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Le Trésor de Mr. Toupie/07

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Librairie Hachette (p. 36-41).
COLETTE DÉVORE LES KILOMÈTRES



Tandis que Charles et Arthur commençaient à explorer la Bretagne méthodiquement, Colette Dambert, son frère et Mlle Marlvin, dans leur automobile, traversaient la France comme un bolide. Colette était enragée. Mlle Marlvin ayant cité la Bretagne comme l’un des pays où l’on trouverait le plus de statues de la Vierge, Colette voulait y arriver sans tarder. En quel lieu ? Dans quelle ville ?

Elle ne se donnait pas la peine de réfléchir. Il fallait au plus vite pénétrer dans la vieille province française. Cette précipitation ne provenait pas d’un manque d’intelligence : mais Colette n’avait jamais été contrainte à beaucoup d’application et à la moindre discipline. Apprenant ses leçons avec facilité et faisant passablement ses devoirs, son esprit, quoique bien doué, ressemblait assez à un papillon qui voltige çà et là sans se fixer nulle part, et elle laissait aux autres le soin de penser pour elle.

Mlle Marlvin luttait contre la légèreté de Colette, mais si un jour elle essayait d’exiger quelque régularité dans les heures de travail de son élève, justement, ce jour-là, Colette apprenait que son frère, dans l’après-midi, montait un nouveau cheval.

Alors, adieu les études ! Elles étaient remises au lendemain.

Mme Dambert grondait bien sa fille après ces équipées, et Mlle Marlvin la punissait ; mais le grand frère intervenait en se déclarant coupable d’avoir entraîné sa sœur, ou bien son père, qui craignait pour sa santé, réclamait de l’indulgence.

Le concours de M. Toupie n’intéressait guère Mlle Marlvin. Il faut être jeune pour s’enthousiasmer dans un cas semblable.

D’ailleurs, à quoi bon chercher un trésor dont on ne profiterait même pas, si on le découvrait ? Pour elle, l’idée était absurde.

Paul, lui, ne voyait pas autre chose qu’une merveilleuse randonnée à travers la France. Les nuages de poussière, les pneus crevés, les poules écrasées et les repas souvent détestables, seraient compensés par le plaisir de visiter des villes intéressantes et d’admirer des paysages qui le changeraient pendant quelque temps de sa chère Camargue.

Si Charles, Arthur, et sans doute d’autres concurrents, suivaient un plan pour trouver le trésor de M. Toupie, Colette et son frère, semblables à des oiseaux, se laissaient aller au gré de leurs caprices et de leur fantaisie.

Arles est à deux cent cinquante kilomètres de Lyon.

Les voyageurs étaient partis de très bonne heure et l’automobile jaune filait avec une dangereuse vitesse ; cette distance fut franchie avant le déjeuner.

La voiture, blanche de poussière, s’arrêta entre midi et demi et une heure, devant l’hôtel Impérial, où Paul savait que la cuisine était renommée.

Dès que les voyageurs furent installés pour déjeuner, Colette déclara qu’on repartirait aussitôt après le repas. Mlle Marlvin poussa un cri de désespoir.

« Mais, mon enfant, dit Mlle Marlvin, du train dont nous allons, nous serons morts avant d’arriver en Bretagne.

— Excellents, ces œufs en gelée ! interrompit Paul dont l’appétit était aiguisé. J’en prends encore.

— Mademoiselle, vous avez une mine admirable, s’écria Colette. Ce voyage sera excellent pour votre santé.

— Mon enfant, je n’en suis pas sûre… Mais laissez-moi vous dire qu’ici même, à Fourvière, il y a une célèbre statue de la Vierge et qu’avant d’aller plus loin, il serait bon de s’assurer que le trésor de M. Toupie n’est pas ici tout simplement.

— Ah ! s’écria Colette saisie, je croyais qu’il était en Bretagne !

— J’ai dit, répondit nettement Mlle Marlvin, qu’il se pourrait qu’il y fût, mais…

— Alors, s’il était ici, on n’irait pas en Bretagne ? dit Colette consternée.

— Mais si, mais si, gentille petite sœur… »

Paul commençait à prendre goût au voyage.

« Après le déjeuner, continua-t-il, nous irons à Fourvière, tandis que Mlle Marlvin se reposera…

— Puis, nous repartirons, s’écria Colette.

