Le Trombinoscope/Dufaure

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Le Trombinoscope1 (p. 119-122).
Touchatout - Le Trombinoscope, Num. 30 (portrait).jpg

DUFAURE, Jules-Armand-Stanislas, avocat et homme politique français, né à Danjou (Charente-Inférieure), le 4 décembre 1798 ; ce jour-là, il avait dix-huit mois de moins que M. Thiers ; il les a toujours, mais ça ne se voit presque plus au physique. Au moral, cette différence échappe complétement à l’œil le plus exercé ; ils ont tous deux une égale aversion pour tout ce qui ne remonte pas à 1830, époque à laquelle leur chronomètre politique s’est arrêté pour ne plus jamais repartir. — D’abord avocat distingué, M. Dufaure entra dans la vie politique en 1834. En cette année il fut élu député par l’arrondissement de Saintes, qui continua de le réélire jusqu’en 1848, par ce mouvement machinal particulier aux gens qui restent toute leur vie abonnés au Constitutionnel et ne seraient certainement pas capables de dire pourquoi. — À la Chambre, il prit place dans les rangs du parti libéral constitutionnel, c’est-à-dire de ce parti qui n’en prend jamais aucun, de ce parti aussi commode qu’avantageux qui a pour spécialité de chanter : Marchons ! marchons !… comme les chœurs de Guillaume-Tell, sans jamais bouger de place… surtout de la leur. — Il fut conseiller d’État en 1836, sous un des quarante-trois ministères de M. Thiers. — Nommé ensuite ministre des travaux publics, il dut traiter à fond la question des routes de la Corse, cet intéressant département, qu’avec la meilleure volonté du monde, on ne pourra jamais doter du nombre de grands chemins auxquels il a droit, — M. Dufaure combattit la loi sur les fortifications de Paris ; mais M. Thiers, qui savait parfaitement tout le parti que l’on pouvait tirer du Mont-Valérien pour défendre Paris, et au besoin pour le prendre, sut faire prévaloir son opinion. — On s’accorde généralement à dire que les gouvernements qui enferment les gouvernés avec tant de soin, sous le prétexte de les préserver des ennemis du dehors, rappellent beaucoup les hommes qui mettent un tas de verroux à leurs portes afin d’être plus tranquilles pour battre leur femme. — Entre autres services signalés que les portes établies autour de Paris rendirent à la France, on cite principalement la superbe occasion qu’elles fournirent à M. Ducatel, surnommé le Brissac du XIXe siècle, de se faire nommer chevalier de la Légion d’honneur en les ouvrant. — M. Dufaure fut nommé vice-président de la Chambre en 1845 et bientôt après blâma les banquets réformistes comme in-cons-ti-tu-ti-on-nels. Tant que ce grand bête de mot, qui ressemble typographiquement à un train de marchandises arrêté sur un pont, sera dans le dictionnaire, il restera assez de quoi rire en France. S’il fallait, quand un gouvernement devient intolérable, attendre pour lui mettre les quatre fers en l’air que l’on ait trouvé un moyen constitutionnel de le renverser, autant vaudrait former le projet de démolir la porte Saint-Denis rien qu’en la regardant avec colère. Comme ordinairement le pouvoir ne pousse pas la prévenance jusqu’à insérer dans ses constitutions un paragraphe spécial devant servir à le mettre sens dessus dessous, il aurait mauvaise grâce à exiger qu’on le renversât légalement. M. Dufaure, en déclarant in-cons-ti-tu-ti-on-nels les banquets de la réforme, nous fait donc, à peu de chose près, l’effet d’un casuiste féroce qui trouve qu’un homme, enfermé dans une cave dont on a muré toutes les portes, manque à l’honneur en cherchant à s’échapper par le soupirail. — Après la Révolution de février, M. Dufaure, si l’on en croit Vapereau, que nous ne croyons pas, se rallia franchement à la République. Nous aimons mieux penser tout simplement que M. Dufaure fit à la République, à laquelle il ne pensait guère, l’accueil que l’on fait généralement au gêneur qui vient partager votre dîner quand on lui dit en souriant : Ah ! très-cher, je pensais justement à vous !… Asseyez-vous donc !… — Si la République de 1848 n’avait pas été une si bonne fille, croyant naïvement à tous les compliments qu’on lui débitait, elle eût jeté un coup d’œil sur la table de M. Dufaure, et se fût aperçue que son hôte l’attendait si bien, qu’il n’avait pas du tout fait mettre son couvert. — Il prit place à la Constituante comme représentant de la Charente-Inférieure et vota tantôt avec la gauche, tantôt avec la droite. — Ce fut lui qui combattit le principe du droit au travail et proposa d’y substituer celui de l’assistance fraternelle. Encore un bon cliché que celui-là !… et qui permet d’ajourner jusqu’au jugement dernier la question des misères sociales en répondant aux gens qui cherchent un moyen d’empêcher le peuple de mourir de faim : Qu’est-ce que vous avez à réclamer ?… Nous venons encore de verser vingt-cinq francs à la société de Saint Vincent-de-Paul !… La théorie de M. Dufaure, prétendant remplacer le droit au travail par l’aumône, suffirait seule à donner la mesure de ses convictions démocratiques. Il est d’ailleurs en cela le digne émule de M. Thiers, qui, depuis, chicane pendant cinq semaines l’Assemblée de Versailles pour que l’indemnité à laquelle avaient droit les citoyens ruinés par la guerre s’appelât un dédommagement. Indemnité impliquait un droit, dédommagement voulait dire : secours ou, mieux : aumône, et le principe du chacun pour soi restait sauf. M. Dufaure, comme M Thiers, obéissaient ainsi à leur instinct naturel, qui est la haine du socialisme ; ils comprenaient très-bien tous deux que, s’ils laissaient prendre par le droit reconnu la place de l’aumône facultative pour les riches, le principe de la grande solidarité sociale après laquelle les soi-disant utopistes courent avec persistance, serait bien près d’être consacré ; et ils sentaient que cela nous menait tout droit où… ils ne veulent ni aller ni nous conduire. — M. Dufaure combattit la candidature à la présidence de Louis-Napoléon au profit de celle du général Cavaignac, pensant, selon sa propre expression, que le pays « devait choisir un homme et non pas un nom. » M. Dufaure avait parfaitement raison ; mais après, il n’en soutint pas moins la politique du nouveau président comme s’il avait eu tort. — Le 2 juin 1849, Louis-Napoléon lui offrit le portefeuille de l’intérieur. Nous voudrions, au moins une fois étonner nos lecteurs ; mais… pas moyen : M. Dufaure accepta ; il donna pour motif l’intérêt de la Constitution qu’il fallait sauvegarder. « Ne croyez pas que je vous trahis, mes frères !… si je passe à l’ennemi, c’est pour mieux veiller sur vos intérêts ! » Celle-la est toujours drôle. — En arrivant au pouvoir, son premier soin fut de faire fabriquer une enfilade de lois serre-frein contre la garde nationale, les réunions politiques, etc., etc. On se serait cru en 1872, si tout cela ne s’était pas passé 23 ans avant. Après le coup d’État du 2 décembre, M. Dufaure rentra dans la vie privée, d’où il ne tenta de sortir qu’en 1868, en se présentant comme candidat du parti démocratique dans le Var. Il fut battu par M. Peyruc, candidat officiel ; nous croyons que l’on aurait dû éplucher de plus près cette élection ; car rien ne prouve que beaucoup de bulletins qui portaient le mot Peyruc mal orthographié n’étaient pas, dans l esprit des électeurs, destinés à M. Dufaure. — M. Dufaure a été élu à l’Académie française en 1863 ; ce ne sera pas gai pour le successeur qui sera obligé de faire son éloge. — M. Dufaure a été fait ministre de la justice par M. Thiers en 1871. — Comme pour M. Grévy, il a été question de désigner M. Dufaure à la présidence de la République, dans le cas ou M. Thiers se retirerait. Si cela arrive, nous aurons la joie immense de voir continuer l’œuvre de M. Thiers, qui consiste à remettre la France à neuf avec des vieilles pièces et du vieux fil.

