Le Trésor de Carcassonne/06

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H. Laurens, Éditeur (p. 38-45).


Leçon de flûte.

VI

LES TROUS DANS LA CAVE

Cassagnol continuait ses fouilles en dépit des plaintes et des objurgations de Colombe. Dès qu’il rentrait d’une course en ville, d’un petit travail à l’ancien jardin, il redescendait à la cave.

Malgré l’héritage, la gêne menaçait encore et Colombe avait fort à faire pour assurer, ou à peu près, à la famille les trois repas quotidiens, ainsi que la ration de luzerne pour Belleàvoir, dont on entendait les hihans modulés plus ou moins harmonieusement suivant l’appétit.

Belleàvoir semblait aussi désapprouver son maître, toujours caché dans le sous-sol ; bien sûr elle se chagrinait de ne plus le voir à son aise, de ne plus l’entendre rire et chanter avec les enfants, se lancer dans des conversations plaisantes auxquelles elle prenait part si volontiers.

Elle s’ennuyait, la pauvre, et restait à bâiller, la tête à la fenêtre de son logis, ou bien, si elle parvenait à tirer le loquet de la porte, elle allait s’étendre sur l’herbe et converser avec les canards de Mme Cassagnol. Puis, comme les coin-coins un peu monotones ne l’intéressaient pas très long temps, elle se relevait pour courir mettre le nez au soupirail de la cave, d’où elle avait remarqué que sortait la voix de son maître, et, le nez enfoncé aussi loin que possible, elle poussait un rauque hihan d’appel.

Et lorsque par hasard Cassagnol remontait, elle marquait sa joie en se roulant sur le sol, ou par des gambades à travers le jardin en évitant soigneusement de nuire aux carrés de légumes.

Belleàvoir sortait aussi quelquefois de la maison quand les enfants laissaient imprudemment la porte ouverte, et s’en allait chercher des chardons dans les fossés du château où d’autres bêtes erraient, venues de chez les voisins, chèvres, oies ou cochons noirs. Une fois elle se hasarda jusque dans les lices et faillit être volée par une vieille gitane effrontée, qui, la voyant seule, la prit par le licou et voulut l’emmener.

Mais Belleàvoir ne se laissa point faire, elle regarda la vieille sous le nez, la jugea peu digne de confiance et commença à regimber ; la vieille gitane tira plus fort et ramassa une baguette pour corriger la récalcitrante.

Se considérant alors comme en état de légitime défense, Belleàvoir ne garda plus aucun ménagement. Elle se mit à danser autour de la vieille, à se dresser sur ses jambes de derrière en lui lançant celles de devant sur les épaules comme si elle voulait l’embrasser, sans se soucier des coups de baguette. Finalement l’affreuse gitane fut heureuse de lâcher licou et baguette et de se sauver aussi vite que possible, juste comme arrivait Colombe inquiète.

Cassagnol venait de donner une leçon de flûte aux aînés, il leur apprenait aussi à jouer des cymbales avec les genoux.

Dans les fossés du château.

Cela marchait, ils montraient de réelles dispositions pour la musique. Cependant Cassagnol ne s’en félicitait pas autant qu’il l’aurait dû.

— Bah, disait-il, est-ce qu’ils auront besoin de prendre ce métier, de s’en aller faire sauter les manants dans les villages, de courir les fêtes et les noces, ce qui est fatigant quelquefois ? Mais non, ils seront riches quand j’aurai mis la main sur le trésor, ce qui ne peut tarder maintenant. Je n’ai pas besoin de me tourmenter, ils seront de gros bourgeois, Luc et Hilarion, Blaise et Pierrot, des seigneurs peut-être, un peu de patience, cela ne peut manquer, si j’achète quelque domaine… Et Cadette et Fleurette, Cathounette et Doudou, de belles dames, tout en soie et velours, avec des collerettes, des plumes et des bijoux… Elles seront gentilles comme ça… Oui, certainement, avec tous les sacs d’or du trésor ce sera facile… Il y en aura même beaucoup trop et j’en laisserai, car il ne faut pas être trop gourmand et se montrer vilainement égoïste… J’en laisserai pour les autres, il se trouvera toujours quelque ingénieux garçon à qui ça pourra rendre service… Je prendrai une bonne part, de façon à pouvoir, nous tous, vivre à notre fantaisie et faire plaisir à l’occasion à de braves gens,… Colombe sera joliment contente, je ferai le calcul très largement, et je laisserai le reste !

Une vieille gitane la prit par le licou.

Il se frottait les mains sur le pas de sa porte en souriant à ces brillantes perspectives, lorsque Colombe revint, suivie de Belleàvoir qui ne pensait déjà plus à la vieille gitane.

Mais Colombe y pensait, elle avait vu la lutte soutenue par Belleàvoir, et revenait encore émue de la tentative de rapt, et indignée de l’effronterie de la voleuse, plus émue même que ne semblait le comporter l’événement.

Elle tapota la figure de Belleàvoir, l’embrassa presque et se laissa tomber sur une grosse pierre devant le logis de l’ânesse.

Cassagnol se tenait devant elle, intrigué.

— Eh bé ? Eh bé ? se contentait-il de dire, qu’est-ce donc que te voilà toute drôle ?

— Tu ne sais pas, dit enfin Colombe, on nous l’emmenait, on nous la volait notre pauvre Belleàvoir, et devine qui ? devine ?

— Comment, on nous la volait ? Qui ? Je ne peux pas savoir…

— Dame Carcas, je te dis ! Je l’ai bien reconnue, c’était elle ! Une vieille, tout à fait la figure qui est sculptée en pierre à la Porte Narbonnaise !

— Tu es folle !

