Le Trombinoscope/Comte de Chambord

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COMTE DE CHAMBORD, henri-charles-ferdinand-marie-dieudonné d’Artois, duc de Bordeaux — s’il a d’autres prénoms, il réclamera pour notre seconde édition, — est né à Paris, le 29 septembre 1820, du duc de Berry, suivant les uns, de père inconnu, selon les autres. — En effet, sa mère, la duchesse de Berry, l’ayant mis au monde sept mois après la mort de son mari, des doutes se sont élevés sur la légitimité de sa naissance. — De mauvaises langues accusèrent la duchesse d’avoir simulé une grossesse au moyen d’un faux ventre en caoutchouc, dans lequel elle soufflait un peu chaque matin. — Hâtons-nous d’ajouter que cela n’a jamais été bien prouvé, ni le contraire non plus d’ailleurs. — La chose est-elle sûre ? peu nous importe en somme. Contentons-nous de ce qu’elle est possible pour penser qu’elle est probable et arriver ainsi à nous persuader qu’elle est vraie ; avec les familles royales, la justice avant tout.

En apprenant la venue inespérée d’un rejeton mâle de la maison de Bourbon, les légitimistes eurent des accès de joie folle ; le faubourg Saint-Germain retentit de cris de fête et dans leur ivresse, trois marquises de 88 ans la pièce, allèrent le soir frapper à la porte de leurs maris ; l’incident n’eut pas de suite. — D’un commun accord, on surnomma le nouveau-né : l’Enfant du miracle, ce qui ne pouvait pas lui faire de mal ; et on le baptisa avec de l’eau du Jourdain rapportée de terre sainte par M. de Châteaubriand, ce qui le fit piailler aussi fort, quand on la lui versa sur le nez, que si elle avait été prise à une borne-fontaine de la rue du Bac ; et prouve, au grand désespoir des abonnés de l’Union, que toutes les eaux sont excellentes pour baptiser, même celles qui ne vaudraient rien pour faire cuire les légumes. — Nous n’étonnerons personne en disant que l’éducation du jeune prince ne fut pas confiée au citoyen Delescluze ; il eut tour à tour pour précepteurs M. Mathieu de Montmorency, un brave homme de jésuite qui n’aurait pas pris une prise de tabac sans faire le signe de la croix avec ; M. de Rivière, et enfin M. de Damas, traître et émigré des plus distingués, qui avait gagné 63 décorations étrangères à combattre contre son pays. — On devine aisément qu’une telle éducation ne devait pas amener tout de go l’enfant du miracle à collaborer au Rappel. Aussi, à la chute de Charles X, son grand-père, celui-ci essaya-t-il en vain d’abdiquer en sa faveur ; les Parisiens ne voulurent pas comprendre l’absolue nécessité pour eux de remplacer un vieux roi, qui avait essayé de museler la presse, par un jeune qui ne manquerait pas de s’asseoir dessus. — À la suite de la révolution de 1830, le duc de Bordeaux dut, avec sa famille, prendre le chemin de l’exil ; il voyagea pour compléter son éducation et séjourna quelque temps à Rome où, naturellement, il fut traité en souverain ; cette petite douceur lui fit prendre patience. — Le 28 juillet 1841, il fit une chute de cheval très-malheureuse, mais qui eut pour résultat de mettre en sûreté l’existence de tous les enfants qu’il aurait pu avoir depuis. — Il guérit de cet accident ; seule, sa femme ne devait jamais s’en consoler. — Cinq ans plus tard, le 16 novembre 1846, il épousa, sans la prévenir, Marie-Thérèse-Béatrix-Gaëtane, fille aînée du duc de Modène ; mais ne monta plus jamais à cheval sous aucun prétexte. Dieu bénit cette union ; car de ce mariage naquit… pour la France, la certitude qu’enfin allait s’éteindre la race d’un de ses prétendants.

Quand éclata la révolution de 1848, le comte de Chambord et ses partisans pensèrent que leur moment était arrivé ; mais confiants dans la divinité de leur droit, ils ne bougèrent pas sensiblement et se dirent : Ne nous dérangeons pas, la nation va nous rappeler. — Ils appuyèrent même la candidature de Napoléon à la présidence ne mettant pas le moins du monde en doute que cette planche ne dût les mener à leurs fins. — On raconte que les vieilles perruques qui servaient à ce moment de conseillers au duc de Bordeaux, lui répétaient sans cesse : Laissez faire, sire !… ce « maraud » n’en a que pour trois semaines. — On sait le reste : ce « maraud » en eut pour vingt-deux ans, et les toiles d’araignée qui, dans l’antique bahut de Frohsdorf, reliaient tous les vieux attributs de la légitimité, purent s’épanouir dans une abondance telle qu’il fallut plus tard employer la dynamite pour avoir raison de leur inextricable entrecroisement, comme dit Victor Hugo.

