Le Trésor de Carcassonne/05

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H. Laurens, Éditeur (p. 32-37).


Colombe le remplaçait au jardin.

V

MAUVAIS RÊVES DE COLOMBE

Cassagnol passait tout son temps dans la cave ou plutôt dans sa mine. Il était peu dérangé ; un mariage lui prit une petite journée, puis il alla jouer de la flûte deux ou trois soirs à l’auberge de la Tête-Noire, très proche voisine, à l’angle de la place du Grand-Puits et de la rue Porte-Narbonnaise. Et ce fut tout.

Colombe le remplaçait au jardinage, c’est elle maintenant qui s’occupait des légumes, elle bêchait, elle plantait, elle arrosait. Les aînés des enfants l’aidaient, ils avaient comblé à grand’peine les trous faits dans le jardin. De temps en temps, elle ramassait choux et salades, les jetait dans un panier sur le dos de Belleàvoir, plaçait en contrepoids, deux ou trois des petits dans un autre panier et s’en allait à la ville basse porter ses légumes.

— Je ne t’aide pas beaucoup au jardin, ma pauvre Colombe, gémissait Cassagnol, mais, tu le sais, je suis très pris par des occupations sérieuses… Il faut se dépêcher, Vois-tu, car l’autre, le vilain chafouin d’en face, il cligne toujours de l’œil devant le Grand-Puits, l’intrigant ! Je suis sûr qu’il travaille de son côté, il a un jardin au rempart, mais c’est pour faire semblant, je suis sûr qu’il trame quelque chose par ici…

Cassagnol au travail dans la cave.

— Tu me tourmentes, dit Colombe.

— Oui, il jette par ici son louche regard, puis il se frotte les mains, il doit avoir le mauvais œil… Je sens bien qu’il se moque de nous !

— Mais non, mais non…

— Je te dis que si ! Il faut nous dépêcher… Heureusement, j’ai fait un trou qui donne de la lumière dans cette cave, autrement je te ruinerais en chandelles… Ouf, j’ai bien chaud, Colombe !

— Tu te plains et tu es au frais, moi je travaille dans le jardin au grand soleil !

— Oui, mais je fais du travail dur, il en faut donner des coups de pioche ! J’aimerais bien une rasade de vin de Narbonne… ou d’ailleurs, pourvu qu’il soit frais !

— Plains-toi, tu es dans la cave !

— Une cave qui ne contient pas la plus petite tonne, pas même une pinte ou un gobelet de rouge ou de blanc, c’est misère et humiliation !… Ce serait à se pendre si je n’étais certain de tenir bientôt le trésor d’Alaric, et c’est alors que nous en aurons du vin de prince, des bonnes cuvées et de tous les bons crus, depuis la blanquette de Limoux, les puissantes coulées rouges de Béziers et Narbonne, jusqu’aux grands crus de Bordeaux…

— Tais-toi donc, Antoine, tu augmentes ta soif en parlant de ça, ce n’est pas raisonnable !

— Mais non, Colombe, je la berce et la trompe, ma soif, le gosier me cuit moins quand je lui fais passer et repasser comme ça tous les noms des bons vins que je connais… de nom…, tous à la régalade !… Picquepoult, Castelviel, Langlade, Armagnac, Pauillac, Cantemerle, Margaux, Montflanquin… Tiens, je savoure Montbazillac, Gaillac, Cahuzaguet, Frontignan, Mercurol, Vouvray, Muscadet et Suresnes… ça me grise !

— Tais-toi !… Tiens, moi, je remonte, j’ai laissé les petits sous les groseilliers, je ne suis pas tranquille…

— Je me tais, ça va mieux, je me sens le gosier moins sec, dans cette cave trop sèche ! mais je te le dis, dès que je tiendrai le trésor, et ça ne tardera pas, elle changera, cette cave, il y en aura des tonneaux !… Je serai capable de remplir le Grand-Puits, pour une fois seulement, mais jusqu’à déborder la margelle, d’un vin que tu choisiras toi-même, à ton goût, le plus cher que tu voudras, car tu penses bien que je ne regarderai pas à la dépense, j’aurai les moyens !… En attendant, travaillons, tiens, passe-moi ces planches et ces rondins… Quelle chance que ta tante ait pensé à faire sa provision de bois pour l’hiver, ça m’arrange bien pour étançonner ma tranchée…

Cassagnol disparaissait jusqu’au cou dans un trou qui s’enfonçait sous la muraille, une galerie très étroite qu’il avait bien de la peine à consolider en avançant, avec des morceaux de bois et des planches.