— Non, nous coucherons à Lyon… mais je te mènerai ce soir dans un cinéma, » ajouta Paul, en voyant la figure de sa sœur qui se rembrunissait…

Mlle Marlvin parut enchantée de la proposition de Paul, auquel elle sut un gré infini de lui procurer quelques heures de repos.

Aussi se hâta-t-elle de se retirer dans sa chambre lorsque, le déjeuner fini, Paul et sa sœur prirent le chemin de Fourvière.

Naturellement, ils constatèrent que le lieu ne pouvait pas du tout abriter le trésor.

« Alors, demanda Colette, nous allons en Bretagne ?

— Oui. Nous partirons demain matin. Mais entrons dans la vieille église car elle est très curieuse. »

Donnant la main à son frère, Colette pénétra dans l’antique sanctuaire.

Une odeur d’encens et de cierges remplissait l’air et une sorte de nuage enveloppait les ex-voto qui couvraient les murailles.

Colette chuchota tout bas à l’oreille de son frère qu’elle voulait faire brûler un cierge.

Paul lui tendit de l’argent et la fillette acheta un superbe cierge à une vieille marchande. Elle l’alluma et le planta sur une des pointes de fer d’un candélabre. Pour cela, Colette dut se hisser sur la pointe des pieds, car elle n’était pas très grande. Quand elle revint vers son frère qui la regardait amusé et plein d’admiration pour sa gentillesse, il lui demanda à voix basse :

« Pour qui as-tu mis ce cierge ?

— Pour maman, papa… et toi. »

Alors le grand frère se pencha encore un peu plus et embrassa tendrement sa petite sœur.

Le soir, quand Mlle Marlvin objecta qu’au lieu d’aller au cinéma, il serait bien préférable de se coucher, Colette déclara que le voyage devait être un amusement et non un devoir.

Elle vit un grand film où des cowboys accomplissaient des exploits merveilleux. « Tout à fait comme toi, » dit-elle à son frère.

Le lendemain matin, à neuf heures, les voyageurs montèrent en automobile et prirent la route qui traverse les monts du Lyonnais. On déjeuna à Roanne, puis on continua. Colette demandait toujours à aller aussi vite, mais on céda aux sages et prudentes observations de Mlle Marlvin, et l’allure fut sensiblement ralentie.

Le soir, à sept heures, un pneu creva ; on était près d’un village, et les voyageurs purent y arriver sans trop de difficultés. Paul déclara qu’il était préférable de coucher là, car, avant qu’il eût pu réparer son pneu, il ferait nuit.

Naturellement Mlle Marlvin approuva. Colette parut contente parce qu’elle trouvait tout à fait drôle de passer une nuit dans une auberge de campagne.

Il n’y avait dans le pays qu’un cabaret misérable où l’on donnait à boire aux paysans, mais qui ne possédait aucune chambre. Mlle Marlvin était très embarrassée et elle proposa d’entrer dans une maison de paysan pour demander l’hospitalité d’une nuit. Mais Paul préféra coucher dans l’auto. Au moins on ne risquait pas d’être dans des lits malpropres, avec des gens plus ou moins empressés ou même peu honnêtes. Mlle Marlvin accepta et Colette battit des mains, enchantée de cette première aventure.

Paul arrangea les coussins le plus confortablement qu’il put, et Mlle Marlvin et Colette s’y étendirent. Paul mit sur elles toutes les couvertures, les manteaux, les plaids, car, malgré la grande chaleur du four, les nuits étaient fraîches. Quant à lui, il se roula dans une couverture et s’endormit profondément sur le devant de la voiture. Colette se blottit auprès de son institutrice, qui, seule, ne ferma pas l’œil de la nuit.

De grand matin, le bruit des paysans qui passaient sur la route, des animaux qui allaient et venaient, réveillèrent les voyageurs. Paul se secoua et courut à l’auberge où il demanda qu’on leur servit du café au lait très chaud pour les réconforter. Colette, aussi reposée que si elle sortait de son lit, suivit son frère et s’intéressa énormément à la confection du café.


l’automobile jaune filait à toute allure.


On le but et l’on se remit en route, pour atteindre Nevers où Paul décida de séjourner deux jours afin de réparer complètement son pneu, de se reposer et dormir confortablement.

On profita de ces deux journées pour visiter le pays. Colette, infatigable, riait beaucoup de Mlle Marlvin qui se couchait aussitôt rentrée à l’hôtel. Elle et son frère entraient dans les pâtisseries, mangeaient des gâteaux, prenaient du chocolat, tout en écrivant des cartes postales à M. et Mme Dambert.


colette se hissa sur la pointe des pieds.