Quelque temps après, à Wiesbaden, des serviteurs zélés tentèrent cette interlope opération de mastiquage vulgairement connue sous le nom de fusion. — Il s’agissait, comme on le sait, de rapprocher les deux branches de la maison de Bourbon, qui séparément, ne faisaient pas leurs frais. — Cette négociation entre les fils de Louis-Philippe et l’Enfant du miracle, échoua constamment par quelque misérable point de détail ; sur le fond, on était bien d’accord ; s’associer contre la France afin que le coup fit balle ; par bleu !… cela allait tout seul, mais la question des emblèmes surtout venait toujours à la traverse. Le comte de Paris ne voulait pas renoncer à son drapeau tricolore, le duc de Bordeaux, alors, repliait son drapeau blanc en seize, le remettait dans le bas de son armoire à glace, en disant d’un ton pointu : Il n’y a rien de fait !… Un autre jour, le petit-fils de Louis-Philippe voulait que la rentrée aux Tuileries se fit, le parapluie de son aïeul à la main ; l’empaillé de Frohsdorf ne voulait pas entendre parler de ce meuble, ou tout au moins exigeait que le manche en fût remplacé par un sceptre à fleur de lys. Enfin, on ne put jamais s’entendre.

Depuis, le comte de Chambord s’est contenté d’observer la marche des événements, et d’écrire de temps à autre, à ses amis, des petits billets signés Henri tout court, destinés à la publicité et dans lesquels il dit invariablement : quand mon bon peuple aura assez de souffrir, il n’a qu’à faire un signe, je suis là… pour l’achever. — On ne saurait, du reste, refuser au comte de Chambord une certaine dose de franchise. S’il arrive un jour à faire manger à la nation, le pain sec du despotisme, il aura toujours sur certains républicains l’avantage de ne pas lui avoir promis le beurre de la liberté. — Il dit carrément à la France : « Si je monte sur le trône, je reprendrai le mouvement où nous l’avons laissé en 1788 et ferai tout mon possible pour éviter 1789. » — On ne peut pas l’accuser de farder sa marchandise.

En juillet 1871, le comte de Chambord a donné le coup du lapin à la fusion par son fameux manifeste du drapeau blanc auquel il déclare qu’il restera fidèle. Depuis, il a repris la principale occupation de toute sa vie : il attend.

Au physique, Henry V — appelons-le comme cela au moins une fois, ce pauvre vieux — au physique, Henry V est un assez bel homme. Il boite fortement ; à chaque pas qu’il fait, on est tenté de lui crier : part à deux, croyant qu’il va se baisser pour ramasser une pièce de dix sous. — Il est énormément lourd et en tire une certaine vanité ; son grand désir serait de se peser avec un article de B. Jouvin. — Depuis son accident, qui l’a rendu très puissant, quoiqu’en dise son épouse Béatrix, il se couche de très bonne heure et ronfle comme un député du Finistère en séance. — C’est à la comtesse de Chambord que Pervillé a emprunté cette scène restée célèbre dans les annales du Tintamarre : Monsieur ronfle à en réveiller madame. Madame (avec une pointe de dépit) : En voilà un qui fait du bruit pour rien…

Août 1871

NOTICE COMPLÉMENTAIRE

DATES À REMPLIR
PAR LES COLLECTIONNEURS DU TROMBINOSCOPE

Le comte de Chambord, voyant le gouvernement de la France sombrer le.......... va vite déplier son drapeau blanc. — La France n’ayant pas l’air de s’en apercevoir, il le replie le.......... — En plusieurs occasions analogues, il le déplie de nouveau le.........., le replie le.........., le redéplie le.......... et le re-replie le.......... pour la dernière fois en s’apercevant avec douleur qu’il est mangé par les mites. — Il meurt le.......... après avoir déposé son testament chez un notaire pour le cas où il lui naîtrait un fils, du miracle aussi, dans les vingt-cinq mois qui suivraient sa mort.