Le Trésor de Carcassonne/12

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— Monsieur le Sénéchal, je vais vous expliquer…

XII

COMMENT L’INNOCENTE COLOMBE DÉCOUVRIT LE TRÉSOR DES FÉES

Cette fois c’est fini, Carcassonne est bien sauvée. Les quelques hommes en faction tout le long de l’enceinte et les postes établis sur divers points sont bien réveillés. Plus rien à craindre.

Clameurs un peu partout, dans Carcassonne et au dehors dans les fossés. Les deux pièces de la Narbonnaise tirent encore. Les hommes de la porte arrivent par le chemin de crénelage et arquebusent les Espagnols qui ne prennent pas le temps de répondre et cherchent à se glisser hors des Lices pour rejoindre le gros de la troupe, sur lequel tiraillent les arquebusiers de la tour de Vade.

Il est resté quelques soldats ennemis dans les Lices. Ils ne sont ni tués, ni même blessés, bien qu’ils se roulent et se débattent sur le sol. Ce sont les victimes de Cassagnol, ceux que les abeilles ont vaincus. Ils ne songèrent aucunement à résister quand approchèrent les hommes de la Narbonnaise avec des torches.

Cassagnol aussi se frottait à s’écorcher, et se serait volontiers roulé sur les pierrailles. Il avait déjà d’énormes boursouflures à la face, et soufflait sur ses mains enflées et brûlantes.

— N’approchez pas trop près, dit-il aux Carcassonnais, ou gare les piqûres… Laissez les abeilles s’apaiser et rentrer dans leurs maisons…

Il s’était hâté de relever les ruches un peu démolies pour que les essaims pussent retourner à domicile.

— Là ! là ! attendez un instant, tout à l’heure il n’y aura plus de danger.

— Alors donc, c’est toi, Cassagnol, fit le sergent commençant à comprendre, c’est toi qui a jeté ces bestioles à la tête des Hidalgos ?

— Oui, sergent, ils étaient dans les Lices et ils escaladaient le deuxième rempart, j’ai eu l’idée des ruches pour essayer de les repousser ou de les retenir, et les mouches à miel vous ont donné le temps d’accourir… Mais ça pique terriblement, sergent !

Le sergent laissa les Espagnols se gratter et gémir et grimpa aux créneaux de la première enceinte. Cassagnol, malgré la cuisson, le suivit ; il y avait encore les échelles dont s’était servi l’ennemi, mais on ne voyait plus personne dans le fossé, la troupe se hâtait de se mettre à couvert de la canonnade et de s’enfoncer dans les montagnes des Corbières.

Arquebusades aux créneaux.

— Bon voyage ! dit Cassagnol, c’est fini, maintenant je retourne à la maison… Par la tignasse de dame Carcas, les coups de canon ont dû réveiller Colombe et les enfants. Vite, adieu, sergent !

— Adieu, troubadour… Mais ne t’en vas pas encore, voilà M. le Sénéchal, il faut lui expliquer les choses.

M. le Sénéchal, réveillé lui aussi par le canon, accourait par les Lices. Il avait bouclé une cuirasse et coiffé une salade sous laquelle s’épanouissait sa belle barbiche argentée. La main sur la poignée de l’épée, il s’était arrêté devant les prisonniers.

— Qu’est-ce que ces gens-là ! fit-il ; quelles têtes horribles ils vous ont, ces sacripants ! Approchez une torche… Ils sont hideux tout simplement, où donc Sa Majesté catholique recrute-t-elle ses soudards maintenant ?

— Les mouches, senor gouverneur, les mouches, dit un Espagnol qui avait compris.

— Hein ? Et celui-ci qui est avec vous, sergent ? Mais on dirait Cassagnol, le joyeux troubadour ?

— Lui-même, monsieur le Sénéchal, marmonna Cassagnol gêné par l’enflure de ses joues.

— Eh bien, les mouches aussi ?

— Oui, monsieur le Sénéchal, je vais vous expliquer si je peux.

Le sergent l’interrompit.

— Tu ne peux point parler, troubadour, je vais raconter l’affaire à M. le Sénéchal.

Le sergent se mit en devoir d’expliquer cette chaude alarme, la surprise tout près de réussir sans l’esprit ingénieux, le dévouement du brave troubadour qui avait donné aux soldats le temps d’intervenir.