Tout était pour le mieux ; le ciel continuait à être radieux et jusqu’à présent on n’avait couché qu’une nuit à la belle étoile, ce qui avait été un imprévu inoubliable. Ce voyage enthousiasmait Colette, qui trouvait tout bon et tout beau, et Paul, comme elle, était de belle humeur.

Après Bourges, l’automobile jaune traversa le Berry, la Touraine. Une petite panne, sans grande importance, se produisit. Mais elle empêcha cependant les voyageurs d’arriver à Tours avant minuit. Il fallut chercher un hôtel qui voulût bien les recevoir. Paul avait télégraphié la veille de Bourges pour retenir des chambres, mais la dépêche s’était égarée et les voyageurs faillirent encore une fois être obligés de coucher dans la rue. Le lendemain on était à Angers et le surlendemain, on partait de cette ville pour Vannes.

Au moment de franchir les limites qui séparent le Maine-et-Loire de la Loire-Inférieure, c’est-à-dire de la Bretagne, Paul arrêta la voiture devant un poteau indicateur en s’écriant :

« Petite sœur, nous voilà en Bretagne ! Es-tu contente ? »

À la fin de l’après-midi, l’auto pénétrait dans Vannes.

« Nous ne sommes pas loin d’Auray, dit Mlle Marlvin ; je suis d’avis que nous nous dirigions de ce côté.

— Mais notre quartier général sera Vannes pour l’instant, » décida Paul, à qui l’idée d’aller s’enterrer dans une toute petite ville ne souriait guère.

Les voyageurs s’installèrent dans un hôtel qu’on leur avait recommandé et qui se trouvait non loin de la cathédrale Saint-Pierre.

Le temps s’était assombri et, quand Colette se leva le lendemain matin, elle vit une pluie torrentielle s’abattre sur la ville.

Le ciel était gris et bas : abritée derrière une fenêtre à petits carreaux de la salle à manger de l’hôtel, Colette regardait l’eau tomber en cataractes sur les toits, déborder de toutes les gouttières pour venir grossir les ruisseaux de la chaussée. Comme on se sentait loin de la Camargue éblouissante de lumière !

Et Colette pensa que ce premier jour passé en Bretagne était bien triste. Paul, qui ne pouvait rester en repos, lui proposa de parcourir les vieilles rues de Vannes. La fillette, charmée d’être tirée de son inaction, sauta sur sa pèlerine de caoutchouc, la mit en rabattant le capuchon sur sa tête, et les voilà partis tous deux, marchant avec peine sur les petits cailloux pointus qui pavent les rues de la ville. Quand ils eurent vu toutes les pittoresques maisons de la place Henri-IV, de la rue des Orfèvres, de la rue Noë et des autres voies qui avoisinent Saint-Pierre, les vestiges des anciens remparts, l’église Saint-Patern, le temps s’était un peu éclairci, les nuages fuyaient au loin ; Paul entraîna sa sœur aux environs de la ville, sur la route de Sené.

Au cours de leur promenade, un garde champêtre s’approcha de Paul et lui demanda ses papiers. Colette s’amusa beaucoup de cet incident ; tandis que son frère tirait son portefeuille, elle caressa le chien du garde ; il avait un poil dur, des yeux d’or et, chose singulière, une jambe de bois. Lorsque le garde, d’un air rogue, eut examiné les papiers de Paul, il porta la main à son képi et allait s’éloigner. Mais Colette l’arrêta en lui disant :

« Comment se nomme votre chien ?

— Penmarch.

— Où a-t-il perdu sa patte ?

— Sur l’Yser ; il faisait campagne avec moi. »

Un sifflement, et le garde champêtre partit, non sans avoir jeté un regard soupçonneux sur ces deux voyageurs qui se promenaient dans la campagne malgré la pluie.

« Ils sont un peu bourrus, les Bretons, ne trouves-tu pas, Paul ?

— Oui, bourrus, entêtés, et braves.

— Ils se sont bien battus pendant la guerre.

— Tous des héros ! »

Colette resta silencieuse. Elle se souvenait que son père lui avait raconté plusieurs belles actions de soldats ou de fusiliers-marins natifs de Bretagne.

Le lendemain matin, temps radieux. Paul déclara à sa sœur qu’ils feraient en automobile le jour même une très longue course. On visiterait Auray, Carnac, Locmariaquer, etc.

