Le Trombinoscope/Haussmann

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Le Trombinoscope1 (p. 63-66).
Touchatout - Le Trombinoscope, Num. 16 (portrait).jpg

HAUSSMANN, georges-eugène, Baron. — Administrateur français, Parisien de naissance, Limousin de vocation ; né le 27 mars 1809, le jour même où mourait l’illustre peintre Joseph Vien, maître de David ; un maçon pour un grand artiste !… Il y a des jours où le destin se montre ironique dans ses compensations. — M. Haussmann est le petit-fils d’un conventionnel qui a figuré sur la liste de ceux qui ont voté la mort de Louis XVI ; mais, en 1815, l’aïeul de M. Haussmann proteste, donna la preuve qu’il y avait eu erreur de nom au procès-verbal, et qu’il n’avait pas voté cette loi. Reste à examiner si ce n’est pas surtout après cette justification que le grand-père de M. Haussmann avait le plus besoin d’être justifié ; les opinions sont libres, mais pour nous c’est tout vu. Après avoir été quelque temps élève au Conservatoire de musique, — comme chanteur probablement, — M. Haussmann devint clerc de notaire et se fit recevoir avocat.

En 1830, il fut même un peu journaliste, et signa, comme rédacteur du Temps, la protestation contre les ordonnances de juillet qui ladmiraultisaient la presse ; c’était un bon mouvement ; mais M. Haussmann était à peine majeur, là est son excuse. — De 1830 à 1848, il fut sous-préfet de Nérac, de Saint-Girons et de Blaye. En 1847, il a été promu officier de la Légion d’honneur. — La révolution de 1830 avait commencé la fortune de M. Haussmann, celle de 1848 devait lui donner une nouvelle impulsion, et le coup d’État de 1851 était destiné à la compléter. C’est étonnant comme le changement de régime, qui tue net certains hommes, réussit à certains autres ; tout porte à croire que si les d’Orléans remontent sur le trône, M. Haussmann sera nommé quelque chose de plus que préfet de la Seine, et que plus tard, si Henri V nous est rendu (tais-toi, mon cœur !…) il sera fait archi-grand je ne sais quoi de la couronne. Le chiendent pousse partout.

M. Haussmann fut donc successivement préfet du Var, de l’Yonne et de la Gironde, et enfin, distingué par l’empereur, il fut nommé préfet de la Seine le 23 juin 1853 et commença cette fameuse transformation de Paris qui depuis fait, chaque été, la fortune des marchands de parasols blancs doublés de vert. Nous n’énumérerons pas tous les travaux accomplis par M. Haussmann. Les casernes furent surtout l’objet de sa vive sollicitude ; non-seulement il en bâtit un grand nombre, mais encore il sut les disposer avec tant de génie, qu’en cas d’émeute elles devaient, se combinant entre elles, la couper, en moins de dix minutes, en tronçons gros comme le poing. On voit que, par les soins de M. Haussmann et de son maître, Paris était, au point de vue stratégique, truqué comme le dessous d’un théâtre de féeries et que toutes les précautions étaient bien prises pour que l’empereur finît mollement ses jours aux Tuileries sur cinq matelas et huit lits de plume. L’avenir a d’ailleurs démontré une fois de plus combien sont infaillibles les desseins profonds des empereurs et des préfets de la Seine.