On ramassait le butin, trois douzaines d’arquebuses, des hallebardes, et dix-huit prisonniers parmi lesquels Cassagnol reconnut le vilain chafouin, l’espion des Espagnols, bon pour la potence, celui-là.

Il n’y manquait que la vieille gitane, celle-ci devait avoir rejoint les batteurs d’estrade espagnols dans la montagne avant l’attaque.

— Très bien ! très bien ! dit le Sénéchal, surprise manquée, c’est parfait ! Hein, qu’est-ce que je disais ! Les Espagnols ont-ils des ailes ? S’ils n’en ont pas je suis tranquille… Vous voyez, mon brave Cassagnol, l’ennemi s’est cassé le nez à nos murailles !

— Oui, monsieur le Sénéchal.

Pour mettre un baume sur les piqûres qui le faisaient si terriblement souffrir, le Sénéchal promit à Cassagnol une belle récompense, et Cassagnol rentra chez lui en courant.

Les coups de canon avaient réveillé Colombe en sursaut. Épouvantée, elle appela Antoine et Antoine ne répondit pas. D’autres coups de canon suivirent, puis des arquebusades. Que se passait-il ?

L'éboulement dans la cave.

Dehors on entendait courir des gens qui s’en allaient aux remparts, Par bonheur, les enfants continuaient à dormir à poings fermés… Colombe tremblante s’était habillée. Où pouvait être Cassagnol ? Elle l’appela dans le jardin. Pas de Cassagnol. Serait-il donc à la cave, en train de travailler dans ses trous ?

De plus en plus inquiète, Colombe prit la chandelle et descendit les premières marches en appelant Antoine à mi-voix. Que c’était noir, quel chaos que toutes ces excavations ! Colombe faillit rouler jusqu’au fond. Si la pauvre tante voyait cela ! Elle avait eu bien raison de le craindre, et Antoine allait démolir la maison !

En ce moment Colombe entendit ouvrir la porte en haut et marcher dans la maison. Ce devait être Antoine qui rentrait. Elle voulut se hâter de remonter, mais en passant près d’une excavation de Cassagnol son pied tourna sur une pierre et elle faillit tomber. Pour se retenir elle dut s’accrocher aux étais, l’un d’eux s’abattit et sa chute provoqua un petit effondrement.

Un trou de plus dans cette cave qui déjà avait l’air d’une ruine ! Colombe gémit, mais comme elle approchait sa chandelle pour examiner le dégât, son gémissement se changea en un long cri de stupéfaction et de joie.

L’éboulement avait découvert une sorte de niche, et dans cette niche une grosse marmite de terre, toute poussiéreuse, ficelée de cordelettes, avec un sac de toile bise à côté. Colombe allongea une main tremblante vers le sac, il contenait des choses rondes qui devaient être des pièces de monnaie…

Colombe cherche à tirer la marmite hors de la niche. Cette marmite est bien lourde… L’émotion casse les jambes de Colombe, elle se laisse tomber sur le tas de pierres… Le trésor, elle a trouvé le trésor tant cherché !

Elle pousse des cris de joie, se relève, gagne l’escalier et remonte bien vite dans la chambre.

— Antoine ! Antoine ! Es-tu là ? vite, Antoine !…

Elle ne peut plus parler, elle pousse des exclamations inarticulées ; Antoine ne parle pas non plus, il répond aux cris de joie par des gémissements en se frottant la figure. Colombe tombe dans ses bras.

— Je l’ai trouvé ! dit enfin Colombe, c’est moi qui l’ai trouvé !

— Trouvé quoi ? demande péniblement Cassagnol.

Les enfants réveillés s’agitent, les petits pleurent. Le jour commence à paraître, quelques rayons de lumière glissent par la fenêtre.

— Antoine, c’est bien toi qui est là !… Pince-moi très fort, jette-moi un verre d’eau à la tête pour me prouver que je ne rêve pas, dit Colombe.

— Non, Colombe, tu ne rêves pas, ni moi non plus… Aïe, oye ! que la figure me brûle !…

— Mais qu’est-ce qui te brûle ! Fais voir, tu as la tête grosse comme une citrouille…

— Ce sont les mouches, les gueuses de mouches… non, les braves mouches… Je vais te raconter… j’ai la fièvre…

— Moi aussi, je vais te raconter… Tu n’étais pas là, je te cherchais dans le jardin, dans la cave… Et…

— Et quoi ?