« Dans chacun de ces endroits tu verras des merveilles.

— Mais des statues de la Vierge, y en a-t-il ?

— S’il y en a, nous les découvrirons… C’est pour ça que nous visiterons ces lieux célèbres. »

Sur les instances de Paul, qui pensait vraiment qu’elle avait besoin de repos, Mlle Marlvin consentit à ce que Colette et Paul fissent sans elle cette excursion, mais elle leur recommanda de ne pas aller à une vitesse exagérée et de revenir pour le dîner.

Auray leur apparut comme une antique petite ville bretonne qui semblait ne pas avoir changé depuis des siècles. Des petits garçons coiffés de grands chapeaux de paille à larges rubans de velours noir, pendant par derrière, vêtus de courtes vestes et de pantalons descendant jusque sur leurs souliers, des petites filles en longues robes avec des tabliers à poches, une bavette sur la poitrine, entouraient l’automobile en regardant Colette avec curiosité. Quelques gamins mettaient leurs doigts dans leur nez, d’autres se redressaient comme de petits hommes, poussant leurs plus jeunes frères devant eux.

Colette n’était pas endurante : cette curiosité l’impatienta ; alors, sautant hors de l’automobile et saisissant le bras d’un garçon d’une dizaine d’années, elle lui demanda :

« Au lieu de nous regarder comme des bêtes curieuses, petit nigaud, pourrais-tu nous dire où se trouve la statue de Notre-Dame d’Auray ? »

Le gamin la regarda et ne répondit rien. Colette lui secoua le bras.

« Réponds, es-tu muet ? »

D’un brusque mouvement, le garçon essaya de se dégager, mais Colette avait la main ferme.

« Parle : où est la Sainte Vierge d’Auray ? »


un petit breton regardait colette.

Un large sourire, qui lui fendit la bouche jusqu’aux oreilles, parut sur la figure du petit Breton.

« Y a pas de Sainte Vierge !

— Il n’y a pas de Sainte Vierge ici ? s’écria Colette stupéfaite. Il n’y a pas de Sainte Vierge ?…

— Non, » répéta le garçon ; puis après quelques instants de silence pendant lesquels il parut s’amuser immensément de la figure déconfite de l’élégante voyageuse, il ajouta :


colette trouvait délicieuses les haltes dans les auberges.

« Y a pas de Sainte Vierge… Y a sainte Anne.

— Sainte Anne ?

— Eh bien, oui ! Sainte Anne d’Auray… qui a sa statue là-bas, dans la basilique, à trois kilomètres d’ici. »

Colette n’en écouta pas davantage : elle lâcha le petit paysan, courut vers son frère resté dans l’automobile et s’écria :

« Paul ! Paul ! Inutile de chercher longtemps ici. Il n’y a pas de statue de la Vierge… il n’y a que celle de sainte Anne, qui est à trois kilomètres. Partons, partons ! Allons visiter d’autres endroits. »

Ce fut au tour de Paul de rire de la mine de sa sœur.

Malgré les objections de Colette, il voulut aller à Sainte-Anne d’Auray. Les trois kilomètres furent rapidement franchis. Paul arrêta la voiture. Toujours mécontente, Colette sauta à bas de l’automobile, courut en avant, ne daigna jeter que quelques regards sur la fontaine miraculeuse près de laquelle se dresse la statue de sainte Anne, fit, comme une trombe, le tour du cloître qui s’étend derrière la basilique et ressortit. Paul avait peine à la suivre, tant son allure était rapide.

« Colette ! Colette ! cria-t-il attends-moi… Je voudrais visiter plus longuement le cloître… Colette ! Colette ! Elle est enragée ! »

Mais Colette n’écoute rien. Elle atteint l’automobile, met en marche le moteur. Crran, pouf… pouf… Elle saute dans la voiture qu’entouraient toujours gamins et fillettes.

Cette curiosité enfantine l’agaçait. Une idée diabolique surgit dans son cerveau irrité. « C’était bon ! On se moquait d’elle, on l’empêchait de faire ce qu’elle voulait ! Eh bien ! Paul allait voir ce dont elle était capable, et les gamins aussi ! » Elle saisit le volant et fit entendre un coup de corne strident. La troupe d’enfants se dispersa comme une volée de moineaux. Puis l’automobile démarra. Sans s’inquiéter de ce qu’elle laissait derrière elle, Colette reprit le chemin de Vannes, abandonnant son frère !