Colombe se tourmentait fort et le conjurait de renoncer à son entreprise. Cela devenait dangereux, ces fouilles. Tant qu’il ne s’était agi que de creuser des trous en plein air dans le jardin, ce travail tout simple ne présentait guère de danger, Cassagnol ne risquait que son temps et ses peines ; il négligeait le jardinage c’est vrai, mais s’il bouleversait le jardin, par contre, dans les terres remuées les légumes n’en pousseraient que mieux. Tandis que maintenant qu’il fouillait sous la maison il devait braver des risques sérieux, de vrais dangers qui augmentaient en avançant vers le puits.

Colombe vivait dans les transes dès que Cassagnol se mettait à l’ouvrage ; elle passait sa vie à descendre dans la cave regarder dans le trou du pionnier, et à remonter surveiller les enfants, empêcher les batailles, séparer ceux qui se prenaient aux cheveux en se roulant dans l’herbe du jardin, pour redescendre encore du côté de la fouille, admonester son imprudent mari.

— Arrête un peu, Antoine, la maison craque, je te dis ! tu nous feras arriver du mal… Elle craque à chaque coup de pioche que tu donnes là-dessous ! Ce n’est pas la peine de posséder maintenant une belle maison si commode si tu t’arranges pour nous la faire tomber sur le dos… moi, je ne dors plus tranquille !

— Bah, je fais attention, la maison ne craint rien, je ne vais pas démolir notre héritage, j’étaie solidement, tu penses bien !

— Tu me fais passer des nuits blanches, ou plutôt noires de mauvais rêves ! Ainsi, cette nuit, quel cauchemar ! J’ai rêvé que les Wisigoths et les fées se fâchaient contre nous qui essayons d’enlever ce trésor qu’ils ont si bien caché… Et il venait des bêtes terribles et des hommes à grandes barbes et longues dents, des hommes furibonds qui me traînaient par les cheveux pour me jeter dans le Grand-Puits… Tu vois ça !… Patapouf ! je tombe, l’eau m’éclabousse, je tombe pendant cinquante jours et cinquante nuits… puis, je ne sais plus… Quand je me suis réveillée je continuais à tomber, tomber, en traversant une eau très froide, pleine de grenouilles cornues, de crapauds géants, de têtes de Wisigoths grinçant des dents et de fées roulant des yeux féroces… C’est mauvais signe, ce rêve !

Cassagnol au fond de sa mine éclata de rire.

— C’est bon signe, au contraire… De l’eau, tant d’eau que ça, c’est signe que nous brûlons… nous approchons du trésor !

— Le trésor, il est trop bien caché et gardé, je te dis !… Ah, ma pauvre tante Gironne avait bien raison quand elle refusait de te laisser toucher à sa maison !… Tu mettras ta maison par terre sans rien trouver… D’autres que toi ont déjà cherché, et des malins, tout le monde sait qu’ils n’ont réussi qu’à se faire casser les jambes ou la tête… Il leur est arrivé toutes sortes de mauvaises aventures et de guignons, c’est connu !

Au fond de son trou qu’il continuait à creuser doucement, le téméraire Cassagnol ricana de nouveau.

— Tu ris ! Veux-tu bien ne pas rire pour défier mes dames les fées, c’est malsain, si elles t’entendent, je te dis, elles vont se mettre en colère et gare, alors !… Mesdames les fées, il ne faut pas l’écouter et vous fâcher, Antoine est connu dans tout Carcassonne, c’est un garçon qui a un coup de soleil dans la cervelle, mais il n’est pas méchant…


Des hommes me traînaient par les cheveux.