Le Trésor de Carcassonne/07

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H. Laurens, Éditeur (p. 46-54).


— Si le trésor est gardé par quelque horrible Tarasque…

VII

CE QUI SE PASSE AU FOND DU GRAND-PUITS

Le quartier du Grand-Puits fut très agité toute la journée. Il y eut grande animation parmi les ménagères réunies autour de la margelle, conciliabules, discussions bruyantes quand les avis se trouvaient partagés, ou causeries à voix basses, en hochant la tête, après lesquelles on s’en allait porter ses impressions et suppositions en des maisons amies où la nouvelle n’était peut-être point parvenue.

Il n’y avait pas à dire, il se passait quelque chose d’extraordinaire au fond du Grand-Puits. Le père Escoulou, ancien charcutier, homme digne de foi, et les dames Barbicol et Saboulin, d’autres encore avaient entendu vers deux heures, juste comme venait de sonner une messe d’enterrement aux Pénitents-Gris, des cris épouvantables suivis d’un vacarme terrible tout au fond, dans le noir du Grand-Puits.

Ils en avaient tous reculé d’effroi ; le père Escoulou, qui justement tirait de l’eau, sentit très bien que le seau dansait au bout de la corde et que l’on tentait de le lui arracher. Comme c’est un gaillard courageux, il n’avait pas lâché la corde, mais c’est à grand’peine qu’il put remonter le seau vide.

Quand ils avaient osé revenir au puits et regarder par dessus la margelle, c’était un peu calmé, mais on entendait encore des rumeurs confuses, toutes sortes de bruits étranges, des clameurs et comme des voix furieuses qui se disputaient. Et pourtant le père Escoulou était, comme chacun sait, un peu dur d’oreille.

C’était donc vrai tout ce que l’on racontait du Grand-Puits hanté par les fées, les Wisigoths ou les Sarrasins. Il n’y avait plus à le mettre en doute et l’on pouvait bien s’inquiéter de ces choses singulières, qui présageaient peut-être des calamités pour la ville.

Tout le jour il y eut un défilé de gens sur la place, les uns regardant de loin un peu craintivement, d’autres, plus hardis, écoutant près du puits, se risquant même à regarder par dessus la margelle.

On n’entendait plus ni cris ni disputes. Fées ou Wisigoths, les esprits du fond restaient calmes ; cependant, parfois, des coups sourds retentissaient que des échos prolongeaient doucement dans les entrailles du sol.

Parmi les curieux il se trouvait aussi des incrédules, des gens qui pour faire les esprits forts haussaient les épaules et traitaient la légende des fées du Grand-Puits en simple conte de nourrice. Le cabaretier de la Tête-Noire, sur la place même, était de ceux-là, et il avait eu l’audace de venir tirer une demi-douzaine de seaux d’eau en ricanant et en interpellant les esprits du fond.

Ceux-ci n’ayant pas daigné répondre, le cabaretier s’en était allé très fier, avec des airs vainqueurs. Mais sur le tard dans l’après-midi, comme des curieux venus des autres quartiers ou montés de la ville basse, après avoir stationné devant le puits, s’en venaient, pris de soif, s’attabler devant les brocs de la Tête-Noire, sous l’enseigne où se voyait une horrifique tête de sarrasin barbu, crépu, roulant des yeux féroces, le cabaretier changea d’attitude. Il cessa de nier, retourna au Puits et revint servir des flacons à ses clients en hochant la tête d’un air de mystère.

— On ne sait pas, déclara-t-il avec une affectation de dis crétion, il y a bien du louche là-dessous, il faudra voir… attendons et surveillons !

À demi-mot, avec des réticences feintes, il en vint à laisser entendre que c’était la fameuse dame Carcas, la vieille sarrasine, qui revenait dans le puits hanté, et qui menait tout ce vacarme, après s’être tenue tranquille pendant des centaines d’années. La raison de ce réveil de la terrible dame, cela, on ne le pouvait dire, mais on finirait bien par savoir…

En attendant les curieux affluaient à la Tête-Noire et s’efforçaient de tirer des éclaircissements du tavernier, lequel finissait par se laisser arracher des détails de plus en plus circonstanciés sur les apparitions entrevues, sur le tapage infernal entendu par tous les voisins, sur toutes les choses extraordinaires qui semblaient se passer au fond du Grand-Puits…

Colombe à la fin s’émut et sortit sur la place, elle alla au Grand-Puits, écouta comme les autres, avec une attention plus anxieuse que les autres.

— Si c’était vrai, pourtant ? pensait-elle, si c’était vrai, tout ça ? nous risquons bien plus que tout le monde, nous ! Oh ! cet Antoine, qu’il a de l’audace, mon Dieu, qu’il a de l’audace !

Les curieux affluaient à la Tête-Noire.

L’audacieux Cassagnol la reçut mal quand elle revint lui faire part de ses inquiétudes, il se moqua d’elle et, à son tour, il sortit. Sur la place il se mêla aux groupes en haussant les épaules, il s’esclaffa aux racontars des commères, aux histoires de bruits suspects entendus au fond du puits.

Il se mit à cheval sur la margelle, se pendità la corde, fit mine d’écouter longuement.

— Écoutez vous-mêmes, voyons, on n’entend rien de rien dans ce puits, pas même la respiration d’une mouche ou d’une grenouille. Écoutez ! Écoutez !… Il est bien tranquille, le bon vieux Grand-Puits ! Par la tignasse de dame Carcas, vous me faites rire avec vos histoires de revenants !… Laissez-la dormir, cette brave dame Carcas, elle n’a rien à faire ici maintenant ! moi, je m’en vais arroser mes légumes…

Le lendemain au petit jour, Cassagnol descendit reprendre son travail de mine.