Au physique, M. Dufaure a l’aspect d’un chef de contentieux de compagnie d’assurances ; le teint a la nuance riante d’un vieux dossier de procès de mur mitoyen qui n’a pas été touché depuis 1817. Sa chevelure rappelle l’affaire de l’Alabama, un congrès universel ne parviendrait pas à la démêler. On ne lui a jamais connu qu’un petit habit noir ; mais on ne pourrait pas affirmer qu’il ait été neuf. M. Dufaure a de très-petites jambes ; on en cite pourtant une paire plus courtes encore, ce sont celles de son pantalon. Si l’on en croit Edmond About, M. Dufaure est constamment d’une humeur massacrante ; l’expression de son visage, dans les moments où il est le plus content, rappelle la figure d’un monsieur à qui son voisin vient d’écraser un cor en omnibus. — En un mot, on s’accorde généralement à reconnaître que M. Dufaure n’est jamais agréable ; mais on n’est pas unanime à croire qu’il est utile.

Mars 1872.

NOTICE COMPLÉMENTAIRE

DATES À REMPLIR
PAR LES COLLECTIONNEURS DU TROMBINOSCOPE

M. Dufaure quitte le ministère de la Justice le... 18... et rentre en même temps que Thiers dans la vie privée. — Ils publient ensemble le... 18... un livre intitulé : 1830 !… cinquante ans d’arrêt !… dans lequel ils prouvent que les locomotives devraient être traînées par de vieux chevaux de coucous. — Et enfin, M. Dufaure meurt le... 19... du chagrin de voir que la République confie ses destinées à des moutards dont le plus vieux n’a pas seulement été ministre sous Charles X.