— Le trésor ! j’ai trouvé le trésor !… Descendons vite, tu vas voir…

Cassagnol, au mot de trésor, sent renaître toute son énergie, il en oublie piqûres et brûlements, il prend la lanterne et s’enfonce dans l’escalier de la cave un peu rapidement.

— Prends garde ! Prends garde ! dit Colombe, ce n’est pas le moment de se casser une jambe ! Il y a eu un éboulement dans la cave, c’est comme ça que j’ai trouvé…

— Où ? De quel côté, le trésor ?

— Pas si loin, là, tout près, regarde ?

Cassagnol, abasourdi, aperçoit la niche sombre et la grosse marmite de terre. La chandelle grésille, des ombres dansent sur les murs, Colombe jette des regards inquiets autour d’elle. Est-ce que quelque méchante fée ne va pas surgir soudain de ces trous noirs, quelque tarasque effroyable ou des Wisigoths furieux ne vont-ils pas se jeter sur eux pour les mettre en pièces et reprendre le trésor ?

— Voyons, ne tremble pas comme ça, éclaire-moi, dit Antoine d’une voix étranglée, là, prends le petit sac, je tiens la marmite… Il n’y a pas autre chose derrière ?

Cassagnol pose la marmite sur le sol. On entend des pièces qui tintent. La marmite est bien lourde, elle est pleine… Pas de doute, c’est le trésor tant cherché ! Colombe pleurant de joie tombe dans les bras de Cassagnol.

— Aïe ! aïe ! fît Cassagnol, ne me touche pas, ça me fait mal… Ce sont les mouches, ces braves mouches qui ont sauvé Carcassonne !… Ça me cuit et ça cuisait rudement aussi aux Hidalgos qui grimpaient au rempart… mais n’en parlons plus, le trésor, c’est le vrai baume !

Il secoua de nouveau la marmite qui tinta encore.

— Quel poids ! En voilà de l’or !… ou des pierreries, peut-être… Et puis il y en a certainement d’autres, je fouillerai à fond la cachette tout à l’heure, quand je devrais faire dégringoler la maison elle-même dans le Grand-Puits !… En attendant, passe-moi la pioche que je casse la marmite…

— Non ! non ! dit Colombe, pas ici, nous sommes trop près des Wisigoths… tu l’ouvriras en haut…

— Soit !

Cassagnol mit le petit sac de toile dans sa poche, prit respectueusement la marmite et s’engagea dans l’escalier derrière Colombe éclairant chaque marche avec la lanterne. Il souriait malgré la cuisson de ses piqûres en secouant doucement la marmite pour entendre la musique de l’or wisigoth.

Les enfants dormaient encore, sauf Hilarion et Cathounette qui se tiraient les cheveux pour s’éveiller d’un lit à l’autre.

— Allons, les petits angelots, il est trop tôt pour se lever, il fait à peine jour ! dormez encore, maman l’a dit ! Colombe faisait de la place pour le trésor, elle rangeait
Il leva le couvercle de la marmite.
de la vaisselle, des vêtements, des outils de jardinage. Avec huit enfants dans la chambre, — salle à manger, cuisine et dortoir — un petit rangement le matin n’était pas inutile.

— Dormez donc, les enfants, papa l’a dit, fit-elle en calant les plus remuants sur leurs paillasses.

Cassagnol posa la marmite avec soin sur la table ; il ne se pressait pas, son cœur battait à coups précipités. Après tant d’efforts, tant de peines et de soucis, on le tenait enfin ce trésor tant cherché, il était là, on le touchait !…

— Oh, quelle figure tu as, mon pauvre Antoine, dit Colombe aussi émue que lui, la joue gauche comme si tu y avais fourré les deux poings, et rouge donc !

— Je ne peux pas parler, j’ai peut-être avalé quelques-unes de ces braves et satanées mouches !…

Cassagnol tira son couteau et coupa quelques ficelles.

— Et cette bosse sur le front, continua Colombe.

Cassagnol d’un coup vigoureux, trancha les dernières cordelettes qui maintenaient le couvercle.

— Là ! fît-il, nous allons voir le trésor… C’est le grand moment !…

— Et les mains criblées de piqûres…

— Ce n’est rien… Je sens que mes jambes flageolent, passe-moi une assitoire…

— Attends ! attends ! je tremble…

— Non, du courage ! une… deux…

— Prends garde, s’il y avait quelque serpent dans la marmite…

— Tu es bête, Colombe, moi, ce n’est pas la peur, c’est l’émotion… une ! deux ! trois !… Voilà !