— C’est bien simple maintenant, dit-il à sa femme, je touche le puits, je n’ai plus qu’à tourner autour de la maçonnerie pour arriver au souterrain du trésor, mais il faut nous dépêcher, car le vilain individu d’en face, ce chafouin qui ne me dit rien qui vaille, n’est même pas venu écouter dans le puits avec les autres, il se contente de regarder et il rit dans sa barbe, en homme qui en sait plus long qu’il ne veut dire… Cornes de tarasque ! je suis certain qu’il cherche aussi, comme nous…

— Mais ce souterrain, à quelle hauteur se trouve-t-il ? objecta timidement Colombe.

— Nous verrons bien.

— Admettons que tu le trouves, mais si tu y arrives par en haut, tu crèves la voûte et tu tombes dans le vide… peut-être dans le Grand-Puits que l’on dit si profond…

— Oui, dit Cassagnol en riant, et je pourrais tomber pendant six mois sans toucher le fond… Mais ne te fais pas de tourment, je n’irai pas jusque-là, songe donc, je tomberai sur des tas d’or, sur toutes les économies de dame Carcas ou d’Alaric…

— Ou des fées !… Et s’ils sont là pour te recevoir, les Wisigoths, ou bien les fées, ou bien la vieille sarrasine Carcas ? Si le trésor est gardé par quelque horrible tarasque, par quelque effroyable monstre tout en cornes, en griffes et en dents pointues ? Qu’est-ce que tu feras, mon pauvre Antoine ?
Il se passait quelque chose d’extraordinaire
au fond du Grand-Puits.

— Mais non, mais non, tu as toujours peur, il n’y aura personne, et si par hasard il se trouve quelqu’un, je serai poli…

— Oui, tu diras que tu passais là par hasard.

— Ou bien que je cherche un seau que j’ai laissé tomber dans le puits…

— Ah, tu en as de l’effronterie ! fît la pauvre Colombe découragée, qui cessa ses objections et remonta au jardin mettre un peu d’ordre dans les ébats des enfants.

Cassagnol travailla toute la journée, car il rencontrait d’épaisses maçonneries, des pierres liées avec un ciment digne des Romains, ou bien un sol friable, du remblai de galerie effondrée vraiment décourageant.

Cela dura quelques jours, puis il lui fallut s’arrêter pour s’en aller tout au bout de la ville faire danser une noce.

Il soufflait ses airs les plus sautillants dans sa flûte en pensant à tout autre chose qu’à entraîner les gens de la noce en gracieuses gambades.

— Tu tu tu ! ah, pendant que je suis ici à faire sauter ces rustres qui ne vont guère en mesure… Tu tu tu… que fait-il, l’autre, le vilain chafouin ? Il cherche de son côté… Tu tu tu… Pourvu qu’il ne me vole pas mon trésor, ce trésor qui m’a déjà valu tourments et tracas sans nombre… Et j’en ai jusqu’à minuit au moins… Et demain matin, si je ne dors pas jusqu’à dix heures pour me rattraper, je serai tout mal en train… Tu tu tu… Allons, bon ! qu’est-ce qu’il y a ? Voici la danse qui s’arrête… Je pars sur un autre air, j’ai des distractions… où en étions-nous donc ?

— Eh, Cassagnol ! Aujourd’hui vous me semblez tout drôle, dit le père de la mariée.

— Mais non, mais non, ce n’est rien, c’est l’esprit qui m’a fourché en pensant à faire un gentil compliment à madame la mariée !

— Un bon coup de vin blanc, Cassagnol, pour vous tenir en haleine…

Tu tu tu… la flûte rattrapa l’air et la danse reprit, mais Cassagnol parvenait difficilement, malgré toute sa volonté, à chasser les craintes qui l’assaillaient. Il lui advint encore quelques distractions gênantes pour les danseurs, et même ce ne fut pas sans anicroches diverses qu’il parvint à repêcher dans sa mémoire embrouillée le compliment en vers qu’il avait coutume de dire aux noces, avec quelques variantes de circonstance, pour célébrer les grâces infinies de la mariée, la belle mine du marié, et tous les mérites des papas, des mamans, des oncles, des tantes, des cousins, des cousines et de toute l’assemblée.

Il était bien tard quand il put rentrer chez lui. La place du Grand-Puits parut bien sombre à Cassagnol. Les maisons dormaient d’un air renfrogné. De gros nuages bousculés par une bourrasque du Sud passaient sur la lune et ne laissaient que par intermittences glisser sa lumière. De menaçantes silhouettes de tours apparaissaient alors, qui semblaient remuer et changer de place entre elles, des combles pointus accrochaient les nuées avec leurs girouettes puis s’effaçaient soudain comme s’ils s’écroulaient dans le noir. La lune semblait jouer à cache-cache, elle disparaissait tout à coup avalée par quelque féroce monstre noir qui remplissait tout le ciel et se remontrait ensuite, regardant moqueuse à travers quelque trou.

Belleàvoir en conversation.

Cassagnol monta au Grand-Puits et tendit l’oreille avec inquiétude. À chaque grand souffle de vent qui passait en secouant les volets des maisons et les arbres, en grinçant sous les tuiles, de longs murmures roulaient dans les profondeurs du puits, s’achevant en râles et gémissements. Cassagnol savait bien que c’était la bourrasque qui produisait tous ces bruits, néanmoins il rentra mal impressionné dans sa maison où la timide Colombe l’attendait sans pouvoir dormir. Craignant dans sa solitude quelque mauvais tour de la terrible dame Carcas, elle avait eu bien envie de faire monter l’ânesse Belleàvoir, pour être une personne de plus, comme elle disait, si Cassagnol tardait à rentrer.


L’Enseigne.