— Dame Carcas, je te dis ! J’ai regardé en passant à la porte si la figure de pierre y était encore, elle y est toujours, mais ce n’est que le portrait… C’est l’autre, la vraie, qui a aussi quelque chose sans doute dans le Grand-Puits, c’est elle qui a voulu nous punir de chercher le trésor !

Dame Carcas c’est la vieille sarrasine qui jadis, paraît-il, défendit si longtemps Carcassonne contre les armées de Charlemagne. Le siège durait depuis des années, tous les assiégés étaient morts, il ne restait plus qu’elle, prétend la légende, et pendant sept années encore, toute seule dans l’imprenable forteresse, elle continua à défier les armées de l’Empereur à la barbe fleurie, à braver Roland, Olivier, l’archevêque Turpin et les autres pairs. Il fallut pour avoir raison de son obstination qu’une tour s’inclinât d’elle-même et fit sur le fossé comme un pont, qui permit l’entrée de la ville aux assiégeants.

L’incrédule Cassagnol croyait au trésor, mais l’histoire de cette dame Carcas lui semblait vraiment-un peu forte.

— Tranquillise-toi, dit-il à sa femme, on a voulu nous voler Belleàvoir, tu l’as rattrapée, c’est le principal, laisse dame Carcas, elle est innocente, et allons travailler !

Il redescendit donc dans la cave et reprit ses outils en sifflotant, pour se moquer des folles idées et des terreurs de Colombe. L’ouvrage avançait, d’après ses calculs il devait arriver bien près du puits ; il avait trouvé des amorces de voûtes, d’anciens éboulis, et il se heurtait à une maçonnerie plus résistante qu’il travaillait à percer avec la plus grande précaution.

Qu’allait-il trouver derrière ? Les fameux souterrains conduisant au loin dans la campagne, ou bien la cave au trésor ? On allait enfin le savoir !

Et, ayant bien dégagé le terrain, il s’efforçait de déchausser une grosse pierre qui lui donnait beaucoup de mal. Après deux heures d’efforts, c’est à peine si elle commençait à remuer. Peu à peu cela venait pourtant. Le mortier des Romains ou des Wisigoths tenait bon, mais enfin on en aurait raison.

Encore un effort. Cassagnol souffla quelques minutes et coula ses mains dans les trous des deux côtés de la pierre. Allons, du nerf ! ouf ! la voilà tout de même, cette pierre !

Elle glissa peu à peu et une autre la suivit, laissant dans la maçonnerie un trou à passer les épaules. Cassagnol remuait difficilement dans son étroit boyau de murailles. Il eut quel que peine à pousser ses pierres derrière lui et à se faufiler vers le trou. Rampant sur les coudes, s’allongeant, il passa les épaules, puis enfin la tête, en fermant les yeux à cause de la poussière et un peu de l’émotion.


Il reçut un coup terrible
sur la tête.
Il allongea le bras et ne rencontra que le vide devant lui. Il ouvrit un œil. Rien que du noir. Oh ! oh ! serait-ce enfin la cave au trésor ? Le cœur battant d’espoir, il ouvrit largement les deux yeux…

Au même instant il reçut un coup terrible sur la tête et poussa un grand cri en se rejetant en arrière.

— Par la tignasse de dame Carcas ! rugit Cassagnol qui remontait dans son excavation en se frottant vigoureusement le crâne, quel coup ! Ça m’a cogné dur !

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que c’est ? criait la pauvre Colombe épouvantée en descendant suivie de deux ou trois enfants dégringolant sur ses talons.

— Oh là là ! si ma mère ne m’avait pas donné une bonne épaisseur de cheveux, j’avais le crâne fêlé, fit Cassagnol, quelle tape !

— Qu’est-ce que je te disais ? C’est trop dangereux, gémit Colombe, tu vois bien, ils se vengent ! Mais qui est-ce ? Est-ce dame Carcas ? ou bien les Wisigoths ? ou bien les fées ?

— Frotte-moi plutôt, sur le sommet du crâne ?…

— Ici ? C’est là que tu as été touché, mon pauvre Antoine ?… Ça te fait très mal ?

— Frotte toujours !

— Il n’y a pas de sang…

— Je ne suis pas chauve, heureusement, mes cheveux ont amorti le coup…

— Mais qui est-ce qui a cogné ? Qu’est-ce que tu as vu ? Voyons, Antoine, raconte-moi !

— J’ai vu… j’ai vu… trente-six chandelles d’abord… Puis, un seau qui descendait et qui m’est tombé en plein sur la tête… Voilà, tout simplement, je suis arrivé à un trou, j’ai passé la tête pour voir si c’était enfin la cachette au trésor… Et c’était le Grand-Puits, j’ai reçu, pan, sur le crâne, ce seau qui descendait ! Et voilà, je n’ai pas pu m’empêcher de crier…

— Tu es bien sûr que c’est un seau ?

— Tout à fait certain, ce n’est que ça, et j’ai entendu des voix là-haut, les gens qui tiraient de l’eau…

— Alors maintenant, tu vas renoncer à ce trésor introuvable, j’espère ?

— Au contraire ! nous approchons, nous y touchons au trésor ! saisis-tu la chose ? Je suis au Grand-Puits, je n’ai plus qu’à tourner autour pour arriver aux souterrains des Wisigoths… Viens regarder toi-même, passer la tête dans l’ouverture, tu te rendras compte…

— Non, non ! s’exclama Colombe, je n’ose…

— Tu peux bien te risquer un peu pourvoir…

— Non, non !

— Que tu es bête, ma Colombe ! oui, que tu es bête !… Mais c’est assez se disputer, je me fâcherais, j’aime mieux retourner au travail…

Et Cassagnol donna de violents coups de pioche qui firent tomber dans le puits avec un certain fracas une grosse pierre accompagnée d’une pluie de menues pierrailles.