Et Cassagnol brusquement enleva le couvercle de la marmite.

— Elle est pleine ! s’écria Colombe, que d’argent !… Et des sacs encore…

— Pleins aussi ! dit Cassagnol, nous sommes riches !…

Attention, je renverse la marmite… Cornes de tarasque ! qu’elle est lourde !

Une masse de monnaies de toutes les tailles, s’étala sur la table autour de quelques sacs de vieille toile grise, avec de la poussière, beaucoup de poussière. Il y avait même dans une enveloppe de toile une croix et un cœur en or.

— Oh ! fît Colombe joignant les mains.

— Hein, tu vois ? dit Cassagnol, on peut y toucher sans se brûler à ce trésor, ce n’étaient pas tout à fait des païens, ces Wisigoths ; attends que j’ouvre les sacs pour admirer…

Il fallut le couteau pour éventrer les sacs de grosse toile d’où s’échappèrent des monnaies que Colombe essaya de mettre en piles régulières.

— C’est de l’argent, dit Cassagnol un peu déconcerté, ces petites pièces, ce n’est que de l’argent…

— Et toutes les autres ? demanda Colombe, les grosses pièces ? Tu t’y connais, toi, ça doit être de l’or.

Cassagnol ne répondit pas, il fouillait le tas des grosses pièces, il soufflait la poussière et frottait vigoureusement.

— Passe-moi un chiffon… C’est drôle, on dirait du cuivre…
C’est de l’or, n’est-ce pas ?
C’est rouillé parce que c’est enfoui depuis si longtemps… Des siècles ! Combien de siècles ! on ne sait plus !… Ça doit être de l’or tout de même…

— Certainement, dit Colombe, frotte bien !

— Je ne savais pas que l’or rouillait comme ça… Je frotte, attends, en voilà une belle…

— Tu ne vois pas de diamants ? cherche bien, il devrait y en avoir avec la croix d’or… Tu vas trop vite, tu bouscules…

— Laisse-moi voir dans la poussière et par terre, il faut prendre grain à grain…

— Attends, dit Cassagnol haletant, voilà des pièces nettoyées, ça brille vraiment comme de l’or, mais il fait si peu clair, et j’ai l’œil trouble… ça me brûle toujours… Voyons un peu au jour.

Cassagnol s’approcha de la fenêtre dont un vitrage du bas était ouvert pour laisser entrer l’air. L’air passait mais là lumière se trouvait empêchée par Belleàvoir, laquelle étant sortie de son appentis pour faire son petit tour matinal dans le jardin, obstruait l’ouverture en venant saluer la famille par un hihan retentissant.

— Bonjour, bonjour ! dit Cassagnol, voyons, Belleàvoir, retire ta tête, tu m’empêches de voir…

Les enfants, définitivement réveillés, se dressaient sur leurs lits ou sautaient à terre pour répondre aux salutations de Belleàvoir.

— Bien, bien, vous êtes gais, les petits, dit Colombe, dansez, chantez, je vous le permets, c’est un grand jour aujourd’hui ! Réjouissez-vous, mais sans rien casser, et sans vous battre… Eh bien, Antoine, c’est de l’or, n’est-ce pas ?

— Oui… attends… Recule donc, Belleàvoir, tu me mets tes oreilles dans l’œil !… Voyons… Quatre sols tournois ! … ce n’est pas de l’or, celle-ci… Voyons une autre… Comment ? Comment ? j’ai la berlue ? Charles VIII roi de France… Une pièce de Charles VIII dans le trésor d’Alaric !

Cassagnol prit vivement une douzaine de pièces dans le tas et revint à la fenêtre.

Ludo… vicus… Franco… rum… Rex… Phili… ppus… Car… olus… deux sols tournois !… quatre sols tournois… Charles VIII… Louis XI… Charles duc de Bourgogne… Quatre sols tournois Louis XII… Un Louis XII maintenant ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Toujours rien d’Alaric, rien des Wisigoths ?

— C’est de la bonne monnaie tout de même ? demanda timidement Colombe.

— Bonne ! Trop bonne ! Voyons dans les sacs ?… Ce n’est que de l’argent… de plus en plus extraordinaire !…

— S’il est bon, il faudra s’en contenter, murmura Colombe.