui sont dessus, et tout… Misère de moi ! Cornes de tarasque ! il faudra faire la galerie très étroite et bien soutenir les terres… Ça sera dur ! Et puis il y a toujours autour de ce Grand-Puits des commères qui bavardent, avec leurs seaux et leurs paniers… Elles vont me donner bien du mal !

— Antoine ! tu tapes bien fort, Antoine !… cria encore Colombe d’en haut ; fais attention, tout de même !


Sous la tour du moulin.
— Pas peur, ma Colombe ! répond Cassagnol, je tape en douceur, une ! deux ! là ! voilà encore une pierre enlevée… Mais, griffes du diable ! Il passe des voitures quelquefois, là-haut… Je n’y pensais pas, cela devrait être défendu, c’est lourd, des charrettes, avec de gros chevaux… Il n’y-a pas à dire, il faut creuser là-dessous, pourtant !

— Dis donc, Antoine, tu ne vas pas faire tomber la maison sur nous ?

— Pas peur, ma Colombe !… oui, il faut de la douceur, beaucoup de douceur et pas de bruit, il ne faut pas inquiéter les fées, il faut qu’elles ne se doutent de rien, elles seraient capables de déménager le trésor, et j’en serais pour ma peine…

Cette perspective fit dresser les cheveux crépus de Cassagnol sur sa tête. Il frissonna et se mit à manier sa pioche avec une mesure et une délicatesse qui tranquillisèrent un peu Colombe.