Voici le résumé des travaux de M. Haussmann : Il a percé plus de trente lieues de rues rien que dans Paris ; mais ce qu’il a fait de trous à la lune est incalculable. Il a créé 200 lieues de trottoirs, il n’y pouvait pas suffire : les mœurs impériales les garnissaient au fur et à mesure. Il a planté 100 000 arbres, placé 300 lieues de conduites d’eau et 20 000 becs de gaz (ceux qui étaient autour de ses comptes il ne les allumait jamais). Enfin il a voûté 150 lieues d’égouts, sans compter celui qu’il n’a cessé de nous inspirer et qui était le plus profond. Un de ses triomphes a été le percement du boulevard de Strasbourg, fait tout exprès pour l’arrivée de la reine d’Angleterre à Paris. La reine Victoria le suivit dans toute sa longueur sans toucher les maisons : il était très-large ; il fallait ça. Dans sa biographie de M. Haussmann, Louis Ulbach raconte qu’à l’inauguration de ce boulevard, le préfet de la Seine, complimenté de ce chef-d’œuvre, « fléchit le genou et baisa la main auguste. » En se relevant, dit Ferragus, il avait gagné un crachat. Nous nous permettrons d’ajouter : et un babouin.

Tant de travaux n’avaient pu s’exécuter avec 23 francs 75 ; aussi M. Haussmann avait-il dû se créer des ressources. Ses rapports sur la situation financière de Paris finirent par sembler d’une clarté si aveuglante, que les journaux de l’opposition lui montèrent une véritable scie à la suite de laquelle la cour des comptes se décida à éplucher ses livres ; elle le fit avec toute la discrétion dont est capable un expert teneur de livres qui partage les bénéfices avec le caissier dont il vérifie les comptes, et ne signala dans ceux du préfet de la Seine que des « irregularités. » La cour des comptes est composée de gens très-polis. — Le résultat de l’enquête fut d’autoriser M. Haussmann à emprunter 260 nouveaux millions ; il eut, comme tout le monde, vingt-quatre heures pour maudire ses juges, il en profita pour les bénir… et en rire comme un bossu.

M. Haussmann a été promu grand-officier de la Légion-d’Honneur le 17 juin 1856 et grand’croix le 8 septembre 1862, il entra au Sénat en 1857 ; ainsi fut convaincu d’imbécilité l’auteur dramatique Ponsard qui ne croyait pas aux bienfaits de la maçonnerie et avait écrit ce vers célèbre :

Voulez-vous un conseil ? Ne bâtissez jamais !…
Au physique, M. Haussmann est très-grand et très-gros ; l’élégance de ses formes rappelle celle d’une colonne-Rambuteau. Il est lourd, épais et vulgaire ; on croirait qu’il a été bâti sur un de ses plans. — Son caractère est un heureux mélange d’obséquiosité et d’arrogance ; il essuyait les bottes de l’empereur, qui le payait très-cher, avec ses gants beurre frais et traitait les Parisiens, sur qui il se payait encore plus cher, de « polutation nomade. » — Il affectionnait les théâtres, mais ne prenait pas ses billets au même guichet que le public ; il aimait à causer art et à entretenir les artistes. — Éloigné de la scène politique depuis le 4 Septembre, M. Haussmann vient de reparaître à l’horizon financier, il est aujourd’hui à la tête du Crédit mobilier.

Nos lecteurs trouveront peut-être que nous leur disons cela bien tranquillement ; c’est vrai, mais nous n’avons pas de capitaux engagés là.

Octobre 1871.

NOTICE COMPLÉMENTAIRE

DATES À REMPLIR
PAR LES COLLECTIONNEURS DU TROMBINOSCOPE

M. Haussmann perd la mémoire le... 18... — Se croyant toujours préfet de la Seine, il achète le... 18.. 250 000 mètres de terrains vagues à 25 francs le mètre dans divers quartiers de Paris ; le lendemain il ouvre l’Officiel et s’écrie : Tiens !… comment ça se fait-il donc ?… je ne suis pas encore exproprié !… — Il recouvre la mémoire le... 18..., fait un nez plus long que la plus longue de ses rues, et revend ses terrains le... 18.. à raison de 12 sous le mètre. — Après avoir, dans différents accès de la même nature, renouvelé quatre ou cinq fois cette opération, complétement ruiné, il meurt le... 19... des suites du mal d’aventure qu’il avait attrapé en baisant la main de l’Impératrice à l’inauguration du boulevard de Strasbourg.